ARTICLE VI
VÉRATRINE (SEMENCES DE CÉVADILLE)
Les semences de cévadille contiennent, on le sait, uu alcaloïde particulier à plusieurs Veratrum, que Meisner découvrit en 1818, que Pelletier et Caventou, puis Couerbe, étudièrent ultérieurement. Cet alcaloïde a reçu le nom de vèratrine.
Henry conseille de préparer cet alcaloïde en épuisant, par de l’alcool à 87° aiguisé d’un peu d’acide sulfurique, les graines de cévadille mondées de leurs enveloppes et réduites en poudre ; on traite la teinture acide par excès de chaux, et après avoir filtré le mélange on chasse l’alcool par l’évaporation. Le résidu est traité d’abord par l’eau puis par très-peu d’acide sulfurique dilué; on précipite ensuite la solution par un excès d’ammoniaque. Il se dépose de la vèratrine sous forme de poudre blanche que l’on purifie en la dissolvant dans l’éther.
11 n’est pas douteux que ce procédé donnera de bons résultats. L’alcool acide, comme l’emploie Stass, offre, nous l’avons déjà dit, de sérieux avantages pour soustraire l’alcaloïde d’une façon complète.
Nous préférerons ce véhicule à l’eau bouillante chargée d’acide chlorhydrique que Merck utilise dans sou procédé d’extraction. Le chimiste allemand évapore ensuite à consistance de sirop le décocté, et l’additionne alors d’acide chlorhydrique tant qu’il se forme un précipité, filtre, puis
décompose le chlorhydrate d’alcaloïde par de la chaux éteinte. Le précipité est repris par l’alcool bouillant. L’alcool distillé, on reprend le résidu par l’acide acétique étendu, puis l’on précipite par l’ammoniaque. On purifie le produit à l’aide de l’éther (1).
MM. Boiraux et Léger (2) ont donné dernièrement un procédé moins long qui donne de brillants résultats. La poudre de cévadille est humectée avec la lessive des savonniers étendue d’eau. On laisse macérer deux jours puis on sèche à l’étuve. Ce produit est traité par déplacement à l’aide de la benzine bouillante. On fait d’autre part une solution de 5 grammes d’acide tartrique dans un litre et demi d’eau, que l’on introduit dans une cornue tubulée avec la colature benzinique.
Les auteurs ont reconnu que 2 litres de benzine suffisaient pour épuiser 500 grammes de semences. On distille ensuite au bain de sable, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que 500 à 600 grammes de liquide. 11 est nécessaire de chauffer ainsi la colature de cévadille avec l’eau acide, sinon cette dernière n’entraînerait pas complètement l’alcaloïde, même par une agitation répétée. La vératrine est passée dans l’eau à l’état de tartrate. Une petite quantité d’huile fixe surnage ; on jette après refroidissement sur un filtre mouillé. Le liquide filtré est précipité par l’ammoniaque qui donne ainsi une vératrine parfaitement blanche après lavage à l’eau et dessiccation.
11 est facile, à l’examen de ce procédé d’ailleurs bien supérieur à ceux d’Henry et de Merck, de se rendre compte
(1) Voy. Traité de chimie organique de Liebig, 1842, p. 617.
(2) Voy. Répertoire de pharmacie, 25 octobre. 1874, p. 609.
des raisons qui ont guidé MM. Boiraux et Léger dans cette méthode d’extraction.
La cévadille renferme en grande proportion de l’huile fixe ; la soude, en saponifiant cette matière grasse, et constituant un savon insoluble dans la benzine, élimine déjà un produit très-incommode dans l’isolement des alcaloïdes. Elle a en outre l’avantage de mettre tout de suite en liberté la vératrine de sa combinaison dans la cévadille.
Mais pourquoi ces auteurs ne font-ils pas bouillir les semences de cévadille avec la soude, ou même pourquoi n’évaporent-ils pas directement au bain-marie ? Ils craignent évidemment que la vératrine, sous l’influence de la soude à une température élevée, ne subisse une altération. Ils préfèrent donc une action lente comme celle obtenue dans une macération.
Nous allons substituer à la soude caustique notre chaux éteinte, plus anodine, que nous ferons agir humide sur les semences de cévadille. Nous sécherons le mélange au bainmarie, et nous ferons agir alors la benzine sur le mélange calcaire.
Nous avons pris 100 grammes de semences de cévadille dans une expérience, que nous avons traités par 100 grammes de chaux récemment éteinte. Cette proportion de chaux nous a paru nécessaire pour saponifier la matière grasse d’une façon sûre et rapide. Le magma de semences et de chaux amené, à Laide de l’eau, à l’état de pâte molle, a été desséché au bain-marie. Nous l’avons épuisé ensuite par macération et lixiviation avec 500 grammes de benzine rectifiée. Cette dernière passe colorée en jaune foncé. On l’agite à trois ou quatre reprises avec de l’eau fortement acidulée par l’acide sulfurique. La benzine abandonne rapidement
la vératrine dans cette manœuvre. Nous ne disconvenons pas que l’eau chargée d’acide tartrique soustrait difficilement à la benzine son alcaloïde par simple agitation. Nous croyons au témoignage de MM. Boiraux et Léger, mais il est un fait certain, c’est que l’eau acidifiée avec l’acide sulfurique, dépouille complètement la benzine de la base végétale.
