‹ Recherche de l'idéal social: leçons publiques faites à ParisChapitre 19 sur 29 · LUTTE ACTUELLE DU MATÉRIÀLISUE ET DU SPIRITUALISME · texte numérisé non relu

LUTTE ACTUELLE DU MATÉRIÀLISUE ET DU SPIRITUALISME

SUR LE TERRAIN DE l'ÉCONOIWÏE POLITIQUE ET DE LA SCIENCE SOCIALE.

Messieurs,

L'objet principal de ma première leçon a été de vous faire voir, en présence Tune de Tautre, sur le terrain de la théorie de la propriété et de l'impôt ou de la répartition de la richesse sociale entre les hommes en société, deux écoles s'eflfbrçant d'atteindre par deux voies différentes, l'une par la

voie de la vérité morale ou de la justice, l'autre par la voie de la vérité économique ou de Tintérêt, un but identique, celui de l'attribution de toute la richesse à l'individu, sana^^auHe réserve au profit de la communauté ou de l'Etat. L'objet de cette seconde leçon sera de vous montrer ce dissentiment s'étendant du domaine dé l'économie sociale, d'un côté, sur celui de l'économie politique pure et appliquée, de l'autre côté, sur celui de la science sociale. Nous verrons l'une de ces deux écoles triompher de l'autre ; alors, nous nous arrêterons, pour examiner les conclusions de celle-là, et pour lui demander compte de sa victoire.

Ainsi que je vous l'avais annoncé, nous avons toujours considéré jusqu'ici l'économie politique et sociale comme composée de trois parties, savoir : l'étude de la richesse sociale considérée en elle-même, ou économie polUiqiie pure, l'étude de la production de la richesse, ou économie politique appliquée^ et rétude de la répartition de la richesse, ou économie sociale. Ainsi, l'étude de la répartition de la richesse sociale entre les hommes en société, ou théorie de la propnété et de Yimpôty trouve assez naturellement sa place à côté des deux autres catégories économiques, en raison de ce qu'elle porte, elle aussi, sur \sl richesse sociale. Mais ce qu'il faut cependant remarquer, c'est que, en raison de ce qu'elle touche aux droits des personnes en société, elle trouve tout aussi naturellement sa place à côté d'autres catégories sociales, telles que la théorie de la famille et la théorie du gouvernement, qui ont exclusivement pour objet la société et les droits des personnes qui la composent. 11 faut donc vous représenter l'étude de la répartition de la richesse, ou la théorie de la propriété et de l'impôt, comme une province limitrophe qu'on peut, si l'on veut, surtout si on l'envisage au point de vue de l'intérêt social,

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annexer à V économie politique et sociale^ en la réunissant à l'étude de la richesse considérée en elle-même et à l'étude de la production de la richesse, pour compléter la science de cette richesse, maïs qu'on peut tout aussi bien, sinon mieux encore, surtout quand on l'envisage, au point de vue de la justice, annexer à la science sociale, en la réunissant à la théorie de la famille et à la théorie du gouvernement, pour compléter la science de la société.

Dès lors, la théoi:ie de la propriété et de l'impôt tenant $.în8i, par son caractère mixte, aux dejjix science? de lii richesse et ^^Çj^L^fiSiçté, et cette théorie étant revendiquée concurremment par deux prin cipes aua ai différents que ceux de Vutile et dujtiste, ne devait-il pas arriver que l'économie politique pure et appliquée, d'un côté, et, de l'autre, la science sociale proprement dite fussent elles-mêmes mises en cause tôt ou tard? C'est effectivement ce qui a eu lieu. Depuis les premières catégories économiques jusqu'aux dernières catégories sociales, l'intérêt et le droit se sont combattus D'une part, le point de vue économique, auquel avait été jusque-là dévolue sans conteste la théorie de la production agricole, industrielle et commerciale, prétendit absorber d'abord la théorie de la répartition de la richesse, et ensuite toute la science sociale. D'autre part, le poi nt de vue n^ pral, qu'on avait toujours M^sje^régner seul dans les théories du gouvernement, de la famille, delà propriété et de l'impôt, non-seulement les a retenues, mais encore a fait invasion dans l'économie politique tout entière. Messieurs, vous croyez peut-être que je me laisse aller à un véritable roman de critique, et que je range des adversaires de fantaisie sur un champ de bataille imaginaire. Il n'en est rien, et mes phrases ne sont que la traduction aussi exacte et la peinture aussi fidèle que possible de l'une des plus confuses mêlées scientifiques que l'on ait encore vues.

