‹ Recherche de l'idéal social: leçons publiques faites à ParisChapitre 17 sur 29 · U RECHERCHE · texte numérisé non relu

U RECHERCHE

est celui de Vintérét social ou de Téconoraie politique proprement dite.) Quand on veut procéder à la répartition de la richesse en se conformant aux seuls principes de la pliilosophie morale, on fonde le droit de propriété sur le fait de la personnalité de riiomme. L'homme , dit-on , est un être raisonnable et libre, c'est-à-dire une personne morale, par opposition à tous les autres êtres qui, n'étant ni raisonnables ni libres, ne sont que des choses. De là, cette double conséquence : i<> les personnes s'appartiennent à elles-mêmes, elles peuvent être les sujets du droit de propriété, elles n'en peuvent être les objets; 2o les choses appartiennent aux personnes, elles peuvent être les objets du droit de propriété, elles n'en peuvent être les sujets. Ainsi Thomme, personne morale, s'appartient à luimême; ainsi la richesse sociale, formée de choses, appartient à l'homme. Ainsi Thomme est, de droit naturel, propriétaire de sa personne, c'est-à-dire de ses facultés personnelles et du travail de ces facultés; ainsi l'homme est aussi, de droit naturel, propriétaire des choses faisant partie de la richesse sociale contre lesquelles il a échangé son travail.

Cela dit, voici où se présente la diflSculté.

Le régime de l'appropriation individuelle étant ainsi justifié à l'égard des facultés personnelles, du travail de ces facultés,, et des fruits du travail, il l'est par cela même à l'endroit de la richesse sociale tout entière si l'on accepte, relativement à la théorie de la valeur d'échange, Thypothèse suivant laquelle, le capital et la terre elle-même n'étant que du travail transformé et accumulé, le travail constitue en réalité, à lui tout seul, toute la richesse sociale."^ Mais il ne l'est pas, au contraire, si l'on adopte, relativement à la théorie de la valeur d'échange, le système suivant lequel la terre se présente comme étant, au même titre que les facultés personnelles, une richesse naturelle, etdans lequel de l'application du travail de nos facultés

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aux matières premières fournies par la terre résulte le capital, richesse artificielle. Dans le premier cas, la théorie morale de la propriété est faite et parfaite ; dans le second cas, elle est faite seulement à moitié, et cela, sans qu'on puisse découvrir aucun moyen de la parfaire. Ici, en effet, et pour ne parler que de la richesse naturelle, de la légitimation de la propriété individuelle des facultés humaines à la légitimation de la pro* priété individuelle du sol, il y a un abîme qu'aucun rmsonnement ne peut franchir. — t Que vous soyez, dirons-nous au propriétaire foncier, comme Dame Belette à Jean Lapin , une personne morale, et qu'à ce titre vous vous apparteniez à vousmême, cela va de soi. Que la terre soit une chose, et qu'à ce titre elle appartienne aux personnes, c'est-à-dire aux hommes, c'est encore entendu. Maïs pourquoi pas à toutes les personnes, à tous les hommes collectivement? Pourquoi à quelques personnes, à quelques hommes individuellement. Pour-^ buoi à Jean plutôt qu'à Paul? Pourquoi à vous plutôt qu'à nous? Voilà ce qu'il nous est absolument impossible de comprendre. »

Messieurs, peut-être y a-t-il parmi vous quelques socialistes, et peut-être en suîs-je un moi-même en m'exprimant ici comme je le fais. Je ne sais. Messieurs. Je ne veux dénoncer personne ni me trahir moi-même. Tout ce que je veux dire, c'est que, s'il y a des socialistes ici, il n'y en a pas de plus hardi ni de plus fort que cette Belette, et que, si je suis socialiste moi-même en cet instant, et qu'on veuille m'arrêter, il faut d'abord envoyer cette Belette en police correctionnelle. Entre cet animal et moi, cependant, il est une différence que je tiens à marquer. Madame la Belette passe immédiatement du principe à l'application en installant, comme vous savez, ses pénates dans le logis de Jeannot Lapin ; et même il est permis de supposer que, si elle énonce après coup le principe,

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c'est à seule fin d'excuser Tapplication qu'elle en a faite par avance.' Je désapprouve formellement ce procédé, Messieurs, el j'agis pour mon compte d'une tout autre manière. Car d'abord je déclare n'agiter pour l'instant qu'une pure question de théorie, en réservant pour plus tard tout question d'application. Et, de plus, j'affirme ne toucher à cette théorie qu'après m'être prouvé à moi-même et m'être mis en mesure de prouver aux autres que rapplicatiûiLpeut en être faite^nJXP.-seulement sans dépouiller personne, mais, en outre , de façon à£i£Qmer tout,lfijaonde.