L’eau tenant en dissolution le sulfate acide de vératrine est isolée à l’aide d’un entonnoir à robinet. Elle est colorée en jaune. Une addition d’ammoniaque donne un abondant précipité floconneux de vératrine que l’on recueille sur un filtre et qu’on lave à l’eau distillée. Avant dessiccation la vératrine est redissoute dans une très-petite quantité d’alcool fort du commerce (93°c.). La solution est fortement colorée en jaune brun. Il suffit alors d’ajouter à la solution alcoolique deux fois son volume d’éther à 65° pour précipiter complètement la matière noirâtre de nature peu définie, qui accompagne la vératrine. La solution éther-alcoolique, parfaitement incolore , est soumise à l’évaporation spontanée ou bien distillée. L’évaporation spontanée donne quelques arborescences le long des parois du récipient ; on a finalement une masse vitreuse qui se détache sous forme d’écailles blanches.
11 nous a été facile, à l’aide des réactions caractérisques de la vératrine, et en particulier de l’action de l’acide sulfurique concentré, de contrôler l’indentité de notre alcaloïde.
Nous avons fait corrélativement un essai avec la chaux et l’éther. Au point de vue de la méthode à vulgariser, nous savions d’avance que l’éther ne serait pas le véhicule à adopter. La vératrine y est peu soluble. Toutefois nous tenions
à nous rendre compte de son action après le traitement calcaire.
Nos 100 grammes de semences de cévadille traités par la chaux comme précédemment sont donc épuisés par l’éther à 65°. L’éthérolé est un peu moins coloré que la colature benzinique. Agité avec l’eau additionnée d’acide sulfurique, il donne aussitôt un ahondant précipité blanc.
Ce précipité nous paraît cristallin. Il se présente en effet au microscope sous forme de petites aiguilles que l’analyse nous montre être du sulfate de chaux. Incontestablement la chaux en agissant sur les semences de cévadille a formé un résinate soluble dans l’éther, décomposant le résinate de cévadille que M. Simon a parfaitement distingué. L’acide sulfurique a opéré une décomposition du résinate avec formation de sulfate de chaux.
Jetant le mélange d’éther et d’eau acide sur un filtre, nous avons décanté la solution éthérée pour la soumettre à une nouvelle agitation avec l’eau acide. Par précipitation avec l’ammoniaque, reprise par l’alcool et l’éiher, nous nous sommes assuré que finalement l’éther avait un pouvoir dissolvant assez considérable vis-à-vis de la vératrine, lorsque cette base est prise à l’état amorphe, comme dans les semences traitées par la chaux.
Nous avons reconnu toutefois que la benzine devait être le véhicule à employer dans la pratique pour l’extraction de la vératrine. Il est long et dispendieux d’épuiser les semences par l’éther.
Si la vératrine devait être extraite industriellement pour les usages thérapeutiques, à l’heure qu’il est très-limités, on trouverait sûrement dans l’action de la chaux un avantage pratique considérable. Il serait bon d’essayer alors si les
huiles fixes de schistes ou de pétrole ne seraient pas utilisées avec fruit comme dans l’extraction de la strychnine.
Le procédé que nous préconisons suffira pour le moment aux besoins restreints de l’art .médical.
On nous demandera ce qu’est devenue la sabadilline de Couerbe dans notre manipulation. Nous a-t-elle échappé, ou cette prétendue base est-elle bien, comme M. E. Simon l’a prétendu, un mélange de résinatede soude et de résinate de vératrine?
Couerbe prépare la sabadilline en faisant bouillir avec de l’eau la vératrine impure précipitée par un alcali de la solution alcoolique acide la sabadilline se dissout et cristallise presque complètement par refroidissement sous forme de prismes hexagones, rougeâtres et groupés en étoiles. Ces cristaux peuvent être décolorés et cristallisés incolores.
Nous n’avons pas eu le loisir de reproduire l’expérience de Couerbe, sa préparation de sabadilline. Mais nous ferons remarquer que si la sabadilline était un produit défini elle n’aurait pu nous échapper dans notre manipulation qui met si rapidement en liberté les alcaloïdes. Ignorant si la sabadilline de Couerbe est soluble dans la benzine, nous avons épuisé par l’alcool un mélange calcaire, nous avons distillé, repris par l’eau bouillante ; nous n’avons jamais pu obtenir le principe de Couerbe. Il est matériellement impossible qu’il nous ait échappé dans ce traitement simple mais rationnel. La sabadilline est-elle un résinate double de soude et de vératrine, comme on l’admet généralement aujourd’hui? on prévoit l’action de la chaux.
Nous concluons sans hésiter à. la présence unique de la vératrine dans les semences de cévadille.