C'est il y a quelques années que ce mouvement s'est dessiné et caractérisé. A cette époque, l'Académie des sciences morales et politiques, qui est un corps savant animé d'un esprit assez exclusif et quelque peu intolérant, mais toutefois dont les regards sont attentivement fixés sur la marche des faits et des idées économiques, et chez laquelle ses programmes révèlent un vif sentiment de l'actualité scientifique, mit au concours la question des rapports de Véconomie politique avec la morale et avec le droit. Ainsi prise au moment le plus favorable, cette initiative donna au travail des idées une impulsion qui dure encore, et elle occasionna directement ou indirectement la publication d'un nombre considérable d'œuvres dogmatiques ou critiques, d'ouvrages et d'articles d'une valeur inégale, qu'il serait peu intéressant de passer successivement en revue, mais dont il importe d'expliquer les tendances respectives.

Tout d'abord, dans la lutte qui devait ainsi s'engager, les chances des économistes n'étaient pioint mauvaises. L'économie politique, en effet, semblait alors avoir achevé d'énoncer, au sujet de la production de la richesse, des conclusions très-nettes, très-précises, et susceptibles d'être universellement acceptées par tous ceux qui voudraient seulement se donner la peine de les étudier et de les comprendre. La philosophie morale, au contraire, paraissait devoir continuer pendant longtemps eneore de développer, touchant la répartition de la richesse, touchant la société civile et politique,, toutes sortes de vues plus ou moins élevées, plus ou moins ingénieuses, mais, dans tous les cas, incapables d'entraîner cet assentiment unanime des hommes compétents par lequel seul se révèle l'autorité de la science. C'était donc une entreprise séduisante pour des savants utilitaires que de se charger hardiment de la solution de tous les problèmes sociaux, en faisant servir la démonstration des vérités économiques à la démonstration des

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vérités dites morales/Déjà ils avaient tenté de constituer la théorie de la propriété en vue du seul avantage de la production de la richesse ; il n'y avait qu'à s'avancer dans cette voie, en essayant de constituer dans les mêmes données la théorie de la famille, la théorie du gouvernement, et, généralement, toute la théorie de la société. Ainsi Ton faisait rentrer le droit dans l'intérêt et la morale dans l'économie politique. On se mit à l'œuvre, et l'on ne parlait, en conséquence, de rien moins que de proclamer l'avènement d'une science sociale qui aurait embrassé l'activité de l'homme en société dans son ensemble, — industrie, propriété, famille, etc., — et d'un art social qui eût consisté dans l'application pratique des principes théoriques, cette science et cet art devant, bien entendu, ne s'élaborer qu'au seul point de vue de l'utilité économique. Devant ces prétentions sensualistes, une réaction spiritualiste ne se fit pas attendre; et c'est précisément alors que, pour avoir voulu absorber la morale, l'économie politique a été envahie par elle. Que parlait-on, en effet, aux moralistes de leur impuissance? Leur théorie de la propriété, à la condition d'admettre que toute valeur vient du travail, n'était-elle pas rigoureuse? En quoi leurs opinions sur la famille et sur le gouvernement laissaient-elles à désirer? Bien loin qu'il fallût les décharger de la solution des problèmes sociaux, c'étaient eux plutôt qui se sentaient de force à faire servir la démonstration des vérités morales à la démonstration des vérités dites économiques. Déjà ils avaient < moralisé et spiritualisé » comme on sait la théorie de la valeur d'échange en affirmant que le travail constituait à lui seul toute la richesse sociale; il leur suffisait de persévérer dans ces errements et de « moraliser et spiritualiser > de la même manière la théorie de la production de la richesse. De la sorte, le droit prenait la place de l'intérêt, et la morale celle de Téconoraie politique. C'est

