‹ Recherche de la veritéChapitre 39 sur 70 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Jjstificntion de quelques prétendues contradictions.

Je pensais avoir fini ' cette petite réponse aux objections de M. Régis. Mais j'ai encore rencontré dans son livre l'endroit qui suit, où il m'accuse « d'être tombé dans des contradictions manifestes»; il cite en marge \a Recherche de la vérité. Cet endroit €st donc encore un de ceux qui demandent réponse, selon la résolution que j'ai cru devoir prendre de ne répondre à cet auteur que lorsqu'il m interroge. Car de répondre à tout ce qu'il avance contre mes sentiments, je n'en ai pas le loisir, et je ne crois pas qu'il le souhaite. Mais si je me taisais, lorsqu'il m'adresse la parole, il aurait sujet de se plaindre de celte

' Ceci a rapport au ch. «o du 4« liv. de la Recherche de la vérité. Il serait bon de le relire, (^ote de Malebranche.)

espèce de mépris, ou plutôt il pourrait croire,- ,1 quelques autres aussi bien que lui, que je ne pourrais pas lui donner satisfaction, et que je conviens de m'élre trompé. Ce ne serait pas, il est vrai, un grand malheur pour moi, qu'on le crût, mais j'aime encore mieux qu'on n'en croie rien, surtout si mes sentiments sont véritables. Que si néanmoins je reconnaissais qu'ils sont faux, il me semble que j'aimerais mieux alors avouer ma faute. Je n'ose pourtant l'assurer dans l'appréiiension où je suis, que Dieu pour punir ma confiance, ne m'abandonnât aux inspirations secrètes et aux mouvements de ma vanité. Mais venons au fait. Voici le texte de M. Régis :

« Il y a donc cette différence ' entre les plaisirs des sens et la satisfaction intérieure, que celle-ci est un bien absolu, étant impossible de trouver un seul cas où il ne soit pas avantageux de la posséder, au lieu que les plaisirs des sens ne sont des biens qu'en tant qu'Us se rapportent à la satisfaction intérieure de l'âme ; car s'ils ne s'y rapportent pas, ou s'ils y sont contraires, tant s'en faut que les plaisirs des sens soient des biens, ils sont au contraire de vrais maux ; ce qu'il faut bien remarquer pour s'empéclier de tomber dans l'erreur où sont ceux

QUI CONFONDENT LA SATISFACTION INTÉRIEURE DE l'AME, AVEC

LES PLAISIRS DES SENS 2. Car c'esl cette confusion qui les fait tomber dans de manifestes contradictions, lorsqu'ils disent : Que le plaisir est toujoui's un bien, mais qu'il n'est pas toujours avantageux d'en jouir, que le plaisir nous rend toujours actuellement heureux, mais qu'il y a presque toujours des remords fâcheux qui l'accompagnent, etc. Car il est visible que par le plaisir qui nous rend toujours actuellement heureux, ils ne peuvent entendre que la satisfaction intérieure de l'âme, ni par le plaisir qui est presque toujours accompagné de remords, que le plaisir des sens. Or il est certain que les plaisirs des sens ne dift'èrent pas moins de la satisfaction intérieure de l'âme que les moyens diffèrent de la fin. » Exposition du fait. M. Régis m accuse dans ce discours : 1° « D'être tombé dans cette erreur de confondre la satisfaotion intérieure de lame avec les plaisirs des sens. »

♦ Tome 1er, page 245.

• L'anleur de la Recherche de la vérilé, liv. 4, ch. 10.

2° 11 soutient que « cette conl'usion m'a fait tomber aans de manifestes contradictions «, parce que dans le chapitre qu'il cite, j'ai dit : que le plaisir est un bien, mais qu'il n'est pas toujours avantageux d'en jouir, qu'il nous rend toujours actuellement heureux, mais qu'il y a presque toujours des remords qui l'accompagnent.

