I. - CRITIQUE HISTORIQUE
De tous les faits que nous venons de passer en revue, celui qui a le plus frappé les observateurs, parce qu'il est peut-être le plus saillant, est la disparition rapide de la queue. Et, en effet, la régression complète, dans l'espace de quelques jours, d'une partie du corps constituant à elle seule plus du tiers du poids total, et comprenant les tissus les plus divers, méritait les recherches minutieuses dont elle a été l'objet.
Malheureusement, des modifications histologiques portant sur un point particulier de l'organisme comme celles décrites par Barfurth (6) et Loos (31) ne pouvaient fournir les données d'une interprétation générale. En étudiant l'histolyse de la queue, ils n'ont trouvé que des changements morphologiques ; et, pour l'explication, ils ont dû se rabattre sur des principes généraux qui peuvent embrasser des faits, mais qui ne sauraient représenter une solution scientifique.
Barfurth (4, 5, 6), le premier, invoque une proposition développée par Weissmann, à savoir : que les organes devenus inutiles dégénèrent. Mais, le savant histologiste des métamorphoses des Insectes avait insisté sur ce point que les organes inutiles cèdent la place à d'autres, correspondant aux nouvelles conditions d'existence : il partait même de là pour considérer la dégénérescence comme la
condition du progrès dans l'évolution ontogénique. Barfurth comprend parfaitement que cette explication ne saurait suffire pour la queue des Anoures; et il trouve une action adjuvante dans les conditions alimentaires. Leuckart (29) avait déjà fait ressortir cette influence de Talimentation; le jeûne prolongé détermine avant la mort une consommation des réserves graisseuses et même, dans une certaine mesure, d'autres tissus comme le tissu musculaire. Les réserves joueraient un rôle considérable dans divers états physiologiques spéciaux, comme le sommeil hibernal ou estival. Or, Barfurth, observant ses larves, avait remarqué que vers la sortie des membres antérieurs, elles mangent beaucoup moins.
Partant de ces données, il institue toute une série d'expériences sur des têtards, qu'il répartit en divers lots : les uns abondamment nourris, les autres privés d'aliment. Il croit constater que la privation de nourriture raccourcit considérablement les derniers stades de l'évolution, et se hâte de généraliser ces données dans son article intitulé : La faim considérée comme principe accélérateur dans la nature [Hunger alsfôrdemdes Princip in der Natur).
Les expériences comparatives faites par le savant allemand ont été conduites avec un soin minutieux. Toutes les conditions (espèce et dimensions de larves, température, date, durée des opérations) ont été notées. C'est un travail consciencieux, consigné dans des tableaux très nets, et dont quelque chercheur tirera peutêtre profit. Mais les conclusions que Barfurth tire de ces résultats sont tellement curieux qu'il faudrait pouvoir les examiner tous successivement. Pourtant, comme ils provoquent tous à peu près les mêmes critiques générales, nous ne prendrons quluA ou deux exemples. Et d'abord, en quoi consiste l'opération?
Prendre des larves à un stade donné; en faire deux lots égaux, l'un avec nourriture, l'autre sans nourriture; compter jour par jour, à mesure qu'elles se présentent, les larves métamorphosées ^
De ces numérations ressortiraient les faits suivants :
1. Rappelons que Barfurth considère la métamorphose comme terminée à la sortie des membres antérieurs.
MÉTAMORPHOSE DES AMPHIBIENS ANOURES
1"* Dans toutes les expériences, pendant les trois premiers jours où Ton observe la métamorphose, celle-ci est en prédominance chez les larves livrées au jeûne ;
2* A mesure que Ton prend des larves plus âgées, cette prédominance s'accentue pendant toute l'opération, et la somme totale des larves évoluées est supérieure du c6té où manque la nourri* ture.
Comment ces propositions se trouvent-elles établies?
Prenons les résultats des expériences numérotées 3 et 6 qui doivent nous présenter les faits dans toute leur netteté. La première porte sur 260 larves de Rana fusea^ la plupart sans membres postérieurs. La seconde est faite avec 30 larves de BufOy la plupart avec des membres postérieurs bien développés.