CHAPITRE III
DE LA CHAUX ET DE l’ÉTIIER COMME MOYEN D’iNVESTIGATION
Dans le chapitre précédent, nous avons tenté un essai d’application de la chaux et d'un véhicule approprié, soit éther, soit alcool, soit benzine, à l’extraction des alcaloïdes. Nous n’avons pas pu, comme nous le disions dans notre avant-propos, faire toutes les recherches que nous aurions voulu aborder. Nous nous sommes borné à l’étude de quelques plantes ou parties de plantes; mais nous nous proposons de revenir sur ce sujet dans un prochain mémoire. Peut-être parviendrons-nous, pour un grand nombre de végétaux, à modifier dans le sens de nos tentatives les procédés d’extraction généralement adoptés.
Assurément, après le traitement calcaire qui est la base ou, pour ainsi dire, l’exorde de la manipulation, nous devons, suivant les caractères de solubilité de l’alcaloïde ou du principe neutre, employer tel ou tel dissolvant; nous devons, suivant la nature des principes échappés à l’action saturante de la chaux, terminer d'une façon un peu différente les manipulations; autrement dit, nous suivrons la nature dans la variété de ses productions, nous pliant aux conditions particulières qu’elle peut nous offrir.
Mais l’éther, comme nous l’avons déjà répété dans le cours de ce travail, est le véhicule interrogateur par excellence; nous allons encore le prouver.
Toutes les fois que nous pourrons le remplacer par un véhicule moins dispendieux, nous le ferons, lorsqu’il s’agira de faire entrer un mode d’extraction dans la pratique. C’est ainsi, nous l’avons vu, que nous avons préféré l’alcool pour la préparation de la solanine, la benzine pour l’isolement de la vératrine.
Qu’il nous soit permis de relater ici les quelques recherches, que nous avons ébauchées sur quelques poudres végétales. Certains résultats sont complètement négatifs ; ils n’en ont pas moins leur valeur en ce qu’ils confirment les données d’expériences antérieures, pratiquées suivant d’autres méthodes.
A la suite de quelques Recherches entreprises en collaboration avec M. Latour, pharmacien en chef de l’hôpital militaire Saint-Martin, sur le principe astringent du bois d’acajou (1), j’ai poursuivi l’étude de cette matière végétale afin de m’assurer si la catéchine et ses dérivés ne masquaient pas quelque substance neutre ou basique.
Traitant 100 grammes de bois d’acajou pulvérisé suivant
(1) Nous avons communiqué nos recherches sur'le principe astringent du bois d’acajou à la Société chimique, dans la séance du 4 juin 1875. Nous avons démontré que ce principe n’est autre que de la catéchine, comme dans l’extrait de l’Acacia catechu et de YAreca catcchu (cachou). Cette catéchine est accompagnée d’acide cachoutannique et de ces dérivés peu définis, produits sous l’influence de l’oxygène.
Obtenue connue la catéchine du cachou par l’eau, le sous-acétate de plomb, etc., puis desséchée dans le vide sur l’acide sulfurique et soumise à l’analyse élémentaire, elle a donnée :
Carbone...
La formule de Zwenger :
/ Carbone... 59,44
Hydrogène.
j Hydrogène. 4,95
Oxygène...
exige.
( Oxygène... 35,61
la méthode ordinaire, par la chaux éteinte, nous avons fait entrer en combinaison insoluble dans l’éther les corps de nature astringente. Un principe cristallisé basique ou neutre ne pouvait échapper à l’éther, tant faible soit la quantité. Ce dernier, après une macération prolongée, a passé incolore à la filtration et n’a donné comme résidu, par la distillation, qu’une trace de matière amorphe peu définie.
Nos recherches ont porté également sur le bois de Campêche, sur le bois du Brésil, profitant, comme pour le santal rouge, de la combinaison insoluble dans l’éther, que fait la chaux avec la matière colorante de ces bois. Le bois de Campêche ne nous a pas donné de résidu défini. Le bois du Brésil nous a donné quelques arborescences le long de la capsule où la liqueur éthérée s’est évaporée (1). Nous reprendrons ce produit là plus en grand.
La racine de la gentiane, traitée par la chaux et l’éther, nous a donné un résidu visqueux, filant aux doigts, dénué d’amertume. Nous n’avons pu en retirer aucun principe cristallisé.
Dans la racine de Colombo, nous avons mis très-rapidement en lumière la présence de la colombine, à l’aide du procédé calcaire.
L’éther légèrement coloré en jaune, distillé partiellement, a abandonné par évaporation un résidu nettement cristallisé sous le microscope, imprégné d’un peu de matière résineuse. L’acide sulfurique concentré dissout les cristaux en se colorant en rouge.
Nous avons interrogé la racine de ratanhia, afin de nous
(t) Voy. Union pharmaceutique. 1865, p. 14.1.
CAZENEUVE. i 6 i
assurer si l’alcaloïde, signalé par M. Wittstein dans un extrait!; de ratanhia américain, figure également dans le ratanhia que nous livre le commerce et qn’on attribue au Krarneria triandra. M. Wittstein a cru reconnaître que cet alcaloïde est identique avec la tyrosine. M. Buge isole aussi d’un extrait un alcaloïde, mais qu’il trouve différent de la tyrosine par deux équivalents de carbone en plus. Il l’appelle ratanhine.
