‹ Recherche de la veritéChapitre 52 sur 70 · SDR LA CONCLUSION DES TROIS PREMIERS LIVRES · texte numérisé non relu

SDR LA CONCLUSION DES TROIS PREMIERS LIVRES

Qnc les médecins et les directenrs nous sont absolument nécessaires; miis qu'il est dangereux de les consulter et de les suivre en plusieurs occasions '.

Certainement l'homme avant son péché, avait toutes les choses qui lui étaient nécessaires pour conserver son esprit et son corps dans un état parfait, il n'avait besoin ni de directeur ni de médecin; il consultait la vérité intérieure comme la règle infaillible de son devoir, et ses sens étaient si fidèles, qu'ils ne le trompaient jamais dans l'usage qu'il devait faire des corps qui l'environnaient pour conserver le sien propre.

Mais depuis le péché les choses sont bien changées ; nous consultons beaucoup plus nos passions que la vérité ou la loi éternelle, et nos sens sont si déréglés, qu'en les suivant nous perdons quelquefois la santé et la vie. Les directeurs et les médecins nous sont absolument nécessaires, et ceux qui prétendent être assez habiles pour se conduire en toutes rencontres, tombent ordinairement dans des fautes grossières, qui leur apprennent un peu trop tard, qu'ils suivent un mailre qui n'est pas trop sage.

Cependant je crois pouvoir dire que le péché n'a point tellement déréglé toutes les facultés de l'âme, qu'on ne puisse en

' Ce parallèle entre les médecins et les direi'leurs mérite une place parmi les meilleures et les plus piquantes pases de la Recherche. On ne peut dire avec plus d'espiit et avec une plus fine ironie qu'il faut se servir le moins possible des nns et des autres.

plusieurs occasions se consulter soi-même, et que souvent il arrive qu'on perd la vie de l'âme ou du corps, parce qu'on a recours à des médecins peu experts dans leur art, et qui ne connaissent point asspz notre tempérament, ou à des directeurs ignorants dans la religion et dans la morale, et qui n'examinent point le fond des consciences pour découvrir les engagements et les disposition? de ceux qui les consultent.

Ce que j'ai dit pour la conclusion des trois premiers livres de la Recherche de la v&i'ité, a donné sujet à quelques personnes de s'imaginer que je prétendais, qu'afin de conserver sa santé et sa vie, l'on devait suivre ses sens et ses passions en toutes choses; et que, pour s'instruire de son devoir, il était inutile de consulter les autres hommes, puisque noas avons pour maître la sagesse éternelle, qui nous parle clairement dans le plus secret de notre raison. Et quoique je n'aie point dit , ni même pensé, que les médecins et les directeurs fussent inutiles, certaines personnes promptes à juger et à conclure, se sont persuadé que c'était assez mon sentiment, à cause peut-^tre que c'était le leur, et qu'ils ne considèrent point tant l'homme comme il est présentement, que comme il était avant le péché. Voici donc à peu près ce que je pense sur cette question.

On peut considérer l'homme en deux états, dans la santé et dans la maladie. Si on le considère dans une parfaite santé, on ne peut ce me semble douter que ses sens ne lui soient beaucoup plus utiles pour la consen'er, que sa raison, et l'expuvience des médecins les plus habiles. 11 ne faut point envoyer quérir un médecin pour savoir combien pesant un homme peut porter, s'il doit manger du bois et des pierres, s'il peut se jeter dans un précipice ; ses sens lui apprennent d'une manière courte et incontestable ce qu'il doit faire dans de semblables occasions qui sont les plus ordinaires. Et cela suffit, ce me semble, pour justifier ce que j'ai dit pour conclusion des trois premiers livres.

Mais cela ne suffit pas pour justifier ce que j'ai pensé, et même ce que j'ai dit ailleurs • : « Que nos sens s'acquittent admirablement bien de leur devoir, et qu'ils nous conduisent à leur fin, d'une manière si iuste et si fidèle, qu'il semWe que

« I" liT., ch. 5

c'est à tort qu'on les accuse de corruption et de dérèglement.» Car j'ai toujours cru que la justesse, l'exaclidide, l'ordre admirable qui se rencontrent dans nos sentiments par rapport à la conservation de la vie, n'est point une suite du péché, mais la première institution de la nature.

On objecte que maintenant cet ordre est fort déréglé, et que, si nous suivions nos sens, non seulement nous mangerions souvent du poison, mais que nous prendrions presque toujours de la nourriture beaucoup plus que nous n'en pouvons digérer.

Mais à l'égard des poisons, je ne pense pas que nos sens nous portassent jamais à en manger ; et je crois que si par hasard nos yeux nous excitaient à en goûter, nous n'y trouverions pas une saveur propre à nous les faire avaler, pourvu néanmoins que ces poisons fussent dans leur état naturel. Car il y a bien de la différence entre des poisons tels qu'ils viennent naturellement, et des viandes empoisonnées, entre du poivre cru et des viandes poivrées. Nos sens nous portent à manger des viandes empoisonnées, j'en demeure d'accord. Mais ils ne nous portent pas à manger des poisons ; je ne sais même s'ils nous portent à en goûter, pourvu que ces poisons soient en l'état que Dieu les a produits : car nos sens ne s'étendent qu'à l'ordre naturel des choses, tel que Dieu l'a établi.

