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SUR LE CHAPITRE TROISIEME DE LA SECONDE PARTIE DU SIXIEME LIVRE

Touchant l'efticace attribuée aux causes secondes *.

Depuis le péché du premier homme l'esprit se répand incessamment au dehors; il s'oublie soi-même, et celui qui l'éclairé et ([ui le péaètre, et il se laisse tellement séduire par son corps ^ Et par ceux qui l'environnent, qu'il s'imagine trouver en eux J sa perfection et son bonheur. Dieu, qui seul est capable d'agir en nous, se cache maintenant à nos yeux \ ses opérations n'ont rien de sensible, et quoiqu'il produise et conserve tous les

* Ce long éclaircissement est delà plus grando importance pour l'intelligence des principes fondamentaux de la philosophie de Malebranche. On y trouve comme 'e résume de la polémique dont ils ont été l'objet et des réponses de Ualebrani'he à ses adversaires.

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êtres, l'esprit qui cherche avec tant d'ardeur la cause de toutes choses, a de la peine à le reconnaître, bien qu'il le rencontre à tous moments. Quelques philosoplies aiment mieux imaginer une nature et certaines facultés, comme cause des cflels qu'on appelle naturels, que de rendre à Dieu tout l'honneur qui est dû à sa puissance; et quoiqu'ils n'aient point de preuve, ni même d'idée claire de celte nature ni de ces facultés, comme j'espère le l'aire voir, ils aiment mieux parler sans savoir ce qu'ils disent, et respecter une puissance purement imaginaire, que de faire quelque effort d'esprit pour reconnaître la main de celui qui fait tout en toutes choses.

Je ne puis m'empéclier de croire qu'une des suites les plus déplorables du péché originel, c'est qu'on n'a plus de goût ni de sentiment pour Dieu, ou qu'on ne le goûte et qu'on ne le rencontre qu'avec une espèce d'horreur ou de frayeur. On devrait voir Dieu en toutes choses, sentir sa force et sa puissance dans tous les effets naturels, admirer sa sagesse dans l'ordre merveilleux des créatures; en un mot, n'adorer que lui, ne craindre et n'aimer que lui dans tous ses ouvrages. Mais il y a présentement une secrète opposition entre l'homme et Dieu. L'homme se sentant pécheur, se cache, il fuit la lumière, il appréhende la rencontre de Dieu, et il aime mieux imaginer dans les corps qui l'environnent une puissance ou une nature aveugle avec laquelle il puisse se familiariser, et qu'il puisse sans remords faire servir à ses desseins bizarres et déréglés, que d'y rencontrer la puissance terrible d'un Dieu saint et juste qui connaît tout et qui fait tout.

J'avoue qu'il y a bien des personnes qui, par un principe différent de celui des philosophes païens, suivent leur sentiment sur la nature et sur les causes secondes. Mais j'espère qu'on reconnaîtra par la suite de ce discours, qu'ils ne donnent dans cette opinion, que par un préjugé dont il est presque impossible de se délivrer, sans les secours que l'on tire des principes d'une philosophie qui n'a pas toujours été assez connue. Car c'est apparemment ce qui les a empêchés de se déclaier en faveur de l'opinion que je crois devoir soutenir.

Il y a bien des raisons qui m'empêchent d'atlribuer aux causes secondes ou naturelles, une force, une puissance, une cnicaco pour produire quoi que ce soit. Mais la principale est

que celte opinion ne me parait pas môme concevable. Quelque effort que je fasse pour la comprendre, je ne puis trouver en moi d'idée qui me représente ce que ce peut être que la force ou la puissance qu'on attribue aux créatures. Et je ne crois pas même faire de jugement téméraire d'assurer que ceux qui soutiennent que les créatures ont en elles-mêmes de la force e'„ de la puissance, avancent ce quïls ne conçoivent point clairement. Car enfin, si les philosophes concevaient clairement que les causes secondes ont une véritable force pour agir et pour produire leur semblable, étant homme aussi bien qu'eux, et participant comme eux à la souveraine raison, je pourrais apparemment découvrir l'idée qui leur représente cette force. Mais quelque effort d'esprit que je fasse, je ne puis trouver de force, d'efficace, de puissance, que dans la volonté de l'être infiniment parfait.

