LETTRES A M. ED. SCHÉRER
Monsieur, dans un article Varioles inlitulé : J7. Adolphe Guéroull^ el publié par le Temps du 30 décembre dernier (1), vous traitiez, avec une remarquable supériorité, des matières qui sont Fobjet de mes préoccupations habituelles; aussi la lecture de cette étude m'ayant singulièrement ému, Tidée m'élait-elle venue de vous écrire; une réserve assez naturelle en pareil cas m'avait seule empêché de prendre la plume. Je viens à présent de parcourir l'article sur la liberté qui a paru le 20 de ce mois, et j'ai regretté doublement de m'être abstenu. Vous paraissez d'abord attacher beaucoup d'importance à votre sujet, ce qui me fait supposer que vous eussiez accueilli mes observations avec bienveillance; puis il me semble qu'après avoir pénétré très-profondément jusqu'aux points les plus ira-
(1) Le 50 décembre 1862. — Cet article a été réimprimé récemment sous ce titre : Le SaintSimonisme et lOi Société^ dans un volume intitulé : Mélanges
D'mSTOiaE RELIGIEUSE.
\ll SOCIALISME
porlanls et les plus essenliels de la queslion eu discutant M. Guéroult, vous vous êtes égaré quelque peu vers d'autres points beaucoup plus accessoires en vous occupant de M. Sainte-Beuve, et je me figure qu'il n'en eût point été de la sorte si je vous eusse opposé tout de suite une contradiction sérieuse. Permettez-moi donc d'exécuter, quoique tardivement, mon projet, en revenant d'ailleurs aux données qui étaient les vôtres a l'origine.
Je prends, pour cela, votre étude du 30 décembre au point où, laissant les considérations qui se rapportent tout particulièrement i\ M. Guéroult, à ses antécédents, h son talent, vous abordez nettement et sans détour les considérations plus générales qui ont trait à la divergence entre ses opinions et les vôtres.
« La perfectibilité, dites-vous, est une idée moderne, l'une » de celles qui marquent le mieux la distance entre le monde » ancien et le monde nouveau. Elle porte en elle-même son » évidence propre, si bien qu'elle n'a plus pour adversaires » que quelques sophistes ou quelques misanthropes. Elle a » passé dans le droit commun de l'intelligence. Il ne faudrait » pourtant pas, comme M. Guéroult semble le faire quelque- » fois, confondre la perfectibilité avec la possibilité de la per- » feclion. Cette confusion n'est pas simplement affaire de » mots; pour qui sait comprendre la portée des questions, » elle marque le point de séparation entre deux systèmes, le » libéralisme et le socialisme. Le socialisme ramené à son » principe n'est pas autre chose, en effet, que la croyance à la » perfection possible de la société et l'effort pour réaliser cet » état. »
On l'avouera : voilà qui est parfaitement clair et précis. M. Guéroult et vous, vous êtes d'accord jusqu'à un certain point : aux yeux de tous deux l'humanité avance et ne recule pas, la loi de développement et d'organisation de la société est une loi de progrès et non de décadence. Au delà de ces limites, vous vous séparez : vous pensez, quant à vous, que la
ET LIBÉRALISME XIH
société n'est que perfectible, M. Guéroult eslime, de son coté, que la société, tôt ou tard, sera parfaite; vous êtes libéral, M. Guéroult est socialiste. Perfectibilité ou perfection, libéralisme ou socialisme, telle est rallernalivc et la question qui s agile. C'est en réalité la grande, je dirais volontiers la seule et unique question de notre époque : non-seulement elle domine, mais elle embrasse et contient en elle toutes les autres. Il y aura lieu tout à Tlieure de nous demander si vous Tavez résolue; auparavant, qu'il me soit permis de faire voir en quels termes excellents vous l'avez posée.
Ce qu'en effet vous mettez en regard, c'est, d'une part, le libéralisme très-bien défini, et, d'autre part, le socialisme, non point considéré dans la diversité de ses formes particulières, ni même envisagé dans la généralité de ses tendances les plus communes, mais pris et saisi dans son esprit et sa nature intimes.
En fait de socialisme, il y a bien des variétés : il y a la triade saint-simonienne et le pontificat religieux et théocralique qui en découle ; il y a l'attraction passionnelle de Fourier et ses phalanstères; il y a le communisme fraternitaire de M. Louis Blanc; il y a les antinomfes et les balances proudhoniennes, et ce chaos économique et politique que son auteur lui-même a si naïvement et si heureusement appelé du nom d'anarchie. Mais il ne s'agit ici spécialement d'aucun de ces systèmes.
Opposés entre eux si souvent, les socialistes se sont aussi rencontrés et accordés quelquefois. Ils ont, à la vérité, bouleversé la famille, tantôt d'une façon, tantôt d'une autre ; certains ont absorbé l'individu dans l'Etat, certains anéanti l'Etat au profil de l'individu; ils ont désorganisé et réorganisé la propriété et l'impôt de cent manières différentes. Tous, en revanche, ou du moins presque tous, ont déploré les désastres de la liberté de l'industrie et du commerce, de la libre concurrence et du libre échange, et ils ont proclamé le droit au travail, affiché le système des réglementations et des tarifs arbi*