Je demeure aussi d'accord que nos sens nous portent maintenant à manger avec excès de certains aliments ; mais c'est qu'ils ne sont point en leur état naturel. On ne mangerait peutêtre point trop de blé, si on le moulait avec les dents qui sout faites à ce dessein. Mais on le moud et on le blutte; on le pétrit et on le cuit, et même quelquefois avec du lait, du beurre, du sucre; on le mange encore avec des confitures et des ragoûts de plusieurs espèces, qui irritent l'appélit. Ainsi il ne faut pas s'étonner si nos sens nous portent à des excès, lorsque la raison et l'expérience se sont jointes ensemble pour les surprendre et pour les corrompre.

11 en est de même de la chair, elle fait horreur aux sens lorsqu'elle est crue et pleine desang, comme on la voit après que l'animal est mort de lui-même. Mais les hommes se sont avisés de tuer des bêtes, d'en faire sortir le sang, d'en mettre cuire la chair, et de l'assaisonner, et après cela ils accusent leurs sens de corrupiion et de désordre. Puisqu'ils se servent

de leur raison pour se préparer d'autres aliments que ceux que la nature leur fournit, j'avoue qu'il est nécessaire qu'ils se servent aussi de leur même raison pour se modérer dans leur repas ; et si les cuisiniers ont trouvé l'art de nous faire manger de vieilles savates en ragoût, nous devons aussi faire usage de notre raison^ et nous défier de ces viandes falsifiées, qui ne sont point telles que Dieu les a faites ; car Dieu ne nous a donné les sens que par rapport à l'ordre naturel des choses.

Il faut encûre observer que notre imagination et nos sens sont dans la défiance, lorsque nous prenons des aliments qui ne sont point ordinaires. Car si un homme n'avait jamais mangé ni vu manger d'un certain fruit, et qu'il en rencontrât, il aurait d'abord quelque aversion et quelque sentiment de crainte en le goûtant. Son imagination et ses sens seraient naturellement très attentifs au goût qu'il ressentirait. Quelque faim qu'il eût, il en mangerait peu la première fois; et si ce fruit avait quelque qualité dangereuse, elle ne manquerait pas d'exciter en lui quelque horreur. Ainsi sa machine se disposerait de telle manière, qu il n'en mangerait pas une autre fois; et 1 horreur qu'il en aurait s'exprimant sensiblement par l'air de son visage, il empêcherait même les autres d'en manger. Tout cela se ferait, ou se pourrait faire en lui, sans que la raison y eût de part; car je ne parle point ici des secours que la raison et l'instruction peuvent donner. Mais comme nos amis prennent de mauvaises nourritures, du moins par rapport à notre tempérament, nous faisons comme eux, car nous vivons d'opinion, et l'exemple nous rassure. Nous n'examinons point l'effet que ces aliments produisent en nous, et nous ne craignons point d'en prendre avec excès. Mais nos sens n'ont point tant de part à cet excès que nous le croyons.

Il est vrai qu'il se peut faire qu'il y ait dans le monde des fruits dont le goût trompe les personnes les plus attentives aux rapports de leurs sens, mais cela est assurément fort rare. On ne doit pas conclure absolument de ces cas particuliers, que nos sens sont tous corrompus, et qu'ils nous trompent ordinairement dans les choses même qui regardent le bien du corps. Peut-être que ces fruits trompent notre goût, parce que nous en avons altéré l'organe par une nourriture qui n'est point oaturelle, et dont nous nous servons souvent ; car il est certain

que les viandes de haut goût, dont nous nous nourrissons, blessent par leurs parties trop pénétrantes les fibres de notre langue et lui ôtent sa délicatesse et son discernement. L'exemple de ceux qui ne trouvent plus de goût que dans les ragoûts, esl une preuve de ce que je dis ; car si nous ne trouvons point de saveur dans du blé ni dans de la chair crue, c'est que notre langue est devenue insensible pour des parties dont les mouvements sont modérés.

Mais, supposé même qu'il y ait des fruits dont le goût soit capable de tromper les sens les plus délicats, et qui sont encore dans leur perfection naturelle, on ne doit point croire que cela vienne du péché ; mais seulement de ce qu'il est impossible qu'en vertu des lois très simples de la nature, un sens ait assez de iiscernomeut pour toutes sortes de viandes. De plus le défaut de ce sens ne serait point sans remède ; parce que lorsque les mères ont de l'aversion pour des fruils dangereux, elles la communiquent à leurs enfants, non seulement quand ils sont dans leur sein, mais encore bien davantage lorsqu'elles les ont mis au monde. Car les enfants ne mangent que ce qui leur est donné par leurs mères; et elles impriment en eux machinalement el par l'air de leur visage, l'horreur qu'elles out pour les fruits qui ne sont point bons à manger. De sorte que Dieu a suflisammcnt pourvu par nos sens à la conservation de notre vie, et il ne se peut rien de mieux. Comme l'ordre veut que les lois de l'union de l'àme avec le corps soient très simples, elles doivent être très générales, et Dieu ne devait pas établir des lois particulières pour des cas qui n'arrivent presque jamais. La raison dans ces rencontres doit venir au secours des sens, car on se peut servir de sa raison en toutes cîioses. Mais les sens sont déterminés à certains jugements naturels, qui sont les plus utiles que l'on puisse concevoir, ainsi aue je l'ai prouvé dans le premier livre. Néanmoins ces lugemems nous (rompent quelquefois, parce qu'il est impossioie aue cela arrive autrement, sans multiplier les lois très simples de l'union de l'àme et du corps.