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ce qu'ils ont fait, et voilà quelle tendance très-marquée est aujourd'hui dominante. On a prononcé la déchéance du point de vue de Tutilité et de Téconomie politique. Le travail de l'homme étant à lui seul toute la richesse, on ne traite plus de la production de la richesse, on traite de l'homme, personne morale, travailleur et producteur. Dès lors, et par ce procédé, toutes les catégories et solutions économiques deviennent autant de catégories et de solutions morales. Cette couleur nouvelle donnée à la science a même déteint jusque sur le socialisme empirique. Des écrivains de cette école, que la philosophie préoccupe d'ordinaire assez peu, et qui, le plus souvent, ne songent guère à distinguer ni à concilier les points de vue, nous interdisent, eux aussi, de faire l'étude de la richesse au point de vue de la vérité scientifique, ou celle de la production de cette richesse au point de vue de Tutilité économique, et ils nous commandent d'étudier exclusivement le travail de l'homme au seul point de vue de la vérité morale. En résumé, vous le voyez : je n'ai rien inventé ni exagéré; l'intérêt social et le droit naturel sont en présence, l'économie politique et la morale sont aux prises, le matérialisme et le spiritualisme, comme deux vieux lutteurs qui trouvent l'occasion de satisfaire une ancienne animosité, sont entrés dans la lice, et il se livre en réalité, dans le champ de la science, une de ces grandes batailles dont parle Descartes et dont le spectacle enivrait son génie philosophique. Après en avoir exposé les péripéties, il me reste maintenant à en apprécier l'issue.

Or, c'est tout d'abord une chose aussi facile à reconnaître que curieuse à noter que l'extension de la lutte entre les deux écoles a seulement amené une extension proportionnelle de leurs prétentions réciproques, sans altérations ni déviations d'aucune sorte. Telles nous apparaissaient les deux doctrines sur le champ restreint de la théorie de la propriété, telles elles

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nous apparaissent encore sur le champ plus vaste de l'économie politique et de la science sociale. Les matérialistes prétendaient substituer le principe d'utilité au principe de justice en matière de répartition de la richesse, ou de propriété et d- impôt; ils prétendent opéret la même substitution en matière de société civile et politique. Les spiritualistes prétendaient étendre l'empire de la moi*ale sur l'économie politique pure; ils prétendent pousser cette extension jusque sur réconomie politique appliquée. Gela étant, ne s'ensuit-il pas que nous pouvons et devons d'abord nous borner, après comme avant la crise, à opposer aux uns et aux autres, en très-peu de mots, les mêmes fins de non-recevoir, à dire aux matérialistes que la richesse et la justice, que le bien-être et la moralité sont choses non opposées mais distinctes et indépendantes ; qu'en matière de science sociale, comme en matière de propriété, là où le droit se prononce, l'intérêt le contredirait en . vain ; que là par conséquent où le droit est muet, ce serait en vain que l'intérêt prendrait la parole; — aux spiritualistes, que la valeur d'échange et la richesse sociale existent, jusqu'à un certaiti point, dans des conditions et obéissent, dans de certaines limites, à des lois naturelles ; que, quant à la production agricole industrielle et commerciale de la richesse, elle s'eflectue, de son côté, dans des conditions et obéit, pour sa part, à des règles toutes de convenance ; que le point de vue moral ne saurait donc renverser et détruire, en économie politique pure le point de vue de la vérité scientifique, ou en économie politique appliquée celui de l'utilité pratique? Cela dit quant aux principes, venons aux conséquences.

