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t?62 DE LA RECHERCHE DE LA VÉRITÉ.
vous-même, si vous avez formé sur la lecture de mon traité det Idées * le jugement que vous avez de mon sentiment. Comment donc cela s'est-il pu glisser dans votre ouvrage ? Est-ce par la faute du libraire ou de quelque correcteur négligent, ou par la malignité de quelque ennemi caché, ou qu'enfin vous avez composé vous-même votre réponse sur quelques mémoires estropiés de la Recherche de la vérité? Encore dans cette supposition, l'équité, si nécessaire aux critiques, voulait-elle que vous consultassiez l'ouvrage même. Je me plains donc, Monsieur, de cet endroit de votre livre; mais je n'y réponds point par cette unique raison, que je ne crois pas qu'il y ait de lecteur assez stupide pour m'attribuer rimpiété que vous combattez sous mon nom.
M. RÉGIS. « La qualriime et dernière raison est qu'il ne se peut faire que Dieu ait d'autre fin principale de ses actions que lui-même ; d'où il s'ensuit que Dieu ne peut faire une âme pour connaître ses ouvrages, que cette âme ne voie en quelque façon Dieu; de sorte qu'on peut dire que si nous ne voyions Dieu en quelque faron, nous ne verrions aucune chose, parce que toutes les idées des créatures, ne sont que des limitations de l'idée du Créateur. »
Remarque. Il ne faut pas s'imaginer, que cette raison soit «xposée ici comme elle est dans la Recherche de La vérité, non plus que les précédentes. Elle contient environ deux pages de mon livre, et M. Régis la réduit ici â sept ou huit lignes. Voici comme on pourrait l'abréger pour lui laisser quelque force.
Puisque Dieu n'a fait les esprits que pour lui, et qu'ils ne peuvent avoir de société avec lui, qu'ils ne pensent comme lui, il doit leur faire quelque part de ses propres idées, des archétypes qu'il renferme de sas créatures, et sur lesquels il les a formées. Il doit éclairer les esprits de sa sagesse ou de cette souveraine raison, qui seule peut nous rendre sages, raisonna- ',)les, semblables â lui. Si Dieu éclaire nos esprits et nous découvre ses créatures par les mêmes idées qu'il en a, il est évident que nous sommes intininient plus unis à lui qu'à ses créatures, que nous sommes unis à lui directement et aux créatures indirectement cl par lui. Ainsi il sera vrai en toute rigueur
' C'est à-<!ire le 3= Ivre de la Recherche-
RliPOiNSE A M. RKGIS. 263
que nos esprits n'auront été créés que pour lui, quoique nous voyons ses créatures, parce que nous ne les voyons qu'en lui, que par lui, que comme lui, je veux dire que dans les mômes idées que lui. De sorte que nous penserons comme lui. Nous aurons par les mêmes idées quelque société avec lui. Nous aurons été crêtes à son image et à sa ressemblance, par cette union particulière avec la sagesse et la raison divine. C'est ainsi que saint Augustin explique ce passage de la Genèse, comme on le peut voir dans la première page de la préface de mon livre. Mais, si nous voyons les créatures dans nos propres mortalités, en cela nous dépendrons bien de la puissance de Dieu comme les corps, comme le feu, par exemple, en dépend pour brûler. Mais nous ne serons point unis à sa sagesse. On pourrait dire que Dieu a fait l's esprits pour s'unir immédiatement aux créatures. On ne verrait plus si précisément comment tous les esprits peuvent avoir entre eux et avec Dieu une société véritable, communion de pensées par une raison et une vérité commune et souveraine. Je ne pourrais plus être assuré que tous les esprits voient la même vérité que je vois, quand je découvre, par exemple, les propriétés du cercle; car sans le secours d'une révélation particulière, je ne puis découvrir quelles sont les modalités des autres esprits. Aint>i toutes les sciences, toutes les vérités de morale n'auraient plus de fondement certain. On ne pourrait plus rien démontrer, car il est impossible de démontrer que les esprits ont ou n'ont pas certaines modalités, puisqu'elles feraient arbitraires ces modalités, et dépendantes de la volonté de Dieu, et que toute démonstration dépend d'un principe nécessaire. Cela suffit, car j'étendrais ma raison et je veux ici l'abréger. Ecoutons M. Régis.
« Nous répondons ' que pour que Dieu agisse principalement pour lui-même, il n'est pas nécessaire que nous voyions les corps en Dieu, et qu'il suftit que nous les voyions dans nos idées, ou par nos idées, pourvu qu'en les voyant ainsi nous soyons disposés à louer Dieu, qui les a produits et qui les conserve. Et quant à ce qu'il ajoute que toutes les idées des ou-
♦ Il fant lire la Recherche de la vérité, pour savoir ma pensée. On ne la trouvera pas dans ce discours de M. Uésris. (Note de Watebranche.)
vrages de Dieu sont inséparables de son idée, nous en demeurons d'accord ; mais nous ne croyons pas pour cela que les idées des corps particuliers soient des limitations de l'idée de Dieu ; nous concevons au contraire que cela ne peut être, à cause que les corps particuliers n'ont aucun rapport ni matériel, ni formel avec l'idée de Dieu, mais ils en ont seulement avec l'idée de l'étendue ; car on peut bien dire que le tiùangle et le carré sont des limitations de l'étendue ; mais on ne peut pas dire de môme que l'étendue soit une limitation de l'être qui pense parfaitement ; d'où il s'ensuit que si nous voyons les corps en Dieu, ce n'est pas parce que leurs idées sont des limitations de l'idée de Dieu , mais parce que Dieu a produit dans l'âme l'idée de l'étendue, laquelle est ensuite diversement modifiée par les corps particuliers qui agissent diversement sur les organes, comme il a été dit.