3° Et la preuve qu'il donne, que je confonds le plaisir avec la satisfaction intérieure de l'âme : « c'est, dit-il, qu'il est visible, que par le plaisir qui nous rend toujours actuellement heureux, ils ne peuvent entendre que la satisfaction intérieure. »

RÉPONSE. Si je croyais que le lecteur voulût bien prendre la peine de chercher le chapitre de la Becherche de la vérité, que cite M. Régis, et de l'examiner, mon unique réponse serait de le prier de lire tout ce chapitre, et de prononcer sur ces contradictions manifestes. Car quelque manifestes qu'elles paraissent à M. Régis, je ne crois pas qu'il pût les découvrir. Mail comme le lecteur n'en voudra peut-être rien faire, et que le chapitre est un peu long, il faut que je donne ici une réponse plus précise.

Mon dessein dans le chapitre cité est de réfuter l'opinion des stoïciens qui prétendent que la douleur n'est point un mal, ni le plaisir un bien. Je prétends donc que la douleur nous rend actuellement malheureux, et que le plaisir nous rend heureux. Je ne dis pas solidement heureux, je ne dis pas heureux et c';atents, je ne dis pas heureux en tant que le bonheur renferme la perfection. Je distingue ces deux choses, parce qu'elles sont réellement distinctes. Car l'esprit n'est parfait que par la connaissance et l'amour du vrai bien, et il n'est heureux d'un bonheur solide que par la jouissance de ce bien, laquelle consiste dans les moditications agréables des plaisirs qu'il produit dans l'àme, et par lesquelles il se fait goûter à elle. Je prétends seulement contre les stoïciens, « que les plaisirs des sens sont capables de nous rendre ' en quelque manière heureux. » Cet en quelque manière, marque nettement ce que je pense. Mais quand même je n'aurais pas mis cette restriction dans ce chapitre, il est visible qu'il faudrait toujours la sous-entendre. Car j'y prouve en plusieurs manières qu'il faut fuir les plaisirs, eî

' Page 267, et ici tome 2, page 78.

je ne crois pas qu'on puisse m'attribuer le dessein de prouver qu'il faut fuir ce qui nous peut rendre solidement heureux. Cela supposé :

Je réponds, 1° que je n'ai point « confondu la satisfaction intérieure avec les plaisirs des sens ». Je l'en ai toujours distinguée, lorsqu'il a été nécessaire ; et je fais môme cette distinction si difficile à découvrir vers la fm du chapitre que cite M. Régis. Il est vrai que j'y appelle joie ce qu'il nomme satisfaction. Mais je ne crois pas qu'il prétende que je sois obligé à parler comme lui. Le mot de joie me parait meilleur, à cause de celui de tristesse qui lui est opposé. Néanmoins je changerai joie en satisfaction, et tristesse en chagrin, si on le souhaite.

Je réponds, en second lieu, que je ne trouve point de contradiction manifeste dans cette proposition : « le plaisir est un bien, mais il n'est pas toujours avantageux d'en jouir. » Si j'avais dit, le plaisir est le souverain bien, ou le vrai bien, ou môme si j'avais dit, le plaisir est le bien, mais il n'est pas toujours avantageux d'en jouir, j'avoue qu'il y aurait une contradiction manifeste. Mais elle serait si manifeste cette contradiction, que tout lecteur jugerait d'abord que ce serait une faute de l'imprimeur qui aurait mis saus réflexion le bien, pour un bien. Assurément il ne lui viendrait jamais dans l'esprit que j'aurais voulu dire « qu'il n'est pas toujours avantageux de jouir du bien ou du souverain bien ». Où est donc la contradiction manifeste? Si un bien tel qu'on voudra n'est pas le souverain bien, il est visible qu'il ne sera pas avantageux d'en jouir, si on ne peut en jouir sans perdre le souverain bien, ou même sans se priver de quelque autre bien plus considérable. Un poulet est un petit bien, le plaisir de le manger quand on a faim, nous rend en quelque manière heureux. Cependant en carême il n'est pas avantageux de jouir de ce poulet, ou du plaisir que l'on trouve en le mangeant. Est-ce qu'alors ce poulet change de nature, et qu'en carême il n'a plus le même goût? Non, sans doute. Ce poulet, ou le plaisir que l'on trouve en le mangeant, est donc un bien dont il n'est pas avantageux de jouir, parce qu'il ne fut jamais avantageux de perdre un grand bien pour un moins considérable. M. Régis a donc mal prouvé que je suis tombé dans de manifestes contradictions. Il faut