La persistance n'en est pas moins évidente ni moins remarquable. Utilitaires et moralistes, sur le terrain de la propriété, concluaient ensemble à l'attribution de toute la richesse à l'individu, sans réserve aucune au profit de la communauté ou

de l'Etat; moralistes et utilitaires, dans le domaine de la science sociale, concluent ensemble à l'exercice en toutes circonstances de l'initiative individuelle» sans intervention en aucun cas de l'initiative collective ou commune. Pour les ung et les autres, l'individu est tolit, et l'Etat n'ealLxien ; aux yeux des uns comme des autres, l'individu peut et doit tout faire, et l'Etat n'a qu'un service à nous rendre, celui de se détruire luimême. Cet accord est complet et frappantIjChez les socialistes, il y a bien des variétés^ depuis le communisme absolu jusqu'à l'absolu individualisme; chez les économistes, l'individualisme commande seul et sans rival ; et c'est Jà^ sans doute, ce qui explique en passant que, pour tout économiste, le socialisme se confonde avec le communisme. Si unanime qu'il soit pourtant, cet accord ne doit pas nous troubler : l'ayant trouvé peu décisif en matière de propriété, nous sommes en droit de le tenir pour très-suspect en matière de science sociale. Toutefois je n'entrerai pas dèâ à présent dans la discussion même de l'individualisme social absolu, soit matérialiste, soit spiritualiste. J'emploierai seulement cette leçon à l'analyser et à l'exposer aussi sincèrement et aussi complètement que possible; je le critiquerai et le réfuterai dans la leçon suivante. Ce que je veux du moins faire tout de suite, c'est de rendre justice à la logique de ces systèmes. Il était logique, après avoir attribué toutes les ressources à l'individu, de lui imposer aussi tous les frais, et, après avoir privé l'Etat de toute recette, de le soulager aussi de toute dépense ; il était logique, après avoir résolu le problème de la propriété dans le sens de l'appropriation et de la jouissance individuelles de toutes les espèces de la richesse sociale, de résoudre le problème de l'impôt par le moyen de la suppression de tous les services publics. Je me demande, par exemple, s'il était bien néces* saire de recourir à des méthodes si opposées pour obtenir des

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résultats si semblables, et de remuer deux sciences jusque dans leurs fondements pour n'en pas remanier la moindre partie.

Messieurs, ce serait peu de me boruer à énoncer ainsi, en mon nom et à ma façon, les conclusions absolument individualistes de la science officielle en~matîerë de morale sociale : je vais les lui faire dire à elle-même. Des deu^ doctrines en lesquelles elle se partage, il en est une dont Tautorité et le crédit sont particulièrement incontestables, c'est la doctrine spiritualiste. Le spiritualisme se place exclusivement 9U point de vue moral; or, si nous contestons la justesse de ce point de vue en fait d'économie politique pure et d'économie politique appliquée, nous l'admettons en fait d'économie sociale et de science sociale. En outre, le spiritualisme aujourd'hui règne en maitre, et nous subissons, malgré tout, son empire. Il peuple les académies et les chaires ; il dispose des revues, des journaux, et il y célèbre le mérite de ses propres ouvrages; il institue des coni^ours où il distribue des prix qu*il se décerne consciencieusement à lui-même. C'est donc au spiritualisme que je m'adresserai pour lui demander de nous fournir luimême sa formule. Cette formule obtenue, je me charge de la préciser, de la développer. Messieurs, j'ai besoin de toute votre attention et de toute ma présence d'esprit, car je vais ici soulever la plus grave question de notre temps, celle qui s'agite indéfiniment, sans se résoudre, entre la science et le socialisme.

