‹ Recherche de l'idéal social: leçons publiques faites à ParisChapitre 20 sur 29 · S RECHERCHE · texte numérisé non relu

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au soulagement de la maladie ou de Tinfirmité ; c'est cette charité sollicitée, publique et organisée, qui se présente comme une sorte d'institution sociale complémentaire, et qui prétend, à ce titre, suppléer au manque de travail ou à Tinsuffi* sance du salaire. C'est cette dernière seulement que nous autres, économistes de toutes les écoles, avons toujours réprouvée. Nous jugeons que pour dégrader souvent celui qui l'accepte, elle n'ennoblit pas toujours celui qui la fait. Nous avons reconnu qu'elle est moins un remède à la misère et à l'infortune qu'un encouragement à la paresse et à l'hypocrisie. Bref, nous appelons de nos vœux le jour où personne ne pourrait la faire parce que personne ne voudrait la recevoir.

Cela est vrai de la charité proprement dite qui est une assistance matérielle; il en est tout autrement de la philan^ thrapie ou de l'assistance purement morale. Celle-là honore presque toujours celui qui la fait, car elle s'exerce généralement «ans intermédiaire, et elle sert véritablement celui qui la reçoit, car elle lui impose plutôt Teffort qu'elle ne l'en dispense ; elle ne vise point à le mettre immédiatement au but, elle lui montre la route, la lui aplanit et l'y guide. Aussi j[ios spiritual istes sont-ils les philanthropes par excellence. Leur objectif, vous le connaissez ; c'est l'absence des conditions principales de la moralité individuelle, celle du milieu de la famille, et celle des éléments de Tinstruction. Voilà le mal dans son origine. Cela étant, ils s'adressent à ceux qui, possédant la fortune, jouissent à la fois des bienfaits de l'instruction et des douceurs de la famille, et ils les provoquent à venir^en aide à ceux dont l'isolement et l'ignorance font la misère. Ite l'application de ce principe viennent ces sociétés d'industriels et de capitalistes formées pour la construction d'habitations à bon , marché, et qui mettent des maisons saines et agréables à la .^disposition des ouvriers moyennant un prix d'achat peu élevé

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quoique normal, ou moyennant un prix de location modéré quoique rémunérateur et toujours en rapport avec le prix de revienté De là viennent aussi ces associations d'écrivains et de professeurs pour rensçiguemexit élémentaire et professionnel. A la philanthropie, en un mot, se rattachent ces institutions nombreuses et variées que le sentiment le plus noble et le plus pur crée, soutient, encourage, et qui ont, vous le savez tous, transformé complètement certaines villes au point de vue de la moralité et de Taisance des prolétaires, c'est-à-dire de cette classe d'hommes qui vivent exclusivement du salaire de leur travail, sans nul surcroit ni de fermages de terres ni d'intérêts de capitaux.

En matière de philanthropie comme en matière. jde-diari té, nous sommes toujours, en compagnie du spiritualisme, sur le terrain de l'initiative individuelle. Sans en sortir encore, nous y trouvons deux autres moyens d'amélioration du sort des travailleurs : Tun est celui de Vassurance mutuelle, l'autre est celui de Vassociation coopérative: ^sit l'assistance matérielle et par l'assistance morale, l'homme pauvre et ignorant voit sa position s'améliorer ; mais dans l'un et l'autre cas, il dépend en cela de l'homme riche et instruit qui l'assiste. Par l'assurance mutuelle et par l'association coopérative, c'est le travailleur luimême qui, uni à d'autres travailleurs comme lui, améJUûfiLsa position» sans être obligé ni d'attendre le bon vouloir de personne, ni de subir aucune assistance étrangère^-

D'abord, la société de secours mutuels le préserve des conséquences fâcheuses du chômage et de la maladie en lui four» nissantun subside ou des secours. Ainsi, par l'assurance mu-* tuelle, le prolétaire s'enlève toute chance de désastre ; cela fait, par l'association coopérative, il peut, en outre, se donner toute chance de succès. La société de consommation réduit la dépense, la société de production et la société de crédit mutuel

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favorisent raugmentation du revenu; toutes les trois facilitent l'épargne et, les épargnes une fois obtenues, les multiplient par une capitalisation rapide. La misère est déjàvaîncue. Alors la société immobilière fournit les habitations à bon marché et toutes les conditions matérielles et morales de la vie de famille, la société d'instruction et de récréation procure tous les éléments de la culture iptellectuelle la plus solide et la plus délicate. La démoralisation recule à son tour. Cette victoire sur la démoralisation amène un second effort plus vigoureux et une seconde victoire plus décisive sur la misère, laquelle assure enfin le triomphe le plus complet^êJA-mQralité individuelle. Nous voilà sortis du cercle fatal que traçait autour de nous l'entretien de Hsolement et de l'ignorance par le paupérisme et du paupérisme par l'isolement et Tignorance. Tout cela, (^ sans ijitervention de l'Etat, sans assistance particulière, à ce seul mot d'ordre*: Aide -toi toi-mémel Inclinons -nous, Messieurs, devant la puissance et la fécondité de ces juimbinaisons merveilleuses : la société de secours mutuels, la société de consommation, la société de production, la société de crédit mutuel, la société immobilière, la société d'instruc- 1 tîon et de récréation populaires ; et saluons dans l'association^^^ coopérative le dernier mot, l'effort suprême et le succès définitif de l'initiative individuelle!

