EXPÉRIENCES SUR LES NERFS GLANDULAIRES
On a vu qu’à côté des nerfs vasculaires, la thyroïde contient un grand nombre de nerfs qui se terminent sur les vésicules et doivent, par analogie avec les autres nerfs glandulaires, jouer le rôle de nerfs sécréteurs.
Nous avons essayé d’apporter un contrôle expérimental aux données de l’histologie et, pour cela, nous avons pratiqué sur plusieurs animaux des excitations prolongées des troncs nerveux qui se rendent à la thyroïde (sympathique pour le lapin, vago-sympallrique pour le chien, laryngé inférieur).
Nous employâmes le plus souvent l’excitation faradique prolongée de vingt minutes à trois heures. Dès les premiers i moments de l’expérience, on constatait de la mydriase et de l’exophtalmie quand l’excitation portait sur le tronc du sympathique. Ces symptômes persistaient jusqu’à la nn. Puis les deux glandes étaient fixées comparativement par le liquide de Flemmi ng1 ou par injection de liquide osmiopicro-argentique et l’immersion dans l’alcool fort.
1 Solution saturée d’acide picrique 80 cc.
Solution d’acide osmique à 1 pour 100 . . . 20 cc.
Solution de nitrate d’argent à 1 pour 100 . . . 33 cç.
Nous essayâmes à plusieurs reprises de faire naître au niveau du sympathique une irritation chronique par injec tion, dans la gaine du nerf, de nitrate d’argent ou d’essence de térébenthine ; mais, dès le deuxième ou troisième jour, les symptômes d’excitation du sympathique, mydriase et exophtalmie disparaissaient pour faire place aux signes contraires qui indiquaient que l’action de ce cordon nerveux était annihilée.
Enfin plusieurs chiens furent opérés de résection du ganglion inférieur du sympathique cervical et servirent soit aux expériences avec l’aide de la pilocarpine relatées plus haut, soit simplement à des études comparatives de la structure des deux thyroïdes.
Gomme colorants, nous employâmes le plus souvent les couleurs d’aniline : safranine, solution triacide d’Ehrlich, rubine S et hématoxyline ferrique, et, pour les thyroïdes fixées avec l’alcool, l’éosine hématoxylique dont l’emploi n’est pas possible pour les glandes fixées au Flemming.
Nous avons totalement délaissé le sublimé acétique, employé cependant, de concert avec le liquide de Biondi, par les auteurs les plus récents; il s’oppose, en effet, par le bouleversement qu’il apporte dans la structure cellulaire, par les coagulations qu’il produit, accompagnées de ralatinement, à toute étude du proioplasma.
Malgré le grand nombre de préparations qui furent faites pour chaque glande et la variété des méthodes employées pour l’expérimentation et l’observation, nous no constatâmes en aucun cas, sauf des modifications de réplétion des capillaires sanguins, de différence assez régulièrement répartie et assez générale pour être attribuée à une modification du fonctionnement de la glande due à
L’excitation ou à la section des troncules nerveux qui s’y rendent.
Ce fait étant constaté, nous ne pouvons, en nous auto risant dé l’opinion du professeur Renaut, eu rechercher la raison que dans l’hypothèse suivante : la thyroïde serait une glande à fonctionnement lent et graduel ; fonctionnement beaucoup plus comparable à celui des glandes sébacées, par exemple, qu’à celui des glandes telles que les salivaires qui sont soumises à l’action changeante des nerfs moteurs glandulaires. On comprendrait ainsi comment l’excitation nerveuse d’un instant, ne mettant pas la glande en jeu en la faisant passer du repos à l’activité de façon presque subite, restât sans effet saisissable sur la structure intime des cellules glandulaires.
Ce qu’on sait de la sécrétion thyroïdienne dans les expériences d’hyperthyroïdation par exemple (Gilb. Ballet et Enriquez) montre que, même en présence de cet excitant par excellence de la fonction, l’augment de celle-ci est très lent, se produit graduellement et non d’une manière subite, un peu si l’on veut à la manière des modifi cations d’une sébacée irritée par le brome ou l’iode et qui fait lentement de l’acné, et pas du tout à la façon des glandes salivaires que met brusquement et tumultueusement en hyperaction la pilocarpine ou l’excitation électrique ou autre de leur nerf moteur glandulaire spécial.
