EXPÉRIENCES SUR LES NERFS VASO-MOTEURS DE LA GLANDE THYROÏDE
Nous consacrons ce chapitre à la relation d’expériences encore inédites de M. Morat sur l’innervation vaso-motrice du corps thyroïde, étudiée sur le chien, expériences rentrant dans le plan général de ses études sur les fonctions du système grand sympathique.
La seule méthode ici pratiquement applicable était la mensuration des changements de volume de la glande, consécutifs à l’excitation de ses éléments nerveux vasomoteurs.
Pour le corps thyroïde, organe de faible volume, il a fallu employer un appareil pléthismographique spécial, construit d’après les indications de M. le professeur Morat. Il n’existe pas, en effet, dans les laboratoires de physiologie, d’appareils tout construits capables d’enregistrer les variations de volume d’organes pesant de quelques
décigrammes à un gramme au plus. L’appareil de M. Moratest établi suivant les principes ordinaires : il se compose de deux petites cuvettes de plomb G et C' (fig. 7) de foi me ovale, ayant comme dimensions : 4 centimètres de long, 3 de large et 2 de profondeur.
Exactement appliquées l’une coétre l’autre, elles lais-
Fig. 7. — Schéma du pléthismographe enfermant la thyroïde:
sent sur un de leurs bords un espace destiné au passage du pédicule P de l’organe, pédicule qui ne doit pas être comprimé. Une charnière Ch, à distance, permet par l’intermédiaire de deux lames soudées aux cuvettes, d’ouvrir et de fermer l’appareil.
La fermeture est maintenue par une tige à pas de vis fin, munie de deux pivots, l’un mobile p et l’autre fixe^' : cette tige, qui transfixe les lames, maintient leur rapprochement.
Les deux cuvettes sont fermées par des membranes élastiques M et M' moyennement tendues. Ges membranes les transforment en deux appareils clos en communication
par deux tubes, qui perforent le fond de ces cuvettes, avec le système d’enregistrement (fig. 8). Le tout est rempli d’eau à une pression peu considérable de 30 à
Fig. 8. — Vue d’ensemble du pléthismographe de M. Morat pour la
thyroïde du chien.
60 centimètres d’eau. L’appareil d’enregistrement ou de lecture que nous avons employé est tantôt un simple manomètre à eau formé d’uu tube capillaire de thermomètre, tantôt un petit tambour à eau avec style inscripteur.
Dans le premier cas, on fait des lectures toutes les cinq secondes sur une échelle graduée placée en regard de la colonne d eau : on obtient un tracé fidèle en les inscrivant sur une feuille de température, en usage dans les hôpitaux (voir fig. 9).
Avec le tambour inscripteur, qui donne un tracé sur un cylindre, on n’obtient des résultats satisfaisants qu’avec des organes relativement gros.
Tel est l’appareil.
Sa mise en place demande quelques précautions indispensables. Il faut découvrir l’organe et le séparer le plus possible du tissu conjonctif ambiant, mais sans rompre son pédicule ni les filets nerveux qui peuvent y accéder. Le meilleur moyen de le découvrir consiste à passer un doigt sous le muscle thyro-hyoïdien, au niveau des 4e, 6e cartilages trachéaux, et à repousser légèrement en avant le corps thyroïdien. Il fait saillie ; on le libère rapidement au moyen d’un instrument mousse. On passe un fil contre son bord interne, entre l’organe et la trachée: ce fil, qui ne doit naturellement pas se nouer, sert à attirer l’organe en dehors et à l’adapter délicatement, sans pression intempestive des doigts, dans l’appareil pléthismographique, qu’on referme sur lui. La vis décrite maintient cette fermeture.
Quand le pédicule ne se trouve pas sur le bord interne de la glande, ce qui arrive dans quelques cas, on lui fait une place en déprimant les bords malléables des cuvettes en plomb.
Toutes ces manipulations, bien entendu, ne doivent se faire qu'en dernier lieu. Il faut que la découverte du nerf à exciter, que les sections nerveuses nécessaires
(quand il s’agit du sympathique, par exemple), soient faites. 11 faut que le bon fonctionnement du système enregistreur soit vérifié.
Tout étant disposé comme il a été dit, on peut procéder aux épreuves d’excitation du grand sympathique.
Excitation du sympathique cervico-thoracique. — Les résultats de l’excitation du sympathique (sur le chien) sont différents suivant que celle-ci est faite sur le cordon cervical, c’est-à- dire au lieu d’élection où elle se pratique habituellement, ou au contraire plus bas, dans la région thoracique supérieure de la chaîne: tout au moins les résultats sont habituellement différents.
A. Excitation du sympathique cervical. — Pratiquée sur le cordon cervical du grand sympathique, l’excitation a pour effet une diminution de volume de l’organe qui se traduit par une baisse de la colonne manométrique ; baisse graduelle, suivie bientôt après la cessation de l’excitation d’un relèvement et même d’un effet inverse, lui-même temporaire, comme il arrive souvent dans les expériences de ce genre. Cette diminution de volume de la glande ne peut raisonnablement s’interpréter que comme la conséquence d’une contraction plus ou moins énergique des petits vaisseaux intra-thyroïdiens qui limitent temporairement la quantité de sang qui traverse le corps thyroïde (fig. 9 et 10).
B. Excitation du sympathique thoracique. — Lorsque l’excitation porte au contraire sur la partie supé-
Chienne de grande taille, curarisée.
Vague sectionné à la base du crâne Sympath. excité à la partie inf. du cou
à droite.
5 h. (Chaque subdivision horizontale = 1/4 de minute) 5 h.
