‹ Recherche de l'idéal social: leçons publiques faites à ParisChapitre 22 sur 29 · RECHERCHK · texte numérisé non relu

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porte ces phénomènes à des objets extérieurs qu'il appelle coij>s ou matière.

Le spiritualiste rentre en lui-même, et il y perçoit des phénomènes intérieurs de plaisir et de peine, de pensée, de volonté ; il rapporte ces phénomènes à un sujet intime qu'il appelle âme ou esprit.

De la matière douée de propriétés d'une part, un esprit, force active, pourvu de facultés, d'autre part; voilà respectivement pour le matérialisme et pour le spiritualisme avec quoi il faut expliquer la nature, Thomme et Dieu, le monde physique, le monde moral et l'être métaphysique ; et voilà, coûte que coûte, avec quoi on les explique.

On ne saurait, Messieurs, nous contester l'exactitude de cette double définition. Ce ne sont pas seulement la philosophie de la raison pure et le transcendantalisme de Kant, ce sont l'éclectisme de Jouffroy et la philosophie du sens commun qui définissent ainsi le matérialisme et le spiritualisme. Que maintenant les doctrines philosophiques ainsi définies correspondent plus ou moins exactement aux doctrines économico-sociales que nous avons rencontrées, c'est ce que nous allons vérifier à l'instant. Pour cela, nous déduirons d'abord par nous-mêmes les conclusions morales du matérialisme et du spiritualisme, et nous les comparerons aux conclusions économiques et sociales des matérialistes et des spiritualistes que nous connaissons. S'il existait quelque diflference, nous pouvons affirmer à jmori qu'elle proviendrait d'un défaut de logique chez ces messieurs; maïs vous allez voir que la similitude sera parfaite.

A cet égard, on pourrait dès à présent remarquer que le matérialisme, qui met directement les sens en présence des phénomènes extérieurs, et que le spiritualisme , grâce à qui la conscience saisit immédiatement les phénomènes intimes, sont incontestablement l'un le point de vue le mieux approprié aux

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sciences naturelles, Pautre le point de vue le plus favorable à la philosophie morale; que, précisément, les deux écoles que nous avons trouvées aux prises sont composées l'une de savants plus ou moins naturalistes, l'autre de philosophes moralistes ; qu'il y a donc enfin tout à parier que c'est bien réellement à des matérialistes et à des spiritualistes que nous avons affaire.

Pour ce qui est toutefois de la première de ces deux écoles, que nous avons signalée, dès le début, sous le nom d'école économiste, il est juste de faire une réserve. Elle ne se croit ni ne se dit matérialiste. Ses idées philosophiques sont celles de nombre de gens qui, ne sachant pas à quel point la philosophie est nécessaire et inévitable, ni combien, dès lors, il importe de comparer autant que possible toutes les philosophies existantes pour se donner la meilleure, déclarent n'en vouloir examiner ni choisir aucune, et ne réussissent qu'à prendre la plus détestable. Qui ne connaît ces physiciens, ces chimistes, ces médecins, décidés à bannir de leurs sciences toute espèce de système philosophique pour n'y admettre rien autre chose que des faits corporels ou des propriétés de la matière? Ils pensent ainsi repousser toute doctrine philosophique; et que font-ils pourtant sinon subir malgré eux le principe et parler à leur insu le langage du plus pur sensualisme ?L,es économistes, n'en agissent guère autrement pour la plupart; mais leur philosophie utilitaire, pour n'être qu'un matérialisme grossier , et inconscient, n'en est pas moins une philosophie matérialiste, comme au surplus nous Talions constater tout à l'heure.

Il n'en est pas, à beaucoup près, de même de leurs adversaires. Ceux-ci rendent journellement grâce au ciel de deux choses : d'être philosophes, et philosophes spiritualistes; ils sont spiritualistes, et ils sont heureux et fiers de l'être. Non pas,

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sans doute, qu'ayant sondé, comme Descartes, la valeur respective du témoignage des sens et du témoignage de la conscience, et qu'ayant reconnu dans l'exercice des uns un moyen bien imparfait de saisir et d'embrasser le monde, ils se soient de préférence rabattus sur l'exercice de l'autre. Peu préoccupés du problème de la certitude philosophique, et moins philosophes, à vrai dire, que moralistes, ils sont, comme nous l'avons énoncé, entraînés irrésistiblement vers un mode d'expérience dont les premiers résultats étant d'attester tout d'abord Tindividualité et la personnalité humaines, permettent, par cela même, d'assurer tout d'abord Texistence et de sauvegarder tout de suite l'indépendance de la morale. Cette philosophie, pour n'être pas le spiritualisme le plus élevé et le plus éclairé, n'en est pas, pour cela, moins spiritualiste.

A première vue, les deux doctrines en présence offrent donc bien, en réalité, le caractère que nous avons accusé chez chacune d'elles. Cela suffit, et quant à leur faiblesse ou à leur vulgarité philosophique, peu importe. C'est à nous à reconnaître, en écartant les contradictions et les incohérences, pour ne nous attacher qu'à renchainement logique des idées, comment la philosophie des sens et comment la philosophie de la conscience, réduites l'une et Tautre à leurs ressources propres, comprennent et interprètent le monde physique, le monde moral et l'être métaphysique. De Dieu toutefois et de la nature nous n'avons point à nous occuper ici, mais le matérialisme et le spiritualisme nous doivent leurs conclusions au sujet de l'homme et de la destinée humaine; laissons-leur donc leur physique et leur théologie pour n'examiner que leur morale.