déjà, s'il lui plait, qu'il change le pluriel en singulier, de manifesicà contradictions, en une contradiction manifeste. Voyons pourtant s'il ne serait point mieux de tout effacer.

Voici la proposition qui reste : « le plaisir nous rend toujours actuellement heureux, mais il a presque toujours des remords fâcheux qui raccompagnent. » Si j'avais écrit, le plaisir nous rend toujours solidement heureux, ou simplement bienheureux, au lieu d actuellement heureux, on aurait raison d'y trouver une contradiction manifeste; parce qu'on ne peut être solide- ', ment heureux ou parfaitement heureux, et s uffrir quelque misère ou quelques remords fâcheux. Mais je suis dans ce projugé que les hommes sont inégalement heureux, et que personne n'est tellement heureux, qu'il n'ait quelque endroit qui l'afilige et qui le rende malheureux. Je regarde ce sage des stoïciens, dont la goutte et les douleurs les plus aiguës ne troublent point la félicité, comme un homme rare, et d'une espèce particulière, pour lequel assurément, je n'ai jamais composé de livres ; car je sais qu'il y eût trouvé mille contradictions manifestes. J'ai ''crit pour des hommes qui me ressemblent. Et comme le plaisir me rend heureux, et la douleur malheureux, j'ai cru, sur ce principe, qu'il vaut mieux être malheureux en ce monde que de l'être éternellement en l'autre; j'ai cru, disje, pouvoir soutenir, que quoique les plaisirs des sens nous rendent actuellement heureux, il les fallait fuir à cause des remords fâcheux qui les accompagnent, qu'ils sont mjustes, qu'ils nous attachent aux objets sensibles, qu'ils nous séparent de Dieu, et pour plusieurs autres raisons qu'on trouvera dans mes livres et dans le chapitre môme contre les stoïciens, où l'on prétend avoir rencontré des contradictions manifesles.

Comme les contradictions prétendues où je suis tombé, dépendent, selon M.- Régis, de ce que j'ai confondu les plaisirs des sens avec la satisfaction intérieure, il faut examiner la preuve qu'il en donne. Car il a bien vu qu'on ne croirait pas sur sa parole, que je fusse capable de confondre deux choses que je ne crois pas que jamais personne ait confondues. Voici donc sa preuve.

L'auteur de la Recherche de la vérité a dit : « Que le plaisir nous rend toujours actuellement heureux, mais qu'il y a presque toujours des remords fâcheux qui l'accompagnent. » Donc il

RÉPONSE A M. RÉGIS. JTI

«onfond les plaisirs des sens avec la satisfaction intérieure. La preuve en est claire. « Car il est visible que par le plaisir qui nous rend toujours acluellement heureux, cet auteur ne peut entendre que la satisfaction intérieure, ni par le plaisir qui est toujours accompagne de remords, que le plaisir des sens. Donc : «