Les cellules de l’épithélium thyroïdien adulte ont leur protoplasma strié longitudinalement par des séries de boules réfringentes « se colorant par l’éosine et le carmin après le liquide de Muller ou l’alcool ; leur substance diffère donc à la fois du mucigène que l’éosine ni le carmin ne colorent jamais, et de la matière sécrétée qui remplit la
cavité des grains thyroïdiens : ce sont des boules de tliyromucigène. C’est le produit immédiat de l’activité secrétoire des cellules épithéliales de la thyroïde1. »
Cette striation longitudinale fut décrite par Lacroix en 18/3; la plupart des auteurs ne la mentionne pas. Cependant, Anderson2 décrit dans les cellules au repos une masse filai re agencée en traînées parallèles au grand axe. Guiart3 la figure dans sa thèse. Mais Hurthle4 décrit le protoplasma des cellules principales comme finement grenu; Schmid5 ne la mentionne ni ne la figure; aucun des auteurs que nous avons consultés ne relate de fait analogue à propos des modifications apportées par l’acte de la sécrétion.
Langendorff avait décrit la formation de petites granulations vers le bord libre des cellules, et les considéra comme des produits de sécrétion, Hurthle note la très grande rareté des gouttes de colloïde dans les thyroïdes des animaux sains et leur apparition dans certaines conditions expérimentales que nous retrouverons plus loin.
On voit donc que sur ce point de la structure cellulaire, il n’existe pas de données certaines et qu’on ne peut établir aucun rapprochement entre la thyroïde et les glandes, telles que la sous-maxillaire, où l’état de fonctionnement et celui de repos s’accusent par des différences nettes de structure6.
1 Renaut, Traité d'histologie pratique.
2 Arch. f. Anat. u. Phys., anatomische Abth., 1894.
3 Étude sur la glande thyroïde dans la série des vertébrés, et particulièrement chez les sclaciens (thèse de Paris, 1896).
4 Arch. de Pftüger, vol. LXVI, p. 1 à 44.
5 Arch. f. mikr. Anat. u. Ent., vol. LVII, p. 181 à 215, 1896.
c Silony et Renaud, Comptes rendus de l’Academie des
Il en est de même de la position du noyau, de la forme du corps cellulaire, les qualités organoleptiques de la substance sécrétée et enfin de certaines formes cellulaires et processus de sécrétion ; cellules colloïdes, fusion des cellules; la plupart des auteurs dont nous allons brièvement résumer les travaux et les descriptions se basèrent sur l’emploi d’une seule méthode et attribuèrent ainsi à des faits insuffisamment établis des significations erronées.
H. de Wyss1, eu 1889, essaya de mettre la glande dans un état de sécrétion plus actif par l’usage de la pilocarpine. Le compte rendu de ses expériences est malheureusement très incomplet : « La glande, dit-il, est généralement gonflée, turgescente, rouge sombre, les vaisseaux énormément dilatés. Les cellules sont volumineuses, les noyaux un peu moins nets ; le côté central des cellules se prolonge en longues pointes qui se confondent avec la masse colloïde centrale. L’espace laissé entre deux de ces pointes de cellules voisines est rempli de sphères brillantes, claires, d’une masse d’apparence fluide... Il y a donc dans la thyroïde une sécrétion véritable qui peut être fortement activée par la pilocarpine et se comporte morphologiquement comme la sécrétion des glandes muqueuses. »
Il est évident que cet auteur n’a pas su attribuer leur véritable signification aux vacuoles que forme la rétraction de la substance colloïde centrale lorsqu’il les identifie
Sciences, 30 juin 1879, « Sur l’état des cellules glandulaires de la sous-maxillaire après l’excitation de la corde du tympan. » 1 Correspond. Blatt /ür schioeizer Aerzte, 1889, anno XIX, p. 175 à 179.
aux boules de mucus que laissent échapper les cellules des glandes muqueuses.
Anderson se servit plus tard du même procédé expérimental. Nous ne reproduirons pas en détail la description probablement erronée qu'il donna des phénomènes intimes de la sécrétion ; cette description a été reproduite et battue en brèche par plusieurs auteurs ; de tous les critériums qu’il donna de l’activité cellulaire, aucun n’est conservé : saillie des cellules dans la lumière des follicules ; déplacement du noyau ; apparition dans le protoplasma do gouttelettes « chromophobes» disposées suivant l’arrangement des travées, « d’où l’aspect réticulé du protoplasma »; formation analogue de sphérules chromophiles ; aspect variable de la masse comprise dans la cavité folliculaire suivant la prédominance de l’une ou de l’autre sécrétion ; aucune partie de cette description, dont les erreurs d’interprétation semblent évidentes, ne fut confirmée dans les travaux ultérieurs. D’après M. le professeur Renaut ces gouttelettes répondent au' départ des gouttes sarcodiques.
