‹ Recherche de l'idéal social: leçons publiques faites à ParisChapitre 25 sur 29 · UECHERCllE · texte numérisé non relu

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tions et ses idées, et il domine ses résolutions. 11 se sent, il se connaît et il se possède. 11 a une fin et i] la poursuit; mais il le fait sachant qu'il a une fin, et que c'est à lui à la poursuivre ; c'est pourquoi nous disons que l'homme accomplit une destinée clairvoyante et libre, et qu'il est, non une chose, mais une personne.

La psychologie. Messieurs, si l'on excepte quelques ouvrages récents, a jusqu'ici très-imparfaitement analysé la sensibilité et l'intelligence humaines : c'est une chose malheureusement trop certaine. On peut notamment lui reprocher d'avoir mutilé la sensibilité en méconnaissant tout à fait le rôle de la sympathie et du sens esthétique, et d'avoir complètement faussé l'intelligence en surfaisant les fonctions de la raison. Mais peut-être connaît-elle encore moins la volonté de l'homme. Ne pouvant m'éténdre sur toutes les erreurs qu'il y aurait à relever ici, je me bornerai à quelques observations principales.

Lorsqu'on agite, entre spiritualistes et matérialistes, la question de la liberté psychologique et de la personnalité morale de l'homme, on se demande d'abord, de part et d*autre, s'il y a ou s'il n'y a pas chez l'homme je ne sais trop quelle faculté spéciale, comme un flambeau pour lui éclairer le monde moral, et pour lui révéler tout de suite, en toute occasion, que ceci est bien et que cela est mal. Cette première querelle une fois vidée, et l'homme étant alors placé entre le bien et le mal qu'il est censé connaître, les partisans et les adversaires de la liberté et de la personnalité disputent encore sur le point de savoir si l'homme doit être considéré comme pouvant en toute circonstance faire un libre choix entre le bien et le mal. Je trouve, je vous l'avoue, cette manière de poser le problème singulièrement malheureuse; et je pense, pour tout dire, qu'on doit donner tort aux spiritualistes sur les deux prémisses, sans pour

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cela donner raison aux matérialistes, ni conclure avec eux contre le principe de la personnalité de l'homme.

En premier lieu, la connaissance du bien et du mal n'est aucunement susceptible d'une sorte de révélation instantanée ^ et universelle; elle varie selon les lieux, et elle progresse avec le temps; elle fait l'objet d'une recherche que tentent les hommes d'un esprit juste et vif et que négligent ceux qui sont bornés et paresseux. La science morale, dirai-je, est une science qne savent les savants, et ceux à qui on l'a apprise, et qu'ignorent les ignorants, et ceux à qui on ne l'a point enseignée. En dehors d'une certaine valeur intellectuelle et d'une certaine culture morale, soit scientifique, soit religieuse, desquelles il est vrai de dire qu'heureusement bien peu d'entre nous sont à présent dépourvus, on ne trouve guère chez l'homme qu'une vue confuse de la moralité qui le porte bien à se douter que telle ou telle chose qu'il va faire est bien ou mal, mais qui l'amène aussi très-vite à regarder comme bien ce qui lui est profitable et comme mal ce qui lui est nuisible.

En second lieu, le bien et le mal étant plus ou moins connus, il est sûr que l'homme préférera toujours soit le bien au mal, soit le mal au bien, selon qu'il se sera moralisé ou démoralisé par l'habitude de la vertu ou la pratique du vice. Vous me demandez ceci : Un homme à qui l'on offre une somme d'argent pour faire une bassesse est-il libre d'accepter ou de refuser? Messieurs, permettez-moi de répondre : Cela dépend. Ou l'homme en question est un homme distingué d'idées et de sentiments, d'une vie simple, digne, rangée ; et tout son être va se soulever à la proposition d'un crime, d'une faute, d'une défaillance. Ou c'est un homme sot et vaniteux, ambitieux et vulgaire, dévoré de passions mesquines et d'appétits méprisables; et c'est lui-même qui aura sollicité, bien loin de l'attendre, l'offre d'une infamie. Je défie, oserai-je dire, le

