QUATRIÈME OBJECTION
Saint Jean dans son Évangile, et dans la première de ses épitres, dit : « Que personne n'a jamais vu Dieu i. Deum ncmo vidil unquam 2, unigeaitus qui est in sinu patris ipse enarvavit. »
Réponse.
Je réponds que ce n'est pas proprement voir Dieu, que de voir en lui les créatures. Ce n'est pas voir son essence, que de voir les essences des créatures dans sa substance, comme ce n'est pas voir un miroir, que d'y voir seulement les objets qu'il représente. Ce n'est pas voir l'essence de Dieu que de la voir non selon son être absolu, mais relativement aux créatures, ou en tant qu'elle en est représentative.
Ce n'est pas qu'on ne puisse dire 3 avec saint Paul, saint Augustin, saint Grégoire, et plusieurs autres Pères de l'Église, qu'on voit Dieu dès cette vie, quoique d'une manière fort imparfaite. Voici les paroles de saint Grégoire dans ses morale^ sur Job * : « A luce incorruptibili caligo nos nostrse corruptionis obscurat; cumque et videri aliquatenus potest, et tanien videri lux ipsa siculi est non potest, quàm longé sit indicat. Quam si mens non cerneret, nec quia longé esset videret. Si autem perfectè jam cerneret, profecto liane quasi per caliginem non videret. Igitur quia nec omnino cernitur, nec rursum omnino non cernitur, rectè dictum est quia à longé Deus videtur. » Quoique saint Grégoire, pour expliquer ce passage de Job : « Oculi ejus à longe prospiciunt » dise, qu en cette vie on ne voit Dieu que de loin; ce n'est pas que Dieu ne nous soit très présent, mais c'est que les nuages de notre concupiscence nous le cachent: « Caligo nos nostrœ corruptionis obscurat, » Car, en d'autres endroits il compare, après saint Augustin, la lumière de Dieu, qui est Dieu même, à la lumière du soleil qui nous environne
• Ch. 4. 12.
2 Aux Cor. th. 13.
• L. 31. ch. 20.
et que nous ne voyons point lorsque nous sommes aveugles, ou que nous fermons les yeux à cause que son éclai noua éblouit : « In sole oculos clausos tenemus. »
Saint Augustin ^ passe encore plus avant que saint Grégoire son fidèle disciple. Car quoiqu'il demeure d'accord qu'on ne connaît présentement Dieu que d'une manière fort imparfaite, il assure cependant en plusieurs endroits, que Dieu nous est plus connu que les choses que nous nous imaginons le mieux connaître. « Celui qui a fait toutes choses, dit-il, est plus proche de nous que les choses mêmes qu'il a faites ; car c'est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l'être. La plupart des choses qu'il a faites ne sont point proportionnées à notre esprit, parce qu'elles sont corporelles, et d'un genre d'être distingué de lui. » Et plus bas : « Ceux qui ont connu les secrets de la nature, sont condamnés avec justice dans le livre de la sagesse ; car s'ils ont pu pénétrer ce qu'il y a de plus caché aux hommes, avec combien plus de facilité pourraient-ils découvrir l'Auteur et le souverain de l'univers 2? Les fondements de la terre sont cachés à nos yeux, mais celui qui a jeté ces fondements est tout proche de nos esprits. » C'est pour cela que ce saint docteur croit que celui qui a la charité, peut connaître mieux Dieu qu'il ne connaît son frère : « Ecce, dit-il, jam potest notiorem Dcum habere quàm fratrem. Plané notiorem. quia praesentiorem , notiorem, quia interiorem, notiorem, quia certiorem. » Je n'apporte pas d'autres preuves du sentiment de saint Augustin. Si l'on en souhaite, l'on en trouvera de toutes sortes dans la savante collection qu'en a faite Ambroise Victor, dans le second volume de sa Philosophie chrétienne •'.
• Propinquior nobis qui fecit, quàm mulla ([Ufe facta sunt. In illo enim viviiiiu?, movLMiiur et sumiis. Istorutn autem pleraque remota sunt à mente noslra proptcr dissimilituiini'in sui geiieris.
- Rectè culpantui' in libro sapienliae inquisitiores hujiis saeruli.Si enim tantuni inquit, imtu.runt v&lere ut possent astimare sajfuluni, quomndo ejus Dominum non far-iliùs iiiveiierunt? Ignota enim sunt fundamcnta oculis nostris et qui fundavit terram, piopinquat iiientibus nostris. De Gcn. ad iitt. iib. 5. i l(>. De Trinitdte, Iib. 8. cap. 6. Voyez la préface des Entretiens sur la meta' physique, ou la réponse aux Vraies et fausser idées, c. 7. it -2\, où je prouve mon sentiment par la doctrine de saint Augustin. (Note de Malebranche.)
^ Ambrosius Viclor est le pseud9"yme du père AnJré Martin qui avait précéd* Malebranche à l'Oratoire dans les voies philosophiques de Descartes et de saiat Augustin. Son ouvrage est intitulé : Philosophia christiaiia, seu sanctus Auguilinuê de plucosnplua universim. Paris 1671, 6 vol. in 12.
Mais pour revenir au passage de sainl Jean : « Deiim nerao vidit unquam », je crois que le dessein de l'Évangéliste, lorsqu'il assure qu'on n'a jamais vu Dieu, est de faire remarquer la différence ciu il y a entre rAncien Testament et le Nouveau, entre Jésus-Chnst, et les patriarches et les prophètes, desquels il est écrit qu'ils ont vu Dieu. Car Jacob, Moïse, Isale et les autres, n ont vu Dieu que des yeux du corps et sous une forme étrangère : ils ne l'ont point vu lui-même : « Deum nemo vidit unquam. » Mais le Fils unique du Père qui est dans son sein, nous a instruits de ce qu'il a vu : « Unigenitus qui est in sinu Patris, ipse enarravit. »