Si l'on considère présentement l'homme dans l'état de la maladie, il faut avouer que ses sens le trompent souvent, dans les choses même qui ont rapport à la conservation de sa vie. Car l'économie de son corps étant troublée, il est impossible qu'à proportion du trouble dans lequel il est, il ne s'excile dans

son cerveau beaucoup de mouvements irréguliers. Cependant ses sens ne sont point encore si corrompus qu'on le croit ordinairement, et Dieu a si sagement pourvu à la conservation de la vie par les lois de l'union de l'âme et du corps, que encore que ces lois soient très simples, elles suffisent souvent pour nous rendre notre santé, et il est beaucoup plus sûr de les suivre, que de nous servir de notre raison ou de certains médecins qui ne consultent pas avec soin l'état où se trouvent leurs malades. Car de même qu'une plaie se referme et se rétablit d'elle-même, lorsqu'on a soin de la tenir neite, rejoiale et bandée, et peut-être de la lécher, comme font les animaux lorsqu'ils sont blessés, les maladies ordinaires se dissipent bientôt, lorsqu'on demeure dans l'état, et qu'on observe exactement la manière de vivre que ces maladies nous inspirent comme par instinct ou par sentiment.

Un homme, par exemple, qui a la fièvre, trouve que le vin est amer, aussi le vin lui est-il nuisible alors, ce même homme le trouve agréable au goût quand il est en santé, et pour lors le vin lui fait du bien 11 arrive même souvent que le vin est très utile aux malades qui le trouvent bon, pourvu que le goût qu'ils en ont ne soit point un effet de l'habitude qu'ils ont d'en boire, et que le désir qui s'excite en eux ait pour cause la disposition présente de leur corps. Ainsi on ne peut douter qu'il ne faille interroger ses sens pour savoir même dans la maladie le moyen de rétablir leur santé. Et voici ce que je crois qu'il faut faire.

Il faut que les malades soient extrêmement attentifs à certains désirs secrets que la disposition actuelle de leur corps excite quelquefois en eux, et surtout qu'ils prennent garde que ces désirs ne soient point une suite de quelque habitude précédente. Ils doivent pour cela laisser aller leur imagination nonchalamment, pour ainsi dire, ou sans penser à rien qui la détermine, observer à quoi ils se sentent portés, et examiner si leur inclination présente s'excite en eux, à cause de la disposition où ils sa trouvent. Cela étant ainsi, ils doivent la suivre, mais avec beaucoup de retenue ; car il est extrêmement difficile de s'assurer si ces inclinations secrètes viennent de la disposition où se trouve le corps, et il est quelquefois utile de consulter sur cela quelque personne d'expérience. Si

le malade laissant aller son ima^L^inalion, ainsi que je viens de le dire, rien ne se présente à son esprit, il doit demeurer en repos et faire diète ; car apparemment la diète excitera en lui quelque désir, ou dissipera les humeurs qui le rendent malade. Mais si la maladie augmente, quoiqu'il lasse diète et qu'il demeure en repos, alors il est nécessaire d'avoir recours à l'expérience et aux médecins. Il faut donc représenter exactement toutes choses à quelque médecin expert, et qui connaisse s'il se peut notre tempérament ; il faut lui CNpIiquer clairement le commencement et la suite de sa maladie, et l'état où l'on se trouvait avant que d'y tomber, afin qu'il consulte son expérience et sa raison par rapport à celui qu'il prétond guérir. Et quoique le médecin ordonne des médecines amères, et qui sont véritablement des espèces de poison, il les faut prendre, parce qu'on a expérience que d'ordinaire ces poisons ne demeurent pas dans le corps, et qu'ils chassent quelquefois avec, eux les mauvaises hurfieurs qui causent nos maladies. Alors il faut que la raison, ou plutôt l'expérience, l'emporte sur les sens, pourvu que l'horreur qu'on a de la médecine qui nous est présentée, ne soit point nouvelle. Car si celte aversion s'était excitée en nous en même temps que la maladie nous est survenue, ce serait une marque que cette espèce de médecine serait de même nature que les mauvaises humeurs qui causent cette maladie, et qu'ainsi elle ne ferait peut-être que les augmenter.

Néanmoins je crois qu'avant que de se hasarder à prendre des médecines fortes, ou dont on a beaucoup d'horreur, il serait à propos de commencer par des remèdes plus doux ou plus naturels, comme pourrait être de boire beaucoup d'eau, ou de prendre quelque léger vomitif, si l'on a perdu l'appétit, et que l'on n'ait point trop de dilTicullé à se faire vomir. L'eau prise avec excès peut rendre tluides les humeurs trop épaisses par la chaleur, faciliter la circulation du sang dans toutes les parties du corps, noyer les ferments qui causent la maladie, dessaler le sang et les humeurs, ou en ôter l'âcreté i. Et les

* Une SI ande quantité d'eau prise 5 l'intérieur était un dos remède* favoris de Malebranche; il s'en est servi pendant plusieurs (Je ses niahidics. Renaud d Elisasaray, un de ses disciples, étant tombé malade, en prit tant par fidélité aux principes du maître, qu'au dire des mcilecius, il'aprôs Fontenelle qui a fait 80D éloge, il se noya.

vomitifs nettoyant l'estomac, font que la nourriture aue l'on prend ne s'y corrompt plus, et n'entretient plus les fièvres iniermitlentes ; je ne dois pas m'arréter à prouver la bonté de ces remèdes. Je crois donc qu'il faut suivre le conseil des médecins sages qui ne vont point trop vite, qui n'espèrent point trop de leurs remèdes et qui ne sont point trop faciles à laisser des ordonnances ; car lorsqu'on est malade, pour un remède qui fait du bien, il y en a toujours plusieurs qui font du mal. Comme ceux qui souffrent sont impatients, et qu'il n'est point avantageux à l'honneur des médecins, ni au profit des apothicaires , de voir des malades sans leur rien ordonner, les médecins ne visitent point assez, et ordonnent trop. Ainsi lorsqu'on est malade, on doit prier son médecin de ne rien hasarder, de suivre la nature et de la fortifier s'il le peut. Il faut lui faire connaître qu'on a assez de raison et de patience, pour ne point trouver mauvais de ce qu'il nous voit souvent sans nous soulager ; car dans ces rencontres , c'est quelquefois beaucoup, lorsqu'on ne gâte rien.