D'ailleurs quand je pense aux différentes opinions des philosophes sur ce sujet, je ne puis douter de ce que j'avance. Car s'ils voyaient clairement ce que c'est que la puissance des créatures, ou ce qu'il y a eu elles de véritablement puissant, ils conviendraient sur cela de sentiment. Lorsque des personnes ne peuvent s'accorder, n'y ayant point de raison d'intérêt qui les en empêche, c'est une marque certaine qu'ils n'ont point d'idée claire de ce qu'ils disent, et qu'ils ne s'entendent pas les uns les autres, principalement s'ils disputent sur des sujets qui ne sont point composés ou de difficile discussion, comme est la question dont il s'agit ; car il n'y aurait point de difticulté à la résoudre, si les hommes avaient quelque idée claire d'une force ou d'une puissance créée ^. Voici donc quelques-uns de leurs sentiments, afin que Ton voie combien peu ils s'accordent,

Il y a des philosophes qui assurent que les causes secondes agissent par leur matière, leur figure et leur mouvement, et ceux-ci ont raison en un sens ; d'autres, par une forme substantielle; plusieurs par les accidents ou les qualités; quelques-uns, par la matière et la forme; ceux-ci, par la forme

' Pour les plus extraordinaires de ces opinions, voyez la méiapliysiipie de Suarcz, disp. IS.sect. 2 et 3. Scor. in 4. sent. Dist. 12. i. D. 37. 2. D. 17. l'aliidnii. in i. seni. D. 12. Q. i arl. i, Perer. 8. pliysiq. Cil. 3. les Coiinbres sur la riiys. d'Aristote, et plusieurs autres que cite SuarL'z. (Note de Malebranclie.)

i'Mi Ï)E LA RECHERCHE DE LA VÉRITÉ.

et les accidents ; ceux-là par certaines vertus ou facultés distinguées de tout ceci. Il y en a qui soutiennent, que la forme substantielle produit les formes, et l'accidentelle les accidents; d'autres que les formes produisent les autres formes et les accidents ; d'autres enfin, que les accidents seuls sont capables de produire des accidents et même des formes. Mais il ne faut pas s'imaginer que ceux , par exemple , qui disent, que les accidents peuvent produire des formes par la vertu qu'ils ont reçue de la forme à laquelle ils sont joints, l'entendent de la même manière. Les uns, veulent que ces accidents ne soient même que la force, ou la vertu de la forme substantielle; les autres qu'ils reçoivent en eux l'influence de la fonne, et qu'ils n'agissent ainsi que par sa vertu ; quelquesuns, enfin qu'ils ne sont que des causes instrumentelles. Mais ces derniers ne sont pas encore tout à fait d'accord entre eux de ce qu'il faut entendre par cause instrumentelle, ni quelle est la vertu qu'elle reçoit de la cause principale. Les philosophes ne conviennent pas même de l'action par laquelle les cause secondes produisent leurs effets. Il y en a, qui prétendent que la causalité ne doit point être produite, puisque c'est elle qui produit. Les autres veulent qu'elles agissent véivitablernent par leur action; mais ils trouvent de si grandes difficultés à expliquer ce que c'est que cette action, et il y a sur cela tant de différents sentiment?, que je ne puis me résoudre à les rapporter i.

Voilà une grande variété de sentiments , quoique je n'aie point rapporté ceux des philosophes anciens ou qui sont nés dans des pays fort éloignés. Mais on peut assez juger qu'ils ne sont pas tout à tait d'accord entre eux sur le sujet des causes secondes, non plus que ceux dont je viens de parler. Avicenne, par exemple, ne croit pas que les substances corporelles puissent produire autre chose que des accidents. Et voici ce système au rapport de Ruvio 2. H prétend que Dieu produit immédiatement une substance spirituelle très parfaite, que celle-ci en produit une autre moins parfaite, et celle-ci une troisième, et ainsi de suite jusqu'à la dernière, laquelle produit toutes les

' Voyez la niétapli. de Konseca. q. 13. sect. 3. celle de Soncinaset de Javellf sur la même question. (>ote de Malebranche.) ' Huvio liv. 2. Diétaph. tract. 4. u. 2.