« Il reste donc que nous ne voyons point les corps en Dieu, comme le prétend cet auteur, mais que nous les voyons par des idées, qui sont en nous, et qui dépendent des corps qu'elles représentent, comme de leurs causes exemplaires, de l'âme qui les reçoit, comme de leur cause matérielle, de Dieu qui les produit comme de ! ■ u- cause efficiente, et de l'action des corps particuliers, comme de leur cause efficiente seconde, ainsi qu'il a été dit. >-
Réponse. Voilà mes raisons aussi solidement réfutées, qu'elles ont été nettement exposées. En vérité, je trouve une si grande confusion dans tout ce discours que je ne puis me résoudre à en faire le commentaire. Je prie seulement les lecteurs qu'ils ne se rendent qu'à l'évidence. S'ils m'accordent celte justice, je les défie de comprendre mes raisons dans ce chapitre de M. Régis, et je ne crains point par conséquent qu'ils les y trouvent solidement réfutées.
Ainsi nonobstant la réfutation que je viens de transcrire, je crois que des quatre choses que M. Régis en conclut, les trois premières sont fausses, et qu'il n'y a que la quatrième qui soit véritable en l'interprétant équitableraent comme on le doit. Je crois donc :
1» Que nous voyons les ouvrages de Dieu dans leurs idées ou leurs archétypes, qui ne se trouvent qu'en Dieu ; et qu'ainsi ces idées ne dépendent point des êtres crés comme de leur
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cause exemplaire, puisqu'elles sont au contraire les exemplaires des êtres créés. Car, pour le dire en passant, afin que le dessein que Dieu a pris librement de faire le monde soit sage et éclairé, il faut que Dieu ait connu ce qu'il a voulu i, et qu'ainsi le modèle du monde et d'une infinité de mondes possibles soit préalable à la volonté ou au décret de la créaliou. Je ne puis encore me défaire d'un préjugé si grossier.
2° Je crois que les idées ne dépendent point de l'àme comme de leur cause matérielle, ou pour parler plus clairement, qu'elles ne sont point des modalités de l'âme. Je crois l'avoir démontré.
3° Je ne puis me persuader que les idées dépendent de Dieu, comme de leur cause efficiente. Car étant éternelles, immuables et nécessaires, elles n'ont pas besoin de cause efficiente, quoique j'avoue que la perception que j'ai de ces idées dépende de Dieu comme de sa cause efficiente. Je suis encore dans cette erreur de croire que les vérités géométriques et numériques, comme que 2 fois 2 font 4, sont éternelles, indépendantes, préalables aux décrets libres de Dieu. Et je ne puis m'accomraoder de la définition des vérités éternelles que donne M. Régis, lorsqu'il dit 2 : « Qu'elles consistent dans les substances que Dieu a créées, en tant que l'àme considère ces substances d'une certaine manière, et qu'elle les compare suivant les différents rapports qu'elles ont les unes avec les autres. » J'en sais une un peu plus courte, et qui me parait plus juste; je les définis, les rapports qui sont entre les idées. Il y a un rapport d'égalité entre 2 fois 2 et 4, soit que j'y pense ou que je n'y pense pas. Car il n'est pas nécessaire que ce rapport d'égalité soit aperçu afin qu'il soit.
Me voilà encore bien éloigné des sentiments de M. Régis. Mais si on veut savoir toutes les raisons que j'en ai, on les trouvera dans la Recherche de la vérité et les éclaircissements, dans la réponse au livre de M. Arnauld des Vraies et des fausses idées. Peut-être sont elles encore mieux déduites dans les deux premiers entretiens sur la métaphysique et sur la religion , et dans ma réponse à une troisième lettre de M. Arnauld qui est
• Toyez le tonic i", e 9i, du Système de M. Itégis.
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dans le quatrième tome de mes réponses. Car naturellement, on doit croire que les derniers ouvrages d'un auteur sont moins mauvais que les premiers. Ainsi M. Régis aurait peutêtre mieux fait de combattre les raisons qu'il aurait trouvées dans mes derniers livres, directement contraires à son sentiment, que j'y ai réfuté fort au long, que d'attaquer un livre fait il y a vingt ans, et dans lequel je n'oppose presque rien aux liaisons qu'il pourrait avoir pour soutenir son opinion. Cette conduite fait naître dans l'esprit, des pensées qui ne lui sont pas avantageuses. Pour moi, je ne les ai pas, ces pensées. Et je veux croire que ces derniers livres dont je parle ne lui sont pas tombés dans les mains, ou qu'il n'a pas eu la curiosité de les lire, de ([iioi j'aurais peut-être grand lort de le blâmer. Au reste il ne faut pas toujours contredire les sentiments ■des autres. Ainsi je suis prêt de souscrire à cette proposition ; « que les idées dépendent de l'action des corps particuliers sur les organes des sens, comme de leur cause efficiente seconde », pourvu que par les idées on entende leur présence actuelle à l'esprit ou la perception que nous en avons. Si M. Régis l'entend autrement, je lui déclare que je suis bien fâché de ne trouver rieu dans ses sentiments qui soit de mon goût.