Je crois donc qu'il faut avoir recours aux médecins, et ne pas refuser de leur obéir, si l'on veut conserver sa vie. Car encore qu'ils ne puissent point nous assurer de nous rendre la santé, ils y peuvent quelquefois contribuer beaucoup, à cause des expériences continuelles qu'ils font dans différentes maladies. Ils savent peu de chose avec exactitude, mais ils en savent toujours plus que nous ; et pourvu qu'ils se mettent en peine de connaître notre tempérament, qu'ils observent avec soin tous les accidents du mal, et qu'ils aient beaucoup égard au sentiment intérieur que nous avons de nous-mêmes , nous devons espérer d'eux tout le secours que nous pouvons raisonnablement espérer des hommes i.

On peut dire à peu près des directeurs, ce qu'on vient de dire des médecins. Il est absolument nécessaire de les consulter en quelques rencontres, et d'ordinaire cela est utile. Mais il arrive souvent qu'il est très inutile, et quelquefois même très dangereux de les consulter. J'explique et je prouve ces choses.

• Il est impossible, à ce qu'il semble, de rien dire de plus sage sur la manière dont il nous faut user des médecins et des remèdes.

On dit ordinairement que la raison de l'homme est sujette à lerreur, mais il y a en cela une équivoque à laquelle on ne prend point assez garde ; car il ne faut pas s'imaginer que la raison <jue l'homme consulte soit corrompue, ni qu'elle le trompe jamais, lorsqu'il la consulte fidèlement. Je l'ai dit, et je le redis encore, il n'y a que la souveraine raison qui nous rende raisonnables ; il n'y a que la souveraine vérité qui nous éclaire ; il n'y a que Dieu qu'. nous parle clairement et qui sache nous instruire. Nous n'avons qu'un véritable Maître, Jésus-Christ notre Seigneur, la sagesse éternelle, le Verbe du Père, en qui sont tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu; et c'est une impiété, que de dire que cette raison universelle à laquelle tous les hommes participent, et par laquelle seule ils sont raisonnables, soit sujette à l'erreur, ou capable de nous tromper. Ce n'est point la raison de l'homme qui le séduit, a'est son cœur; ce n'est point sa lumière qui l'empêche de voir, ce sont ses ténèbres ; ce n'est point Funion qu'il a avec Dieu, qui ie trompe; ce n'est pas même en un sens celle qu'il a avec son corps, c'est la dépendance où il est de son corps, ou plutôt c'est qu'il veut se tromper lui-même; c'est qu'il veut jouir du plaisir déjuger, avant que de s'être donné la peine d'examiner; c'est qu'il veut se reposer avant que d'être arrivé au lieu oîi la vérité repose. J'ai expliqué plus exactement la cause de nos erreurs en plusieurs endroits de la Recherche de la vérité, et je suppose ici ce que j'en ai dit.

Cela étant ainsi, je dis qu'ii est inutile de consulter les directeurs, lorsqu'il est certain que la vérité nous parle; et il est certain que la vérité nous parle, lorsque l'évidence se rencontre dans les réponses qui se font à nos demandes, ou à l'attention de notre esprit. Je dis l'évidence, qu'on y prenne garde, et l'évidence que la lumière produit, et non cette fausse évidence que produit en nous l'imagination ou la passion. Ainsi, lorsque rentrant en nous-mêmes, nous entendons dans le silence de nos sens et de nos passions , une parole si claire et si intelligible qu'il nous est impossible d'en douter , il faut nous y soumettre sans nous soucier de ce qu'en pensent les hommes. Il ne faut point considérer la coutume, écouter ses inclinations secrètes, avoir trop de respect pour les réponses de ceux-mêmes qu'on appelle savants. Il ne faut pas se laisser

séduire par l'apparence d'uue fausse piété, ni se laisser abattre par les oppositions de ceux qui ne connaissaient point l'esprit qui les anime ; mais il faut souffrir leurs insultes avec patience, sans condamner leurs intentions, et sans mépriser leur personne. Il faut se réjouir avec simplicité à la lumière de la vérité qui nous éclaire ; et quoique ses réponses nous condamnent, il faut les préférer à toutes ces distinctions subtiles que l'imagination invente pour justifier les passions.

Tout homme, par exemple, qui sait rentrer en lui-même, et qui fait cesser le bruit qu'excitent ses sens et ses passions, découvre clairement que tout le mouvement d'amour que Dieu met en nous, doit se terminer vers lui, et que Dieu même ne peut pas nous dispenser de l'obligation que nous avons de l'aimer en toutes choses. Il est évident que Dieu ne peut pas cesser d'agir pour lui créer ou conserver notre volonté, pour vouloir autre chose que lui, ou pour vouloir autre chose que ce qu'il veut lui-même. Car je ne vois pas comment on peut s'imaginer que Dieu soit capable de vouloir qu'on aime le plus ce qui est le moins aimable, ou qu'on aime souverainement ou comme sa fin, ce qui n'est point souverainement aimable.

