‹ Recherche de la veritéChapitre 50 sur 70 · OBJECTION · texte numérisé non relu

OBJECTION

Dieu répondant à Moïse qui souhaitait de le voir, lui dit : Vous ne pouvez me voir en face, car l'homme ne pourra me voir et vivre, « non videbit me horao et vivet. »

Réponse.

Il est évident que le sens littéral de ce passage n'est point contraire à ce que j'ai dit jusqu'ici, car je ne prétends pasqu'on puisse voir Dieu en cette vie, de la manière dont Moïse souhaitait de le voir. Je réponds cependant qu'il faut mourir pourvoir Dieu, car l'âme s'unit à la vérité, à proportion qu'elle se détache du corps. C'est une vérité à laquelle on ne pense point assez. Ceux • qui suivent les mouvements de leurs passions, ceux qui ont l'imagination salie par la jouissance des plaisirs, ceux qui ont augmenté l'union et la correspondance de leur esprit avec leur corps, en un mot, ceux qui vivent ne peuvent voir Dieu, car ils ne peuvent rentrer dans eux-mêmes pour y consulter la vérité. Ainsi heureux ceux qui ont le cœur pur, l'esprit dégagé, l'imagination nette, qui ne tiennent point au monde, et presque point à leur corps; en un mot, heureux ceux qui sont morts, car ils verront Dieu. La sagesse l'a dit 2 publiquement sur la montagne, et elle le dit secrètement à ceux qui la consultent en rentrant en eux-mêmes.

Ceux qui réveillent sans cesse en eux la concupiscence de l'orgueil, qui forment perpétuellement mille desseins ambitieux, qui unissent et même qui assujettisseut leur âme non seulement à leur corps, mais à tous ceux qui les environnent; en un mot, ceux qui vivent non seulement de la vie du corps, mais encore de la vie du monde, ne peuvent voir Dieu: car la sa-;esse habite dans le plus secret de la raison, et ils se répandent inces» samment au dehors.

• Sàpieiilia non invenitur in terra suaviier vivcniium. J ib, 18.

* MMh. ii. 8. (Noies de Malebranche.^

Mais ceux qui mortifient incessamment l'activité de leurs sens, qui conservent avec soin la pureté de leur imagination, qui résistent- courageusement aux mouvements de leurs pas sions ; en un mot, ceux qui rompent tous les liens qui rendent les autres esclaves du corps et de la grandeur sensible, peuvent découvrir une infinité de vérités, et voir celte sagesse qui est 1 cachée aux yeux de tous les vivants. Ils cessent en quelque manière de vivre lorsqu'ils rentrent dans eux-mêmes ; ils quittent le corps lorsqu'ils s'approchent de la vérité. Car l'esprit de l'homme est tellement situé entre Dieu et les corps, qu'il ne peut quitter les corps sans s'approcher de Dieu, de même qu'il ne peut courir après eux sans s"éloigner de lui. Mais parce qu'avant la mort on ne peut quitter entièrement le corps, j'avoue qu'on ne peut aussi avant ce temps s'unir parfai'.ement à Dieu. On peut maintenant, selon saint Paul 2, voir Dieu confusément et comme en un miroir, mais on ne le peut voir face à face : « Non videbit me homo, et vivet. » Cependant on le peut voir « ex parte )•>, c'est-à-dire confusément et imparfaitement.

Il ne faut pas s'imaginer que la vie soit égale dans tous les hommes vivants, ni qu'elle consiste dans un point indivisible. La domination du corps sur l'esprit, laquelle nous empêche de nous unir à Dieu par la connaissance de la vérité, est capable du plus et du moins. L'àme n'est pas dans tous les hommes également unie au corps qu'elle anime par ses sentiments, ni à ceux vers lesquels elle se porte par ses passions, et il y a des personnes qui mOrlitient tellement en eux la concupiscence des plaisirs et celle de l'orgueil, qu'ils ne tiennent presque plus ni à leur corps ni au monde ; ainsi ils sont comme morts. Saint Paul nous donne un grand exemple de ceci. Il châtiait son corps et il s'était tellement humiUé et anéanti, qu'il ne pensait plus au monde, et que le monde aussi ne songeait plus à lui ; car le monde était mort et crucifié pour lui, comme il était mort 3 et crucifié pour le monde. Et c'est pour cela, dit saint Grégoire, qu'il était si sensible à la vérité et si disposé à

* Absfondito e>t ab oculis omnium vivenlinm Job. 28. 21. « Videmus nuiir pcr spéculum in aenigmate, tune auiem facie ad faciem Nn c co^nosco ex parte. 1. Cor. ch. 13. » Gai. 16. 14. (>otes de .Malebianche.)

recevoir ces lumières divines qui sont renfermées dans ses 6pîtres, lesquelles, quelque éclatantes ' qu'elles soient, ne frappent que ceux qui mortifient comme lui leurs sens et leurs passions. Car, comme il le dit lui-même 2, l'homme charnel et sensible ne peut comprendre les choses spirituelles, parce que la science du monde, le goût du siècle, le bel esprit, la délicatesse, la vivacité, la beauté de l'imagination, par laquelle nous vivons pour le monde, et le monde vit pour nous, communiquent à noire esprit une stuoidité et une insensibilité effroyable à l'égard de toutes les vérités qu'on ne comprend parfaitement que aans le silence de ses sens et de ses passions.

Il faut donc souhaiter la mort qui nous imit avec Dieu, ou pour le moins l'image de cette mort, qui est le sommeil mystérieux durant lequel tous nos sens extérieurs étant assoupis, nous pouvons écouter la voix de la vérité intérieure qui ne se fait entendre que dans le silence de la nuit, lorsque les ténèbres nous cishent les objets sensibles, et que le monde est comme mort à notre égard. C'est ainsi, dit saint Grégoire, que l'épouse avait écouté la voix de son époux comme dans le sommeil, lorsqu'elle disait: « Je dors et mon cœur veille. Je dors au dehors, mais mon cœur veille au dedans ; parce que n'ayant point ae vie ni de sentiment par rapport aux objets visibles, je deviens extrêmement sensible à la voix de la vérité intérieure qui me parle dans le plus secret de ma raison : Hinc est quod sponsa in canticis canticorum sponsi vocem quasi per somnium audierat, quae dicebat : Ego dormio, et cor meum vigilat. Ac si diceret, dum exteriores sensus ab hujus vitae sollicitudinibus sopio, vacante mente, vivacius interna cognosco. Foris dormio, sed intus cor vigilat, quia dum exteriora quasi non sentio, interiora solerter apprehendo, Benè ergo Eliu ait quod per somnium loquitur Deus. d (Morales de saint Grégoire sur le chapitre 33 de Job.)

* Animalis liomo non percipit ea qu* sunt spiritus Dei, stultitia enim est llli. I. Cor. c. a. li.

• Ad Moyscn dicitiir: Non videbit me homn et vivet; ac si apertè dicer.'lur : Kullus uniiuani Peiim spiritiialiter videt qui mundo carnaliler vivit. S. Gieg. sur le cb. 28. de Job. cli. 23

XI« ÉCLAIRCISSKMENT

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