REPONSE. Il me semble que tout autre que M. Régis raisonnerait ainsi. L'auteur de la hecUetche de lu uérité a dit : « Que le plaisir nous rend toujours acluellement heureux, mais qu'il y a presque toujours des remoid» fâcheux qui l'accompagnent. » Or les remords fâcheux n'accompagnent point la sa- .isfaction intérieure. Donc cet auteur dislingue les plaisirs dont il parle de la satisfaction intérieure. Conclusion directement opposée à la sienne. Comment donc est-il possible que par le plaisir qui nous rend toujours actuellement heureux, « on n'a pu entendre que la satisfaction intérieure »? On l'a entendu autrement. Cela est possible. D'accord, dira peut-être maintenant M. Régis. On l'a pu, mais on ne l'a pas dû. Car le plaisir et la douleur ne rendent ni heureux ni malheureux. Eh bien! je le veux, je me suis trompé en cela ; fêtais dans le préjugé commun, les stoïciens ont raison. Mais, dans le chapitre que vous avez cité, je combats actuellement l'opinion de ces philosophes. Vous n'aviez donc pas sujet de croire que je fusse de leur sentiment. Comment donc me l'altribuez-vous, en disant : « Que par les plaisirs qui rendent heureux, je ne puis entendre que la satisfaction intérieure, » pour conclure de là que je confondais ce qu'assurément personne ne confondit jamais, et que cette confusion était l'origine des contradictions manifestes où j'étais tombé. Apparemment vous n'avez pas bien expliqué votre pensée. Car je ne crois pas qu'on puisse nen comprendre dans l'exposition que vous en faites.

Cependant, Monsieur, je crois ([ue vous avez raison de penser, que c'est la satisfaction intérieure qui nous rend véritablement heureux, autant que nous le pouvons être en cette vie, pourvu que par là vous entendiez, comme je le crois, le plaisir intérieur dont Dieu nous récompense quand nous faisons notre devoir, et qui est comme le gage ou l'avant-goùt des biens que nous espérons par Jésus-Christ, pourvu que vous entendiez par là cette joie intérieure, que produit en nous l'espérance

chrétienne, et non cette satisfaction intérieure des stoïciens, qui n'est qu'une suite de la vaine complaisance que notre orgueil nous fait trouver dans nos perfections imaginaires, et qui loin de nous unir au vrai bien, nous arrête à la créature et nous fait jouir de nous-mêmes.

Si un homme de bien se trouvait sans cette douceur intérieure, qui accompagne ordinairement la bonne conscience, comme assurément cela arrive quelquefois, puisque de grands saints se sont plaints souvent de souffrir des sécheresses effroyables ; si, dis-je, un homme était privé de cette douceur ou de ce sentiment intérieur pour quelque temps, où Dieu l'éprouve et le purifie, alors je croirais parler le langage ordinaire, en disant que cet homme n'est plus heureux, mais qu'il est encore juste, vertueux, parfait. C'est qu'ordinairement on appelle heureux ceux qui jouissent de quelque bien, et qu'on ne jouit du bien, ou qu'on ne le goûte que par les sentiments agréables. Si je demandais à cet homme de bien dont je viens de parler, s'il est actuellement heureux, il me répondrait apparemment : Hé ! comment pourrais-je être actuellement heureux, ne sentant plus en moi cette douceur que je sentais autrefois ? Quoi, lui dirais-je, sentez-vous quelque reproche intérieur? Est-ce le repentir qui vous afflige? Hélas nenni, me répondraitil. Mais je ne goûte plus combien le Seigneur est doux; je n'ai plus cet avant-goût que produit l'espérance ou cette foi vive que j'avais aux promesses du Seigneur Jésus.

C'est donc le sentiment agréable ou le goût du bien qui rend formellement heureux. Or tout plaisir est agréable, donc tout plaisir actuel rend actuellement heureux, selon le langage ordinaire. Mais comme il y a de grands et de petits plaisirs, comme il y a en a de justes et d'injustes, de passagers et de durables, et qu'il arrive souvent qu'un petit plaisir nous prive d'un grand, quoique tout plaisir nous rende heureux à sa manière, il est évident qu'il n'est pas toujours avantageux d'en jouir. Tels sont les plaisirs des sens. Il faut les éviter avec horreur et avec vigilance particulière, pour les raisons que j'ai dites dans le chapitre qui est le sujet de ce discours, et souvent ailleurs.