Je sais bien que les hommes qui consultent leurs passions au lieu de consulter l'ordre, peuvent facilement s'imaginer que Dieu n'a point d'autre règle de ses volontés que ses volontés mêmes, et que si Dieu suit un ordre, c'est précisément parce qu'il l'a voulu, et qu'il a fait ce même ordre par une volonté libre et indifférente en toutes manières. Il y a des gens qui pensent qu'il n'y a point d'ordre immuable et nécessaire par sa nature, et que l'ordre ou la sagesse de Dieu, selon laquelle il a fak toutes choses, quoique la première des créatures, est ellemême une créature faite par une volonté libre de Dieu, et non point engendrée de sa substance par la nécessité de son être. Mais ce s intiment qui ébranle tous les fondements de la morale, en ôtant à l'ordre et aux lois éternelles qui en dépendent, leur immutabilité, et qui renverse tout l'édifice de la religion chrétienne, en dépouillant Jùsus-Christ ou le Verbe de Dieu de sa divinité, ne répand point encore assez de ténèbres dans l'espi'it pour lui cacher cette vérité, que Dieu veut l'ordre. Ainsi, soit que les volontés de Dieu fassent l'ordre, ou qu'elles le suppo- Bcnt, on voit clairement lorsqu'on rentre en soi-même, que le

Dieu que nous adorons ne peut point faire ce qui nous paraît évidemment contraire à l'ordre. De sorte que Tordre voulant que notre temps, ou la durée de notre être, soit pour celui (|ui nous conserve, que tout le mouvement de notre cœur tende sans cesse vers celui qui l'imprime sans cesse en nous, que toutes les puissances de notre âme ne travaillent que pour celui par la vertu de qui elles agissent. Dieu ne peut pas nous dispenser du commandement qu'il nous a fait par Moïse dans la loi, et qu'il nous a réitéré par son Fils dans l'Évangile ^ " Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute voire âme, de tout votre esprit, et de toutes vos forces. »

Mais parce que l'ordre veut que tout juste soit heureux, et tout pécheur malheureux, que toute aciion conforme à l'ordre ou tout mouvement d'amour vers Dieu, soit récompensé, et que toute action contraire à l'ordre, ou tout mouvement d'amour qui ne tend point vers Dieu, soit puni, il est évident que tout homme qui veut être heureux, doit tendre à Dieu sans cesse, et qu'il doit rejeter avec horreur tout ce qui l'arrête dans sa course, ou qui diminue son mouvement vers son vrai bien. II n'est point nécessaire qu'il consulte pour cela de directeur; car lorsque Dieu parle, il faut que les hommes se taisent; et lorsque nous sommes absolument certains que nos sens et nos passions n'ont point de part aux réponses que nous entendons dans le plus secret de notre raison, nous devons toujours écouter ces réponses avec respect et nous y soumettre.

Voulons-nous savoir si nous irons au bal et à la comédie, si nous pouvons en conscience passer une grande partie du jour au jeu et à des entretiens inutiles ; si certains commerces, certaines éludes, certains emplois, sont conformes à nos obligations, rentrons eu nous-mêmes; faisons taire nos sens et nos passions, et voyons à la lumière de Dieu, si nous pouvons faire pour lui une telle action. Interrogeons celui qui est la voie, la vérité et la vie, pour savoir si le chemin que nous suivons ne nous conduit point à la mort ; et si Dieu étant essentiellement juste et nécessairement obligé de punir tout ce qui n'est point conforme à l'ordre, et de récompenser tout ce qui y est con-

' Dilis,'es Dominum Deam tuum ex rnto corde tuo, et ex tota anima taa,eieX" tola uieiite tua, et ex luta viilulc tua. Mare. 1-i. 3l).

forme, nous avons sujet de croire que nous allons augmenter ou assurer notre félicité par l'action que nous prétendons faire.

Si c'est l'amour de Dieu qui nous porte à aller au bal, allons-y ; si nous devons jouer pour gagner le ciel, jouons nuit et jour ; si nous avons en vue la gloire de Dieu dans notre emploi, exerçons-le ; faisons toutes ces choses avec joie, car notre récompense sera grande dans le ciel. Mais si, après avoir examiné avec soin nos obligations essentielles, nous reconnaissons clairement que notre être, ni sa durée, ne sont point à nous, et que nous faisons une injustice, que Dieu ne peut s'empêcher de punir, lorsque nous travaillons qu'à passer le temps agréablement ; si notre maître et notre seigneur Jésus-Christ qui nous a acquis par son sang, nous reproche d'une manière très claire et très intelligible notre infidélité et notre ingratitude, à cause que nous vivons selon la chair et selon le monde, que nous menons une vie molle et voluptueuse, que nous suivons l'opinion et la coutume, rendons-nous à sa voix, n'endurcissons point nos cœurs, ne cherchons point de directeurs qui nous consolent de ces reproches, qui nous assurent contre ces menaces, et qui couvrent de nuages agréables cette lumière qui nous blesse et qui nous pénètre.