Pour le matérialiste, l'homme est un corps pourvu d'organes, lesquelles fonctionnent sous la pression et en vue de la satis- ^ faction de besoins irrésistibles.

Pour le spiritualiste, Thomme est une âme douée de facultés qui s'exercent sous l'empire et en vue du triomphe d'une volonté libre.

Des besoins à satisfaire le plus amplement possible d'une part, une volonté libre à faire triompher autant qu'il y a moyen d'autre part, voilà, dirons-nous encore, respectivement pour le matérialisme et pour le spiritualisme, les formules à Taide desquelles il faut rendre compte de notre destinée individuelle et sociale ; et voilà les formules à l'aide desquelles, tant bien que mal, on en rend compte.

En ce qui concerne d'abord les déductions du matérialisme, soit en matière de morale individuelle, soit en matière de morale sociale ou de politique, il n'y a qu'à détacher l'esquisse qu'en a si nettement et si vigoureusement tracée l'auteur des Mélanges philosophiques :

« Voulez-vous, dit Jouffroy, aller plus loin dans les inductions rigoureuses de cette doctrine ? Vous trouverez que le juste et Vinjustey n'étant pas des transformations de la sensation, ne sont rien; que le seul bien et le seul mal à nous connus se rencontrent dans la sensation y qui est tantôt agréable, tantôt désagréable; qu'ainsi tout bien se ramène au plaisir, tout mal à la douleur; d'où il suit que le seul principe de la conduite humaine est H éviter la douleur et de chercher le plaisir. Voilà la morale d'Helvétius, ou plutôt du principe de l'exclusive autorité des sens. Voulez-vous aller plus loin encore? Vous trouverez que chacun poursuivant son plaisir propre ou son intérêt personnel, sans qu'aucune idée d'ordre moral ou de justice le retienne et lui impose du respect pour les autres, tous les hommes sont naturellement ennemis, et que la guerre est Y état naturel; d'où il suit que le plus fort a raison, que la force est le seul droit, et que le pouvoir absolu, principe de 'paix, est éminemment légitime* Voilà la politique de llobbes,

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c'est-à-dire la politique qui dérive de Texclusive autorité des sens (i). »

J'extrais ces lignes si remarquables des Mélanges philosophie ques de JouflFroy. L'étude intitulée Du matérialisme et du spiritualisme parut dans le Globe, en décembre 1828 et janvier i829; mais, à ce moment même, elle était rédigée depuis plusieurs années déjà. En mai 1825, avait paru dans le même journal la belle étude connue sous ce titre : Comment les dogmes fiîiissent. Que sommes-nous donc, savants et philosophes, et que valent nos efforts de plume et de parole si, quarante années après que ces pages admirables sont écrites, on vient encore nous proposer le matérialisme et le spiritualisme pour être la philosophie de la morale sociale ? Au reste, il n'y a pas à le méconnaître : la faute en est à l'éclectisme si tôt versé, par JouflFroy lui-même, dans l'ornière du spiritualisme. C'était une pente que tôt ou tard cette philosophie devait descendre; et j'en trouve dans le passage même que je lui emprunte une preuve bien curieuse et bien convaincante. Après cette peinture à grands traits de la morale et de la politique exclusives du matérialisme, je cherche naturellement une peinture semblable de la morale et de la politique exclusives du spiritualisme. Je ne la trouve point, Messieurs : l'auteur a complètement oublié de la faire; mais peut-être ne sera-t-il pas trop téméraire à nous de l'essayer en nous aidant de l'exemple d'un tel maître.

« Voulez-vous, dirons-nous donc, vous avancer dans les déductions de la doctrine spiritualiste? Vous trouverez que les besoins du corps, leurs exigences, leur satisfaction, se manifestant en dehors, ou même allant à l'encontre de la volonté de Pâme, ne signifient rien pour la morale; que le seul bieti et le seul mal dont nous ayons à nous préoccuper se rapportent à

(1) Th. Jouffroy. Mélanges philosophiques. --Du spiritmlistne et du matérialisme.

l'exercice de la volonté lequel est bon ou moral quand il maintient rfime au-dessus des nécessités corporelles, et mauvais ou immoral quand il l'y soumet; qu'ainsi tout bien consiste dans la moralité ou dans la vertu, c'est-à-dire dans le triomphe de la volonté libre, tout mal dans ï immoralité ou. dans le vice, c'est-àdire dans la défaite de la volonté libre; d'où il suit que le véritable principe moral de la conduite humaine est à^éviter le vice qui est la défaite de la volonté et de chercher la verhi qui en est le triomphe. Voulez-vous vous avancer davantage? Vous trouverez que chacun ayant en main les rênes de sa volonté libre et pouvant ou devant rester maître de poursuivre sa vertu propre ou sa moralité personitelte, sans qu'aucune préoccupation de bien-être et de richesse l'arrête, et sans qu'aucune idée de solidarité d'intérêts l'engage et le compromette dans une association avec ses semblables, toutes les destinées morales sont naturellement indépetidantes les unes des autres, et que Yisolement ou la solitude est Vétat naturel; d'où il suit que la charité et le dévouement seuls nous portent à entrer en rapport avec autrui, que Vamour du prochain est la base sur laquelle repose toute la société, et que la fraternité, principe de relations entre les hommes, est le principe social par excellence. Voilà, si je ne me trompe, la morale et voilà la politique de l'Evangile, ou, pour mieux dire, voilà la morale et voilà la politique qui découlent de l'exclusive autorité de la conscience. »