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substances corporelles, et les substances corporelles produisent les accidents. Mais Avicembrom , ne pouvant comprendre comment des substances corporelles, qui ne peuvent se pénétrer, seraient capables de s'altérer, veut qu'il n'y ait que les «sprits qui soient capables d'agir dans les corps, parce qu'il n'y a qu'eux qui les puissent pénétrer i. Car ces messieurs n'admettant pas le vide, ni les atomes de Démocrite, et la matière subtile de M. Descartes ne leur étant point assez connue, ils ne pensaient pas, comme les gassendisles et les cartésiens, qu'il y eût des corps assez petits pour entrer dans les pores de ceux qui paraissent les plus durs et les plus solides.

11 me semble, que cette diversité de sentiments nous donne droit de penser que les hommes parlent souvent des choses qu'ils ne connaissent point, et que la puissance des créatures étant une fiction de l'esprit, de laquelle nous n'avons point naturellement d'idée, chacun se l'est imaginé à sa fantaisie.

Il est vrai que dans tous les siècles cette puissance a été reconnue pour réelle et véritable de la plupart des hommes; mais il est certain que c'a été sans preuve ; je ne dis pas sans preuve démonstrative, je dis sans preuve qui soit capable de faire quelque impi'ession sur un esprit attentif. Car les preuves confuses, qui ne sont appuyées que sur le témoignage trompeur des sens et de l'imagination, ne doivent pas être reçues de ceux qui font usage de leur raison.

Aristote 2 parlant de ce qu'on appelle nature, dit qu'il est ridicule de vouloir prouver, que les corps naturels ont un principe intérieur de leur mouvement et de leur repos, parce que, dit-il, c'est une chose connue d'elle-même. Il ne doute poin' aussi qu'une boule qui en choque une autre, n'ait la force de la mettre en mouvement. Cela parait tel aux yeux, et c'en est assez pour ce philosophe, car il suit presque toujours le témoignage des sens, et rarement celui de la raison, que cela soit intelligible ou non, il ne s'en met pas fort en peine.

Ceux qui combattent le sentiment de quelques théologiens qui ont écrit contre les causes secondes, disent, comme Aristote, que les sens nuus convainquent de leur efficace; c'est là

♦ Voyez Snarez dis. 18. sect. 2.

*Ch. 1. du liv.2. de sa [iliyslque. (Notes de Malebranclie.)

leur première cl leur principale preuve. Il est évident, disent ils 1, que le feu brûle, que le soleil éclaire, que l'eau rafraîchit ; il faut être fou pour en douter. Les auteurs de l'opinioii contraire, dit le grand Averroës, avaient la cervelle renversée. II faut, disent presque tous les péripatéticiens, convaincre par des preuves sensibles ceux qui nient cette efficace, et les obliger ainsi d'avouer qu'on est capable d'agir en eux et de les blesser. C'est un jugement qu'Aristote a déjà prononcé - contre eux, on devrait l'exécuter.

Mais cotte prétendue démonstration fait pitié. Car elle fait connaître la faiblesse de l'esprit humain, et que les philosophes mêmes sont infiniment plus sensibles, qu'ils ne sont raisonnables. Elle fait connaître que ceux qui font gloire de rechercher la vérité, ne savent pas même qui ils doivent consulter pour en apprendre des nouvelles; si c'est la souveraine raison qui ne trompe jamais, et qui dit toujours les choses comme elles sont en elles-mêmes, ou si c'est le corps qui ne parle que par intérêt, et qui ne dit les choses que par rapport à la conservation et à la commodité de la vie. Car enfin quels préjugés ne justifiera-t-on pas, si l'on prend pour juges les sens, auxquels presque tous les préjugés doivent leur naissance, ainsi que j'ai fait voir dans la Recherche de la vérité.