Vous m'avez interrogé, .Monsieur, et je vous ai répondu le mieux que j'ai pu. Je ne sais pas si vous êtes satisfait. Il est

vrai que je vous ai fait attendre longtemps pour bien peu de chose; mais je n'ai pas cru en cela vous désobliger. Si vous me faites encore l'honneur de m'interrogcr, je suis présentement dans le dessein de tout quitter pour vous contenter promptement; et en ce cas, je vous demanderai, avec tout le respect qui vous est dû, l'éclaircissement de plusieurs difficultés qui m"embarrassent dans votre Métaphysique et dans votre Morale. Ce n'est pas que je me plaise à parler devant tant de monde qui nous écoute, et qui peut-être se divertit à nos dépens. Mais c'est que quand on m'y force, je tâche de me tirer d'affaire le plus promptement que je puis, et de ne pas défrayer seul la compagnie. Croyez- moi. Monsieur, vivons en paix. Employons notre temps à critiquer en toute rigueur nos propres opinions. Ne nous y rendons que lorsque l'évidence nous y oblige. Ne nommons jamais dans nos ouvrages ceux dont nous condamnons les sentiments. On s'attire par là presque toujours des réponses un peu fâcheuses. J'ai tâché qu'il n'y eût rien dans la mienne qui vous pût fâcher, et j espère d'y avoir bien réussi. Car il me semble queje n'ai point eu d'autre vue que de défendre fortement mes sentiments, à cause que je les crois véritables. Mais si dans la chaleur de la dispute il s'y est glisse quelque expression un peu trop dure, ce que vous pouvez sentir mieux que moi, voyez si vous n'y auriez point donné vousmême un sujet raisonnable. Mais en tout cas, je vous prie de me la pardonner d'aussi bon cœur, que j'oublie, comme je le dois, certaines manières qui me blessent dans votre ouvrage.

AVERTISSEMENT

Il est à propos de lire ensuite ma réponse à une troisième lettre posthume de M. Arnauld, dans laquelle il approuve le sentiment de M. Régis, sur les idées et sur les plaisirs.

AVERTISSEMENT

Comme les éclaircissements qui suivent ont été composés pour satisfaire aux désirs de quelques personnes, qui ont souhaité que j'expliquasse plus particulièrement que je n'avais fait, certaines vérités de conséquence, je crois devoir avenir, que pour comprendre clairement ce que je vais dire, il est nécessaire d'avoir quelque connaissance des principes que j'ai exposés dans le livre de la Recherche de la vérité. Ainsi il est à propos de ne point s'appliquer à ces remarques avant que d'avoir lu avec quelque soin l'ouvrage entier pour lequel elles sont faites; et il faudra seulement dans une seconde lecture les examiner, à mesure que ion trouvera que la marge y renvoie. Cet avis que je aonne n est pas néanmoins absolument nécessaire pour les personnes intelligentes; car j'ai tâché d'écrire de telle manière, qu on peut lire ces éclaircissements, comme s'ils n'avaient point de rapport à l'ouvrage pour lequel ils sonu faits. Je sais que la vérité est la c ose du monde pour laquelle on se donne ordinairement le moins de peine. On ne s'assujettit pas volontiers à conférer les endroits d'un livre qui onl liaison les uns avec les autres. On lit d'ordinaire les choses de suite, et l'on en prend ce qu'on peut. Ainsi, pour m'accommoder à cette disposition des esprits, j'ai lâché de rendre ces remarques intelli'ibles, à ceux-mèmes qui ont perdu le souvenir des endroits de la Recherche de la vérité, auxquels elles onl rapport. Je prie cependant ceux qui ne voudront pas se donner la peine d'examiner avec soin ces éclaircissements, de ne les point condamner sur des conséquences fausses et extravagantes qu'on en peut tirer, lorsqu'on ne les comprend pas. J'ai quelque sujet de faire celte prière, non seulement parce que j'ai droit

276 Oh LA RECHERCHE DE LA VÉRITÉ.

d'exiger des lecteurs qui sont mes juges, qu'ils ne me condamnent point sans ra'ontendre, mais encore pour d'autres raisons, qu'il n'est pas nécessaire que j'expose présentement ».

