RÉSUMÉ DE LA 4^ LEÇON
Le fait de Vaptitude à la division du travail et le fait de la personnalité inorale, constituent la différence et la supériorité physiologiques et psychologiques de Thomme par rapport à Tanimal. Ces deux faits naturels sont donc le principe de tous les Mis humanitaires,
I/aptitude à la division du travail est, pour Thomme, une condition nécessaire de son existence.
La personnalité morale se révèle, dans Tordre des manifestations de la sensibilité, par les émotions désintéressées de la sympathie et du sens esthétique.
Elle se révèle, dans Tordre des manifestations de V intelligence, par les notions de Ventendement et les conceptions de la raison.
Elle se révèle, dans Tordre des manifestations de la volonté, par le libre arbitre,
Vart et la science sont Tensemble des rapports sensibles et intellectuels de Thomme avec le monde. L'industrie et les mœurs sont Tensemble des rapports économiques et moraux des hommes entre eux. Le beau, le vrai, Vinlérêt et la justice sont les principes respectifs" do ces quatre catégories de laits humanitaires.
QUATRIÈME LEÇON
DE L*HOMME ET DE LA DESTINÉE HUMAINE AU DOUBLE POINT DE VUE PHYSIOLOGICO-ÉCONOMIQUE ET PSYCHOLOGICO-MOnAL.
Messieurs,
Lorsque, laissant au physicien Vétude de la nature et au métaphysicien celle de Dieu, on se donne pour tâche d'ohserver rhomme et de le connaître, on voit se manifester en asse^ grand nombre, et avec une diversité susceptible de produire.au premier abord une certaine confusion, la série des faits qui
doivent fournir la matière de cette science de l'homme. Les efforts tentés par l'homme pour assurer sa subsistance, soit dans l'état de chasse et de pêche ou dans l'état pasteur, soit dans l'état agricole, industriel et commerçant ; les lois instituées pour régler l'appropriation des richesses, l'union des sexes, l'administration publique; la paix et la guerre; les sciences et les arts; les langues et les religions; tels sont les principaux parmi les faits qui se déroulent sur le théâtre de rhum<anité. C'est ainsi qu'apparaissent, aussi multiples et aussi variés, sur la scène de la nature, les faits de la gravitation et de la pesanteur, de la chaleur et de la lumière, de l'électricité et du magnétisme, de l'affinité et de la cohésion, de la végétation et de la vie. Or, s'il est bon, avant de prendre Tun quelconque de ces faits naturels, comme celui de la gravitation, par exemple, pour y chercher l'objet de l'astronomie, de faire d'abord la nomenclature et la détermination de tous les faits naturels par la philosophie des sciences physiques, il ne saurait être qu'excellent aussi, avant de s'attacher à quelqu'un des faits humanitaires, comme à celui de la société, par exemple, pour y chercher l'objet de la science sociale, de faire d'abord l'énumération et la définition de tous les faits humanitaires par la philosophie des sciences morales.
Dans la situation où nous nous trouvons, cette manière de procéder nous est particulièrement commandée.
Parmi ces faits dont l'humanité est le théâtre, et que nous appelons faits humanitaires, il en est un certain nombre que nous avons déjà rencontrés au début de ces études. C'étaient, si vous vous en souvenez, ceux de l'agriculture, de l'industrie, du commerce, du crédit; c'étaient aussi ceux de la propriété, de la famille, du gouyemement. Or, deux choses nous sont apparues : d'abord, que les théories de ces faits nous manquaient; ensuite et surtout, que la méthode pour asseoir ces
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théories nous manquait elle-même. Nous avons vu les faits et les théories en question réclamés contradictoirement par deux sciences dont Tune se nommait l'économie politique, et disait procéder au nom du principe de l'intérêt, et dont l'autre s'appelait la science sociale, et prétendait agir en vertu du principe de la justice. Il faut vider ce différend préjudiciel, et, pour cela, il faut examiner les faits sociaux, économiques et moraux , et reconnaître ceux qui doivent être rapportés au principe de Tintérêt et ceux qui doivent être rapportés au principe de la justice. Mais, qui ne le sait? L'homme ne cherche point seulement l'utile et le bien, il cherche aussi le vrai et le beau. Examinons donc tous les faits humanitaires dans leur ensemble, et rapportons-les tous aux différents principes du beau, du vrai, du bien et de l'utile. Pourquoi nous borner à établir les relations du travail et des mœurs? Pourquoi ne pas établir en même temps les relations du travail et des mœurs avec la science et l'art? Si l'utile et le bien concordent l'un avec l'autre, sans doute, ils concordent aussi Tun et l'autre avec le vrai et le beau ; poursuivons donc au sein de cette harmonie générale l'accord particulier de l'intérêt et de la justice. Je pense. Messieurs, que vous êtes à cet égard suffisamment convaincus, et j'aborde immédiatement cette description du monde de Thumanité, ou cette philosophie des. sciences humanitaires.