Toujours est-il que, théoriquement, nous sommes en présence d'un obstacle insurmontable. Dès lors , il faut effectuer la répartition de la richesse non plus conformément à des principes moraux, mais en s'aidant d'indications exclusivement économiques; il faut baser le droit de propriété non plus sur le fait de la personnalité de l'homme, mais sur les. né^emiés de la production et de Vépargne. Ce ne sera pas dorénavant de droit naturel que la terre sera possédée individuellement, ce sera^dans l'intérêt de l'agriculture. Ce ne sera pas non plus de droit naturel que le capital sera possédé individuellement, ce sera dans i^intérê^^ -de. l'industrie. Ce ne sera pas de droit naturel que nos facultés personnelles elles-mêmes nous appartiendront en propre, ce sera pour des raisons tirées de l'utilité économique. Ce sera, en un mot, dans l'intérêt social, et abstraction faite de la justice, que l'homme sera propriétaire soit de ses facultés, de son travail et de son salaire, soit du capital, soit de la lerre, c'est-à-dire, de toute la richesse sociale.

Ainsi, la valeur d'échange a-t-elle son origine dans la rareté des choses utiles ou dans le travail incorporé à ces choses? La propriété repose-t-elle sur la personnalité de l'homme ou sur les nécessités de la production et de l'épargne? Tels sont, vous le voyez, les deux points de controverse qui subsistent malgré

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tout en économie politique pure et en économie sociale, et qui sont liés entre eux de telle façon que si Ton tient à faire dériver la valeur de l'utilité et de la rareté, il faut établir la propriété sur des considérations d'intérêt, tandis que si l'on tient, au contraire, à établir la propriété sur des considérations de justice, il faut faire dériver la valeur du travail.

Dan§jjette alternative, qui semble rigoureusement inévitable, les économistes se partagent et suivent respectivement la voie qui' convient le mieux à leurs habitudes et à leurs tendances intellectuellesiyLes uns, qui sont arrivés à l'économie politique en passant parla morale, et qui sont, pour la plupart, des esprits d'une culture plus littéraire que scientifique, tiennent avant tout à l'intégrité des principes philosophiques, et sont, au contraire, peu enclins à l'observation désintéressée et attentive des phénomènes purement naturels dont la richesse est le théâtre. Ils penchent donc invinciblement vers une doctrine qui, mettant hardiment l'origine de toute valeur dans le travail, non-seulement se prête à une élaboration philosophiquement irréprochable de la théorie de la propriété, mais de plus ouvre encore la porte à toutes sortes de vues plus ou moins heureuses sur le caractère moral de là production agricole, industrielle et commerciale, de l'épargne, du crédit, etCi^Les autres, qui ont été conduits à l'étude des questions économiques par l'application qu'ils font des sciences positives, et qui sont le plus souvent des gens instruits dans les mathématiques, dans la physique, s'attachent surtout, de leur côté, à ne pas violenter la vérité des faits naturels relatifs à la valeur, et, quant aux principes de la philosophie morale, ils s'en soucient assez médiocrement. Aussi sont-i^s irrésistiblement attirés par la doctrine qui, satisfaite de faire exclusivement reposer la propriété sur l'intérêt de la production et de l'éparorne, pré-

tend respecter scrupuleusement la sincérité scientifique de la théorie de la richesse sociale, et qui, d'ailleurs, pour être plus sensualiste que spiritualiste, ne leur en déplaît pas davantage, tout au contraire. Ceux-ci saisissent la première branche du dilemme, ceux-là la seconde. C'en est sans doute assez pour faire comprendre dès à présent comment deux écoles principales se sont formées en économie politique et sociale, à quel titre, en outre, la philosophie est intervenue nécessairement, à un moment donné, dans le débat, et pourquoi enfin, lorsqu'on discute aujourd'hui de part et d'autre, on n'oppose plus Quesnay à A. Smith, ou Ricardo à J.-B. Say, sans opposer en même temps, et par surcroît, Hobbes ou Bentham à Descartes et Condillac à Reid ou à Dugald-Stewart.