* Cet avertissement ne !>e trouve qu'en tête des éclaircissemcQts de l'édit. de 1712.

Dieu fait tout ce qu'il y a de réel dans les mouvements de l'esprll et dans les déiermiiiatioiis de ces mouvements, et néanmoins il n'est point auteur du péché.

H fait tout ce qu'il y a de réel dans les sentiments de la concupiscence, et cepe.idant il n'est point auteur de notre concupiscence.

Quelques personnes prétendent que j'abandonne trop tôt * la comparaison de l'esprit avec la matière, et s'imaginent qu'il n'a pas plus de force qu'elle pour déterminer l'impression que Dieu lui donne. Ils souhaitent que j'explique, si je le puis, d que Dieu fait en nous, et ce que nous faisons nous-mêmes, lorsque nous péchons. Parce qu'à leur avis, je serai obligé par mon explication de tomber d'accord, ou que l'homme est capa. ble de se donner à soi-même quelque nouvelle modification, ou bien de reconnaître que Dieu est véritablement auteur du péché.

Je réponds que la foi, la raison, et le sentiment intérieur que j'ai de moi-mêmf , m'obligent de quitter ma comparaison où je la quitte ; car je suis convaincu en toutes manières, que j'ai en uioi-même un principe de mes déterminations, et j'ai des raisons pour croire que la matière n'a point de semblable principe. Gela se prouvera dans la suite. Mais voici ce que Dieu lait en nous, et ce que no;is faisons nous-mêmes quand nous péchons.

Premièrement, Dieu nous pousse sans cesse, et par une impression invincible vers le bien en général. Secondement, il nous représente l'idée d'un bien particulier, ou nous en donne le sentiment. Enfin il nous porte vers ce bien particulier

' Chap. 1 du liv. 1"

Dieu nous pousse sans cesse vers le bien en général. Car Dieu nous a faits, et nous coaserve pour lui, il veut que l'oa aime tout ce qui est bon, il est le premier ou plutôt l'unique moteur. Enfin cela est clair par une infinité de ciioses que j'ai dites ailleurs, et ceii.x à qui je parle en conviennent.

Dieu nous présente l'idée d'un bien particulier, ou nous en donne le sentiment. Car il n'y a que lui qui nous éclaire. Les corps qui nous environnent ne peuvent X'f'u gir sur notre esprit, et nous ne sommes pas notre lumière, ni notre félicité à nous-mêmes, je l'ai prouve fort au long dans le troisième livre, et ailleurs.

Enfin, Dieu nous porte vers ce bien particulier. Car Dieu nous portant vers tout ce qui est bien, est une conséqunnce nécessaire qu'il nous po:te vers les biens particuliers, lorsqu'il en produit la perception, ou le sentiment dans notre âme. Voilà tout ce que Dieu fait en nous, quand nous péchons.

Mais comme un bien particulier ne ren 'erme pas tous les biens, et que l'esprit, le considérant d'une vud claire et distincte, ne peut croire qu'il les renferme tous. Dieu ne nous porte point nécessairement ni invinciblement à l'amour de c© bien. Nous sentons qu'il nous est libre de nous y arrêter, que nous avons du mouvement pour aller plus loin ; en un mot, que l'impression que nous avons pour le bien universel, ou pour parler comme les autres, que notre volonté n'est ni contrainte, ni nécessitée de s'arrêter à ce bien particulier.