La marche, que nous avons à suivre ici n'est point douteuse. La ligne de démarcation qui sépare la nature de 1 humanité, c'est la ligne de démarcation qui sépare Thomme physique de l'homme moral. En deçà de cette limite, l'homme vit de la vie physiologique et de la vie psychologique purement animales ; au delà de cette même limite , il vît de la vie physiologique et de la vie psychologique proprement humaines. Sous le premier rapport, il appartient à la physiologie et à la psychologie phy-
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siques; sous le second rapport, il appartient à la physiologie et à la psychologie morales. C'est donc incontestablement dans la distinction entre Vhomme-animal et l'homme proprement dit et dans l'analyse de celui-ci qu'il faut rechercher et découvrir le principe d'une distinction entre les sciences naturelles et les sciences humanitaires et d'une classification douces dernières.
Or si, négligeant d'étudier Thomme comme un animal qui respire, digère et se reproduit, qui sent, perçoit et se résout, qui naît, grandit et meurt, nous nous attachons à Tétudier exclusivement dans ce qu'ont de proprement humain ses facultés virtuelles et leurs manifestations active8,nous voyons apparaître en lui deux faits qui sont la base de la physiologie et de la psycho'ogie de l'homme: ce sont V aptitude à la division du travail et ]SL personnalité morale. Ces deux faits sont encore deux faits naturels, mais ils sont en même temps le double principe de tous les faits humanitaires. Us sont comme les deux portes par où l'on va du domaine de la nature dans le domaine de l'humanité. J'ajoute, poursuivant ma comparaison, que de. ces deux portes partent deux voies différentes. Je dis enfin , pour épuiser l'image, que ces deux voies sont parallèles. Mais n'anticipons pas sur des considérations qui trouveront plus loin leur place véritable, et imposons-nous seulement pour l'instant la tâche d'une étude approfondie des deux faits de l'aptitude de l'homme à la division du travail et de la personnalité morale de l'homme.
Si donc on s'enquîert non pas précisément de ce que peut être l'homme physiologique, mais bien des différences physiologiques qui peuvent exister entre l'homme et les autres animaux, de la supériorité physiologique que peut avoir l'homme sur les autres animaux, l'on aperçoit d'abord un certain
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nombre de caractères purement anatomiques au nombre desquels Vopposition du pouce aux qualité doigts de la main est peut-être le plus marqué et le plus considérable. Toutefois, il est évident que de tels caractères constituent bien par eux-mêmes une différence d'animal à animal, mais non une supériorité d'un animal sur tons les autres; aussi, sans les négliger, devons-nous y rattacher quelque signe plus tranché et plus décisif. Or, c'est un fait que Von peut reconnaître et constater sans de très-grands eftbrts d'observation, et qui d'ailleurs est éminemment susceptible de constituer à notre profit un avantage physiologique sur la brute, que les hommes, grâce à la manière dont ils sont organisés anatomîqueraent» et grâce notamnient à ce qu'ils ont le pouce opposé aux quatre doigts de la main, divisent entre eux le travail, et, après s'être tous livrés, chacun de leur côté, à des occupations spéciales, échangent entre eux les produits de leur industrie.
