‹ Recherche de l'idéal social: leçons publiques faites à ParisChapitre 24 sur 29 · MA RECHERCHE · texte numérisé non relu

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de la brute; là où ils se séparent, c'est quand il s'agit de décrire les faits, les empiriques refusant d'admettre aucune faculté intellectuelle différente de l'expérience, certains idéalistes, au contraire, prétendant voir dans la raison une faculté transcendante, et en quelque sorte divine. Nous allons essayer, Messieurs, de nous tenir entre ces écarts dans Tanalyse de l'imagination, de Tentendement et de la raison, qui sont les trois degrés de la connaissance intellectuelle.

Dans l'intelligence de l'homme et dans celle de la brute, il y a d'abord :

40 Des perceptions extérieures,

2» Des perceptimis intimes.

Ces perceptions extérieures et intimes constituent le domaine, d'une première faculté intellectuelle qui est V imagination; cherchons comment ces perceptions de l'imagination se forment dans l'esprit par le moyen de l'expérience externe et interne.

Le goût, l'odorat, Touïe, la vue, le toucher, les sens, en un mot, sont au service de l'intelligence comme à celui de la sensibilité proprement dite, telle que nous venons de l'analyser. Et, de même que les sens, la conscience dessert aussi bien Tintelligence que la sensibilité proprement dite. Nous devons donc ici reprendre les sensations et les sentiments, et les considérer non plus au point de vue de la sensibilité, mais à celui de Tintelligence, non plus au point de vue des impressions agréables ou désagréables, douces ou pénibles, qui peuvent les accompagner, mais à celui des perceptions dont elles doivent être suivies. Or, c'est ici qu'il faut faire intervenir l'imagination comme une première faculté de l'intelligence dont la fonction consiste et se borne à recueillir (perciperej les divers moments de la sensation ou du sentiment pour en faire des perceptions. Ce sera donc l'imagination qui, groupant, unifiant, synthétisant les résultats de l'exercice des sens ou de rexpérience externe,

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fera naître en notre esprit les images des objets extérieurs que nous y trouvons. Ce sera la même faculté qui, groupant, unifiant, synthétisant les résultats de l'exercice de la conscience ou de Texpérience intime, fera naître en notre esprit les perceptions que nous y découvrons des phénomènes dont le moi intime est le théâtre. Ce sont ces images ou perceptions extérieures et intimes qui sont le lot commun de l'homme et de la brute.

Maintenant, si nous poursuivons cette étude, nous rencontrons dans l'intelligence humaine quelque chose qui ne se trouve point dans l'intelligence de l'animal, savoir, des wotions concrètes et abstraites. Ces notions ressortent d*une autre faculté intellectuelle qui est Y entendement; et nous avons à voir de quelle manière ces notions de l'entendement naissent dans l'esprit des perceptions de l'imagination.

Montrez à un enfant, pour la première fois, une pierre, un arbre, un cheval ; Tenfant, après avoir vu l'un quelconque de ces objets, sera dès lors en état, pour le cas où il en verrait un autre, de reconnaître tout à la fois que ce n'est pas la même pierre et que c'est une pierre, que ce n*est pas le même arbre et que c'est un arbre, que ce n*est pas le même cheval et que c'est un cheval. Ce fait, qui n'est point contestable, prouve avec la dernière certitude qu'un homme, ayant aperçu une première pierre, et avant même d'en apercevoir une seconde, connaît tout de suite complètement et définitivement ce que c'est qu'une pierre, en ce sens qu'il a dans l'esprit et la notion concrète de cette pierre et la notion abstraite de pierre, qu'il peut nommer et définir la pierre, qu'il peut asseoir sur l'idée de pierre des jugements et des raisonnements. Je me souviens d'avoir une fois personnellement observé et noté ce fait chez un très-jeune enfant qui était venu, avec sa nourrice, voir ses parents à la ville. Connaissant l'église de son village^ il disait

de tous les édifices de Paris que c'était « la messe. » Cet enfant avait évidemment dans l'esprit, après une première et unique perception d'un monument, la notion très-claire et très-com'plète de monument, Cette notion et les quelques autres du même genre qu'il possédait formaient la matière de son langage et de sa science, et je me disais qu'entre sa connaissance et la mienne ce n'était qu'une question de plus ou de moins. C'est ainsi que l'enfant et Thorame saisissent la notion des choses qui se rapportent à la catégorie de Vessence, et peuvent, ayant saisi ces notions, les nommer, les définir, en juger, en raisonner. Ils saisissent de même la notion des choses qui se rapportent aux autres catégories de la pensée, celles de VexisteAce, de la quantité, de la qualité, de la relation^ et peuvent de même, ayant saisi ces notions, en faire l'objet de dénominations et de définitions, le sujet de jugements et de raisonnements, la matière du langage et de la science.

Nous ne saurions donc nous dispenser ici de recourir à une faculté intellectuelle bien distincte de l'imagination, et dont la fonction propre soit de s'exercer sur les perceptions extérieures et intimes pour en tirer les notions. Cette faculté sera l'entendement. Et comment l'entendement opérera-t-il? Tout simplement en s'attaquant à la multitude innombrable et confuse des perceptions de l'imagination, et en les rattachant tantôt à un être pour en faire des essences, tantôt à un mode pour en faire des existences, tantôt à un nombre ou à une grandeur pour en taire des quantités, tantôt à un type pour en faire des qualités, tantôt à une cav^e, à [inQ fin ou à une loi pour en faire des relations. Les perceptions de l'imagination étant ainsi catégorisées par l'entendement deviennent des notions d'abord concrètes, puis abstraites, et, dans tous les cas, intelligibles, c'est-à-dire susceptibles d'être nommées et définies : ce sont à proprement parler des idées. 11 est d'ailleurs certain que,

dans cette opération de synthèse qui est sa fonction propre, Tentendement modifie et transforme les perceptions, sans y rien ajouter, pour en tirer les notions : l'idée étant née, son seul façonnement vient de l'esprit, tous ses matériaux sont empruntés à Texpérience.

