PARABOLE DU PROLÉTAIRE
Un prolétaire plaidait en justice contre un homme puissant et riche. II se plaignait que cet homme retînt injustement son bien, le laissant ainsi, lui et sa famille, dans une position précaire et difficile.
— Renoncez, dit cet homme riche à son adversaire, à plaider contre moi. J*ai pitié de votre situation misérable; si vous avez besoin de. quelque secours, je vous le donnerai, et si ma protection peut vous servir, elle vous est acquise.
L'autre lui répondit :
— Je veux la justice et non la charité ; je ne vendrai pas mon droit contre une aumône.
— Je comprends votre refus, dit Thomme riche ; j'en approuve le motif et j'en aime la fierté. Eh bien! écoutez-moi. Je sais une opération de commerce qui serait pour vous très-facile à faire, et tout à fait avantageuse. Tournez-vous vers cette entreprise et donnez-y tous vos soins. Si vous y réussissez, vous retrouverez une fortune plus considérable que celle que vous avez perdue, et vous serez plus riche que moi, sans rien devoir à personne qu'à vous-même.
A cela le prolétaire répondit encore :
— J'ai soif de justice, et non de richesse. Je revendique l'héritage de
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mes pères dont je dois compte à mes enfants. Je me confie à Tintégrilé et à la sagacité de mes juges. S'ils me donnent raison, vous me restituerez cette partie de votre fortune qui est mon bien et que vous détenez indûment. S'ils me donnent tort, je i*esteral pauvre ou deviendrai riche à mon gré. Quoi qu'il arrive, je n'ai rien à réclamer de vous que mon droit, et vous n'avez rien à me payer que votre dette. Ils plaidèrent, et le prolétaire obtint justice.
Messieurs, ce besoin insatiable, cette poursuite ardente et opiniâtre des effets de la justice sociale par delà tous les résultats de l'activité individuelle, c'est ce qu'il y a de fondé, c'est ce qu'il y a d'invincible dans le socialisme. Ce sentiment est aussi, croyez-moi, celui dont s'inspire de plus en plus la science indépendante. Un économiste dont vous connaissez tous et dont vous aimez le double talent d'écrivain et d'orateur, M. Jules Duval, parlant du mouvement coopératif dont il s'occupe assidûment, se prononçait tout récemment à cet égard en quelques lignes ingénieuses quej'ai recueillies et que je vais vous lire : — « Tout le » mouvement coopératif contemporain, disait-il, a pour père le » socialisme; mais nous ajoutons que l'économie politique en > est la mère. La coopération est fille du socialisme pour le sen- » timent, l'aspiration, pour le ressort moteur; et elle est fille de 9 l'économie politique pour les idées, pour la science directrice. » Elle est, en un mot, le progrès économique et la réforme » sociale, ensemble et intimement unis, se complétant et se » corrigeant mutuellement (1). » M. Jules Duval se trompe trèsgravement, à mon sens, quan^ il confond la coopération avec la réforme sociale : je viens précisément de vous expliquer tout à l'heure comment la coopération était une chose, et comment la réforme sociale en était une autre. La coopération est une question d'initiative individuelle, et elle n'a rien de commun avec la réforme sociale, qui est une question d'initiative côl-
{i) VÉconomiste français, numéro du jeudi 3 octobre 4867, page4i5.
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lective ou commune. La vérité est que c'est la questiou de la ^ pro|^iéié gLiifiLl!ijttjôt, et non celle de laiîûopération, qui se confond avec la question de la réforme sociale. Chercher la réforme sociale dans l'association coopérative, c'est exacteme nt comme si on la cherchait dans la charité ou dans la philanthro* pie, comme si on la cherchait dans l'assurance mutuelle. C'est à la fois diminuer sinon méconnaître la réforme sociale, et exagérer^ pour laiiom pxûmettre, l'association coopérative. Je dirai, . puisque l'occasion s'en présente, que, dans mon opinion, cette confusion si répandue et si persistante de la question de l'association coopérative avec la question sociale, que cette recher- ^ che si générale et si obstinée d'-une réforme sociale par la coopération, est ce qui nuit le plus, en France, au aévelopperaent du mouvement coopératif, et que c'est surtout dans l'intérêt de ce mouvement que je me suis appesanti si longuement aujourd'hui sur la distinction de l'activité individuelle et de la justice sociale. Mais, cette réserve faite, je dirai bien volontiers, en empruntant l'heureuse expression de M. Duval, pour l'appliquer exclusivement à la réforme sociale,\que cette réforme , doit procéder à la fois du sentiment socialiste et de la science < économique.