TT
-ri
i. ni
if
Excit. du Sympalh,
Fig. 9.
w * ws ' ''i *wm ' www»' mm» 1 n
Excitation du sympathique thoracique (mômes conditions d’expérience).
rieure de la chaîne thoracique, ses effets sont ordinairement tout différents. Le volume de l’organe, dans ce cas, I augmente et expulse dans le manomètre «ne partie du liquide de l’appareil volumétrique ; puis, l’excitation ayant cessé, les choses rentrent dans l’ordre au bout d’un certain temps. Cette augmentation de volume doit être de son côté rapportée légitimement à une vasodilatation de l'organe ou congestion temporaire de celui-ci sous V influence de V excitation de certains nerfs contenus dans le sympathique thoracique (fig. 11).
Ce dernier résultat est de nature à intéresser plus particulièrement les cliniciens, en raison de sa ressemblance plus étroite avec l’un des symptômes de la maladie de Basedow, rapportée d’habitude à une excitation du grand sympathique. L’auteur se réserve d’en faire un récit plus circonstancié en même temps qu’une critique détaillée de manière à limiter l’interprétation possible du fait, observé à la manifestation élective des nerfs vaso-dilata teurs thyroïdiens. En attendant, on ne peut qu’être frappé de la ressemblance de résultats précédemment énoncés avec ceux signalés par Dastre et Morat d’une part, et Morat et Doyon d’autre part, concernant l’action du grand sympathique (excité dans les mêmes régions), tant sur la circulation auriculaire que sur la circulation du fond de l’œil.
La formule qui les embrasse dans leur ensemble est celle qui a été dégagée depuis longtemps par Dastre et Morat ; à savoir que le grand sympathique est non seulement un nerf vaso-moteur, mais le système vaso-moteur par excellence, gouvernant la circulation des organes par
deux ordres d’éléments nerveux, les uns constricteurs, les autres dilatateurs des vaisseaux et que certains artifices d’expérimentation permettent de dissocier dans la plupart des cas. L’artifice a consisté ici à porter l’excitation en deux points différents de la chaîne, l’un situé plus haut et l’autre plus bas dans son trajet. D’une façon générale, les vasodilatateurs (qui ne sont que des nerfs inhibiteurs vasculaires), se perdent dans les. ganglions du grand sympathique comme le fait un nerf sensitif dans un centre. C’est ce qui se vérifie dans le cas donné.
En plus de ces expériences, destinées à mettre en évidence les phénomènes de sécrétion des thyroïdes nous rappellerons les deux instituées par nous-même, qui ont consisté, on s’en souvient, à tuer lentement, par des injections de pilocarpine, deux chiens dont un tronc vaguosympathique avait été sectionné trois mois, trois mois et demi auparavant. Au point de vue histologique, les résultats ont été nuis : mais, dans les deux cas, nous avons constaté des phénomènes macroscopiques qui nous semblent d’autant plus intéressants qu’ils concordent mieux avec les faits acquis au moyen du pléthismographe.
Chez nos deux chiens nous avons procédé de la même manière : injections de pilocarpine, 1 centigramme d’heure en heure, jusqu’à la dose totale de 12 centigrammes. Les phénomènes habituels de l’intoxication spéciale suivaient rapidement la première injection : vomissements, quelques convulsions, et surtout écoulement d’une salive épaisse qui formait de chaque côté de la bouche deux cordons pendant jusqu’au sol. Vers la huitième injection, l’animal se couche épuisé. Mort par section du bulbe, un quart d’heure après la douzième.
Dans les doux cas nous avons trouvé, du côté correspondant au sympathique sain, une glande d’aspect normal, et de 1 autre côté une glande manifestement plus grosse et plus rouge. Nos pesées, faites immédiatement après l’ablation, méritent d’être citées :
1er chien: thyroïde gauche (sympathique coupé) Ogr. 42; tyroïde droite (sympathique sain) Ogr. 20.
2me chien : thyroïde gauche (sympathique coupé) Ogr. 360 ; thyroïde droite (sympathique sain) 0 gr. 275.
On voit qu’il s’agit de différences assez marquées pour qu’on ne puisse les mettre sur le compte d’anomalies: dans un cas, le rapport est de 2 : 1, dans l’autre de 3 : 2. De nombreuses pesées ont été faites, soit chez des animaux indemnes de toute lésion nerveuse, soit chez nos autres animaux ayant subi la section ou la résection d’un sympathique.
Les différences ne dépassaient jamais quelques milligrammes, et, pour la dernière catégorie d’animaux, étaient presque toujours en faveur des thyroïdes correspondant au nerf sain.
Les examens histologiques (voir le chapitre précédent) nous ont montré qu’il ne s’agissait pas de modifications cellulaires, d’accumulation de thyro-colloïne dans les lymphatiques, etc., mais de simples réplétions vasculaires. Gela cadre bien a priori avec la présence ou l’absence des nerfs vaso-constricteurs dont nous avons prouvé l’existence dans le sympathique cervical, vaso-constricteurs capables d’annihiler l’action de la pilocarpine. Le phénomène, du reste, nous a paru assez important pour que nous nous réservions de l’étudier plus à fond.
De Wyss1, Anderson 2 et Schmid3, qui ont étudié l’action de la pilocarpine sur la thyroïde n’ont rien signalé d’analogue.
1 De Wyss, Corresp. Blatt f. schioeizer Aerzte, p. 155-179,
2 Anderson, Arch. f. Anatom. und Physiol., Anat. Ab ., p. 177, 1894.
3 Sclimid, id., 1896.