La philosophie, dont le propre est d'embrasser l'univers au point de vue général et d'ensemble, en était là, abstraction faite des erreurs de logique qu'il appartient à la critique de relever et de faire disparaître, touchant la morale individuelle et sociale. Le matérialisme et le spiritualisme se disputaient à peu près exactement dans les termes que je viens de rapporter, le monde des principes et celui des faits. D'ailleurs, comme il

est toujours arrivé, le spiritualisme remportait avec beaucoup de force et d'éclat contre le matérialisme sur le terrain des principes ; et le matérialisme prenait hardiment et largement sa revanche sur le spiritualisme dans le domaine des faits. Ce fut alors que, dans la science, dont le propre est, au contraire, d'étudier l'univers au point de vue particulier et dans ses espèces, se produisit l'économie politique. De même qu'aux xvi^ et xviie siècles, et indépendamment de toute conception philosophique du monde physique, étaient apparus les faits et les vérités astronomiques, de même aux xviiie et xix^ siècles, et indépendamment de toute conception matérialiste ou spiritualiste du monde moral, sont apparus les faits et les vérités économiques. Ces faits, parfaitement déterminés et définis, étaient ceux de la production et de la consommation de la richesse; ces vérités, merveilleusement démontrées et mises en lumière, consistaient dans la condamnafion irrévocable de certaines conditions sociales positivement défavorables à la production de la richesse par l'agriculture, par l'industrie, par le commerce, et dans la préconisation péremptoire de certaines autres conditions sociales décidément favorables à cette production agricole, industrielle et commerciale de la richesse. Jusqu'à quel point les affirmations spéciales de la science infirmaient-elles ou confirmaient-elles les affirmations générales de la philosophie ? Jusqu'à quel point, devant les conclusions de l'économie politique au sujet de la production de la richesse, le matérialisme et le spiritualisme pouvaient-ils maintenir ou devaient-ils modifier leurs propres conclusions relativement à la destinée humaine, individuelle et sociale? C'est ce qu'il nous reste encore à dire, toujours en nous attachant à l'enchaînement logique des idées.

En premier lieu, quant au matérialisme, il est aisé de voir que l'économie politique, lojn de le contrarier, lui vient plutôt

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eii^de. Constater, en effet, que l'activité sociale consiste en partie dans la création agricole, industrielle et commerciale de la richesse, c'est constater également que l'activité individuelle a en partie pour but la poursuite du bien-être. Énoncer qu'il existe des conditions sociales plus favorables que d'autres à la création de la richesse, c'est énoncer en même temps que ces conditions sont plus favorables à la poursuite du bien-être. Ainsi, non-seulement la constatation des faits économiques ne contredit point le matérialisme ; mais, de plus, renonciation des vérités économiques vient fournir tout à la fois à la morale matérialiste une conception moins désolante de la société et un principe plus avouable d'ordre social. Grâce à l'économie politique, Pétat social matérialiste n'est plus cet épouvantable état de guerre, c'est l'état agricole, industriel et commerçant; grâce à elle encore, la loi sociale matérialiste n'est plus rignoble despotisme, principe de paix, c'est l'intérêt ou l'utilité, principe de richesse. D'ailleurs, après comme avant l'intervention de la science et de ses conclusions particulières, la philosophie demeure libre de persister dans ses conclusions d'ensemble; après comme avant l'intervention de l'économie politique, le matérialisme demeure libre de soutenir que l'activité individuelle a pour but exclusif la poursuite du bien-être; à quoi il peut encore ajouter que Tactivité sociale consiste toute entière dans la création agricole, industrielle et commerciale de la richesse. Dans ce système, le point de vue économique embrasse tout l'état social, l'intérêt et Tutilité renferment toute la loi sociale, l'économie politique, en un mot, est toute la science sociale.

Combien n'était pas plus embarrassée et plus difl&cile la position du spiritualisme en présence de l'économie politique! — j'entends du spiritualisme pur et historique, non pas tel que le professent nos philosophes académiciens, mais tel que l'ont

produit, en métaphysique, des penseurs d'un génie profond et incomparable, en morale, des «pôtres d'une vertu parfaite et surhumaine, tel enfin que l'aura plus ou moins vécu Thumanité durant une période et pour des destinées à jamais glorieuses. Représentez-vous la morale spiritualiste, cette morale ambitieuse et exigeante, faisant de Thomme deux parts : le corps qu'elle rejette et qu'elle méprise, et l'âme au salut de laquelle elle s'attache exclusivement et passionnément; Thomme animal ou la brute, et l'homme proprement dit, l'être personnel et moral de qui la volonté libre trouve en elle-même le principe et le but de son exercice, se sufl&t à elle-même et ne relève que d'elle-même, condamnée à cette vie comme à une épreuve, et promise, après cette destinée transitoire, à une destinée définitive soit de peine éternelle, si elle succombe, soit de joie éternelle, si elle l'emporte. Représentez-vous cette morale, la plus sublime, si Ton veut, mais à coup sûr la plus anti-sociale de toutes: rendant à César ce qui est à César, c'est-à-dire se tenant étroitement et dédaigneusement à l'écart de la vie sociale économique, civile et politique; rendant à Dieu ce qui est à Dieu, c'est-à-dire uniquement dévouée à la moralité et à la vertu individuelles, désintéressées, absolues. Représentezvous enfin cette morale dont le royaume n'est pas de ce monde et qui anathématise tout ensemble la propriété, la famille, la richesse et la société, et, d'autre part, Téconomie politique glorifiant la société et la richesse par les faits et les vérités qu'elle révèle touchant la production et la consommation sociales économiques; et dites-moi si le simple Laissez faire, laissez passer ! des Physiocrates a porté moins de dérangement et de trouble dans la morale du spiritualisme que le Et pourtant elle tourne! de Galilée n'en avait jeté dans sa physique !