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premier de ces deux hommes de succomber à la tentation, et le second d'en triompher. A la place de l'un et de l'autre , vous voudrez peut-être m'opposer un homme ordinaire qui hésite; mais je vous dirai que, dans ma conviction, Thésitation en pareil cas n'annonce guère, elle aussi, qu'une chute parfaitement assurée. Quoi qu'il en soit, que prouve tout cela? Cela prouve, il est vrai, contre l'avis des spiritualistes , qu'un homme qui est moral n*est en quelque sorte pas libre de faire le mal, tandis qu'au contraire un homme qui est immoral n'est en quelque sorte pas libre de faire le bien. Mais cela ne prouve nullement, comme cherchent à se le figurer et comme prétendent nous le faire croire les matérialistes, que l'homme ne soit pas susceptible, soit de se moraliser par l'habitude de la vertu, et de se mettre ainsi en état de préférer toujours le bien au mal, soit de se démoraliser par la pratique du vice, et de se rendre ainsi à jamais le bien impossible et le mal nécessaire. Or ce seul fait est une base suffisante pour établir tout le système de la moralité humaine.

11 n'y a point d'animaux qui soient moraux ou immoraux. Les agneaux sont doux et les loups sont féroces; ni les uns ni les autres ne sont vertueux ou vicieux. Parmi les hommes, au contraire, il en est de vertueux ou de moraux et de vicieux ou d'immoraux; et ainsi le fait des mœurs suffit à marquer la supériorité de la volonté de l'homme sur celle de la brute, exactement comme le fait du langage suffit à marquer la supériorité de l'intelligence humaine sur l'intelligence animale. Quant à la moralité ou à l'immoralité individuelle, elle résulte de petites luttes engagées, de petites victoires remportées ou de petites défaites subies dans des circonstances de tous les jours, de toutes les heures, qui s'offrent à tout le monde. Elle résulte aussi, et cela est très-important à noter, non pas seulement de l'exercice bon ou mauvais de la volonté, mais également de celui

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de rintellîgeïlce et de celui de la sensibilité. Si l'on veut concevoir Tliomme vraiment moral, c'est-à-dire inaccessible à toute pensée de mal faire, il faut le supposer non-seulement parfaitement maître de lui, mais encore d'un esprit élevé et instruit, d'un cœur généreux et délicat, riche d'idées fortes et saines, formé aux jouissances nobles et exquises de l'amitié et de l'amour, de l'art et de la poésie; ce qui revient à dire, au point de vue de la théorie, que les trois facultés de Târae : la sensibilité avec Tamour sympathique et esthétique, l'intelligence avec l'entendement et la raison, la volonté avec cette connaissance et cette possession de soi-même dans le fait de la volitîon qui constitue la liberté psychologique, concourent également à la personnalité morale de Thomme.

Nous en avons fini, Messieurs, avec cette longue et laborieuse analyse. Le moment est venu de recueillir le fruit de notre attention et de notre patience dans la facilité, la simplicité, la netteté et la rigueur des définitions.

L'homme, non point Thomme-animal, mais Thomme proprement dit qui est le théâtre des faits humanitaires, nous a été révélé tout à la fois par l'expérience externe ou physiologique et par l'expérience intime ou psychologique. Considéré au point de vue physiologique, il nous est apparu comme un être organisé pour mettre ses facultés au niveau de ses besoins par la division du travail. Quand nous l'envisageons de cette manière, nous le définissons f un travailleur livré à la spécialité des occupations. » Considéré au point de vue psychologique, il nous est apparu comme un être doué d'une sensibilité couronnée par la sympathie et le sens esthétique, d'une intelligence couronnée par l'entendement et la raison, d'une volonté libre. Quand nous l'envisageons de cette manière, nous le définissons « une personne morale. »

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Or, rhomme étant une fois défini, il n'y a rien de plus aisé que de définir également les faits humanitaires.