J'aurai, Messieurs, la hardiesse de vous le dire exactement comme je le pense : l'oppqsition deJa science et du socialisme, c'est aussi, en un sens, l'opposition de la science et de l'ignorance. Le savant est un homme qui, jeune encore, quand l^prit est souple et docile, prend sur lui de lire attentivement les auteurs, d'en accepter et d'en subir en quelque sorte les doctrines, afin de les mieux pénétrer, sauf, plus tard, à l'âge où l'esprit est devenu mûr, ferme et robuste, à revenir sur ces doctrines, à les examiner et à les critiquer, en vue de les compléter ou de les rectifier au besoin. Le but qu'il donne à sa carrière, c'est de prendre la science là où ses devanciers
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Font amenée, pour la porter up-peu plus loin, là où ses succès-^ seurs la prendront à leur tour j Le socialiste, lui, est un homme qui, sous Tempire d'une passion vive et impatiente, repousse et dénigre, sans les connaître, tous ces auteurs qui n'ont pas su d'un môme coup commencer la science et la finir. Ses lectures sont nulles ou superficielles et hâtives, son érudition est fausse ou de mauvais aloi. Son ambition avouée, c'est de faire la ^^ieiiÊê 4Jjiijje«l, Ju commencement à la fin. Voyez les grands socialistes, Saint-Simon , Fourier, Proudhon : chacun d'eux se meut dans un ordre d'idées où il est isolé tout à la fois et des savants et des autres socialistes ; ils ont des sectateurs et des disciples, mais ils n'ont pas de maîtres } et, parce qu'ils n'ont point voulu d'ancêtres, ils ne laissent qu'une postérité limitée et éphémère.
^ Il suflSt d'exposer ces prétentions pour les faire juger et condamner. Mais si l'opposition du socialisme et de l'économie politique est souvent celle de l'ignoranee et de la science, il j faut reconnaître aussi qu'elle est souvent celle du progrès et ; de 1a. -routine, quelquefois même celle du progrèsjît de la réaction.'? Quand, par exemple, il arrive, comme aujourd'hui, que des économistes défont et bouleversent toute la théorie de la richesse sociale, toute la théorie de la production, en vue de maintenir et d'asseoir une théorie imparfaite et boiteuse de la répartition de la richesse, j'ai le droit de dire qu'ils se mettent autant en dehors de îa science et contre la science que les socialistes, avec cette différence que les socialistes ont le désir de la développer et de l'étendre, et eux celui de la borner et de la restreindre.
Cette déclaration. Messieurs, doit suffire à vous expliquer mon attitude vis-à-vis des économistes et vis-à-vis des socialistes. Je réfute les économiâtes contemporains, et je les réfute au nom de l'économie politique. Je ne réfute pas les socia-
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listes, parce que mes réflexions m'ont conduit à cette conviction qu'il n'y a qu'un seul moyen de ruiner et d'anéantir rempiriame»- c'est de faire la science. Comment réfuter l'erreur, si la vérité n'existe pas? Et à quoi bon le faire, si elle existe? Il n'y a pas d'empiriques en astronomie, parce que l'astronomie est une science faite. 11 y a des empiriques en médecine, comme il y a des socialistes en économie politique et sociale, parce que la science de la santé et de la maladie du corps humain n'est pas faite, non plus que celle de la santé et de la maladie du corps social. Mais le jour où la science sociale sera faite, il n'y aura plus de socialistes. D'ici à ce que ce moment soit arrivé, et pour en hâter la venue, comment devons-nous nous conduire? Je dirai si vous voulez : restons socialistes, c'est-à-dire progressistes: et devenons économistes, c'est-à-dire savants. Gardons la foi, et acquérons la science. Unissons-nous, au lieu de nous diviser; confondons nos bannières et nos devises, et appelons à se ranger avec nous autour d'elles tous ceux qui croient et qui étudient !
TROISIÈME LEÇON
CIUTIQIE DU MATÉRIALISME. CRITIQUE DU SPIRITLALISME. NOUVEAU POINT DE VUE DE LA MOIULE SOCIALE.
TROISIÈME LEÇON
CRITIQUE DU MATÉRIALISME. CRITIQUE DU SPIRITUALISME. NOUVEAU POINT DE VUE DE LA MORALE SOCIALE.
RÉSUMÉ DE LA 3e LEÇON.
11 faut réfuter l'individualisme social absolu, soit matérialiste, soit spiritualisle, dans ses principes philosophiques.
C'est Tusage exclusif des sens comme instrument d'expérience qui conduit le matérialisme à réduire la destinée de l'homme à la satisfaction des besoins physiques, et à considérer les destinées humaines comme ennemies les unes des autres. C'est l'usage exclusif du sens intime qui conduit le spiritualisme à réduire la destinée de l'homme au triomplie de la volonté libre ^ et à considérer les destinées humaines comme indépendantes les unes des autres.
Comment l'économie politique, à son apparition, a modifié et complété les conclusions de la philosophie. Le matérialisme y a trouvé ce principe social : la poursuite et la création en commun du bien-être et de la richesse. Le spiritualisme y a trouvé ce principe social : la recherche en commun de la moralité du travailleur.
