ARTICLE VII
RHŒADINE (COQUELICOT)
Le précieux alcaloïde de l’opium, la morphine, a été recherché avec soin dans toutes les espèces de nos pavots indigènes par nos chimistes, afin d’épargner au commerce français le tribut annuel qu’il paye à la culture orientale.
M. Aubergier a reconnu ainsi que le Papaver purpureum pouvait fournir un opium contenant jusqu’à 10 pour 100 de morphine.
On a poursuivi ces investigations jusque dans un petit pavot vulgaire très-répandu dans nos campagnes, que l’on connaît sous le nom de coquelicot {Papaver rhœas).
Les remarques vulgaires des habitants de la campagne vis-à-vis de l’action stupéfiante du coquelicot sur les bestiaux sont-elles justifiées? Les pétales de coquelicot employés en pharmacie doivent-ils être classés à côté des vulgaires béchiques, ou présentent-ils un pouvoir sédatif réel ?
M. Filhol interroge la plante et trouve, dit-il, de la morphine dans les capsules. M. Hesse (1) fait une étude approfondie du coquelicot et dans un long mémoire, paru dans les Annales de chimie et de pharmacie allemandes , expose la découverte d’un nouvel alcaloïde qu’il appelle rhœadine. Il conclut à l’absence complète de morphine.
Quelques années plus tard, M. Attfield (2) étudie plus spécialement les pétales de coquelicot, qui seuls sont era-
(1) Bulletin de la Société chimique, 1867, t. VU, p. 454, et 1869, t. XII, p. 418
(2) Attfield, Pharmaceutical Journal, H octobre 1873.
ployés en pharmacie. Il fait trois expériences, opérant chaque fois sur 500 grammes de pétales, et il a recours pour chacun de ces essais à un procédé différent.
M. Caries (1), à peu près à la même époque, exécutait de son côté quatre expériences pour reconnaître si la morphine ou quelque autre alcaloïde de l’opium, comme la codéine, la narcotine, ne figurait pas dans les pétales du Papaver rhœas. MM. Atlfield et Caries ne rencontrèrent aucun des alcaloïdes de l’opium dans leurs diverses expérimentations.
Nous devons remarquer que les assertions de Hesse se trouvent en flagrante contradiction avec les conclusions de Filhol d’une part, qui prétend avoir trouvé de la morphine dans les capsules de coquelicot, et d’autre part avec celles de MM. Chevalier, Richard et Guillemin (2), qui trouvèrent également de la morphine dans un extrait de coquelicot, fourni par M. Julia Fonlenelle. Nous ne mettons pas en cause les résultats d’expériences de MM. Attfield et Caries, qui n’ont analysé que des pétales.
Devant ces divergences, nous avons mis en œuvre le procédé par la chaux, sûr d’avance de résoudre infailliblement la question.
500 grammes de coquelicot, tige et fleurs, sont pilés, aussitôt récoltés, avec 200 grammes de chaux éteinte et 100 grammes de sable siliceux, pur mais grossier. Nous n’avons bientôt qu’une masse pulpeuse d’une couleur verdâtre.
Nous avons cru reconnaître, pendant la contusion, une faible odeur de méthylamine.
(1) Caries, Répertoire de pharmacie, 25 janvier 1874, p. 51, t. II, nouvelle série.
(2) Journal de pharmacie et de chimie, t. XVI, 1830, p. 547.
Nous desséchons le tout au bain-marie et le faisons digérer, pendant un quart d’heure, dans l’alcool bouillant à 53 degrés. Nous jetons l’alcool sur un filtre. Nous reprenons par une nouvelle dose d’alcool fort. Après une digestion ' d’un quart d’heure, nous filtrons encore, nous exprimons le mélange calcaire afin de lui soustraire, autant que faire se peut, le reste de notre véhicule.
Toutes les colatures filtrées et réunies offrent une belle teinte jaune d’or. Par refroidissement, elles se troublent. Nous filtrons de nouveau sur un petit filtre sans plis, propre à recueillir le dépôt. Nous remarquons que ce précipité est constitué par une matière cireuse jaune particulière, peu soluble dans l’alcool froid, soluble dans l’alcool bouillant.
Cette matière, qui n’est autre chose que cette substance grasse jaune déjà signalée en 1826 par Riflfard (1), n’est pas abandonnée complètement par le refroidissement de. l’alcool. Ce dernier offre encore une teinte jaune manifeste.
L’alcool est distillé en majeure partie. Le résidu est étendu avec un peu d’eau contenant quelques gouttes d’acide chlorhydrique. Le liquide, encore alcoolique après la distillation et à peine louche, laisse précipiter complètement la matière cireuse jaune qu’il retient encore en dissolution, dès qu’il est étendu d’eau. Nous jetons sur un filtre; le liquide passe à peine teinté en jaune. Nous lavons le dépôt du filtre avec un peu d’eau acidulée par l’acide chlorhydrique.
Nous avons l’alcaloïde ou les alcaloïdes en dissolution à l’état de chlorhydrate, au sein d’une liqueur contenant à peine de la matière colorante.