Lorsqu'un aveugle en conduit un autre, ils tombent tous deux dans le précipice, dit l'Évangile. Mais si l'aveugle qui se laisse conduire, tombe avec celui qui le conduit, si Dieu ne l'excuse pas, excusera-t-il celui qui voit clair et qui se laisse mener par un aveugle, à cause que cet aveugle le conduit agréablement, et qu'il l'entretient par le chemin selon ses inclinations? Ces aveugles volontaires doivent savoir que Dieu qui ne trompe jamais, permet qu'il y ait de ces séducteurs, pour punir les cœurs corrompus qui cherchent des séducteurs, que l'aveuglement est une peine du péché, quoique souvent il en soit la cause, et qu'il est juste que celui qui n'a pas voulu écouler la sagesse éternelle qui ne lui pariait que pour son bien, se laisse enfin corrompre par des hommes qui se trompent, d'autant plus dangereusement, qu'ils le flattent plus agréablement.

Il est vrai qu'il y a de la difficulté à rentrer en soi-même, à faire taire ses sens et ses passions, à discerner quand c'est Dieu ou notre corps qui nous parle ; car l'on prend très sou-

vent des preuves de sentiment pour des raisons évidentes, et c'est pour cela qu'il est souvent nécessaire de consulter des directeurs. Mais il faut préférer notre maître à des moniteurs. Il faut toujours commencer par consulter Dieu, et il n'est pas toujours nécessaire de consulter des directeurs, car on voit dans la dernière évidence et avec une entière certitude, ce qu'on doit faire en bien des rencontres. Et alors il est même dangereux de les consulter, si on ne le fait avec une entière sincérité, et par un esprit d'humilité et d'obéissance ; car ces dispositions obli ent Dieu à ne pas permettre qu'on nous trompe, ou à ne pas permettre que nous nous laissions tromper d'une manière qui nous nuise.

Lorsqu'il est à propos de consulter un directeur, il faut eu choisir un qui sache la religion, qui respecte l'Évangile, qui connaisse l'homme ; il faut prendre garde que l'air du monde ne l'ait point corrompu, que l'amitié ne l'ait point rendu mou ni complaisant, et qu'il ne craigne et n'espère rien de nous ; il faut en choisir un entre mille, dit sainte Thérèse qui, comme elle le rapporte elle-même, pensa se perdre par la faute d'un directeur ignorant.

Le monde est plein de trompeurs, je dis de trompeurs de bonne foi, aussi bien que des autres. Ceux qui nous aiment, nous séduisent par complaisance : ceux qui sont au-dessous de nous, nous flattent par respect ou par crainte ; ceux qui sont au-dessus de nous, ne s'appliquent point à nos besoins par mépris ou par négligence. D'ailleurs tous les hommes nous donnent des conseils selon le rapport que nous leur faisons de ce qui se passe en nous, et nous ne manquons jamais de nous flatter nous-mêmes ; car nous mettons insensiblement la main sur noire plaie, lorsqu'elle nous fait honte. Nous trompons souvent ceux qui nous dirigent, afin de nous tromper nousmêmes; car nous prétendons être en sûreté lorsque nous les suivons. Ils nous conduisent où nous avons dessein d'aller, et nous tâchons de nous persuader malgré notre lumière et les reproches secrets de notre raison, que c'est l'obéissance qui nous détermine. Nous nous trompons, et Dieu le permet ; mais nous ne trompons pas celui qui pénètre le fond des cœurs ; et quoique nous fermions les oreilles le plus exactement que nous pouvons à la voix de la vérité intérieure, nous sentons assez

par les reproches que cette souveraine vérité nous fait en nous abmdonnant à nous-mêmes, qu'elle éclaire nos ténèbres, et qu'elle découvre toutes les souplesses de notre amour-propre.

11 est donc évident qu'il faut consulter la raison pour la santé de son âme, comme il faut consulter ses sens pour la snnté de son corps ; et que lorsque la raison ne répond pas clairement, après qu'on l'a consultée avec toute l'atlenLiDii dont ou est capable, il faut nécessairement recourir aux directeurs, comme il faut recourir aux médecins, lorsque nos sens nous manquent. Mais il le faut faire avec discernement, car les directeurs peu éclairés peuvent quelquefois donner la mort à notre âme, comme les médecins peu experts la donnent à notre corps

Comme je n'explique pas à fond les règles que l'on peut don ner à l'égard du choix et de l'usage qu'on doit faire des directeurs et des médecins, je demande qu'on interprèle mes sentiments avec équité, et qu'on ne s'imagine pas que je veuille empêcher qu'on tire des autres hommes les secours qu'on en peut tirer. Je sais qu'il y a une bénédiction parlicuh're do soumettre ses sentiments à des personnes sages et éclairées, et je veux même croire que cette règle générale, qu'il faut mourir dans les formes, est plus sûre pour le comimm des hommes, que celles que je pourrais établir pour la conservation de la vie '.

Mais parce qu'il est toujours utile de rentrer en soi-même, et de consulter l'Évangile, d'écoliter Jésus-Christ, soit qu'il parle immédiatement à notre esprit ou à notre cœur, soit qu'il parle par la foi à nos oreilles ou à nos yeux, j'ai cru que je pouvais dire ce que j'ai dit ; car nos directeurs mêmes nous trompent, lorsqu'ils nous disent le contraire de ce que la foi et la raison nous enseignent. Et comme c'est rendre honneur à Dieu, que de croire que ses ouvrages ont ce qui leur est nécessaire pour leur conservation, j'ai cru que je pouvais faire sentir aux hommes que la machine de leur corps est construite d'une manière si admirable, qu'il trouve plus facilement et souvent plus sijrement par lui-même ce qui lui est nécessaire

* La plnpiirt dece« traits à i endroit des médecins, comme des directeurs, son dignes de la Bruyère et de Molière.

pour sa conservation, que par la science, et même par l'expérience des médecins les plus habiles.

