IP PREUVE
On ne pourrait pas i-econnaitre les différences ni les vertus des éléments ; il se pourrait faire que le feu rafraîchirait comme fait l'eau, la nature de chaque chose ne serait point fixe et arrêtée.
Réponse.
Je réponds que la nature demeurant telle qu'elle est, c'està-dire, que les lois de la communication des mouvements subsistant toujours les mêmes, il y a contradiction que le feu ne brûle pas ou ne sépare pas les parties de certains corps. Le feu ne peut rafraîchir comme de l'eau, s'il ne devient eau; car le feu n'étant que du bois, dont les parties ont été agitées d'ua mouvement violent par une matière invisible qui les environne, ainsi qu'il est facile de i le démontrer, U est impossible que ces parties ne communiquent de leur mouvement aux corps qu'ils ^•encontrent. Or, comme ces lois sont constantes, la nature du feu, ses vertus et ses qualités ne changent pas. Mais cette nature et ces vertus ne sont que des suites de la volonté générale et efficace de Dieu qui fait tout en toutes choses. De sorte que l'étude de la nature est fausse et vaine en toutes manières, lorsqu'on y cherche d'autres véritables causes que les volontés du Tout-Puissant, ou que les lois générales selon lesquelles il agit sans cesse.
J'avoue qu'il ne faut pas recourir à Dieu ou à la cause universelle, lorsqu'on demande la raison des effets particuliers. Car on se rendrait ridicule, si l'on disait, par exemple, que c'est Dieu qui sèche les chemins, ou qui glace l'eau des ri-
♦ Voyez l'éclaircissement qui suit
vières. Il faut dire que l'air sèche la terre, parce qu'il agile et qu'il enlève avec lui l'eau qui la trempe, et que l'air ou la matière subtile glace la rivière en hiver, parce que en ce temps, elle cesse de communiquer assez de mouvement aux part'«s, dont l'eau est composée pour la rendre fluide. En un mot, il faut donner, si on le peut, la cause naturelle et particulière des effets dont il est question. Mais comme l'action de ces causes ne consiste que dans la force mouvante qui les agite, et que cette force mouvante n'est que la volonté de Dieu, on ne doit pas dire qu'elles aient en elles-mêmes de force, ou de puissance pour produire quelques effets. Et lorsqu'on raisonnant on est enfin venu à un effet général dont on cherche la cause» c'est encore fort mal philosopher, que d'en imaginer quelque autre que la générale. Il ne faut point feindre une certaine nature, un premier mobile, une âme universelle, ou quelque semblable chimère, dont on n'a point d'idée claire et distincte ; ce serait raisonner en philosophe païen. Par exemple, quand on demande d'où vient qu'il y a des corps en mouvement, ou d'où vient que l'air agité communique son mouvement à l'eau, ou plutôt d'où vient que les corps se poussent les uns les autres ; comme le mouvement et sa communication est un effet général dont tous les autres dépendent, il est nécessaire, je ne dis pas pour être chrélien, mais pour être philosophe, de recourir à Dieu, qui est la cause universelle; car c'est sa volonté qui est Ja force mouvante des corps, et qui fait aussi la communication de leurs mouvements. S'il avait voulu ne rien produire de nouveau dans le monde, il n'en aurait point mis les parties en mouvement. Et s'il veut quelque jour rendre incorruptibles quelques-uns des êtres qu'il a formés, nos corps, par exemple, après la résurrection, il cessera de vouloir certaines communications des mouvements à l'égard de ces êtres.
IIP PREUVE
Il serait inutile de labourer, d'arroser et de donner de certaines dispositions pour préparer les corps à ce qu'on souhaite qu'il leur arrive. Car Dieu n'a pas besoin de préparer les sujets, sur lesquels il agit ^
• Suarez au mûme lieu. (Noie de Malcbranche.)
ECLAiaCISSEMIùNTS. 44&
Réponse.
Je réponds que Dieu pciU absolument faire tout ce qu'il lu; plaît, sans trouver de dispositions dans les sujets sur lesquels il agit. Mais il ne le peut faire sans miracle, ou par les voies naturelles, c'est-à-dire, selon les lois générales de la communication des mouvements qu'il a établies, et selon lesquelles il agit presque toujours. Dieu ne mulliplie pas ses volontés sans raison; il agit toujours par les voies les plus simples, et c'est pour cela qu'il se sert de la rencontre des corps pour les mouvoir; non que leur choc soit absolument nécessaire à leur mouvement, comme nos sens nous le disent, mais parce jue le choc étant l'occasion de la communication des .mouvements, il ne faut que très peu de lois naturelles pour produire tous les effets admirables que nous voyons.
Il est nécessaire d'arroser une plante afin qu'elle croisse, parce que selon les lois de la communication des mouvements, il n'y a guère que les parties de l'eau, qui par leur mouvement, et à cause de leur figure, puissent se glisser et monter entre les fibres des plantes, enlever avec elles quelques sels et d'autres petits corps, et en se figeant ou s'attachant diversement les unes avec les autres, prendre la figure nécessaire pour les nourrir. La matière subtile que le soleil répand sans cesse, peut en agitant l'eau l'élever dans les plantes; mais elle n'a pas assez de mouvement pour élever les parties grossières do la terre. Cependant la terre et même l'air sont nécessaires à l'accroissement des plantes; la terre pour conserver l'eau à leur racine, et l'air pour exciter dans la même eau une fermentation modérée. Mais l'action du soleil, de l'air et de l'eau ne consistant que dans le mouvement de leurs parties, il n'y a que Dieu qui agisse à proprement parler. Car comme je viens de dire, il n'y a que lui qui, par l'efficace de ses volontés et par l'étendue infinie de ses connaissances, puisse faire régler les communications infiniment infinies des mouvements, lesquelles se font à chaque instant, et conservent dans l'univers toutes les beautés qu'on y remarque.