(1) Voy. Journal de pharmacie et de chimie, t. XVI, 1830, p. 547 et
Le liquide filtré précipite abondamment par l’iodure double de mercure de potassium.
Nous évaporons au bain-marie notre solution de chlorhydrate, jusqu’à ce que nous n'ayons plus que 25 centimètres cubes de liquide. Nous filtrons. Un peu de matière colorante rouge s’est précipitée dans cette évaporation.
Nous additionnons notre liquide d’ammoniaque avec beaucoup de précaution, pour saturer exactement l’acide chlorhydrique. Il se forme un précipité que l’agitation réunit en flocons. Ce précipité est légèrement rosé. Nous le recueillons sur un filtre et le lavons à l’eau distillée jusqu’à qe que tout le chlorhydrate d’ammoniaque soit entraîné.
Le précipité est repris par l’alcool à 93 degrés bouillant. La solution est légèrement colorée en rose rouge par la matière colorante qui accompagnait l’alcaloïde dans sa précipitation. Par refroidissement, l’alcool abandonne le long des parois du récipient un alcaloïde cristallisé en petites houppes groupées de distance en distance. Ces cristaux d’une blancheur éclatante ont été recueillis, après décantation de l’alcool, et examinés au microscope. Nous avons reconnu qu’ils étaient constitués par des amas d’aiguilles prismatiques.
Soupçonnant que nous pouvions avoir affaire à do la morphine, nous avons fait réagir sur notre matière tous les réactifs propres à déceler l’alcaloïde normal de l’opium. N’en possédant que quelques centigrammes, nous n’avons pu pratiquer une analyse élémentaire.
Le réactif deFrôhde (l cent, cube acide sulfurique concentré et 5 milligr. de molybdate de sodium) versé sur un cristal de morphine développe une magnifique coloration
violette, qui passe au vert, au vert brunâtre, puis au jaune, et redevient bleu violet après vingt-quatre heures.
Notre alcaloïde prend une teinte cerise très-fugace, moins persistante que la coloration violette de la morphine; puis cette coloration passe rapidement au brun verdâtre, puis au vert. L’acide sulfurique concentré, qui donne une teinte rouge clair avec la morphine lorsqu’on élève la température, donne immédiatement avec notre alcaloïde une teinte vertolive.
L’acide azotique à 1,42 de densité, qui développe au contact de la morphine une coloration rouge, qui passe peu à peu au jaune, ne détermine pas cette coloration avec notre alcaloïde, qui se dissout peu à peu avec une teinte légèrement jaune.
Le perchlorure de fer, au contact d’une solution neutre de chlorhydrate de morphine, passe au bleu verdâtre. Avec le chlorhydrate de notre alcaloïde il n’offre qu’une légère tendance à verdir.
Nous concluons que cet alcaloïde n’est pas de la morphine, et nous ajouterons que le coquelicot ne contient pas de morphine.
Mettant toute base végétale en liberté au moyen de la chaux, la dissolvant dans l’alcool bouillant, la faisant passer en solution dans l’eau à l’état de chlorhydrate, précipitant par l’ammoniaque, nous devons immanquablement trouver la morphine dans le précipité. Reprenant par l’alcool bouillant, nous obtenons par refroidissement des cristaux trèsnets et très-blancs complètement différents de la morphine par leurs réactions générales.
Nous allons plus loin, nous faisons évaporer l’alcool décanté après la première cristallisation. Nous obtenons de
nouveaux crislaux un peu colorés, en très-petite quantité, qui nous donnent des réactions semblables à celles déjà obtenues avec les cristaux incolores.
Si le coquelicot ne contient pas de morphine, quelle est donc la base végétale que nous avons isolée ? La lecture du mémoire de Hesse ne nous a laissé aucun doute sur sa nature. Nous avons affaire à la rhœagênine de Hesse, provenant delà métamorphose de la rhœadine sous l’influence de l’acide chlorhydrique étendu.
Le chimiste allemand a démontré, en effet, que sous l’influence des acides minéraux étendus, la rhœadine subit une modification ; elle se transforme en une base nouvelle, la rhœagênine, et une matière colorante rouge.
Cette matière colorante rouge s’est déposée partiellement, par l’évaporation au bain-marie, de notre solution de chlorhydrate. L’addition d’ammoniaque en a achevé la précipitation, en même temps qu’elle a précipité la rhœagênine. 11 a suffi de reprendre par l’alcool bouillant pour faire cristalliser cet alcaloïde, tandis que la matière colorante reste dissoute.
Mais revenons à notre solution chlorhydrate, après précipitation de la rhœagênine par l’ammoniaque. Cet alcali n’occasionne plus aucun trouble ; nous filtrons, et essayons notre solution avec le réactif de Mayer. Nous obtenons un abondant précipité. Nous évaporons une partie de notre liquide au bain-marie et nous reprenons le résidu par l’éther. Ce dernier, soumis à l’évaporation spontanée, nous abandonne de petits cristaux en aiguilles, englobés dans un peu de matières résineuses.