Que faire en une situation pareille? Admettre tels quels ces résultats et les expliquer, pour utie telle doctrine, était-ce

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possible? IVun autre côté, nier des résultats scientifiques quels qu'ils soient, et les méconnaître, pour une philosophie quelconque, n'est-ce point abdiquer? Restait une ressource : c'était de reprendre et de refaire l'économie politique, au risque de la mutiler et de la dénaturer, afin de la mettre autant que possible en accord avec les données essentielles de la morale spiritualiste. Origène et saint Jérôme auraient vraisemblablement décliné cet office ; mais les moralistes spiritualistes modernes s'y sont consacrés avec une ardeur et s'en sont acquittés avec un succès en faveur desquels on ne peut se dispenser de rendre témoignage. Ont-ils réussi complètement à faire agréer à la religion ce sacrifice de la science? C'est ce que je n'oserais vous dire. Je crains fort, pour ma part, que le moindre défaut de ces économistes chrétiens soit de n'être pas plus chrétiens qu'ils ne sont économistes. Mais ce ne sont pas là nos affaires. 11 suffit que leur thèse ait été déduite avec méthode pour qu'elle ait droit à l'attention de la critique. Voyons donc par ^uels moyens a pu s'opérer cette conciliation du spiritualisme et de l'économie politique.

L'entreprise, à vrai dire, pour être difficile, n'était pas impossible; et ses difficultés même, à condition qu'on les abordât résolument, pouvaient être heureusement vaincues. Supposez purement et simplement, en effet, qu'au lieu de résulter de l'utilité et de la rareté combinées, la valeur d'échange ne résulte que des efforts, des services et du travail de l'homme, et vous allez voir, comme par enchantement, toutes les conclusions du matérialisme, en morale individuelle et sociale, se transformer en conclusions spiritualistes. D'abord, quant au tait même de la production de la richesse, ce n'est plus un fait lié en partie à des circonstances naturelles comme la combinaison fatale de la rareté avec l'utilité d'où dérivent la valeur et l'échange; c'est un fait dépendant exclusivement de circon-

stances morales comme le libre exercice de la volonté de l'homme se manifestant par le travail. Par conséquent, et quant aux conditions de la production de la richesse, ce ne sont plus de simples règles sociales de convenance économique comme était le laissez faire, laissez passer; ce sont de véritables principes moraux formulés en vue de la dignité individuelle du travailleur comme sont la liberté du travail, la liberté du commerce. Par suite enfin, et quant aux conditions de la répartition de la richesse, et de la société civile et politique, de même que le matérialisme les organise en vue des conditions sociales économiques dans lesquelles doit s'effectuer la production de la richesse, de même le spiritualisme les organise en vue des conditions morales individuelles où doit être placé le travailleur producteur de toute richesse. Ainsi, dune part, la production de la richesse toute entière ressort de la moralité du travailleur; et, d'autre part, la société toute entière converge vers la moralité de l'individu t base et fin unique des sociétés humaines. » Dans ce système, le point de vue moral et individuel embrasse tout l'état économique et social, la vertu renferme la richesse et'commande la justice, la morale individuelle, en un mot, est toute l'économie politique et toute la science sociale.

Voilà donc, et sauf erreur, les conséquences économicosociales rattachées à leurs principes philosophiques; voilàj;es deux doctrines opposées dont Tune équivaut à la suppression de la science sociale au profit de l'économie politique, et dont l'autre se résout dans l'anéantissement de l'économie politique et de la science sociale au profit de la morale individuelle, rapportées aux deux doctrines également opposées de la philosophie des sens et de la philosophie de la conscience. Dès lors, quoi de plus aisé que de se prononcer en toute connaissance

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de cause sur les prétentions respectives des économistes matérialistes et des moralistes spiritualistes ?

Quoi de plus étroit, de plus impuissant et de plus inadmissible, par exemple, que les tentatives du matérialisme à l'endroit de la morale sociale ? Cette philosophie, ne faisant usage que des sens, ne voit dans l'homme qu'un corps organisé, ramène toute la destinée humaine à la poursuite du bien-être et à la création de la richesse, et ne connaît d'autre principe social que l'intérêt ou l'utilité. Eh bien ! donc, qu'elle interroge le sens intime: elle découvrira dans l'homme une âme raisonnable et libre, restituera à la destinée humaine le caractère d'un ensemble de devoirs à remplir et de droits à faire valoir, et reconnaîtra dans la justice un principe d'organisation de la société. A Dieu ne plaise, au surplus, que nous réfutions ici le matérialisme dans ses prémisses et ses conclusions touchant la morale sociale plus en détail que nous ne l'avons fait encore ! Il y a, relativement au matérialisme, une opération à poursuivre : c'est de faire la critique du témoignage des sens par l'analyse des éléments de la sensation; c'est là une opération à laquelle la physique, la chimie, la physiologie et toutes les sciences naturelles sojat extrêmement intéressées et dont s'occupe très-activement le rationalisme moderne. Mais quant à faire l'analyse et la critique de l'expérience sensible au point de vue des sciences morales, c'est une besogne depuis longtemps faite et parfaite par la doctrine du sens commun et un exercice qu'il ne faut pas disputer aux étudiants de philosophie.