Une observation reste à faire, au sujet de l'entendement, qui est la suivante :

Des perceptions de l'imagination n'étant rien que des collections de sensations ou de sentiments, et, si l'on peut ainsi parler, des assemblages d'éléments sensibles, toute tentative d'abstraction faite à leur égard n'aboutirait qu'à les anéantir, sans produire aucune idée. Au contraire, des notions concrètes étant données, par exemple les notions de telle pierre, de tel arbre, de tel cheval, l'on passera de là à des notions abstraites, par exemple aux notions de pierre, d'arbre, de cheval, en retenant cet élément intellectuel fourni par l'entendement qui est comme le moule ou la forme de l'idée, et en éliminant les éléments sensibles fournis par l'expérience qui en sont pour ainsi dire la matière. La synthèse intellectuelle qui produit la notion concrète est nécessaire, et en même temps sufiisante, pour permettre l'analyse intellectuelle d'où résulte la notion abstraite, soit dans la catégorie de l'essence, soit dans les catégories de l'existence, de la quantité, de la qualité, de la relation. Dans toutes les catégories de la pensée, l'abstraction implique nécessairement Tentendement, et l'entendement suffit à expliquer l'abstractio)! et, par suite, la définition et la classification. D'où il résulte bien évidemment que si Vhomrae use du langage et de la science, c'est qu'il possède la faculté intellectuelle de l'entendement, et que l'absence de Tentendement dans rintelligence de l'animal est surabondamment démontrée par ce fait qu'il ne parle point et n'a nulle connaissance scientifique.

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Messieurs, je dis un mot, pour terminer, des conceptions qui sont le domaine de la raison.

De même que c'est un fait assuré qu'en présence des perceptions de l'imagination, l'intelligence humaine connaît tout de suite toutes ces perceptions comme des essences, comme des existences, comme des quantités, comme des qualités, comme des relations, de même c'est un fait incontestable qu'en présence des notions de l'entendement, notions d'essences qui sont individuelles, notions d'existences qui sont phénotnénales , notions de quantités qui sont finies^ notions de qualités qui sont imparfaites, notions de relations qui sont contingentes, relatives, dépendantes, l'intelligence de l'homme conçoit tout de suite Tessence abstraite comme universelle, Texistenee abstraite comme substantielle, la quantité abstraite comme infinie, la qualité abstraite comme parfaite, la relation abstraite comme nécessaire, absolue et indépendante.

Nommons donc, sans plus tarder, raison la faculté intellectuelle dont le rôle est d'atteindre, par abstraction, les conceptions métaphysiques de l'universel, de la substance en soi, de l'infini, du parfait, du nécessaire, de l'absolu, de l'indépendant, et nous aurons achevé l'analyse de Tintelligence humaine, en faisant suffisamment apparaître la supériorité intellectuelle de l'homme sur la brute. Nous l'aurons fait, à ce que je crois, Messieurs, sans mutiler et sans diviniser non plus l'homme psychologique sous le rapport intellectuel. Nous l'aurons fait en nous bornant scrupuleusement à ne faire venir de l'esprit que la forme, en nous astreignant sévèrement à emprunter à l'expérience toute la matière de la pensée, c'est à-dire en conformité parfaite avec le principe de Locke, heureusement corrigé et complété par Leibnitz : — Nihilest in intellectu quod prius non fueritin sensu, nisi ipse intellectu^. (11 n'y a rien, dans l'esprit, qui ne vienne de l'expérience, si ce n'est toutefois

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l'esprit lui-même.) Bref, nous Taurons fait en nous tenant aussi loin du rationalisme excessif des idées innées que du matérialisme impuissant de la sensation transformée.

Après l'analyse de la sensibilité et de Tintelligence, il nous reste à faire celle de la volonté.

La volonté de l'animal est instinctive ou fatale, la volonté de l'homme est libre. Telle est la différence qu'il s'agit de préciser.

L'animal sent et il connaît, et non-seulement il sent et il connaît, mais il sait qu'il sent et qu'il connaît. En outre, t^animal veut, et non seulement il veut, mais il sait qu'il veut. Après cela, pour lui, tout est dit. Tout entier aux principes intimes qu'il doit déployer en facultés, il ne se sent et ne se connaît pas lui-même, il ne s'appartient pas à lui-même. 11 a une fin et il la poursuit; mais lorsqu'il poursuit sa fin, c'est moins lui qui agit que la nature elle-même qui agit en lui , exactement comme cela a lieu dans la pierre et dans la plante ; c'est pourquoi nous disons que l'animal, cumme la pierre et la ptante, accomplit une destinée aveugle et fatale, et que, comme la pierre et la plante, il est une chose. Au contraire, l'homme sent et il connaît, et il sait qu'il sent et qu'il connaît. De même l'homme veut, et il sait qu'il veut. Mais ce n'est pas tout pour lui. Non-seulement l'homme sait qu'il sent et qu'il connaît, mais il rapporte ses sensations et ses sentiments; ainsi que sa connaissance, à un sujet un et identique qui est lui-même. Non-seulement l'homme sait qu'il veut, mais il rapporte ses volitions à ce même sujet intime qui est le inoi distinct du non-moi. En présence de l'action des causes qui le sollicitent et de la réaction qu'opposent ses facultés, l'homme s'élève au-dessus de cette action et de cette réaction par la conscience de son unité, de son identité. Il domine ses ému-

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