Eh bien, soit! Nous admettons, si l'on y tient, que rien ne vaut et ne s'échange que les efforts et les services de l'homme, qu'en conséquence le travail constitue à lui seul toute la richesse sociale. Où tendent ces violences faites à la théorie de la valeur et de la richesse? Nous admettons que le travail agricole et industriel, que le commerce et le crédit ne sont

autre chose que des manifestations de la personnalité humaine^ libre et responsable, tout comme rcxercice des droits et Taccomplissement des devoirs de citoyen, d'époux et de père de famille, qu'en conséquence le taisset* faire y laisser passeï' est une liberté économique analogue à la liberté de penser, de parler et d'écrire, et à toutes les autres libertés civiles et politiques. Â quoi doit aboutir ce déguisement imposé à la théorie de la production de la richesse ? Et que va-t-il enfin résulter de cette moralisation à outrance, par le spiritualisme, de toute l'économie politique? — Il en résultera, nous dit-on, une vérité peut-être banale, mais à coup sûr fort importante, « Cette vérité, cette banalité, si vous voulez, à laquelle s'at- » tache de nos jours une opportunité toute particulière, c'est 9 que la réforme économique des sociétés, objet de tant de » réformateurs et de tant d'utopistes, a pour fondement néces- » saire et pour point de départ la réforme morale de l'indi- » vidu, base lui-même et fin unique des sociétés humaines. En

• dehors de cette vérité, non pas seulement proclamée théori* » quement, maïs mise sérieusement en pratique, vous ne 1 trouverez qu'agitation vaine et stérile chimère, Voulez-vous » réformer l'humanité, en restant fidèles aux grands principes

> moraux et économiques de toute société, devoir, justice, » charité, travail, propriété, capital, famille, commencez par » réformer l'homme, et tout le reste vous sera donné par sur- » croît. — Réformez l'homme, c'est-à-dire rendez-vous vous- 1 mêmes plus justes, meilleurs, plus éclairés, plus forts mora-

• lement. Réformez l'homme, c'est-à-dire, d'abord, respectez » toutes les bonnes pensées, toutesles activités bienfaisantes, et

> puis aidez les autres à s*éclairer, à s'améliorer; etc. , etc. (i). »

(1) M. H. Baudrillart. Des Rapports de la morale et de Vécommk politiquey p. 575.

Vous l'avez entendu, Messieurs : la réforme économique des sociétés, désormais, c'est la réforme morale de l'individu. Comprenez-bien, je vous en prie, tout ce que dit cette formule. Elle dit que la société économique est définitivement organisée tant au point de vue de l'intérêt qu'à celui de la justice. Elle dît que la théorie de la production de la richesse est connue, et non pas seulement connue, mais appliquée; elle dit que la production de la richesse est, quant à ses conditions sociales aussi abondante que possible. Elle dit que la théorie de la ré partition de la richesse est également connue, et non pas seule ment connue, mais également appliquée; elle dit que la répar tition de la richesse est, quant à ses conditions sociales aussi équitable que possible. Elle dit que la misère, s'il y en a n'a pas de causes sociales, qu'elle n'a que des causes indivi duelles; elle dît qu'il y a des questions d^riîtîâtivé^ individuelle, mais qu'il n'y a pas de questions d'initiative collective ou commune, ou de questions sociales. C'est bien, comme vous le voyez, tout justement le contraire de ce que dit, de son côté, le socialisme.

Ainsi, ce sont nos mœurs qui sont mauvaises, et, quant à no^Jois^^elles. sont parfaites. Eh bien! Messieurs, je vous l'avoue, cela m'étonne. Non certes que je fusse un dja. ces socialistes qui ne demandent rien autre chose sinon qu^ remette la constitution entre leurs mains pour vingi-jquatre heures, et qui ne s'engagent à rien moins, en échange, qu'à réaliser du jour au lendemain le bonheur de l'hump-nité; mais sans vouloir agir ni si autoritairement ni si vite, et sans attendre quoi que ce fût de sérieux et de durable que de la liberté et du temps, j'osais croire qu'il y avait encore quelque chose à' faire en vue de la réforme économique de la société même. Je pensais, — faut-il en convenir?— que nos législateurs avaient encore à perfectionner nos codes, au point de vue éco-