En 1894 parut un mémoire important de Hurthle sur le mode de sécrétion de la thyroïde.
Cet auteur essaya de modifier l’excitation de la glande par Y excitation électrique de ses nerfs. Voici le compte rendu de ses expériences : « Mise à découvert du laryngé supérieur ou de l’inférieur, ou des deux à la fois ; fixation immédiate de la glande du côté opposé ; section du nerf, mis à découvert. Son extrémité périphérique est placée sur l’électrode en rapport avec la bobine secondaire d’un inducteur.
« Lorsque les deux nerfs étaient excités, chacun était
mis en communication avec un inducteur spécial. On commença avec des courants faibles, augmentés toutes les cinq minutes pendant quatre heures, après lesquelles la glande était traitée comme celle du côté opposé ; quinze expériences analogues furent faites avec des variantes. En aucun cas il n’y eut entre les deux glandes de différence palpable.
« Il y eut bien, dans un certain nombre d’expériences dans la glande excitée, des modifications cellulaires qui ne se retrouvaient pas, ou du moins pas au même degré, dans la glande témoin, mais dans d’autres cas, des points d’un aspect semblable se montrèrent aussi dans les glandes non excitées.
a II est très vraisemblable que les deux nerfs laryngés n’ont aucune influence sur la sécrétion de la thyroïde. Mentionnons encore l’absence de modifications dans l’aspect extérieur de la glande. »
Le même auteur est parvenu par un procédé différent — celui des suppléances fonctionnelles — à produire une activité plus marquée de la glande. Il enlevait une thyroïde entière et les deux tiers de l’autre et tuait les animaux huit à dix jours après l’opération.
Les cellules de la partie restante de la glande mon traient dans leur intérieur des gouttelettes d’une substance qui avait les réactions de la matière colloïde des follicules. La présence de ces gouttelettes est -elle due à une gêne apportée à l’excrétion ou à une suractivité de la sécrétion ? L’auteur se prononce pour cette seconde alternative en s’appuyant sur les expériences suivantes :
Il lia sur un chien le canal thoracique. La thyroïde extirpée neuf jours après, ne montra que des gouttelettes
tout à fait isolées dans les cellules. De plus, dans les fentes lymphatiques de la glande, il n’y avait pas d’accumulation particulière de matière colloïde.
11 produisit, chez des chiens, de l’ictère par la ligature des voies biliaires ou empoisonnement par la toluilendiamine ; huit jours après, la thyroïde montrait « une réplétion énorme des espaces lymphatiques qui contenaient de la subtance colloïde fortement colorée, sans mélange d’éléments déformés. Tous les follicules sont pleins d’une colloïde fortement colorée; l’épithélium est moins haut que normalement et contient, en certains points, de nombreuses gouttes de colloïde qui, en d’autres points, manquent complètement. Il y a donc, de par la moindre hauteur de l’épithélium, la réplétion anormale des espaces lymphatiques et la présence de nombreuses gouttes de colloïde, activité intense de la glande». Ce sont les premières données un peu certaines que nous trouvons. Remarquons qu’elles reposent sur l’examen de thyroïdes ayant été placées dans des conditions anormales pendant un temps prolongé, plus d’une semaine ; remarquons aussi que l’auteur ne fait pas intervenir les cellules colloïdes.
La question fut reprise en 1896 parSchmid. Il chercha d’abord si une substance chimique facile à mettre en évidence, introduite dans la circulation, était éliminée par la glande. Nous rapportons quelques-uns seulement de ces nombreux modes d’expériences ; la plupart de ses recherches furent faites chez des animaux jeunes. (On sait que l’activité glandulaire diminue avec l’àge.)