Voici donc ce que fait le pécheur. Il s'arrête, il se repose, il ne suit point l'impression de Dieu ; il ne fait rien, car le péché n'est rien. Il sait que la grande règle qu'il doit observer, c'est de faire usage de sa liberté autant qu'il le peut, et qu'il ne doit se reposer dans aucun bien, s'il n'est intérieurement convaincu qu'il serait contre l'ordre de ne vouloir point s'y arrêter. S'il ne découvre pas cette règle par la lumière de sa raison, il l'apprend du moins par les reproches secrets de sa conscience. Il devrait donc suivre l'impression qu'il reçoit pour le bien universel, et pen.ser à d'autres biens qu à celui dont il jouit, et duquel il devrait seulement faire usage. Car c'est en ,)ensant à d'autres biens qu'à celui dont il jouit, qu'il peut s'exciter en lui de nouvelles déterminations de son amour, et faire usage de sa liberté en consentant à ces nouvelles déter-

mintitions. Or je prouve que par l'impression que Dieu lui donue pour le bien en général, il peut penser à d'autres biens qu'à celui dont il jouit, parce que c'est en cela précisément que consiste la difficullé.

C'est une loi de la nature que les idées des objets se présentent à notre esprit dès que nous voulons y penser, pourvu que la capacité que nous avons de penser, ne soit point remplie par les sentiments vifs et confus que nous recevons à ''occasion de ce qui se passe dans notre corps. Or nous pouvons vouloir penser à toutes choses, parce que l'impression naturelle qui nous porte vers le bien, s'étend à tous les biens auxquels nous pouvons penser; et nous pouvons en tout temps penser à toutes choses, parce que nous sommes unis à celui qui renferme les idées de toutes choses, ainsi que j'ai prouvé ailleurs '.

S'il est donc vi'ai que nous pouvons vouloir considérer de près ce que nous voyons déjà comme de loin, puisque nous sommes unis avec la raison qui renferme les idées de tous les êtres, et s'il e^t certain qu'eu vertu des lois de la nature, les idées s'approclient de nous dès que nous le voulons, on en doit conclure :

Premièrement, que nous avons un principe de nos déterminations. Car c'est la présence actuelle des idées particulières qui détermine positivement vers des biens |iarliculicrs le mouvement que nniis avons vers le bien en général, et qui change, lorsque nous nous reposons, notre amour naturel en des amours libi'ps. Noire consentement ou notre repos à la vue d'un bien [>arlicu!ier, n'est rien de réel ou de positif de notre part, comme j l'expliquerai plus bas.

Secondement, (jue ce principe de nos déterminations est toujours lihre à l égard des biens particuliers. Car nous ne sommes poiiii invinciblement portés à les aimer, puisque nous pouvons les examiner en eux-mêmes, et les comparer avec l'idée que nous avons du souverain bien, ou avec d'autres biens pai'ticuhiirs. Ainsi le principe do noire liberté, c'est qu'étant faits pour Uieu et unis à lui, nous pouvons toujours pen-

' Lisez le cli. du 3* liv. (\\n a pour titre : Que nous voyons toutes cko.tei ■€% Ùîctt, et l'éclaircissement sor le même cliap (.Note de Malubrauciie "

ser au vrai bien, on à d'autres biens qu'à ceux auquels nous pensons actuellement ; c'est que nous pouvons toujours suspendre notre consentement, et sérieusement examiner si le bien dont nous jouissons est ou n'est pas le vrai bien.

Je suppose néanmoins que nos sentiments n'occupent point toute la capacité de notre esprit. Car, afin que nous soyons libres de la liberté dont je parle, il est nécessaire, non seulement que Dieu ne nous pousse point invinciblement vers les biens particuliers, mais encore que nous puissions faire usage de l'impression que nous avons vers le bien en général, pour aimer autre chose que ce que nous aimons actuellement. Or, comme nous ne saurions aimer que les objets auxquels nous pouvons penser, et que nous ne pouvons pas penser actuellement à d'autres qu'à ceux qui nous causent des sentiments trop vifs, il est visible que la dépendance où nous sommes de notre corps, diminue notre liberté, et nous en ôte même entièrement l'usage en beaucoup de rencontres. Ainsi nos sentiments effaçant nos idées, et l'union que nous avons avec notre corps, par laquelle nous ne voyons que ce qui a rapport à lui, affaiblissant celle que nous avons avec Dieu, par laquelle toutes choses nous sont présentes, l'esprit ne doit point se laisser partager par des sentiments confus, s'il veut conserver parfaitement libre le pvincipe de ses déterminations.