Le matérialisme se réfute par le spiritualisme; mais, pour réfuter le spiritualisme, il faut faire l'analyse et la critique de l'expérience morale. L'usage exclusif du sens intime tend à faire subjectiver des éléments objectifs. La volonté, ne sjaxerjce pas,ea.pleinê iikî!Z^a2idi2^iii2^dk; elle s'exerce, en partie^ sous-l'iniluence ^Q^MceMilé&^i^Qdales. Les destinées humaines ne sont pas absolument indépendantes; elles sont, en partie, solidaires les unes des autres. 11 y a une moralité sociale distincte de la morajjLtéJûéiviéttelle.
Le changement des points de vue physique, moral et métaphysique coïncide avec le commencement d'une nouvelle Jî)ériode humanitaire.
TROISIÈME LEÇON
CRITIQUE DD MATÉRIALISME. CRITIQUE DU SPIRITUALISME. NOUVEAU POINT DE VUE DE LA MORALE SOCIALE.
Messieurs,
Je vous ai exposé suceessivement, dans mes deux premières leçons, l'état actuel de l'économie politique et celui de la science sociale. En matière d'économie politique et en matière de science sociale, nous avons trouvé le point de vue économique ou matérialiste et le point de vue moral, tel du moins
que le produit le spiritualisme, prétendre l'un et l'autre à un empire souverain et exclusif. D'autre part, ni l'économie politique ni la science sociale ne nous sont apparues comme sérieusement définies, et, à plus forte raison, comme sérieusement achevées. Le moment est donc venu d analyser et de critiquer en eux-mêmes les deux points de vue, de remonter à leur origine pour y constater la cause de leur insuffisance, de puiser dans cet examen le principe d'un point de vue plus heureux et plus large. C'est là une tâche qui, au premier abord, peut sembler très-aride et très-pénible, mais qui, en réalité, a été rendue facile et attrayante par les travaux récents de la philosophie contemporaine.
Messieurs, il y a pour nous trois objets de connaissance, ou peut-être faut-il dire, pour être plus exact, un seul objet sous trois aspects : Yêtre physique, Vêtre moral et Vétre métaphysiqtœ; la nature, l'homme et Dieu. Et il y a en nous trois instruments de connaissance : Vexpérience externe, Vexpérience intime et V abstraction rationnelle ; les sens, la conscience et la raison. Or, on peut aujourd'hui rendre compte de tous les systèmes philosophiques qui ont existé jusqu'ici en disant que tous ont consisté à vouloir étudier les trois objets de notre connaissance avec un seul de nos instruments de connaissance. Et l'on peut également donner la formule de la philosophie qui doit succéder à tous ces systèmes dans un avenir prochain en disant qu'elle consistera à étudier ces trois objets de notre connaissance avec nos trois instruments de connaissance.
Connaître la nature par le témoignage des sens, et en déduire la connaissance de l'homme et la connaissance de Dieu, c'est le matérialisme ;
Connaître l'homme par le témoignage de la conscience, et en
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déduire !a connaissance de Dieu et la connaissance de la nature, c'est lé spiiitualisme ; -
Concevoir l'être métaphysique par l'exercice de la raison, et en déduire la connaissance du monde physique et la connaissance du monde moral, c'est Y idéalisme, yqui s'oppose à Vempinsme soit matérialiste, soit spiritualiste.
Enfin, connaître le monde physique et le monde moral par rexpérience externe et par Texpérience intime, et concevoir l'être métaphysique par l'abstraction rationnelle, c'est la philosophie moderne, qui consiste dans la conciliation de l'idéalisme et de Tempirisme.
Ces définitions et toutes les distinctions qui s*en déduisent sont une des conquêtes les plus importantes et les plus assurées de la pensée du xixe siècle. Grâce à elles, la critique philosophique se fait non plus sur tel ou tel système plus ou moins complet de tel ou tel philosophe plus ou moins conséquent avec lui-même, mais sur le système- type résultant de Tenchaînement rigoureux des conclusions physiques, morales ou métaphysiques avec le point de départ intellectuel. Ainsi l'on peut réfuter un matérialisme plus simple que le sensualisme de Condillac et de Cabanis, un spiritualisme plus ingénieux que la monadologie de Leibnitz, un idéalisme plus pur que le panthéisme de Spinoza. J'emploierai cette méthode, dont il a été fait de nos jours des applications merveilleuses, pour la critique du matérialisme et du spiritualisme en matière d'économie politique et de science sociale.
Le matérialisme est donc la philosophie des sens, par opposition au spiritualisme qui est la philosophie de la conscience.
Le matérialiste ouvre les yeux, étend les mains, il voit, il touche, et il perçoit hors de lui même des phénomènes extérieurs d'étendue, de figure, de solidité, de résistance; il rap-