Les prétentions du spiritualisme ne sont pas moins tyranniques ni plus acceptables que celles du matérialisme ; toutefois, l'erreur n'en est peut-être pas tout à fait aussi manifeste, ni la condamnation tout à fait aussi facile.

Avant l'apparition de l'économie politique, le spiritualisme,

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usant exclusivement de l'expérience intime, tout comme le matérialisme de l'expérience externe, ne tenait nul compte du corps ni des besoins, non plus que le matérialisme de l'âme ni de la personnalité morale. A cette époque, la réfutation du spiritualisme se faisait par le matérialisme, comme celle du matérialisme par le spiritualisme; le tout était affaire à la philosophie du sens commun. Mais, depuis la découverte et la mise en évidence des faits et des vérités économiques, le spiritualisme s'est imposé la tâche d'une évolution hardie : il a mis le travail au nombre de ses vertus, et il a entrepris de concilier à sa manière le juste avec l'utile ; aussi ne sont-ce plus que des Saînt-Simonîens très-arriérés qui peuvent encore opposer aujourd'hui le principe du christianisme avec la création de la richesse. Le spiritualisme envisage, de nos jours, la destinée humaine sous le double aspect moral et économique ; et certes, en cela, il s'est grandement modifié. Mais, en même temps, comme vous l'avez vu, il ramène le point de vue économique au point de vue moral, et, en outre, concentre tout celui-ci dans le point de vue individuel ; et c'est en quoi on ne saurait nier qu'il ne soit rigoureusement resté semblable à lui-même. Comraentje^spiritualisme a-t-il ainsi réussi à faire tenir toute l'économie politique dans la philosojliie morale, et, de plus, à réduire entièrement cette dernière aux proportions de la

^ morale individuelle? Il lui a suffi, vous le savez, de faire deux choses: d'une part, il a vu dans le travail Torigine et la source de toute la richesse sociale; et, d'autre part, il a trouvé dans l'individu la base et la fin unique des sociétés humaines. Le tra-

; vail est-il, en réalité, l'origine et la source de toute la richesse sociale? L'individu est-il la base et la fin unique des sociétés humaines ? De la réponse à cette double question dépend la vérité ou Terreur de toute la morale sociale spiritualiste. Or, ce sont là, Messieurs, deux points d'expérience; l'un est un

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point d'expérience économique, l'autre est un point d'expérience morale; et il appartient à l'observation attentive et véridique des faits de les rétablir tous les deux contre le partipris spiritualiste. Nous réserverons la discussion du premier de ces deux points pour plus tard, et nous consacrerons, pour l'instant, tous nos efforts à Véclaircissement du second. Celui-ci est un point plutôt philosophique que scientifique, où se trouvent contenus et renfermés le principe entier et toutes les conséquences du spiritualisme en matière de morale sociale, dont la discussion comporte une analyse et une critique de Texpérience intime de la dernière importance pour l'avenir des sciences morales, et au sujet duquel la question se pose non plus entre le spiritualisme et Téclectisme, mais entre le spiritualisme et une philosophie supérieure et renouvelée. Nous ne pouvons donc le passer sous silence.

Messieurs, depuis Kant et sa Critiqm de la raison pure, il est admis comme une chose démontrée, dans la philosophie la plus avancée, que si toutes nos sensations sont jusqu'à un certain point représentatives des objets sentis, toutes aussi sont jusqu'cà un certain point affectives du sujet sentant. La sensation de saveur tient en partie à la nature du corps qui nous la fait éprouver, et en partie à la disposition de notre organe du goût. Ainsi, les sensations d'étendue et de résistance, et toutes les sensations de propriétés de la matière, tiennent en partie à la nature des choses, et en partie à la constitution de nos sens de la vue, du toucher, et de tous nos autres sens. Par conséquent, accepter le témoignage des sens comme entièrement représentatif, sans tenir compte de ce qu'il y a en lui de purement aflectif, c'est attribuer aux objets sentis des éléments empruntés au sujet sentant. Eh bien! de même que le \ matérialisme empirique, en se confiant à la valeur absolue du témoignage des sens, tend à objectiver le subjectif,'^de même le

spiritualisme empirique, en se confiant à la valeur absolue du témoignage de la conscience, tend à subjectiver l'objectif; et de même qu'il y a lieu de faire la critique des résultats de Texpérience sensible au point de vue de la réalité des phénomènes physiques, il y a lieu de faire la critique des résultats de l'expérience intime au point de vue de la réalité des phénomènes moraux. C'est cette distinction entre les éléments relatifs et les éléments absolus de Texpérience qui est le point de départ du rationalisme moderne. Le jour où l'esprit la saisit, le voile se déchire, et l'horizon du monde physique et du monde moral s'étend à perte de vue sous la lumière de la pensée.

Que le témoignage de la conscience nous révèle en nousmêmes des phénomènes intimes d*émotions, d'idées, de volitions, comme autant de phénomènes spéciaux, parfaitement distincts des phénomènes extérieurs, physiques et naturels; que ces phénomènes supposent Texistence d'un sujet intime capable de sentir, de penser, de vouloir, d'une âme ou d'un esprit doué de sensibilité, d'intelligence, de volonté, et parfaitement distinct des objets extérieurs et du corps, ce n'est point ce que le rationalisme conteste au spiritualisme. Seulement, ces phénomènes doivent-ils être rapportés exclusivement au sujet intime? Ou plutôt, ne doivent-ils pas être rapportés, pour une part seulement, à ce sujet, et, pour une autre part, au milieu moral dans lequel ce sujet existe ? Ces émotions, ces idées, ces volitions sont-elles exclusivement le produit de la sensibilité, de l'intelligence et de la volonté individuelles? Ou plutôt, ne sont-elles pas, pour une part seulement, le produit de Tâme humaine, sensible, intelligente et volontaire, et, pour une autre part, le produit de Tétat religieux, esthétique, philosophique, scientifique, moral et politique de l'humanité à laquelle appartient rindividu et au sein de laquelle son esprit se forme, grandit et se développe? Telle est la question qui s*agite entre

Me spiritualisme empirique et le spiritualisme rationaliste.