Messieurs, j'étais sûr devons voir manifester vos sympathies en faveur de Tinitiative individuelle et de l'association coopérative ; et vous-mêmes ne doutiez pas, je le pense, de me voir leur rendre un éclatant hommage. Sur ce point, nous sommes tous d'accord, vous, les spiritualistes et moi. Là où je me sépare entièrement des spiritualistes, et où vous avez à vous prononcer entre nous, c'est quand ils disent non que les sociétés coopératives sont un moyen puissant et fécond de

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vaincre la misère, mais quand ils disent que c'est le seul et unique moyen de vaincre la misère ; c'est quand ils disent non que la réforme morale de l'individu est essentielle et urgente, mais quand ils disent qu'elle constitue toute la réforme économique de la société. Je le dis hautement et sans détour, Messieurs : si le spiritualisme consent à n'être que la moitié de la vérité, je suis avec lui et avec la science contre le socialisme. Mais s'il prétend être la vérité toute entière, je suis avec la science et avec le socialisme contre lui ; car, sur ce point, la science donne raison contre lui au socialisme.

Réformer les conditions de notre société même! Mais notre état social, au dire du spiritualisme, n'appelle nulle réforme. La production et la répartition de la richesse, la propriété et l'impôt, le gouvernement et la famille, aux yeux des spiritualistes, sont des catégories sociales entièrement connues et définitivement organisées, auxquelles on nous somme de rester fidèles. En est-il ainsi véritablement? Hélas! je le voudrais; mais, pour se convaincre du contraire, il n'est malheureusement pas besoin d'être systématiquement pessimiste, c'est assez de ne pas s'abandonner à un optimisme aveugle; et il ne faut pas réunir à grand peine quelques exemples douteux, il suffit d'en choisir quelques-uns dans le grand nombre des incontestables.

Prenons d'abord l'industrie agricole et manufacturière, le commerce, le crédit, et tous ces faits dont l'ensemble constitue la matière de la théorie de la production de la richesse. A supposer que le laisser faire, laisser passer de l'économie poli-t tique soit, comme il l'est en effet, la formule générale de solution des questions de cet ordre ; à supposer que cette solution soit, comme elle ne l'est point, théoriquement admise en tous lieux par tout le monde, est-elle, en outre, pratiquement acceptée d'une manière universelle? Nous, économistes, qui

luttons journellement contre tant de règlements restrictifs de la liberté des coalitions d'ouvriers, de la liberté des échanges internationaux, de la liberté du taux de l'intérêt, de la liberté d'association des capitaux, de tant d'autres libertés écono* miques, nous pouvons croire que la vérité scientifique a lui sur ces problèmes; mais comment oserîons*nous nous figurer que la sagesse politique les a supprimés? Ce sont là pourtant, en dehors de l'immoralité individuelle, des causes de misère et une source de paupérisme.

Passons à la propriété et à l'impôt, et aux faits dont l'ensemble constitue la matière de la théorie de la répartition de la richesse. Qu'il me soit ici permis de rappeler aux écono- . mistes de toutes les écoles qu'ils n'ont point de théorie de la |/V propriété, qu'ils n'ont point de théorie de l'impôt. Qu'il me soit permis de rappeler aux spiritualistes en particulier que leur formule de répartition de la richesse sociale entre les hommes en société est très-certainement inacceptable au point de vue scientifique comme dénaturant le fait de la valeur d'échange, et très-certainement inacceptable au point de vue philosophique comme sacrifiant TEtat à l'individu. Maintenant, à m'en tenir à l'exposition pure et simple de la doctrine, j'ai beaucoup mieux à dire encore. On parle beaucoup de propriété dont le nom seul est, à vrai dire, d'un efiet magique; mais on passe entièrement l'impôt sous silence, et cela non pas seulement au moment de conclure et d'invoquer les grands princi-* pes, mais durant tout le cours de ces longues études d'économie politique et de morale comparées, comme si rien, Messieurs, n'était plus indifférent et plus étranger que l'impôt soit à la morale^ soit à l'économie politique. Et pourtant, je vous le demande, sans aller si loin que de confondre ou même de rapprocher les deux théories de la propriété et de l'impôt, ne pourrail-on pas seulement ranger la question de l'impôt parmi