Quand je vois une boule qui en choque une autre, mes yeux me disent, ou semblent me dire, qu'elle est véritablement causo du mouvement qu'elle lui imprime; car la véritable cause qti< meut les corps ne paraît pas à mes yeux. Mais quand j'interroge ma raison, je vois évidemment que les corps ne pouvant se remuer eux-mêmes, et que leur force mouvante n'étant ■'' que la volonté de Dieu qui les conserve successivement eu difiérents endroits, ils ne peuvent communiquer une puissance qu'ils n'ont pas, et qu'ils ne pourraient pas même communiquer quand elle serait en leur disposition. Car l'esprit ^ ne concevra jamais qu'un corps, substance purement passive, puisse transmettre dans un autre la puissance qui le transporte, quoique ce puisse être.

* Voyez Fnnseca, Ruvio, Suarez et les autres df'jà cités.

* Liv. i":' (les lop. cliap. i.

3 J'ai prouve cette vérité plus au long dans le "= entretien sur la mélapliysique ft ailleurs.

* Voyez aussi la 5» et laC° des il édilalions chrétiennes. [fioles dcMalcbrancIie.)

LCLAlllCISSEMKMS. 4il

Quand j'ouvre les yeux, i' rne parait évident que le soleil est tout éclatant de lumière, que nLrn seulement il est visible par lui-même, mais qu'il rend visibles tous les corps qui l'environnent, que c'est lui qui couvre la terre de fleurs et de fruits, qui donne la vie aux animaux, et qui pénétrant même par sa chaleur jusque dans les entrailles de la terre, y produit les pierres, les marbres e) les métaux. Mais quand je consulte la raison, je ne vois rien de tout cela; et lorsque je la consulte fidèlement, je reconnais clairement que mes sens me séduisent, et que c'est Dieu qui fait tout en toutes choses. Car sachant que tous les changements qui arrivent dans les corps n'ont point d'autre principe que les différentes communications des mouvements, qui se font dans les corps visibles ou invisibles, je vois que c'est Dieu qui fait tout, puisque c'est sa volonté qui cause, et sa sagesse qui règle toutes ces communications.

Je suppose que le mouvement local est le principe des générations, corruptions, altérations et généralement de tous les changements qui arrivent dans les corps; c'est maintenant une opinion qui est assez revue parmi les savants. Mais quelque sentiment qu'on ait sur cela, il n"miporte pas. Car il semble encore plus facile de concevoir qu'un corps en pousse un autre lorsqu'il le renconlre, qu'il n'est facile de comprendre que le feu produise la chaleur et la lumière, et qu'il tire de la puissance de la matière une substance qui n'y était pas auparavant. Et s'il est nécessaire de reconnaître qu'il n'y a que Dieu qui soit la véritable cause des différentes communications des mouvements, on doit à plus forte l'aison juger qu'il n'y a que lui qui puisse créer et anéantir les qualités réelles, et des formes substantielles. Je dis créer et anéantir, parce qu'il me semble qu'il est pour le moins aussi tiifiicile de tirer de la matière une substance qui n'y était pas, ou de l'y faire rentrer sans (ju'elle y soit, que de la créer ou de l'anéantir. Mais je ne m'arrête pas aux termes; je me sers de ceux-là, parce qu'il n'y en point d'autres, que je sache, qui expriment, clairement et sans équivoque, les changements que les philosophes supposent arriver à tous moments par la force des causes secondes.

J'ai quelque peine à rapporter ici les autres preuves que l'on donne ordinairement de la force et de l'efficace des cause»

naturelles, car elles paraissent si faibles à ceux qui résistent aux préjugés, et qui préfèrent leur raison à leurs sens, qu'il ne parait pas vraisemblable qu'elles aient pu persuader des gens raisonnables. Cependant je les rapporte et j'y réponds, puisqu'il y a bien des philosophes qui s'en servent.

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