11 est évident de tout ceci, que Dieu n'est point auteur du péché, et que 1 liomrae ne se donne point à soi-même de nouvelles modifications. Dieu n'est point auteur du péché, puisqu'il imprime incessamment à celui qui pèche, ou qui s'arrête à un bien particulier, du mouvement pour aller plus loin, qu'il lui donne le pouvoir de penser à d'autres choses, et de se porter à d'autres biens qu'à celui qui est actuellement l'objet de sa pensée et de son amour ; qu'il lui ordonne de ne point aimer tout ce qu'il peut s'empêcher d'aimer, sans être inquiété par des remords ; et qu'il le rappelle sans cesse à lui par des reproches secrets de sa raison.

11 est vrai qu'en un sens Dieu porte le pécheur à aimer l'objet de son péché, si cet objet parait un bien au pécheur; car, comme disent presque tous les théologiens, tout ce qu'il y a de physique, d'acte, ou de mouvement dans le pêche, vient de Dieu. Mais ce n'est que par un faux jugement de notre esprit,

que les créatures nous paraissent bonnes, je veux dire, capables d'agir en nous, et de nous l'endre heureux. Le péclié d'un homme consiste en ce qu'il ne rapporte pas tous les biens particuliers au souverain bien, ou plutôt en ce qu'il ne considère et qu'il n'aime pas le souverain bien dans les biens particuliers 1 ; et qu'ainsi il ne règle pas son amour selon la volonté de Dieu, ou selon l'ordre essentiel et nécessaire, dont tous les hommes ont une connaissance d'autant plus parfaite qu'ils sont plus étroitement unis à Dieu, et qu'ils sont moins sensibles aux impressions de leurs sens et de leurs passions. Car nos sens répandant notre âme dans notre corps, et nos passions la transportant pour ainsi dire, dans ceux qui nous environnent, ils nous éloignent de la lumière de Dieu qui nous pénètre et qui nous remplit.

L'homme ne se donne point aussi de nouvelles modifications qui modifient ou qui changent physiquement sa substance. Car le mouvement d'amour, que Dieu imprime sans cesse en nous, n'augmente ou ne diminue pas, quoique nous aimions ou que nous n'aimions pas actuellement; je veux dire, quoique ce mouvement naturel d'amour soit, ou ne soit pas déterminé par quelque idée particulière de notre esprit. Ce mouvement ne cesse pas même par le repos dans la possession du bien, comme le mouvement des corps cesse par leur repos. Apparemment, Dieu nous pousse toujours d'une égale force vers lui; car il nous pousse vers le bien en général, autant que nous en sommes capables, et nous en sommes en tout temps également capables, parce que notre volonté ou notre capacité naturelle de vouloir est toujours égale à elle-même. Ainsi l'impression ou le mouvement naturel qui nous porte vers le bien, n'augmente ou ne diminue jamais.

J'avoue que nous n'avons pas d'idée claire, ni même de sentiment intérieur de cette égalité d'impression ou de mouvement naturel vers le bien. Mais c'est que nous ne nous connaissons point par idée, comme je l'ai prouvé 2 ailleurs, et que nous ne sentons point nos facultés, lorsqu'elles n'agissent point actuel-

« Voyez l'éciaircissemenl sur le ch. 3 de la seconde part, do 6* Hv. Terj la (In, oîi j'explique dislinclemenl ma pen^i^e. (Note de Malebranche.) » Voyez \à-2' part, du 3'^ liv. ch. 7, u" 4, et réclaircisseuieiil où j'y renvoie.

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