Au lieu que tous les animaux, en présence des besoins de la faim, delà goif, etc., font des efforts variés, et, par le développement de leurs facultés, arrivent immédiatement et directement à la satisfaction de leurs besoins, l'homme, en présence de besoins très-nombreux et très-divers, ne fait que des efforts invariables, et, par le développement de ses facultés, n'arrive qu'après coup et indirectement à la satisfaction de ses besoins. Par exemple , un lion , un loup , un animal quelconque a faim, il poursuit une proie et la dévore; il a soif, il cherche un ruisseau ets*y désaltère; il souffre des intempéries de l'air, il se creuse un terrier, s'enquiert d'un antre ou d'une tanière et s'y réfugie. Au contraire, un homme a faim, a soif, il fait des souliers et les échange contre du pain, contre dii vin; il souffre des intempéries de Tair, il fait des souliers et les échange contre l'usage et l'abri d'une maison.
Tel est le fait de la division du travail. C'est assurément un
fait naturel en ce sens qu'il ne dépend pas plus de nous de diviser le travail ou de ne le point diviser qu'il ne dépend de nous d'être bipèdes ou quadrupèdes, bimanes ou quadrumanes. En d'autres termes, nous divisons naturellement le travail, comme nous sommes naturellement bipèdes et bimanes. 11 y a plus. Faisant ici mon profit çl'une observation pleine de justesse qui a été très-heureusement produite et développée par Bastiat au début de ses Harmonies économiques, et en changeant seulement un peu les termes, je dis : — « Sans la division du travail, nos besoins surpassent nos facultés; avec la division du travail, nos facultés surpassent nos besoins. » 11 ne suffit donc pas d'énoncer que la division du travail est un fait* naturel et non point libre, il faut ajouter autre chose. Non-seulement ce n'est pas volontairement, et pour mettre ses facultés au-dessus de ses besoins, mais encore c'est nécessairement, et pour ne pas laisser ses besoins au-dessus de ses facultés, que l'homme se livre à des occupations spéciales. Non-seulement la spécialité des occupations n'est point pour l'homme un procédé conventionnel et une ressource facultative, mais encore c'est pour lui la condition première et inéluctable de son existence et de sa subsistance. 11 suit de là que le fait de la division du travail, pris en lui-même, contient bien tout l'homme physiologique, et que le même fait, pris dans ses conséquences, renferme rigoureusement toute la destinée humaine économique.
Que, d'ailleurs, le fait de la division du travail constitue à proprement parler une supériorité réelle de l'homme sur les autres animaux, c'est ce que personne de vous, je Tespère, ne sera tenté de contester. Même, si vous m'en croyez, nous nous réjouirons en passant, Messieurs, du sage et bienfaisant décret qui nous interdit le niveau suffisant à la brute, et nous admirerons le merveilleux mécanisme de cette loi par laquelle nous sommes
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cuudamnés soit à la misère et à la mort hors de la division du travail, soit à la richesse et au progrès dans l'état social économique.
Cela dit sur Thomme physiologique et sur son aptitude à la division du travail, et passant maintenant à l'homme psychologique et à sa personnalité morale, je dis que si Ton s'enquiert de la différence et de la supériorité psychologiques qui ne sauraient manquer de se révéler chez l'homme mis en regard des animaux, l'on voit éclater le fait de la personnalité morale de l'homme, lequel consiste en ce que l'homme est un être de qui les trois facultés psychologiques, sensibilité, intelligence et volonté, ont chacune un couronnement supérieur qui est Vamour sympathique et esthétique pour la sensibilité, Ventendement avec la raison pour l'intelligence, et la liberté pour la volonté.
L'animal a une âme ; les faits le disent, la langue même le proclame. Le chien, par exemple, est doué de volonté, d'intelligence et de sensibilité. A de certains moments, il veut manger et il mange ; il vous connaît, sait que vous êtes son maître et obéit quand vous lui commandez ; si vous le frappez, il ressent une douleur à la fois physique et morale, il a conscience de la ressentir et il l'exprime à merveille. De même, l'homme veut, sait et sent ; mais il y a, avec cela, autre chose encore en son àme. Comparons donc attentivement ses facultés aux facultés de l'animal.