Je prends d'abord la somme des émotions sympathiques et esthétiques des hommes, ou l'ensemble des rapports de la sensibilité humaine avec les personnes et avec la réalité impersonnelle, et je l'appelle VArt. L'art ainsi défini comprend à la fois les passions et la poésie naturelle, puis les difi^érents arts tels que V architecture, la sculpture, la peinture, la musique, la poésie litté" raire. J'y joins même la religion pour le côté de la foi et du sentiment, de la légende et du culte. La loi des rapports sympathiques et esthétiques de Thomme avec le monde, ou le principe de Tart, ce sera le Beau.

Je prends ensuite la somme des notions et des conceptions, des jugements et des raisonnements de l'entendement et de la raison chez les hommes, ou l'ensemble des rapports de l'intelligence humaine avec la nature, avec Thomme et avec Dieu, et je l'appelle la Scie7ice. La science ainsi définie comprend à la fois le langage et les sciences diverses qui peuvent se ramener à ces trois groupes : sciences physiques ou naturelles, sciences morales ou htvmanitaires, sciences métaphysiques. Elle embrasse à la fois les sciences pures ou de théorie et les sciences pratiques ou d'application. Nous y rapporterons naturellement la religion pour le côté de la morale et de la théodicée. La loi des rapports intellectuels de l'homme avec le monde, ou le principe de la science, ce sera le Vrai.

L'exercice de la sensibilité et celui de l'intelligence se manifestent par des faits éminemment réceptifs ou intérieurs. Au contraire, l'exercice de la volonté se traduit par des faits essentiellement actifs et extérieurs. Ces faits sont ceux qui constituent véritablement l'accomplissement de la destinée de l'homme; et c'est à leur sujet que toutes les destinées individuelles se trouvent directement en rapport les unes avec

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les autres. Ils forment donc l'objet propre de l'activité sociale, et ils sont les éléments du fait général de la Société. Ici toutefois, et pour demeurer fidèle aux résultats de mon analyse, je fais une distinction importante.

Je distingue d'une part la somme des efforts des hommes au sein de la division du travail, pour préparer l'accomplissement de leur destinée ou la poursuite de leur fin en mettant leurs facultés au niyeau de leurs besoins, autrement dit l'ensemble des rapports sociaux qu'ont entre eux les hommes à titre de travailleurs livrés à la spécialité des occupations, et je l'appelle le Travail ou VIndustrie. L'industrie ainsi définie, comprend Vagricîdfurey Vindustrie proprement dite, le camnierce, la spéculation et le crédit: toutes les opérations relatives à la multiplication des richesses. C'est le fait de la société écono^ miqîie ou industrielle. La loi des rapports économiques des hommes en société, ou le principe du travail et de l'industrie, ce sera VUtile ou Y Intérêt.

Je distingue, d'autre part, la somme des résolutions volontaires et des actions libres des hommes dans le champ du droit et du devoir, pour effectuer l'accomplissement de leur destinée ou la poursuite de leur fin en appliquant à la satisfaction de leurs besoins les résultats du développement de leurs facultés, autrement dit l'ensemble des rapports qu'ont entre eux les .^-'jx.*

hommes à titre de personnes morales, et je l'appelle les Afœurs. ^ ^ ' Les mœurs ainsi définies comprennent la propriété et Vimpôt, v^ ' la famille et le gouvernement. C'est le fait de la société morale, i La loi des rapports moraux des hommes en société, ou le principe des mœurs, ce sera le Bien ou la Justice. '

^ L'art et la science, l'industrie et les mœurs, tels sont donc les quatre catégories auxquelles doivent être rapportés tous les faits humanitaires. Le beau et le vrai, l'utile et le bien en sont les principes respectifs. Cette classification est satisfai-

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