Pour le spiritualisme, Thomme délibère, se résout et agit exclusivement en raison de aa.,YJ[ilontélibre^ ses actes lui sont personnellement imputables, et il en est personnellement responsable. Il est certain qu'à ce point de vue, la destinée morale de rhomme est absolument individuelle, et qu'en même temps toutes les destinées humaines sont indépendantes les unes des autres; l'individu est le. seul théâtre des faits moraux qui sont tous des faits individuels, et il est en même temps le seul type social.

Pour le rationalisme, au contraire, rhonnnejdélibère, se U '-/. résout et agit,vp5ur une part seulement, en raison de sa volonté propre, et dansjuîe liberté^absolue, Tét, pour une autre part, en raison des. caaditîo.nsapcjales„dans.l^.^^ volonté

s'exerce, et sous l'empire d'une nécessité inévitable;, ses actes lui sont, en partie, imputables personnellement, mais ils sont aussi, en partie, imputables à la communauté ou à la collectivité sociale dont il est membre ; il en est, en partie, responsable personnellement, mais il en est aussi, en partie, responsable en commun ou collectivement. Or, à ce point de vue, la destinée morale de Thomme est à la fois individuelle et sociale, et, de plus, toutes les destinées humaines sont, à de certains égards, indépendantes, et, sous certains rapports, solidaires les unes des autres : Tindividu et la société sont le double théâtre des faits moraux qui sont tantôt des faits individuels, et tantôt des faits sociaux, et, dès lors, il ne faut pas dire que \ l'individu est la base et la fin de toute société sans ajouter immédiatement que l'état social est aussi la base et le milieu de toute individualité.

Messieurs, le dissentiment philosophique et moral que je viens d'accuser est le point vers lequel ont tendu tous les efforts de ma critique, dans mes trois premières leçons, et sur

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lequel reposeront tous les efforts de ma doctrine, dans les trois leçons suivantes. Je le résume en constatant qu'il existe, sous le nom d'empirisme, une théorie qui, se confiant au témoignage exclusif de l'expérience, soit des sens, soit de la conscience, en matière de philosophie, aboutit nécessairement à l'individualisme absolu, soit matérialiste, soit spiritualiste, en matière de morale sociale. Pour ces nouveaux nominatix, si Ton peut rappeler ici les termes de la scolastique, toute réalité reposant dans l'individu, et l'Etat ne constituant qu'une pure et simple abstraction, la société, l'humanité ne sont rien que des iiniversimx. Sans doute aussi qu'à leurs yeux, l'Océan n'existe que comme la somme des gouttes d'eau dont il se compose. Et cependant, ne voyons-nous pas l'Océan persister indépendamment des masses d'eau qui tous les jours s'y déversent ou s'en évaporent, comme la société persiste elle-même indépendamment des générations qui journellement y naissent et y meurent? Est-elle dans la goutte d'eau, ou dans l'Océan, la force qui tantôt entraîne les flots dans le flux et le reflux des marées, et tantôt les soulève sous le vent des ouragans et des tempêtes? Est-elle donc aussi dans Tindîvidu, ou dans l'humanité, la force qui tantôt jette les nations dans les alternatives du progrès et des réactions politiques, et tantôt les précipite au souffle de la guerre et des révolutions ? Nous dirons, quant à nous, que c'est l'abstraction seule qui permet de concevoir soit^ l'individu sans TEtat, soit l'Etat sans l'individu, et que l'homme, individu dans l'Etat, est la seule réalité. C'est cette manière de concevoir et d'envisager la destinée humaine qui sera la nôtre ; et c'est en son nom que nous défendrons, contre la confusion spiritualiste, la distinction entre l'activité individuelle de l'homme et les conditions sociales où cette activité se déploie, distinction d'où résulte celle entre la morale individuelle et la morale sociale.

Les conditions de la société éconoiniq^ue, — conditions agricoles, industrielles, commerciales, — sont un terrain sur lequel l'individu s'avance. Les conditions de la société morale, — conditions de la propriété et de Timpôt, de la famille, du gouvern^eniênt, — sont une atmosphère au milieu de laquelle l'individu^it et respire. ^

Que ce terrain soit solide et résistant, débarrassé d'entravés; que cette atmosphère soit saine et fortifiante, pure de tout p rivilè ge, — c'est ce qui dépend non de l'individu, mais de la socié^même, c'est ce que réclament l'intérêt social et la justice sociale , c'est, l'objet de l'économie politique et de la science sociale, c'est le but du progrès social.

Que, sur ce terrain, l'individu s'avance avec fermeté et persévérance, avec cet ordre scrupuleux qui, tôt ou tard, donne le bien-être ; que, dans cette atmosphère, il respire en exerçant cet empire soutenu et incessant de toutes les facultés de l'iime sur les appétits corporels sans lequel il ne saurait y avoir au monde de bonheur véritable, — c'est ce qui dépend entièrement de lui seul , c'est ce qu'exigent son intérêt particulier et sa vertu propre, c'est l'objet et le but de la moralité privée et de l'activité individuelle.