Messieurs, la langue psychologique confond, sous le nom de sensibilité, deux ordres de faits profondément distincts, savoir l'expérience sensible , c'est-à-dire les idées dont nous atteignons l'objet par l'intermédiaire des sens, et la sensibilité proprement dite, c'est-à-dire les émotions ou les phénomènes passifs de plaisir ou de peine dont l'âme est le théâtre. Nous
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devons tâcher, quant à nous, d'éviter cette confusion. Pour cela, il faut rapporter à l'intelligence l'expérience sensible, en lui attribuant, s'il est possible, un autre nom, tel, par exemple, que celui d'expérience externe, par opposition à l'expérience intime, et il faut réserver exclusivement le nom de sensibilité à la faculté psychologique qui est en nous de ressentir des plaisirs et des peines, en un seul mot, des émotions.
Cela posé, nous nous demanderons : — Y a-t-il dans la sensibilité humaine, en outre d'émotions purement animales, et qu'on pourrait appeler instinctives, d'autres émotions qui soient un privilège spécial de l'homme et un attribut de sa personnalité? — Oui, il y en a précisément, Messieurs, et c'est ce qu'il importe ici de bien établir.
L'homme et la brute sont également susceptibles d'éprouver :
io Des sensations agréables ou désagréables;
2o Des sentiments doux ou pénibles.
C'est un fait hors de doute que l'âme éprouve, à l'occasion des causes physiques qui agissent sur les organes communs de la sensibilité et de la connaissance externes, sur les sens, des impressions plus ou moins agréables ou désagréables suivant la nature et le degré d'énergie de ces causes. On donne, en général, le nom de sensations à ces affections dont l'ensemble constitue la sensibilité physique.
Mais l'action des causes physiques n'est pas la seule qui sollicite la sensibilité. C'est encore un fait incontestable que l'âme éprouve, à l'occasion des phénomènes moraux que saisit Torgane commun de la sensibilité et de la connaissance intimes, la conscience, des impressions plus ou moins douces ou péni-r blés selon la nature et le degré d'énergie de ces phénomènes. L'ensemble de ces affections prend le nom de sentiments et constitue la sensibilité morale.
Ce qui caractérise essentiellement les sensations, c'est
qu'elles se localisent dans les organes des sens. Elles forment ainsi la catégorie des peines et plaisirs du corps, si l'on peut ainsi s'exprimer, et se classent suivant les organes auxquels elles se rapportent. Ainsi, il y a des peines et des plaisirs pour le goût, pour l'odorat, pour le toucher, pour les viscères intérîeures, pour l'estomac. Il est à remarquer que l'ouïe et la vue ne donnent pas des sensations proprement dites. Lorsque l'ouïe et la vue fonctionnent régulièrement, leur exercice échappe à la sensibilité ; aussi ne songeons-nous point à rapporter ni les sons ni les couleurs aux organes qui nous les transmettent. Cette observation , sur laquelle je ne sache point qu'on ait suffisamment insisté jusqu'à ce jour, est pourtant, en philosophie, et surtout en esthétique, d'une importance capitale. Elle permet aux objets extérieurs de nous impressionner par de purs sentiments, sans mélange de sensations; elle ouvre à la réalité objective Taccès direct de la sensibilité morale; elle met en présence, sans intermédiaire, au point de vue de l'émotion, l'âme et la nature. Parcourez dans une promenade matinale les bois et les prairies, écoutez le chant des oiseaux et le bruissement du vent dans le feuillage des peupliers, nulle sensation physique ne troublera la pureté et la douceur du sentiment moral dont vous serez enivré. La même observation explique enfin pourquoi il n'y a que des arts de la vue : architecture, sculpture, peinture, ou des arts de l'ouïe : musique, poésie. Mais ces considérations nous doivent rester étrangères.