nomique, par l'addition de quelques bonnes lois, pas la suppression de quelques lois mauvaises; que la presse pouvait préparer le travail du législateur en agitant nombre de questions générales ou spéciales ; que nous autres enfin, publicistes et profes* seurs, nous devions faciliter sa tâche à la presse en élucidant les principes de Téconomie politique et sociale. Quelle erreur était la mienne! L'économie politique et sociale existe; elle existe non-seulement dans Tidéal de Vesprit, mais aussi dans la réalité des choses. Le spiritualisme Ta faite, le spiritualisme l'a mise en œuvre. Dès lors, nous n'avons plus qu'à nous retirer en silence, la presse elle-même doit se taire, le rôle des légis^ lateurs est fini; celui des prédicateurs commence. Plus de livres ni de conférences, plus d'articles de revues ou de journaux, plus de discours à la tribune ! Des sermons, des homélies contre l'ivrognerie et le libertinage ! Ainsi conclut le spiritualisme. Mais alors, combien étrange et déplorable est l'aberration des hommes ! Quoi ! Tant de préoccupations et de luttes scientifiques autour d'un problème résolu ! Tant de passions et de bouleversements politiques en vue d'une solution appliquée ! Tant de systèmes qui se produisent encore dans le monde des idées, tant de révolutions qui se succèdent dans le monde des faits, quand il n'y aurait qu'à rentrer en nous-mêmes, à rougir de notre intempérance et de notre incontinence pour qu'il n'y eût plus de misère ici bas ! Un tel malentendu est-il possible ? La supposition en est-elle acceptable ?

Non, Messieurs; et, pour être juste, je me hâte de vous dire que tous les spiritualistes ne l'entendent pas tout à fait de cette mauièipe.

Parmi les publicistes de cette école, quelques-^uns ont étudié avec ardeur et décrit avec talent la situation des classes pauvre», et il est de fait que leurs observations morales sont d'une très-grande importance. Je ne parle plus ici de l'immoralité

proprement dite qui peut se rencontrer chez les pauvres, et dont les riches eux-mêmes ne sont peut-être pas non plus tota-* iement exempts; je parle plutôt d*une certaine absence des conditionsde la moralité qui semble spéciale au paupérisme," Les écrivains auxquels je fais allusion ont vu, dans les grandes villes industrielles, le père et la mère de famille retenus tout le jour hors de chez eux, en des points différents, par le travail des manufactures, les enfants, pendant ce temps, à la maison ou dans la rue, livrés à Tabandon et au vagabondage. Nous avons pu, grâce aux peintures saisissantes qu'ils nous ont faites, nous figurer ces tristes ménages, réunis durant un court moment autour d'un foyer sans intimité et sans charme; nous avons pu également nous faire une idée de Tignorance qui se transmet, de génération en génération, dans ces familles. Et il est certain qu'on peut et qu'on doit considérer ce défaut de la vie de famille et ce manque d'instruction comme deux causes énergiques de misère, comme deux sources persistantes de paupérisme.

Réfiéchissons-y toutefois un moment. L'on découvre ainsi maintenant qu'une femme a bien assez à faire d'être épouse et d'être mère ; que c*est là, pour elle, un travail qui la dispense de tout autre. Grande loi naturelle, en effet, dont la violation sociale entraîne les pins funestes conséquences et pour la moralité et pour le bien-être ! Mais, en vérité, cela était-il donc un secret si bien gardé, et la révélation en est-ellesi précieuse? Assurément, c'est un^^pectacle contre nature que de voir des jeunes filles, des mères de famille occupées au travail des machines. C'est à l'ouvrier seul que convient cette besogne; quant aux femmes^ leur place est au logis et nop à l'atelier. Et qui les y pousse donc , sinon d'impitoyables exigences ? Et qui les y retient, sinon la même nécessité inexorable? De même, on s'aperçoit enfin que l'instruction élémentaire et l'instruction