Que, dans chacune des deux écoles, on se plaise à considérer la science comme poussée au dernier degré de perfection, c'est une chose dont il n'y a pas lieu de s'étonner. Interrogez l'auteur d'un traité d'économie politique, je suis plutôt surpris s'il ne vous jure qu'en économie politique il n'y a plus grand'chose à dire ; or, vous devez bien penser que, d'un côté comme de l'autre, il a été professé ou publié une quantité notable de cours ou de manuels de la science. Ces sentiments, d'ailleurs, sont ici d'autant plus excusables qu'aucune des deux doctrines n'est dénuée d'une certaine valeur logique; que, dans l'une et l'autre, au contraire, les prémisses étant une fois acceptées, les déductions et conclusions s'enchaînent avec une rigueur satisfaisante. Accordez à l'école spiritualiste que toute valeur vient des efforts et des services de l'homme, et que la terre ne se vend et ne s'achète qu'en raison du travail et du capital qui s'y sont incorporés, et rien ne vous empêchera d'obtenir une théorie vraiment morale de la propriété. De même, admettez avec l'école sensualiste que le juste se confonde avec l'utile, et le droit naturel avec l'intérêt social, que le droit de propriété

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soit suffisamment légitimé -par l'intérêt de la production et de l'épargne, et rien ne s'opposera à ce que vous vous en teniez à la seule théorie véritablement économique de la richesse sociale. Toutefois, et s'il n'est pas surprenant que l'économie politique et sociale paraisse aussi avancée que possible soit à l'école des moralistes, soit à Técole des économistes, il ne l'est pas non plus, vous l'avouerez, qu'elle ne semble pas encore autre chose qu'une étude fort incertaine et fort obscure soit à la masse du public, soit même à certaines personnes plus éclairées. Il serait, en vérité, difficile au public de consentir à envisager comme définitivement constituée une science que se disputent deux systèmes ayant chacun leurs adhérents également nombreux, également considérables; et, quant aux personnes éclairées, s'il faut tout dire, en présence des deux systèmes en question, je les approuve sans réserve de ne se décider pour aucun; car si tous deux sont jusqu'à un certain point logiques, ils ne le sont l'un et l'autre qu'au prix des plus cruels sacrifices.

Nous définissions jusqu'ici la richesse sociale comme « Tensemble des choses qui, étant à la fois utiles et rares, ont une valeur d'échange. » On nous prie aujourd'hui de renoncer à cette définition pour en adopter une autre qui, identifiant les deux idées de richesse et de travail, énonce tout ensemble que tout travail vaut et s'échange, et que le travail seul vaut et s'échange. Je déclare, pour ma part, que cette concession m*est très-pénible. A Dieu ne plaise assurément que j'introduise dans un morceau de critique générale une lourde discussion sur la nature de la richesse et l'origine de la valeur, sur le salaire et la rente foncière comparés ! Seulement, et puisque c'est à des philosophes que nous avons affaire, essayons de leur faire sentir, par un exemple bien choisi, combien leur prétention est tyrannique et insoutenable. Ils sont

des moralistes, et ils définissent ordinairement les personnes morales comme a la totalité des êtres doués de raison et de libre-arbitre. > Si nous leur proposions, à présent, une définition toute différente qui, identifiant les deux idées de personnalité morale et de race ou de couleur, énoncerait à la fois que tout Européen ou tout homme blanc est une personne morale, et que l'Européen seul, ou Thomme blanc seul est une personne morale, que nous diraient-ils? Leur réponse sera la nôtre.

Ils nous diraient, qu'en thèse générale, une définition ne doit contenir ni plus ni moins qu'il n'y a dans l'objet défini ; que s'il est vrai qu'il n'y a pas dans l'idée de personne morale d'éléments étrangers à l'idée d'Européen ou d'homme blanc, il est également vrai qu'il y a dans l'idée d'Européen ou d'homme blanc beaucoup d'éléments étrangers à l'idée de personne morale; qu'en admettant, par conséquent, que notre définition ne prenne point, en Europe, des créatures sans raison et sans libre-arbitre, rien, du moins, ne nous garantit qu'elle ne laisse pas, en Asie et en Afrique, des êtres dignes du nom de personnes morales. En efifet, nous répondraient-ils, nous admettons, si vous voulez, que l'Européen soit une personne morale. Mais pourquoi TEuropéen est-il une personne morale, sinon parce qAi'il est doué de raison et de libre-arbitre, et généralement parce qu'il remplit les conditions quelles qu'elles soient de la personnalité morale ? Dès lors, continuons à définir la personnalité morale par la raison , par le librearbitre, et généralement par ses conditions les plus abstraites quelles qu'elles soient, et gardons-nous d'énoncer, non-seulement que tout Européen , mais que l'Européen seul est une personne morale. Bonne ou mauvaise en elle-même, cette énonciation est sans portée philosophique. — Eh bien! nous aussi, leur répondrons-nous donc, nous admettons, si vous y tenez, que le travail a de la valçur. Mais pourquoi le travail

a-t-il de la valeur, sinon parce qu'il est utile et rare, et généralement parce qu'il remplit les conditions quelles qu'elles soient de la valeur? Dès lors, continuons à définir la valeur ^ ' ////// par l'utilité, par la rareté, et généralement par ses conditions .i^Ai'f'

les plus abstraites. -qAieWes qu'elles soient, et gardons-nous d'affirmer que tout travail, et que le travail seul a de la valeur. Vraie ou fausse en elle-même, cette afiirmation est anti-scientifique.