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celles où les droits de la justice et les intérêts de la richesse sont le plus engagés, parmi celles, du moins, d'où dépendent essentiellement la situation matérielle et la situation morale des classes les plus nombreuses et les plus souffrantes? Est-il permis, dites-le moi, de faire totalement abstraction du problème de l'impôt, comme s'il n'existait pas ou n'existait plus, alors qu'à son sujet les théoriciens se partagent entre les camps les plus opposés, et que, pour les uns, partisans de l'impôt indirect, l'income-tax serait la ruine du Trésor, tandis que, pour les autres, promoteurs et défenseurs de l'impôt direct, les contributions de consommation, les droits de mutation et les autres combinaisons fiscales analogues sont un défi à l'ordre économique et un attentat à l'ordre moral ; alors enfin que le système qui prévaut dans la pratique est tel que, bon ou mauvais, mais très-probablement médiocre et peut-être détestable en lui-même, il constitue en tout cas, et de l'aveu le plus unanime, une charge démesurément écrasante ? Y a-t-il là, oui ou non, sans compter le défaut de la vie de famille et le manque d'instruction élémentaire et professionnelle, une cause de misère suffisamment appréciable ?

Enfin, pour ne rien omettre, je fais encore une observation du même genre. On nous adjure de nous incliner devant la famille. Il y aurait assurément, sur ce sujet, beaucoup à dire au spiritualisme lui-même. Si cependant nous nous taisons, nous permettra-t-on de citer le gouvernement comme une des catégories sociales qui ne sont peut-être ni absolument connues dans tous leurs détails, ni parfaitement organisées sur tous les points du globe, et qui^ d'autre part, ont directement ou indirectement une influence notable sur le bien-être et sur la moralité des individus? L'indépendance des nationalités, les libertés constitutionnelles, la séparation des pouvoirs législatif, judiciaire et administratif sont-elles fixées et hors de cause?

Et si elles ne le sont pas, cette lacune ne constitue-t-elle point, elle aussi, avec Tisolement domestique et l'ignorance, une source assez abondante de paupérisme ?

Est-ce à dire qu'à mon sens, toutes les conditions de la société soient à mettre ou remettre en question, que notre état social soit à créer de toutcB pièces ou à modifier du tout au tout ? En aucune façon, mais simplement que si beaucoup de ces con* ditions sont déterminées, il en est encore quelques-unes qui ne le sont point : les conditions de la répartition de la richesse notamment; que si notre état social est à de certains égards satisfaisant, et surtout préférable à ce qu'il fut jadis, il n'est pas encore de tout point irréprochable, ni surtout égal à ce qu'il doit être un jour : sous le rapport de la propriété et de l'impôt par exemple. C'en est assez pour qu'on soit fondé à repousser énergiquement les conclusions de la science officielle contemporaine en matière de théorie de la société ou de morale sociale, j'entends celles des économistes académiciens de nos jours, et celles des spiritualistes aussi bien et mieux encore que celles des matérialistes. En efiet, si le matérialisme n'a pas gagné la science sociale au point de vue économique, il n'a pas, du moins, ruiné lui-même l'économie politique, tandis que le spiritualisme, au contraire, non-seulement n'a pas conquis l'économie politique au point de vue moral, mais a dé plus altéré et mutilé de ses propres mains la science sociale, en a méconnu la portée et, en quelque sorte, compromis l'existence. Le matérialisme n'a pas réussi, sans doute, à faire prévaloir rintérêt contre le droit; du moins, n'a-t-il pas obscurci la notion d'utilité économique. Lé spiritualisme, au contraire, en essayant de substituer partout le droit à l'intérêt, a totalement perdu le sens de la moralité sociale; et ainsi il a, dans cette campagne, violenté le principe de la vérité scientifique en économie politique pure, défiguré celui de l'intérêt ou de

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Futilité en économie politique appliquée, et enfin anéanti le principe de la justice dans la science sociale, le tout au profit de la moralité privée et pour la plus grande gloire de l'assistance philanthropique et de l'association coopérative.

Croyez, Messieurs, que je mesure exactement mes paroles et que je saurai ne rien dire qui vous blesse et vous irrite. Je veux vous faire comprendre comment il est possible d'avoir pour la philanthropie une estime sincère, d'avoir pour la coopération un culte véritable lorsqu'elles agissent à leur place, et dans leur sphère, mais comment il est possible aussi de détester la philanthropie, de réprouver la coopération ellemême lorsqu'elles prétendent prendre la place, lorsqu'elles osent envahir la sphère de la justice. Pour cela, je vous prie seulement d'écouter cette parabole.

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