Que dire, par conséquent, de cette tentative de confusion de la morale individuelle et de la morale sociale, et de réforme de la société par la réforme de l'individu, si ouvertement effectuée par le spiritualisme? Elle est, à mes yeux, doublement mal fondée et malheureuse : d'abord, en effet, supprimer la science sociale et se refuser à réformer la société, c'est condamner l'homme à s'avancer sur un chemin obstrué et périlleux, et à respirer un air corrompu et insalubre, ce qui est imprévoyant et cruel; ensuite, ériger la morale individuelle en morale sociale et la réforme de l'individu en moyen d'amélioration de la société, c'est donner des lisières à l'homme qu'on a fait

tomber et des médicaments à celui qu'on a rendu malade, ce qui est puéril et humiliant. Qui que nous soyons tous, cherchons seulement à nous placer dans de bonnes conditions sociales, et à y déployer énergiquement notre activité individuelle. Il est vraisemblable qu'alors le plus grand nombre d'entre nous seront laborieux et sages, et que, trouvant dans le bien-être des facilités pour la vertu, et dans la vertu même une source indirecte de bien-être, ils réaliseront autant que possible l'idéal de leur destinée. Que si, cependant, quelquesuns s'oubliant dans la paresse ou se laissant aller à l'in* conduite, croupissant dans Tignorance ou tombant dans la démoralisatior-, deviennent misérables et vicieux, d'autant plus vicieux qu'ils seront plus misérables, et d'autant plus misérables qu'ils seront plus vicieux, eh bien ! cette indignité exceptionnelle, n'ayant nulle cause sociale, et étant toute d'origine individuelle, serait à l'honneur même et non point à la honte de l'ordre social, la misère et les vices de ces mauvais expliquant et justifiant le bien-être et le bonheur des bons. A cette misère et à ces vices resteraient d'ailleurs, comme à la pauvreté et à l'infortune imméritées, les ressources et les trésors de l'assistance charitable et du dévouement fraternel, toutes choses encore du ressort de Tinitiative individuelle et n'ayantriende commun avec la science sociale. Réformons donc la société, et laissons l'individu se réformer lui-même; ou, du moins, si nous nous réformons les uns les autre?, que ce soit en dehors de toute théorie et de toute pratique sociales officielles et publiques. Faire, au nom de la société, la morale à qui manque des conditions sociales de moralité, ou faire, au nom de la société, Taumône à qui manque des conditions sociales de bien-être, c'est, au fond, tout à fait la même chose; le droit à la vertu ne vaut pas mieux que le droit au travail, et cette espèce de communisme moral n'est aucunement préférable au

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communisme économique. Apprenons, dirai-je encore une fois, à concilier les exigences respectives de l'individualisme et du communisme; cela nous dispensera de remédier par un communisme déplacé aux conséquences d*un individualisme excessif, soit en morale soit en économie politique.

Transformer les conditions de l'expérience morale; d'une conception nouvelle de la destinée humaine déduire la conception d'un nouvel idéal social ;. enfin, réaliser cet idéal, — voilà. Messieurs, ce que nous avons à faire. Assurément c'est une rude et lourde tâche; mais c'est celle que l'histoire nous assigne avec évidence, non l'histoire des faits, toujours plus ou moins livrée aux jeux de la force et du hasard, mais c^lle des idées, exclusivement régie par les lois mêmes de l'esprit humain.

Au début de cette leçon, je vous parlais des trois objets de toute connaissance: la nature, l'homme et Dieu, et des trois modes de toute science : la science physique, la sciencç morale et la science métaphysique. Ce sont là trois branches indépendantes, et c'est avec raison que la philosophie moderne proteste contre les errements anciens en vertu desquels on tirait la n^orale de Ja physique, ou la physique de la morale, ou la physique et la morale de la métaphysique. L'expérience e xtern e, l'expérience intime, l'abstractionjâtionnelle ont chacune leur champ distinct, leurs instruments propres d'investigation; et la morale, en particulier, n'est pas plus tenue de subir les lois de la théologie que celles de la géométrie ou de l'astronomie. Mais ce sont trois branches d'un tronc unique, et c'est encore avec raison que la critique contemporaine s'enquiert des rapports qu'ont entre elles la physique, la morale et < la métaphysique. L'expérience aliniente et soutient la raison, et la raison éclaire et guide l'expérience; et si les progrès de

la physique et de la morale entraînent les progrès de la métaphysique, de même aussi les progrès de la métaphysique entraînent les progrès de la physique et de la morale. Cela dit. Messieurs, j'ajoute ceci : — Quand vous voyez que la science de la nature ou du monde physique se modifie, puis qu'ensuite la science de Tliomme ou du monde moral se transforme, puis enfin que la science de Dieu ou de l'être métaphysique se renouvelle, soyez assurés que Tétat social va changer et qu'un autre âge se prépare pour l'humanité. Et j'ajoute encore ceci, Messieurs : — Etudiez l'époque à laquelle le spiritualisme a pris la place du matérialisme physique, moral et métaphysique dans le gouvernement des choses de ce monde, vous y verrez s'opérer ce travail des idées; et, après cela, étudiez notre époque, et vous y verrez le même travail s'effectuer dans des conditions identiques.