Ce qui distingue essentiellement les sentiments des sensations, c'est qu'ils ne se localisent point dans l'organisme. Cela n'est pas à dire, toutefois, que peut-être la physiologie n*ait énoncé ou ne doive énoncer un jour ou l'autre que les sentiments moraux sont toujours accompagnés de modifications de notre être physique, comme, par exemple, de mouvements de
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concentration ou de dilatation dans les régions du cerveau, du cœur, du foie ou de la rate ; mais il est certain que la conscience, dans ce cas, en saisissant le sentiment moral, ne saisit pas le phénomène physique qui raccompagne. N'ayant donc aucunement conscience de la localisation des sentiments dans l'organisme, nous pouvons les considérer comme formant, pour ainsi dire, la catégorie des peines et plaisirs de l'âme.
Dans le plaisir, physique ou moral, la sensibilité se dilate, s'épanouit, et aspire en quelque sorte à s'assimiler la cause de la sensation ou du sentiment. Au contraire, dans la peine, physique ou morale, la sensibilité se contracte, se resserre, et semble faire effort pour fuir ou repousser la cause de la sensation ou du sentiment. Ce double développement de la sensibilité, au point de vue purement animal et instinctif, a pour principe l'amour de soi. C'est par suite de cette disposition fondamentale, origine commune de toutes les affections de la brute, que la sensibilité se porte vers le plaisir comme vers son bien et s'éloigne de la peine comme de son mal. 11 est bien entendu, d'ailleurs, que je prends ici l'amour de soi dans le sens large et étendu déterminé par les limites du plus nécessaire et du plus légitime intérêt de conservation, et que je ne le confonds point avec l'égoïsme qui n'en est qu'une forme dégénérée, excessive et criminelle.
Donnons donc tout de suite aux sensations et sentiments qui ont ainsi leur source dans l'amour de soi le nom générique ai émotions intéressées; voilà la part faite à l'instinct. L'animai ne connaît pas d'émotions d'un autre genre. lienestde l'homme tout autrement ; et ici, nous ne sortons pas du domaine des faits pour entrer dans le champ des hypothèses : il suffit d'ouvrir les yeux et d'interroger ses souvenirs pour reconnaître et constater en notre sensibilité humaine toute une classe A'^émotions désintéressées inconnues à la brute. "
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La tendresse vive et durable que nous avons pour nos parents et pour nos enfants; cet attachement à notre pays qui nous jette, à l'étranger, dans les bras d'un compatriote, qui nous émeut jusqu'aux larmes en vue du rivage natal; lamour des hommes, et cette sympathie pour des générations qui sont mortes ou qui sont à naître que Ton a décorée du beau nom d'humanité ; voilà, dans l'ordre des passions, des émotions désintéressées. Tout cela est du ressort non de l'instinct, mais du cœur; car le cœur est précisément le nom vulgaire dont on nomme la faculté qui est en nousd*être émus avec désintéressement à l'endroit des personnes. C'est le cœur qui ressent l'amitié, passion essentiellement noble, essentiellement humaine; car, ou bien elle est complètement désintéressée, ou bien elle n'est pas. Le cœur est de moitié dans l'amour; et laissons, si vous voulez, de côté la portion animale et instinctive de cette passion, laissons de côté la part des sens, qu'y reste-t-il d'intéressé? Plus rien, et le caractère irrécusable de l'amour envisagé de la sorte, comme aussi celui de l'amitié, c'est l'oubli de soi-même, c'est le dévouement à l'être aimé.