Des philosophes moralistes, je le sais, ne s'embarrassent guère de ces difficultés : ils ont leurs raisons pour définir malgré tout la valeur d'échange par le travail. — « Des consé- » quences non moins belles, dit Tun, résultent de Tidée qu'on » vient de se faire de la valeur. Elles sont trop nombreuses » pour que je puisse ici les signaler toutes : je ne veux îndi- » quer que les plus immédiates. La première est de spiritua-

» User l'économie politique (1) » — « Ainsi, dit un autre,

» faire sortir du travail l'idée de la valeur est beaucoup plus

» satisfaisant pour la morale (â) » Je cite textuellement,

Messieurs, et j'éprouve le besoin de vous en donner l'assurance. N'est-ce pas exactement comme si nous, pour justifier une définition qui confondrait en une seule les deux idées d'Européen ou d'homme blanc et de personne morale, nous présentions une telle définition comme ayant pour résultat de matérialiser la philosophie morale, ou comme beaucoup plus avantageuse au point de vue politique? Tel est pourtant le parti-pris de l'école de Bastiat. Je le trouve, à vrai dire, moins audacieux que naïf, et je n'éprouve aucune envie de le discuter plus longuement ni plus sérieusement. Vous figurez-vous

(1) M. H. Bâudrillart. Des Rapports de la morale et de Véconomie politique, p. 248.

(2) H. Dameth. Le Juste et VUtile^ ou Rapports de l'économie politique avec la morale, p. 345.

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des géomètres, vous tigurez-vous des astronomes qui consentiraient à discuter un seul instant, les uns un théorème qui s'annoncerait cdmme « spiritualisant la géométrie, > les autres une loi astronomique qui se donnerait comme « plus satisfai* santé pour la morale ? » C'est là , cependant , la situation des hommes habitués à la rigueur des sciences positives en face des prétentions économiques des moralistes spiritualistes.

Venons maintenant dans le camp opposé. Ici, l'oii consent à ne pas trarestir les faits naturels au profit de tel ou tel système préconçu de philosophie morale, et Ton veut bien re*cohnaitre à la terre une valeur intrinsèque; par exemple, on nous demande de renoncer au concept de la justice en faveur de celui de Tintérêt, et de nous contenter d*une théorie de la propriété individuelle du sol tirée non plus du droit naturel^ mais de l'intérêt de Tagriculture. Eh bien! Messieurs, si vous m'en croyez ^ ici encore , sans examiner en elle-même la démonstration que Ton produit, sans aborder la série des considérations relatives aux rapports qui existent entre telle ou 'telle assiette de la propriété foncière et l'état plus ou moins florissant de l'agriculture, bornons^nous à répondre que la proposition n*est point acceptable^ et que cette absorption du droit dans l'intérêt répugnera nécessairement à des esprits philosophiques tout autant que répugne à des esprits scientifiques l'absorption de l'économie politique dans la morale.

Et qu'il n'y ait point ici d'ambiguité dans notre pensée* Jl ne s'agit nullement pour nous d'attribuer à l'idfijB.du bien moral le caractère d'une révélation surnaturelle transmise par tradition, ni même d une attestation spontanée fournie par la conscience. Nous voulons simplement rapporter la notion de la justice et du droit à Texpérience psychologique^ au mêine titre que celle de l'intérêt et de l'utilité à l'expérience physiologique, il ne s'agit point davantage de mettre l'équité sociale