professionnelle sont indispensables pour former, en même temps qu'un bon travailleur, un honnête homme et un citoyen digne de ce nom. Certes oui : l'ouvrier doit s'instruire et surtout faire instruire ses enfants; ni lui ni eux ne doivent croupir dans une éternelle ignorance. Croit-on donc sérieusement que ce soit de parti-pris qu'ils y demeurent ? Et, s'ils en voulaient sortir, ne sont-ils pas dans l'impossibilité, joatérîelle de le faire, faute de temps et de moyens? Serait-il donc inexcusable d'envisager, pour tous ces motifs, la misère et le paupérisme eux-mêmes comme un empêchement à la vie de famille et comïne un obstacle à l'instruction parmi les classes ouvrières?

Que l'immoralité individuelle, par conséquent, c'est-à-dire l'isolement domestique et l'ignorance, entretienne et perpétue le paupérisme, nous le voulons ; mais qu'au moins l'on nous accorde en revanche que le paupérisme tend, de son côté, à éterniser l'ignorance et l'isolement. Faut-il donc faire cesser l'immoralité pour que disparaisse la misère? Ou faut-il faire disparaître la misère pour que cesse l'immoralité? Tel est le cercle vicieux où l'on s'enferme en portant la question du paupérisme sur le terrain de la réforme morale individuelle, et dont on ne peut sortir évidemment qu'en reportant cette question sur le terrain delà réforme sociale économique. Si, en effet, Viounoralité et la misère sont deux principes réagissant l'un sur l'autre et s'engendrant l'un l'autre, résignons-nous à y voir non des principes mais des conséquences, à les considérer comme les effets d'une cause commune, laquelle n'est autre que la persistance de quelque désordre dans les conditions économiques de la société. Et voici ce qu'à ce point de vue il serait assurément permis de répondre au spiritualisme : « Une vérité, lui dirait-on, une banalité, si vous voulez, à laquelle s'attache de nos jours une opportunité toute particulière, c'est que la

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réforme morale des individus, objet de tant de prédicateurs et de tant de philanthropes , a pour fondement nécessaire et pour point de départ la réforme économique de la société base elle-même et milieu naturel de toutes les individualités humaines. » — Ainsi se retournerait contre le spiritualisme sa propre conclusion, très-vraie sans doute et, à coup sûr, encore plus banale.

Messieurs, ne nous hâtons pas de triompher de notre adversaire. Le spiritualisme est une philosophie pleine de ressources, et, dans la position où le met notre argumentation, il a plusieurs moyens de se tirer d'aftaire. Je vais les énumérer fidèlement et les passer avec vous en revue.

Le premier de tous s'appelle la diarité. La charité est une vertu éminemment spiritualiste : le dévouement dont elle procède est un des principes de la doctrine ; les dons par lesquels elle s'exerce en sont une des conséquences. Quand on confère, en effet, à l'individu toute puissance et toute richesse, c'est sans doute qu'on lui suppose toute force et toute générosité ; et quand on déclare parfaitement satisfaisant, sous le rapport de la répartition de la richesse, un état social dans lequel, malgré tout, une misère extrême coudoie une extrême opulence, c'est apparemment qu'on compte avec confiance sur ceux qui ont trop pour donner quelque chose à ceux qui n'ont rien. Il faut toutefois reconnaître que c'est là un expédient auquel tous les spiritualistes n'attachent pas le même prix ni la même efiicacîté. Ceux dont, pour ma part, je m'occupe, ceux qui sont philosophes et économistes n'ont, il faut le dire, ni une estime très-grande pour les procédés de la charité, ni une très-grande foi dans ses résultats. La charité dont je parle ici, bien entendu, ce n'est pas cette charité spontanée, discrète et empressée, qui nous fait courir personnellement, sous le coup d'une émotion fraternelle et d'un entraînement sympathique,

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