Ainsi se révèle la faculté qui couronne notre sensibilité humaine, par l'amour, par l'amitié, par l'affection qui nous unit à nos parents, par la charité, par Tenthousiasme pour la patrie et pour rhumanité. Or, cette même faculté s'exerce à l'égard des choses et de la nature impersonnelle aussi bien, sinon mieux encore, qu'à Tégard des personnes. Mettons Thomme, en effet, en présence de la nature, il est ému, et dans cette émotion désintéressée par excellence va surtout apparaître la supériorité de la sensibilité de Thomme sur celle de la brute. Peutêtre dans les relations et les liens de famille, dans le sentiment fraternel, patriotique ou humanitaire, au fond de l'amour ou de l'amitié, pourrait-on retrouver, en l'y cherchant à tout prix, la trace de l'amour de soi; mais le pourrait-on, par
exemple, dans cette admiration et ce ravissement où nous jettent la vue du ciel étoile sur le rivage de l'Océan, Tapparition du soleil levant dans les montagnes? J'écarte, comme vous le voyez, toute influence de civilisation, je néglige les chefs-d'œuvre de l'art et leur puissance, je ne veux l'une devant l'autre que la sensibilité de l'homme et l'harmonie de la nature : cela suffit. Là où l'animal demeure distrait et indifférent, l'homme est ému, et il est ému sans considération aucune d'intérêt de conservation. L'homme a quelque chose encore de plus que l'animal, c'est le sentiment du comique et le sentiment du tragique : il rit, s'il assiste au développement na^f ou à la peinture habile de sa propre nature; il pleure au spectacle ou à la représentation d'un incendie ou d'un naufrage, alors qu'il est lui-même dans un abri sur. Quoi de moins intéressé que la gaieté comique ou la compassion tragique?
Tels sont, Messieurs, les résultats de l'observation. Ils établissent l'existence d'une série de phénomènes intimes qui ne sontîii des idées, ni des volitions,ni des sensations ou des sentiments intéressés, mais qui sont des émotions désintéressées. A ce genre d'émotions correspond une faculté supérieure qui est le couronnement humain de la sensibilité animale ou instinctive. Cette faculté, véritable attribut de l'homme idéal, est, en réalité, bien souvent endormie ou atrophiée chez les hommes; aussi a-t-elle été tellement méconnue jusqu'ici des philosophes psychologues, qu'après l'avoir reconnue et constatée, il nous reste encore à la dénommer.
Le langage ordinaire la nomme « le cœur, » mais à un point de vue qui n'embrasse que les faits de rapports avec les personnes. Ilutcheson l'a nommée « sens interne, » mais à un point de vue qui n'embrasse, au contraire, que les faits de rapports avec les choses et la nature impersonnelle. Jouffroy, dans son Cours ^/'^5///f^%/(rî, l'appelle t la sympathie. » Plutôt que d'admettre ces
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dénominations, et pour des raisons qu'il serait oiseux de vous déduire, je pense, Messieurs, qu'il vaudrait mieux nommer cette faculté, essentiellement aimante, du nom iVamour, réservé depuis longtemps, en philosophie, à la sensibilité considérée précisément dans ce qu'elle a de plus élevé et de plus délicat. Ensuite, si l'on voulait préciser davantage, sans introduire dans la langue scientifique des mots nouveaux pour exprimer des idées anciennes, on pourrait user, selon les cas, des termes de cœur ou de sympathie, et de celui de sens esthétique. Alors l'expression d'émotions sympathiques se rapporterait évidemment aux sentiments désintéressés éprouvés pour les personnes; et l'expression d'émotions esthétiques se rapporterait, sans aucune ambiguïté possible, aux sentiments ressentis, en dehors de toute préoccupation d'amour de soi et d'intérêt direct de conservation, en présence de la réalité impersonnelle.
Venons à présent à l'intelligence, et recherchons s'il n'y a pas, dans l'esprit humain, à part certaines idées qui nous soient communes avec les animaux, d'autres idées qui nous soient propres et particulières (I).
A vrai dire, on n'a guère jamais douté, et l'on ne doute guère encore que la réponse à cette question ne doive être affirmative. La difficulté ici n'est pas de proclamer la supériorité intellectuelle de l'homme sur l'animal, c'est de la faire apparaître exactement telle qu'elle est, sans l'affaiblir ni l'exagérer. Presque tous les psychologues s'accordent à reconnaître que l'esprit de l'homme va plus loin et s'élève plus haut que celui
(i) Voyez les ouvrages suivants, pour Texposition complèie du système de l'intelligence humaine qui est ici résumé : — La Métaphysique et la Science par M Etienne Vacherot. Neuvième et dixième entretiens. Analyse de VintelHgence et Critique de Vintelligence ; — les Philosophes français du \\\^ siècle par H Taine. Chapitre VÎF. Théorie de la raison par M. Cousin.