L’autre portion de notre liquide est complètement précipitée par le réactif de Mayer, suivant la méthode de Mayer
lui-même pour l’extraction des alcaloïdes. Le précipité, d’abord floconneux, s’est bientôt aggloméré et constitue au fond de notre liquide une masse très-dense, que nous recueillons, pour la décomposer ensuite au sein de l’eau par l’hydrogène sulfuré. Nous évaporons à siccité et nous reprenons par l’alcool bouillant qui laisse le sulfure de mercure indissous.
L’alcool très-peu coloré, soumis à l’évaporation spontanée, nous abandonne des aiguilles très-fines, visibles au microscope avec un grossissement de 200 diamètres. L’alcool tient en dissolution une trace de rhœadine. l/acide chlorhydrique un peu étendu nous donne, en effet, au bout de quelque temps, la coloration pourpre si caractéristique de cet alcaloïde.
Quelle est la nature de ces cristaux? Leur insolubilité dans les acides, leur solubilité dans les alcalis caustiques, seulement en solutions concentrées et sous l’influence d’une ébullition prolongée, nous font soupçonner une substance neutre particulière que la petite quantité obtenue ne nous a pas permis d’analyser.
Il nous sera facile maintenant d’instituer une méthode d’extraction pour la rhœadine et une méthode de préparation de la rhœagénine.
On prendra des coquelicots (piaule entière) que l’on réduira en pulpe avec la moitié de son poids de chaux éteinte, additionnée d’un peu de sable pur. Après dessiccation au bain-marie, on épuisera par l’alcool bouillant. Le résidu de la distillation de la colature sera divisé en deux parts. Une partie sera traitée par l’acide acétique étendu: une autre partie par de l’acide chlorhydrique additionné de quatre fois son volume d’eau. La solution acétique est précipitée
par l’ammoniaque. On lave à l’eau el l’on fait cristalliser à l’aide d’une grande quantité d’alcool bouillant, vu que la rhœadine y est peu soluble. Par refroidissement, on a des cristaux de rhœadine parfaitement pure qui cristallise le long des parois du récipient sous forme de petites aiguilles prismatiques.
La solution chlorhydrique sera évaporée au bain-marie jusqu’à moitié de son volume. Le liquide se colore fortement en rouge dans cette concentration ; une partie de la matière colorante se dépose môme le long des parois de la capsule. On filtre, on précipite par l’ammoniaque. Une partie de la matière colorante est entraînée dans la précipitation. On fait digérer le précipité au bain-marie avec une quantité d’alcool fort suffisante pour le dissoudre. Ce dernier, par refroidissement, laisse cristalliser la rhœagénine.
La brièveté de notre procédé se passe de commentaires, surtout si nous le comparons à celui de Hesse.
L’auteur allemand épuise la plante réduite en petits morceaux avec de l’eau chaude. Il concentre à une douce chaleur, sature la solution par le carbonate de soude et agile à plusieurs reprises avec de l’éther. Le liquide élhéré, agité avec une solution de bitartrate de soude, abandonne la rhœadine. La solution isolée de l’éther est précipitée par l’ammoniaque. Un dépôt volumineux gris blanc se forme. On le lave à l’eau, puis à l’alcool, pour enlever les matières colorantes.
La rhœadine n’est pas encore blanche. Il faut la redissoudre dans l’acide acétique, décolorer par le noir animal, reprécipiler par l’ammoniaque. On reprend par l’alcool bouillant el on laisse cristalliser.
Celle rhœadine est laissée en contact avec l’acide sulfu-
rique moyennement étendu jusqu’à ce que le liquide ait pris une teinte rouge intense; on chauffe alors légèrement, on décolore par le noir animal, on précipite par l’ammoniaque et l’on fait cristalliser dans l’alcool.
Nos essais ne se sont pas bornés à la plante entière. Nous avons pris 500 grammes de pétales de coquelicot, dans une autre expérience, que nous avons réduits en pulpe en présence de 250 grammes de chaux comme précédemment. Épuisant par l’alcool, distillant, reprenant le résidu par de l’eau acidifiée à l’aide de l’acide chlorhydrique, puis faisant évaporer, nous avons reconnu que les pétales contenaient aussi de la rhœadine, mais en très-faible quantité. Le liquide dans l’évaporation prend une coloration rouge manifeste. Toutefois, l’ammoniaque ne nous a pas donné de précipité. L’iodure double de potassium et de mercure nous a donné un précipité qui a été recueilli, lavé à l’eau, puis décomposé par l’hydrogène sulfuré au sein de l’eau. Après évaporation àsiccité, nous avons isolé du sulfure de mercure, à l’aide de l’alcool, cette substance neutre particulière déjà signalée plus haut. Nous l’avons obtenue en très-petite quantité. Elle est insoluble dans l’eau, soluble dans l’alcool et dans l’éther.
Nous concluons de l’ensemble de nos recherches sur les pétales de coquelicots et sur la plante entière, que la morphine n’existe dans aucune des parties de la plante, que la rhœadine de Hesse, dont nous confirmons complètement l’existence et les propriétés, se trouve répandue dans tout le végétal. Les pétales n’en contiennent que des traces.