Nos essais ont été complètement infructueux ; la chaux et l’éther ne nous ont donné qu’un peu de matière cireuse. Ici, comme pour le bois d’acajou, la saturation immédiate des matières tannantes par la chaux devait singulièrement nous faciliter la recherche.
Pensant que la tyrosine, insoluble d’ailleurs dans l’éther, ait pu nous échapper, nous avons traité par l’eau bouillante le mélange de ratanhia et de chaux. La solution a été débarrassée de la chaux par un courant d’acide carbonique, puis évaporée. Nous n’avons obtenu aucune trace de base organique.
De la poudre d'Açore (Calamvs aromciticus) a été également traitée par la chaux et l’éther, afin d’isoler l’émétine que Trommsdorff a cru y trouver. Nous n’avons trouvé trace d’émétine.
Traitant la poudre d’ipéca de la même façon, M. Glénard a reconnu qu’on entraîne rapidement l’éméline. L’éther la dissout facilement dans ces conditions. Cette solution éthérée d’émétine précipite abondamment parla solution éthérée d’acide oxalique. Si on agite ce liquide trouble avec un peu d’eau, le trouble disparaît et il se forme une solution aqueuse d’oxalale d!émétine qui précipite par l’ammoniaque. - ■
Il est bon de faire observer que quelquefois la solution éther-oxalique ne produit pas de précipité, mais seulement un trouble. Cela vient de ce que l’éther employé est trop aqueux ; l’oxalate d’émétine se dissout dans son eau. Quand ce phénomène se produit, il faut attendre quelques instants, puis vider l’éther ; on voit alors des gouttes restant adhérentes aux parois du verre. On étend d’eau, et l’on ajoute de l’ammoniaque qui occasionne nn abondant précipité.
Nous nous contentons de reproduire ces données sommaires sur la racine d’ipéca. M. Glénard complète en ce moment ces premières observations, prélude d’un travail important sur cette matière.
M. Glénard vient de reconnaître que de la poudre de ciguë, traitée par la chaux, donne un éther jaune, chargé d’huile grasse. Cet éther, mêlé avec la solution élhérée d’acide oxalique, forme un précipité, une sorte de magma qui se sépare difficilement, et qui contient de l’oxalate de chaux, provenant sans doute d’un oléate préexistant dans la poudre, ou formé par suite de l’action saponifiante de la chaux sur les corps gras.
En délayant le magma dans de l’eau, on obtient un liquide qui, additionné de potasse et agité avec de l’éther, abandonne à ce dernier de la cicutine. Par évaporation on a en effet des gouttes oléagineuses solubles dans les acides, offrant tous les caractères de la cicutine.
D’après les remarques de M. Glénard, la grande chélidoine en poudre, humectée d’eau et mélangée avec la chaux, donne un liquide éthéré, fortement coloré en jaune d’or. La solution éther-oxalique le précipite abondamment. Le liquide éthéré contient deux alcaloïdes, une matière grasse
et du caoutchouc. En l’évaporant à siccité, il laisse un résidu fortement coloré, qui se dissout presque complètement dans l’acide acétique, surtout à chaud, en donnant une solution rouge, dans laquelle l’ammoniaque produit un abondant précipité blanc jaunâtre. Ce précipité renferme deux alcaloïdes, l’un la chélidonine, l’autre qui mérite d’être défini.
La racine d’épine-vinette, d’après les essais de M. Glénard, traitée par la chaux, donne un éther coloré en jaune, qui précipite abondammment par la solution éther-oxalique. Si l’on agite l’éther avec de l’eau acidulée par l’acide chlorhydrique, il se fait une solution de l’alcali dans cette eau; mais l’éther reste quelque temps troublé par une multitude de cristaux jaune d’or, infiniment petits, de chlorhydrate de berbérine. En évaporant la solution aqueuse, on peut constater qu’il s’y produit deux formes de cristaux qui représentent très-certainement les chlorhydrates de deux alcalis.
La question mérite, comme on le voit, d’être approfondie.
Nous-môme, en traitant la racine de lhapsia yarganica par la chaux et l’éther, avons isolé un principe immédiat parfaitement cristallisé et défini. Nous en possédons un échantillon légèrement coloré en jaune, que nous purifierons pour en faire une analyse approfondie. Cette matière est insoluble dans les alcalis et les acides, assez soluble dans l’éther et le chloroforme, moins soluble dans l’alcool ; ce dernier caractère nous permettra probablement de la purifier.
Chauffé sur la lame de platine, ce corps charbonne sans s’enflammer. L’acide azotique fumant le colore en rouge.
Ajoutons que l’évaporation de sa solution éthérée nous le présente, au microscope, sous forme de petits groupes étoilés, constitués par de fines aiguilles, s’irradiant d’un même centre.
Nous nous contentons de signaler ce corps que nous ne voulons pas encore dénommer, avant d’achever son étude que nous poursuivons.