SUR LE TROISIEME CHAPITRE DU CINQUIÈME LIVRE Que l'amour est différent du plaisir et de la joie.

L'esprit confond assez souvent des choses fort différentes, lorsqu'elles arrivent dans le même temps, et qu'elles ne sont point contraires. J'en ai apporté plusieurs exemples dans cet ouvrage, parce que c'est en cela principalement que consistent nos erreurs à l'égard de ce qui se passe en nous. Comme nous n'avons point d'idée claire de ce qui constitue la nature ou l'essence de notre esprit, ni d'aucunes des modifications dont il est capable, il arrive souvent, qu'afm que nous confondions des choses tout à fait différeutes, il suffit qu'elles se passent en nous dans un même temps ; car on confond aisément ce que l'on ne connaît point par une idée claire et distincte.

Non seulement il est impossible de connaître clairement en quoi consiste la différence des choses qui se passent, il est même difficile de connaître qu'il y ait quelque différence entre elles; car pour cela il faut se tourner vers soi-même, et rentrer en soi-même, non pour se considérer par rapport au bien ou au mal, ce qui se fait volontiers, mais pour se considérer d'une vue abstraite et stérile, ce qui ne se fait qu'avec beaucoup de distraction et de peine- On conçoit sans peine que la rondeur d'un corps est différente de son mouvement, et quoiqu'on sache par expérience qu'une boule étant sur un plan, on ne puisse la pousser sans la remuer, et qu'ainsi le mouvement et la rondeur se trouvent joints ensemble ; néanmoins on ne les confond point l'un avec l'autre, parce qu'on connaît le mouvement et la figure par des idées très claires et très distinctes. Mais il n'en est pas de même du plaisir et de l'amour, on les coiifoud presque toujours. Notre esprit devient, pour ainsi dire, mobile par le plaisir, comme une boule par sa rondeur, et parce qu'il n'est jamais sans impression vers le bien, il se met incontinent en mouvement vers l'objet qui cause ou semble causer ce plaisir. De sorte que ce

mouvcnienl d'amour arrivant à l'âme dans le même temps qu'elle sent ce plaisir, cela suffit afin qu'elle confonde son plaisir avec son amour, à cause qu'elle n'a point d'idée claire ni de son amour ni de son plaisir, comme elle en a d'une figure et d'un mouvement. C'est pour cela que quelques personnes croient que le plaisir et l'amour ne sont point différents, et que je distingue trop de choses dans chacune de nos passions.

Mais afin de faire voir clairement que le plaisir et l'amour sont deux choses fort différentes, je distingue deux sortes de plaisirs, l! y en a qui préviennent la raison, comme sont les sentiments agréables, et on les appelle ordinairement plaisirs du corps. Il y en a d'autres qui ne préviennent ni les sens ni la raison, et on les appelle plaisirs de l'âme, telle est la joie qui s'excite en nous ensuite de la connaissance claire, ou du sentiment confus que nous avons, qu'il nous est arrivé ou qu'il nous arrivera quelque bien.

Par exemple un homme goûtant d'un fruit qu'il ne connaît pas, sent du plaisir à le manger, si ce fruit est bon pour sa nourriture. Ce plaisir est prévenant, car puisqu'il le sent avant que de savoir si ce fruit lui est bon, il est évident que ce plaisir prévient sa raison. Un chasseur affamé s'attend de trouver, ou trouve actuellement de quoi manger, il sent actuellement de la joie. Or cette joie est un plaisir qui suit de la connaissance qu'il a de son bien présent ou futur.

Il est peut-être évident par cette distinction de plaisir qui suit la raison et de plaisir qui la prévient, qu'il n'y en a aucun d'eux qui ne diffère de l'amour. Car le plaisir qui précède la raison, précède certainement l'amour, puisqu'il précède toute connaissance, et que l'amour en suppose quelqu'une. Et la joie au contraire ou le plaisir qui suppose la connaissance, suppose aussi l'amour ; puisque la joie suppose le sentiment confus ou la connaissance claire qu'on possède ou qu'on possédera ce qu'on aime ; car si on possédait une chose pour laquelle on n'a aucun amour, on n'en recevrait aucune joie. Ainsi le plaisir est bien différent de l'amour, puisque le plaisir qui prévient la raison, prévient et cause l'amour, que le plaisir qui suit la raison suppose nécessairement l'amour, comme l'effet suppose la cause.

Quoiqu'on ne puisse pas clairement connaître ce que c'est

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que le plaisir prévenant, puisqu'on n'a point d'idée claire ni du son âme ni de ses modifîcalious; si néanmoins on lait attention au sentiment intérieur qu'on en a, on verra bien que cette sorte de plaisir n'est qu'une perception agréable de quelque objet, perception que produit dans l'âme l'idée qui l'affecte. Or il y a bien de la différence entre les perceptions de l'âme, ot ses mouvements et son amour. Celui qui touche un cliar- Inn ardent, ne souffre de la douleur, que parce que quand son doigt se brûle, l'idée de son doigt affecte son àrac d'une perception désagréable. Mais l'aversion qu'excite celle perooplion en est toujours fort différente, quoique cette aversion suive naturellement cette perception. Ainsi l'amour naturel est bien différent du plaisir prévenant, quoiqu'il l'accompagne toujours.