en opposition avec la richesse publique, non plus que la moralité privée avec le bien-être individuel. Nous voulons seulement assurer rindépendance respective de Tordre moral et de Tordre^ économique. Or, à ce point de vue, qui est celui d'une philosophie sage et fière, il est certain qiie le principe d'intérêt n'est fondé ni à s'opposer ni à se substituer au principe de justice dans une catégorie essentiellement morale, comme celle de la propriété, non plus que le principe de justice ne serait lui-même recevable à contredire ou à suppléer le principe de vérité ou le principe d'intérêt dans Une catégorie essentiellement économique, telle que celles de la valeur, de la production et du crédit. Si, par exemple, touchant la propriété des facultés personnelles des hommes et du travail de ces facultés, le droit naturel se prononce nettement, et conclut contre l'esclavage, contre le servage, tout est dit, et le problème est résolu, quoi que puisse alléguer, à tort ou à raison, l'intérêt social. Si ddnc^ de même, touchant la propriété de la terre, la philosophie morale s'est tue en réalité jusqu'ici, il n'y a rien de fait encore, et la question n'est point vidée, quoi que puisse avancer, à tort ou à raison, l'économie politique. Persistons donc à vouloir édifier la théorie de la propriété sur le fondement du droit et de la justice, et réfusons de croire Tappropriation individûèllie du sol suffisamment motivée par les besoins de la culture. C'est là une théorie à laquelle nous pouvons toujours opposer cette même fin de nonrecevoir que, vraie ou fausse en elle-mênàe, elle est dénuée pour nous de toute valeur philosophique.

Je ne l'ignore pas encore : de telles objections ne sont pas faites pour arrêter des économistes Utilitaires. Pour eux, la personnalité de Thomme est un mot, et les déductions de la philosophie morale sont des phrases vides. A cela il n'y a rien à répondre, sinon que du jour où il serait interdit de coUsi-

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dérer riiomme cuiunie psychologiquement supérieur à la brute par la raison et le libre-arbitre, et de tirer d'un tel fait les définitions, les principes et toutes les conséquences qu'il renferme, nombre de gens croiraient n'avoir plus qu'à poser la plume et qu'à se taire, et non-seulement désespéreraient de trouver une théorie du domaine personnel de l'homme sur les choses, mais renonceraient même à chercher la théorie d'aucune catégorie politique ou sociale. Je suis de ceux-là, Messieurs, je dois vous le dire. Je crois que le vrai est vrai, quelles que soient ses conséquences morales; mais je crois aussi que le juste est juste, quelles que soient ses conséquences économiques. Voilà quelle est ma foi, ma foi de savant et de philosophe, et le flambeau à la lueur duquel je veux parcourir avec vous le champ de l'économie politique et de la science sociale?

A cette lumière vous pouvez voir où en est la science sur la question de la répartition de la richesse sociale entre les hommes en société. Ai-je, oui ou non, le droit de dire qu'aujourd'hui, comme il y a cinquante ans, la théorie .du droit de propriété n'existe ni chez les. jurisconsultes, ni chez les économistes 1\ Ces derniers, à la vérité, nous font observer que s'ils se séparent sur la démonstration, ils s'accordent, du moins quant aux conclusions pour soumettre toutes les espèces de la richesse sociale sans exception au régime de l'appropriation et de la jouissance individuelles et non communes. Cela est vrai; je leur ferai seulement observer à mon tour qu'ils arrivent à ce résultat commun par des moyens non pas seulement différents, mais contradictoires. Us forment deux écoles dont l'une, attachée au point de vue moral, dénature la science selon l'autre, et dont la seconde, attachée au contraire au point de vue économique, foule aux pieds la philosophie au dire de la première. Ils suivent deux méthodes desquelles

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chacune démontre ceci supérieurement, à savoir que l'autre ne vaut rien. A moins donc qu'en fait d'économie politique et sociale, deux mauvaises démonstrations ne soient l'équivalent d'une bonne, ce dont je doute, Tunanimité des économistes sur ce point prouverait bien plutôt non pas du tout en faveur, mais précisément à l'encontre du régime de l'appropriation et de la jouissance individuelles et non communes de toutes les espèces delà richesse sociale sans exception. Et, de fait, pourquoi toutes les espèces de la richesse sociale sans exception seraient-elles soumises au régime de l'appropriation et de la jouissance individuelles et non communes? Pourquoi, certaines espèces restant dévolues au régime de l'appropriation et de la jouissance individuelles, les autres ne seraient-elles pas dévolues, au contraire, au régime de l'appropriation et de la jouissance communes? Quand sortirons-nous de la double ornière où nous jettent tour à tour et Tindividualisme absolu et le communisme absolu? Et quand chercherons-nous enfin dans la conciliation du communisme et de l'individualisme la conciliation même de l'intérêt et de la justice?

Ici, Messieurs, nous touchons, à mon sens, au nœud de la question sociale. Le moment n'est pas venu de le dénouer en- • core, et, sur ce point si grave, je fais seulement deux observations. Je remarque d'abord que les épjORomîstes négligent tous de faire figurer, dans le problème. généjcal-Je.la répartition de la richesse, le problème de Tiinpôt à côté du problèmes de la„pj!ûpriété. Je constate ensuite que si , en matière de propriété, des raisonnements différents les conduisent à des conclusions identiques, en matière d'impôt, tout au contraire, ces différents raisonnements les conduisent aux conclusions les plus opposées.