Il fut, en effet, un temps où le matérialisme régnait sur le monde. Je n'entends pas dire sur le monde entier; je me circonscris en ce moment dans les limites de notre monde européen. Je ne suis point philologue, linguiste, exégète, et je sortirais trop de ma spécialité en essayant d'embrasser le domaine entier de la philosophie de l'histoire. A cette époque, la science physique, la science morale, la science métaphysique, se confondaient toutes ensemble dans un polythéisme naïf et gracieux, pure et simple divinisation de toutes les forces fatales de la nature et de tous les appétits instinctifs de l'homme. L'organisation sociale avait pour but la recherche du bonheur matériel avec le culte de la beauté physique; elle avait pour moyen l'esclavage, c'est-à-dire la plus grande iniquité qui ait jamais souillé le monde, le fait en lequel se résument la corruption et la dépravation monstrueuses des mœurs publiques et privées dans le monde antique. On a donné de cette civilisation la plus juste image en la comparant à une fleur charmante

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dont les racines plongeaient dans le fumier et dans la bouc. Or, comment s'opèrent et la révolution dans les idées et la révolution dans les faits qui doivent aboutir au renversement de cet état de choses? Observez-les attentivement; voici ce que vous pourrez voir.

D'abord, au premier éveil de l'esprit, au moment où la science se sépare de la poésie, paraît une série de physiciens. Ce sont Thaïes de Milet, qui observait les astres et prédisait les éclipses de soleil et de lune, Leucippe, Tinventeur des atomes, et Démocrite, son disciple, Anaxagore, qui tint, à Athènes, école de philosophie physique. Après ceux-ci, se présente une série de moralistes : Socrate,le premier d'entre eux, qui, disait-on, fit descendre la philosophie du ciel pour la ramener sur la terre, c'est-à-dire qui fit succéder Tétude de l'homme à l'étude de la nature, puis Platon et Aristote, puis Zenon et Epicure qui, celui-ci dans l'épicurisme, l'autre dans le stoïcisme, accentuèrent si nettement et si complètement les deux aspects opposés de la morale empirique : la subordination de la volonté aux influences extérieures, fille de l'autorité des sens, et la subordination des influences extérieures à la volonté, fille de l'autorité de la conscience. En dernier lieu vient la série des métaphysiciens, représentée par le groupe célèbre de l'école d'Alexandrie : Plotin, Porphyre, Jamblique, les vrais créateurs de la théodicée. Tout ce travail intellectuel dure environ sept cents ans : il commence quatre cents ans avant la naissance de Jésus-Christ, pour finir trois cents ans après. Ainsi, c'est au milieu de cette période que se produit ce fait immense, Tavénement du christianisme ; c'est à son terme que l'empire des Césars s'écroule, et que, de la combinaison du principe spiritualiste avec la féodalité barbare, naît une société nouvelle sur les ruines de la société grecque et romaine.

Eh bien! Messieurs, transportez-vous maintenant par la

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pensée à trois siècles en arrière de nous, et vous allez voir se reproduire, dans le même ordre, la même succession de progrès scientifiquesj Le monde appartient alors à la physique, à la naorale, à la métaphysique spiritualistes. La nature physique est reléguée au-dessous de la nature morale ; les trois aspects de rêtre métaphysique : volonté toute puissante et créatrice , intelligence parfaite, amour infini, ne sont rien autre chose que les trois facultés de Tâme divinisées. La société ne sanctionne plus l'esclavage; mais elle oscille de la liberté avec l'aristocratie et les privilèges à l'égalité sous le despotisme et dans la servitude. Une nouvelle révolution philosophique prépare une nouvelle révolution sociale. Examinez-la bien; voici quelles en sont les phases.

Tout d'abord, plus ou moins en lutte contre le dogme établi, reparaissent les astronomes, les physiciens et les naturalistes : Galilée, Copernic, Kepler, Newton, dont les noms seuls évoquent ridée de toute Tastronomie moderne et de cette substitution radicale de systèmes dont les conséquences sont incalculables : la terre en mouvement dans l'ensemble des corps célestes, au lieu du ciel en mouvement autour du globe immobile; Lavoisier et les créateurs de la chimie; Cuvier, Geofiroy- Saint-Hilaire, les grands naturalistes. Que de noms éclatants, que de découvertes merveilleuses je suis forcé d'omettre! Ensuite, cette fois aussi, une génération de moralistes suit et accompagne la génération des physiciens. Faut-il vous nommer Montaigne, Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Condorcet, tous les précurseurs de la pensée libre, tous les apôtres de la tolérance et de la justice, tous les fondateurs du droit civil et politique ? Enfin, et pour que le parallélisme soit incontestable, naît et grandit la métaphysique allemande avec Kant, Fichte, Schelling, Hegel, les Alexandrins de nos jours. C'est un travail d'idées que le xvi^ siècle a vu commencer, et que le xixe siècle

ne verra pas finir. Ici encore, à un moment solennel, un fait extraordinaire marque l'irruption des idées nouvelles au sein de la réalité historique : cette heure sonne le M juillet 1789, cet événement s'appelle la Révolution française.

Tels sont, au témoignage de l'histoire, le sens et la portée de la Révolution, qu'il ne faut ni restreindre ni exagérer. La Révolution est une date mémorable : c'est celle de la fin d'un monde et du commencement d'un autre ; maïs sa doctrine politique n'est qu'une fraction minime du dogme rationaliste, physique, moral et métaphysique. 11 nous appartient, à nous ses fils, de la défendre contre ses adversaires ; mais il nous appartient surtout de la continuer en poursuivant la vérité et la justice sociales parmi tous les problèmes de la philosophie et de la science. Ce sera ensuite à nous aussi, ou à d'auti'es après nous, à poursuivre, à travers toutes les agitations de la liberté, l'exécution de toutes les promesses de la démocratie.

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