A l'égard de l'amour libre, cela est encore bien plus évident. Car si le plaisir grévenant était la même chose que l'amour, il n'y aura-il jamais de plaisir sans amour, ni d'amour sans plaisir, car une chose ne peut être sans elle-même. Cependant un chrétien aime librement son ennemi, et un enfant bien élevé aime son père, quelque déraisonnable et quelque fâcheux qu'il puisse cire. La vue de leur devoir, la crainte de Dieu, l'amour do l'ordre et de la justice, fait qu'ils aiment non seulement sans plaisir, mais même avec une espèce d'horreur des personnes nui ne leur sont point agréables J'avoue qu'ils sentent quelquefois du plaisir ou de la joie, lorsqu'ils pensent qu'ils font Icui* devoir, ou lorsqu'ils espèrent d'être récompensés comme ils le méritent. Mais ce plaisir est visiblement bien différent de l'amour qu'ils ont pour leur père, quoiqu'il en soit le motif. Pour ce qui est de l'amour habituel, il est encore bien certain qu'il est diffVrent du plaisir ; car cet amour demeure en nous pendant les distractions et pendant le sommeil; mais certainement le plaisir ne subsiste dans l'âme qu'autant qu'il se fait sentir à elle. Ainsi l'amour ou la charité habituelle demeurant en nous sans plaisir ou sans délectation, on ne peut pas soutenir que le plaisir et l'amour ne soient qu'une même chose.

Comme le plaisir et la douleur sont les deux contraires, si le plaisir était la môme chose que l'amour, la douleur ne serait pas différente de la haine. Or il est évident que la douleur esl différente de la haine, car la douleur subsiste souvent sans la

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haine. Un homme, par exemple, qui s'est blessé sans y prendre garde, souffre une douleur très réelle et très cuisante, mais il n'a point de haine, car il ne connaît pas même la cause de sa douleur, ou l'objet de sa haine, ou bien la cause de sa douleur, n'étant pas digne de haioe, elle n'en peut pas exciter. Ainsi i^ ne hait point cette cause de sa douleur, quoique sa douleur lo porte ou le dispose à la haine. Il est vrai que cet homme hait, sa douleur, car la douleur, est digne de haine. Mais la haine de la douleur n'est pas la douleur, elle la suppose. La haine de la douleur n'est pas digne de haine comme la douleur, elle est au contraire très agréable, on se plaît à haïr la douleur, comme on se déplaît à la souffrir. La douleur n'est donc pas la haine, et le plaisir qui est contraire à la douleur, n'est pas l'amour qui est contraire à la haine. Et par conséquent le plaisir qui prévient la raison, n'est pas la même chose que l'amour. Je prouve de même que la joie ou le plaisir qui suit la raison, est distinguée de l'amour.

Comme la joie et la tristesse sont les deux contraires, si la joie était la même chose que l'amour, la tristesse ne serait pas différente de la haine. Or il est évident que la tristesse est différente de la haine, car la tristesse subsiste quelquefois sans la haine. Par exemple, un homme se trouve par hasard privé des clioses qui lui sont nécessaires, cela suffit pour lui causer de la tristesse, mais cela ne peut exciter de haine en lui, soit parce qu'il n'y a point de cause qui le prive de ce qui lui est nécessaire, soit parce que cette cause n'étant pas digne de haine, elle n'en peut point exciter. Il est vrai que cet hommo hait la privation du bien qu'il aime, mais il est visible que cello espèce de haine est véritablement amour. Car cet homme n*" hait la privation du bien, que parce qu'il aime le bien, et puis que fuir la privation du bien, c'est tendre vers le bien, il est évident que le mouvement de sa haine n'est point différent de celui de son amour. Ainsi sa haine, s'il en a, n'étant point contraire à son amour, et la tristesse étant toujours contraire à la icie, il est visible que sa Irislesse n'est point sa haine, et par conséquent la joie est différente de l'amour. Enfin il est évident que lorsqu'on est louché de tristesse, c'est à cause de la présence de quelque chose que l'on hait, ou plutôt c'est à cause <4e l'absence de quelque chose que l'on aune. Ainsi la tristesse

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suppose la haine ou plutôt l'aniour; mais elle est bien différenie de ces deux choses.

Je sais bien que saint Augustin assure que la douleur est une aversion que l'àme conçoit de ce que le corpr, n'est pas disposé comme elle le souhaite, et que souvent il confond la dé- ■\ectation avec la charité, le plaisir avec la joie, la douleur avec la tristesse, la plaisir et la joie avec l'amour, la douleur et la tristesse avec l'aversion ou la haine. Mais il y a bien de l'apparence que ce saint docteur a parlé de tout ceci selon le langage ordinaire du commun des hommes qui confondent la plupart des choses qui se passent en eux dans un même temps, ou peut-être il n'a pas examiné ces choses d'une manière assez exacte ou assez philosophique. Cependant je crois pouvoir et devoir dire qu'il me parait nécessaire de distinguer exactement ces choses, pour s'expliquer clairement et sans équivoque sur beaucoup de questions que saint Augustin a traitées. Car ceuxmêmes qui ont entre eux des sentiments tout contraires, ont de coutume de s'appuyer sur l'autorité de ce grand homme, t^ cause des divers sens que fournissent ses expressions qui ne sont pas toujours assez exactes pour accorder des personne* qui ont peut-être plus d'envie de disputer que de s'accorder.

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