Il semble, à la vérité, fort étrange à la plupart des éconoîpistes de rapprocher* ainsi les deux questions de la propriété

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et de l'impôt; mais c'est précisément la surprise même de mes confrères qui m'étonne, car le rapprochement dont il s'agît n'est, à coup sûr, ni si nouveau ni si singulier. Un homme qu'on n'accusera certainement pas d'être tourmenté par le génie du paradoxe, et en qui l'on serait tenté plutôt de croire que s'est incarné celui du sens commun, n'a pas manqué, dans un ouvrage célèbre, de faire suivre sa défense de la propriété d'une défense de l'impôt. Je parle de M. Thîcrs et de son livre De la Propriété, Le sens commun n'est le critérium ni de la philosophie ni de la science, et M. Thiers n'est une autorité ni en morale sociale ni en économie politique. Son livre est une œuvre de réaction que je laisse, pour ma part, au niveau des œuvres de révolution qu'elle prétend combattre. Tout cela est peut-être de la politique; à coup sûr ce n'est pas de la science. Mais, malgré cela, ou, pour mieux dire, à cause de cela même, cet exemple ne prouve-t-il pas excçllemment combien les deux problèmes de la propriété et de Timpôl tendent en quelque sorte d'eux-mêmes à se placer l'un à côté de l'autre? Quoi qu'il en soit , du reste, ce que la politique mêle ainsi par *înstinçt, la science peut le confondre par méthode. Comment, en effet, concevoir que, théoriquement, la part de l'individu soit fixée, sans que celle de l'Etat le soit aussi, dans la répartition de la richesse entre les hommes? Et comment concevoir que, pratiquement, la propriété soit en réalité instituée et garantie si l'impôt, sous mille formes, aussi variées que multiples , aussi capricieuses qu'imprévues , aussi tyranniques qu'onéreuses, aussi injustes que nuisibles, peut venir encore y porter atteinte? Au lieu donc d'isoler tout à fait deux questions si connexes, ne vaut-il pas mieux les rémiir entièrement? Et si l'individu et l'Etat sont deux types sociaux également naturels et nécessaires, devant vivre et subsister tous deux sur le fonds de la richesse Bocialo, pourquoi une théorie uni-

DE d'idéal social 2"

que de^]a T-@pArtiti(Mi 4e la rieh esse entre les hommes ne ferait-elle pas du même coup et tout ensemble, d*un côté la part à l'individu par la propriété, — par la propriété des facultés personnelles et du capital, si Ton veut, — et de Vautre la part à l'Etat par l'impôt, — par l'impôt sur la rente foncière, par exemple? — Vous repoussez cette fusion des deux questions de la propriété et de l'impôt, mais c'est pour en faire vous-même la confusion. Vous abandonnez d'abord la terre à la propriété privée, et, en cela, vous faites régner l'individualisme là où peut-être devrait régner le communisme. Et que faites-vous ensuite? Vous faites peser l'impôt sur le salaire de mon travail, et, en cela, vous faites régner le communisme là où certainement devrait régner l'individualisme. Ne faites donc qu'une seule question des deux problèmes de la propriété et de l'impôt, et résolvez cette question unique par la conciliation du communisme et de Tindividualisme qui sera aussi celle de l'intérêtet de la justice.

Nous reviendrons sur ce sujet. Mais, quant à présent, une chose est incontestable, c'est que le système des contributions publiques est une matière que se disputent, sans trop de succès, les raisons d'équité et celles d'utilité, et ou les économistes se séparent pour aboutir, par suite de préoccupations et en vue de conséquences très-diverses, à des conclusions essentiellement contraires.\Un certain nombre d'entre eux ne se résignent pas volontiers à abandonner l'impôt à la seule direction de l'intérêt .fiscal, et ont plutôt à cœur d'y faire régner quelque ombre d'honnêteté. A tort ou à raison, ils estiment que chacun doit contribuer ^aux dépenses de l'Etat dans la mesure plus ou moins proportionnelle de sa participation au bénéfice des services publics; que chacun participe au bénéfice des services publics dans la mesure de ses dépenses personnelles; qu'enfin chacun dépense dans la mesure de ce qu'il possède,