« Chat de deux mois, injections sous- cutanées répétées pendant une semaine, de petites doses de ferrocyanure de sodium ; fixation de la thyroïde dans l’alcool ad-
ditionné de quelques gouttes de perchlorure de fer ; examen dans de la glycérine acidifiée par HCl ; on ne constate pas de coloration bleue du contenu des follicules. »
Dans d’autres séries d’expériences, l’auteur se servit d'indigo sulfate de soude ou de carmin d’indigo, qu’il fit pénétrer soit sous la peau, soit par les poumons. « Dans tous ces cas, quel que fussent le mode d’administration et la durée, on pouvait, meme à l’œil nu, constater une coloration plus ou moins forte de la thyroïde, mais microscopiquement, je n’ai pas trouvé trace d’élimination de la matière colorante dans la glande. »
En face de ces résultats négatifs, Schmid aborda la question de la sécrétion de la thyroïde par une autre face; il chercha simplement à en trouver les traces dans les cellules, sans chercher à savoir aux dépens de quoi elle se faisait. Il répéta dans ce but les expériences d’Anderson et de Wyss par la pilocarpine. « Jamais, dit-il. je n’ai trouvé de différence entre les glandes soumises à l’action de la pilocarpine et celles qui avaient servi de contrôle. Les vacuoles, dans les deux glandes, sont commandées par le volume du morceau immergé dans le fixateur et manquent à sa phériphérie ; les recherches les plus méticuleuses ne m’ont pas montré la moindre différence cellulaire, je n’ai trouvé que très rarement dans les cellules des deux glandes des sphérules de matière colloïde ; la saillie en dôme du corps cellulaire dans la cavité du follicule, saillie que donne Auderson comme un signe d’activité glandulaire, je la trouvai absolument typique sur une glande de contrôle; cette forme cellulaire et les formes plates, cubiques, cylindriques, se trouvent indifféremment dans toutes les
glandes soumises ou non a 1 action de la pilocarpine apportée parle sang.» Le même auteur pratiqua après Hurthle l’extirpation de la plus grande partie de la glande et trouva «une augmentation tout à fait remarquable des cellules colloïdes; mais ce fut la seule différence: ni vacuoles, ni boules colloïdes dans les cellules épithéliales ; à l’augmentation du nombre des cellules colloïdes est lié l’accroissement des formations décrites par Hurthle comme voies intercellulaires ». Ges formations ne sont, pour Schmid, que la coupe des prolongements amincis, qu’il attribue aux cellules colloïdes.
Nous allons maintenant passer rapidement en revue les étapes les plus connues de la sécrétion, celles dont les auteurs ont essayé de tirer parti, en indiquant à propos de chacune d’elles les particularités que nous avons pu noter, à un point de vue purement descriptif :
1° La formation de la substance sécrétée dans le sein du protoplasma est un des points les plus discutés: tandis que certains considèrent les gouttelettes de colloïde comme n’existant que lorsque la sécrétion (que tout porte à supposer comme continue) est rendue artificiellement plus active, d’autres les décrivent comme existant à l’état de repos (Brondi, Langendoff) ; les uns leur attribuent les caractères de la substance colloïde, d’autres au contraire (Renaut) insistent sur les caractères qui les en séparent. Enfin, quelques auteurs décrivent leurs migrations, de la base au sommet de la cellule, leur conglomération, le changement de position que leur marche imprime au noyau qui, comme dans les cellules muqueuses par exemple, quitterait la base pour gagner le centre de la cellule.
Nous n’avons jamais rien observé d’analogue et avons toujours vu le noyau occuper à peu près le centre des cellules basses et le tiers externe des cellules plus liantes (cordons, follicules à petites cavités delà périphérie de la glande ou des animaux jeunes), sans que sa position fut aucunement en rapport avec la structure du protoplasma.
La saillie du corps cellulaire précédant l’expulsion des liquides secrétés, son aplatissement au contraire par la réplétion du follicule n’ont pas une plus grande valeur : la première fut trouvée par Iiurtlile dans une glande témoin: il est vrai qu’on ne saurait conclure de l’état de la majorité des follicules à l’état d’un seul en particulier, c’est même ce qui rend si longues ces recherches comparatives. Quant à l’aplatissement des cellules il est uniquement en rapport avec l’âge du grain folliculaire et peut-être aussi avec l’espèce animale envisagée: les cellules sont plus hautes chez le lapin que chez le chien, du moins -chez les animaux adultes.
Notons enfin que nous n’avons jamais trouvé les encoches de la base des cellules que décrit Schmid, et qui seraient formées par la saillie des capillaires, pas plus que les prolongements que les cellules colloïdes enverraient entre les cellules principales et vers les vaisseaux.
2° La sécrétion est évacuée dans la cavité folliculaire, nous parlons de la sécrétion vraie et non pas des boules sarcodiques qui s’échappent des cellules soumises à certains réactifs, boules qui peuvent fournir une petite partie des vacuoles de la masse centrale.
Le contenu de cette dernière peut présenter des colorations différentes. M. le professeur Renaut montra que ces colorations répondent en réalité à des constitutions chi-