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soit en capital soit en revenu. De là le système de Timpôt • direct, proportionnel ou progressif, sur le cnpital. ou sur le revenue D'autres économistes, au contraire, sont portés vers des combinaisons d'une valeur- plus spécialement financière. Dans leur opinion, plus ou moins fondée, l'impôt est quelque chose comme un mal inévitable ou comme un fléau nécessaire ; il ne saurait donc y avoir nulle rigueur à poursuivre en ces matières ; et le meilleur impôt, par conséquent, ou, si l'on veut, le moins mauvais, est celui dont les imperfections sont la. moins appiarentes. D'où leur préférence pour le système des contributions indirecte^, dans lequel la taxe, confondue avec le prix des choses, passe en quelque sorte inaperçue, pour se répartir ensuite au hasard de la consommation, soit que les objets imposés doivent être immédiatement consommés, soit qu'ils doivent jouer auparavant le rôle de matière première ou autre dans une production préalable. Loin de moi la pensée d'appuyer ou de critiquer aucun de ces systèmes! Je. me borne à en constater li divergence ; après quoi. Messieurs, je vous en prends à témoin : si quelqu'un, voulant avoir, sur l'impôt comme sur la propriété, des idées conformes à celles des économistes, imaginait de consulter sur ce sujet les meilleurs auteurs, et s'il était renvoyé successivement de l'impôt direct, proportionnel ou progressif, sur le capital ou sur le revenu, à l'impôt indirect de consommation, puis de l'impôt réel à l'impôt personnel, et enfin de l'impôt unique à Timpôt multiple, il pourrait, sans doute, trouver dans l'économie politique et sociale une étude des plus instructives, mais il lui serait pjBut-etrediflScîle de la regarder comme une science tout à fait achevée,

En vérité, l'économie politique et sociale toute entière estelle en aussi triste état, et tout son acquis, depuis un siècle qu'elle est née, ot après que plusieurs écoles successives, en

DE l'idéal social lt\)

France et en Angleterre, y ont consacré leurs efforts, ne consiste-t-il qu'en quelques questions toujours mal résulue* parce qu'elle§L,.âJQait toiyours iiml posées ? 11 n'en est pas tout à fait ainsi, Messieurs, et je craindrais dépasser pour un détracteur de la science si, après vous avoir fait une longue énumération de ses lacunes, je descendais d'ici sans vous faire au moins \ un e men tj^on rapide de §<es,iiéijouvertes. Comme vous l'avez pu voir, tous les points que j'ai touchés jusqu'ici se rapportaient soit à la première, soit à la dernière des trois parties en lesquelles j'ai divisé l'économie politique et sociale; ils avaient trait soit à la théorie de la valeur d'échange et de rechange, c'est-à-dire à l'étude de la richesse envisagée en elle-même, dans ses conditions et ses tendances propres et naturelles, soit à la théorie de la propriété et de l'impôt, c'est-à-dire à l'étude de la richesse envisagée au point de vue de sa répartition la plus équitable entre les homtpes en société. Je n'ai rien dit encore des points relatifs 8f)la seconde .4iaj;tifi..dfi.-J.'icôïM>iBi« politique £t socialeadecoux ayant trait à l'agriculture, à l'industrie, au commerce, au crédit, c'est-à-dire à l'étude de la richesse envisagée au point de vue de sa production la plus abondante. Or, c'est là une partie de la science au sujet de laquelle je puis et dois énoncer que, depuis un certain temps déjà, les économistes l'mvtjàtesque définitivement élaborée. Voir et montrer dans la satisfaction de l'intérêt du producteur abandonné complètement à lui-mêipe la satisfaction la plus large et la mieux ordonnée de l'intérêt du consommateur; repousser en conséquence tout système de corporations, privilèges ou monopoles, tarifs et maximums, droits d'importation ou d'exportation, toute intervention administrative en vue de réglementation et de protection ; laisser faire, laisser passer, voilà le principe supérieur de la production de la richesse sociale formulé par Quesnay et les Physiocrates, accepté par

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Adam Smith et Técole anglaise, déY€k)})i)é et vulgarisé par Jean-Baptiste Say et par tant d'autres, que l'économie poli-'^ tique a toujours défendu et qu'elle a fait enfin triompher chez deux des plus grands peuples qui soient à la tête de la civilisation moderne. Sur ce point, tous les économistes sont unanimes.

Et toutefois, il faut le dire : ils le sont moins à l'heure qu'il est qu'ils ne Vêtaient il y a quelques années. Ils sont.raoins d'accord quand il s'agit de déterminer le caractère et la portée de cette formule, moins unis pour en préconiser les applications diverses; et ce retour si singulier n'est pas le trait le moins essentiel à la fidélité du tableau que je vous trace de la situation présente de l'économie politique et sociale. Il n'est que trop vrai, le principe du laisser faire, laisser passer n'est plus la formule universellement accèptéB et proclamée de la théorie de la production de la richesse. 11 y a des économistes qui ont fait de cette simple règle d'utilité pratique un principe de morale sociale. Ceux-là ne l'ont que défigurée ; il en est d'autres qui l'ont désertée. Oui Messieurs : tandis qu'autrefois les mots d'économie politique et de libre concurrence ou de libre échange étaient en quelque sorte synonymes, aujourd'hui, il y a des économistes réglementateurs et protectionnistes, des économistes amis et défenseurs des privilèges et des monopoles. Que disais-je donc que l'économie politique et sociale n'était point faite et parfaite? Ce qui en était fait se défait sous nos yeux ! Que disais-je qu'elle n'était pas encore parvenue au dernier point d'avancement? Bien loin qu'elle marche en avant, nous la voyons retourner en arrière !

C'est la même nécessité impérieuse qui fait qu'un corps empêché d'avancer recule, qu'un être arrêté dans son dé-

DE l'idéal social 'd[

veloppement se désorganise, qu'un monument qu'on ne couronne point„se dégrade, et qu'une science qu'on n'achève pas se décompose. INous assistons en ce moment à la décomposition de l'économie politique. Elle était depuis longtemps stationnai re, elle est à présent rétrograde. Hier elle ignorait encore ce que c'est que la valeur d'échange et la reutfijpftpière, ce que c'est que la propriété et Fini pot ; aujourd'hui elle ne saurait pas vous dire ce que c'est que la monnaie et ce que c'est qu'un billet de banque. Cependant, par notre faute et pour notre honte, des doctrines sans consistance qui, si la science était faite, s'évanouiraient en un instant en sa présence, prennent sa place et se répandent dans les esprits. Dans une telle conjoncture, j'abandonne, quant à moi, les économistes contemporains à leur optimisme consolant et flatteur; je déclare que les conclusions fournies respectivement par l'école (les moralistes et par celle des utilitaires en matière d'économie sociale sont insuffisantes, et j'entreprends d'en chercher d'autres. Cette tâche me demandera deux années. Vous avez pu reconnaître aujourd'hui quelles questions dominent celle de la répartition de la richesse sociale entre les hommes en société. D'abord, à quel point de vue et selon quels principes cette répartition doit-elle être faite? Est-ce au point de vue de la justice, et selon les principes de la philosophie morale? Est-ce au point de vue de l'intérêt, et selon les principes de l'économie politique ? Ne serait-ce pas à ces deux points de vue, et selon ces deux ordres de principes à la fois? Ensuite, entre quels éléments sociaux cette répartition sera-telle opérée ? Le serat-elle entre les seuls individus ? Le sera-t-elle entre les individus et l'Etat tout ensemble? J'examinerai, Messieurs, dans une première série de leçons, ces deux points fondamentaux de la morale sociale : la distinction et la concordance de l'intérêt et de la justice, la séparation et la conciliation de

3^2 UECIIKRCHE DE l'iDÉAL SOCIAL

l'individu et de l'État. C'est là le programme que je suis autorisé à remplir cette année; l'an prochain, si l'on m'y autorise, j'essayerai de donner une formule nouvelle de répartition de la richesse, par la propriété et par l'impôt, entre l'individu «et l'Etat, conformément à Tintérêt so^eial et à la justfoe sociale. Au moment d'exécuter un projet si sérieusement médité et si fermement résolu, je ne puis me défendre d'une vive émotion. Je fais paraître Tassurance aveugle d'un novateur orgueilleux, et j'ai seulement la certitude froide et réfléchie d'un disciple éclairé et convaincu. Je montre la témérité d'un jeune homme, et je possède en réalité, outre mon expérience personnelle, celle d'une autre vie toute remplie par l'étude exclusive et assidue des problèmes que j'aborde. Que de préventions naturelles peuvent s'élever contre moi ! Je les affronte avec la conscience de remplir un devoir aussi impérieux que difficile. Tous tant que nous sommes, on nous voit prompts à secouer le joug de bien des traditions religietises, de bien des obligations morales que nous tenons pour surannées et déraisonnables. Eh bien, soit! N'ayons, s'il le faut, d'autre foi que celle de la raison; mais ayons-la du moins avec ferveur! Ne professons d'autre culte que celui de la science ; mais professons-le du moins avec courage! A défaut de toutes les croyances et de toutes les vertus que nous n'avons plus, s'il nous reste seulement cette religion de la vérité qui fait qu'on cherche ce qui se prouve, et que l'on dit ce que Ton croit, c'en est assez pour que bientôt, au sein de la nuit et de l'obscurité morales qui nous entourent nous voyions enfin pénétrer le jour et la lumière!

DEUXIÈME LEÇON

INTERVENTIOiN DES DOCTRINES PHILOSOPHIQUES.

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