SÉJOUR. — PÈCHE. — MOŒEURS. — DESCRIPTION
A. — L'Ombrelle est beaucoup plus répandue qu'on ne se l’imagine. On la trouve sur plusieurs points de la Méditerranée, en Corse, aux environs de Palerme, dans le golfe de Tarente, etc. ; et si, jusqu'ici, elle n'a été l'objet que d’un petit nombre de travaux, malgré l'intérêt que son anatomie paraït offrir, cela vient de la difficulté qu’on à à se la procurer, eu égard à ia grande profondeur où elle habite.
Tous les exemplaires que j'ai eus provenaient des environs
de Marseille ; 1ls avaient été recueillis par le bateau attaché au laboratoire de M. Lespès, ou m'avaient été cédés par les équipages qui traînent le gangui sur le littoral. Les pêcheurs cependant ne doivent pas ramener l'Ombrelle très-souvent dans leurs filets : car, plusieurs fois en arrivant au port, l'ayant fait voir vivante dans un baquet plein d’eau de mer à des hommes qui revenalent de la pêche, aucun d'eux ne put me dire d’une manière catégorique s'ils la rencontraient quelquefois ; presque tous la confondaient avec une Ascidie, le Phallusia mamillata ; 1 est vrai de dire qu’elle n’a pour eux aucune valeur et qu'ils la rejetaient sans doute après avoir trié le poisson, avec les Algues qui encombraient les filets.
Plus tard, quand je les eus décidés à la rechercher avec som, par la promesse de leur en donner un bon prix, ils me la rapporaient quelquefois, mais jamais en grand nombre. Le plus que j'en ai obtenu d'eux dans une semaine, c’est pendant le mois de juillet, par un beau temps où quatorze ou quinze bateaux allaient tous les jours à la mer : ils en pêchèrent quatre imdividus.
Après bien des pêches mfructueuses, après avoir parcouru la baie de Marseille dans tous les sens, guidé par l’expérience de notre patron Armand et la connaissance qu'il avait de la nature des fonds, nous avions fini par découvrir les localités où les Ombrelles vivaient de préférence. L'endroit le plus favorable à nos recherches est situé entre Montredon et le Château d'If. Là, il était assez rare que, en traînant nos filets deux ou trois fois, si le vent était favorable, nous ne ramenions pas un individu. Nous en trouvions aussi quelques-uns, mais moins sûrement, derrière la petite île de Maïre ou à l'autre extrémité de la baie du côté de Carry.
Les côtes uniquement sablonneuses de la Méditerranée ne paraissent pas nourrir d'Ombrelles. Les localités qui leur eonviennent le plus sont les bancs couverts de vastes prairies de ces grandes Zostéracées marines appartenant au genre Posidonia, à souches volumineuses et rampantes semblables à des rhizomes, à feuilles longues souvent dé plus d’un mêtre, qui poussent dans
les fonds de vase légèrement sablonneux dont les côtes rocheuses sont entourées comme d’une ceinture, et qui s'étendent à une distance de plus de 5 kilomètres au large. C’est là qu'on les trouve avec des Oursins, avec des Holothuries en si grand nombre, qu’on en ramène jusqu'à 50 kilos d’un seul coup de filet, avec des Ascidies simples et composées, Cynthia microcosma, Phallusia mamillata, des tubes de Chétoptères enfouis dans la vase au pied des herbes. On y rencontre encore quelques Serpules, des Poulpes, des Seiches, des Elédones, des Lamellaria perspieua ; des Pleurobranches de deux espèces, PL. aurantiacus et PL, testudinarius; de nombreux genres de Crustacés, parmi lesquels domine le Bernard l'ermite, toujours logé dans une coquille revêtue d’une éponge ressemblant par la couleur et la grosseur à une orange, et fort recherché, sous le nom de pyade, par les amateurs de pêche, qui se servent de son abdomen comme amorce.
Ces prairies marines commencent souvent très-près du bord, mais on n'y trouve jamais d'Ombrelles ; 1l faut pour cela s’avancer plus loin au large, dans des profondeurs qui ne sont Jamais moindres de 25 à 40 mètres. C’est ce qui explique, comme Je l'ai déjà dit, les difficultés qu’on rencontre quand on veut faire l’anatomie de ces Mollusques, et la nécessité de se servir, pour se les procurer, de bateaux solidement construits.
B.— Dès que la création du laboratoire de Marseille fut décidée, M. Lespès, comprenant l'extrême importance d’avoir à sa disposition une embarcation capable de tenir la haute mer, s’il était nécessaire, s'était décidé à acheter un fort bateau ayant déjà fait la pêche pendant plusieurs années, à demi ponté, long de 7 mètres, semblable en un mot à ceux dont se servent les pêcheurs de Marseille, et muni de crocs, de pelles, de filets et de tous les engins qu’il jugea utiles pour rendre nos courses le plus fructueuses possible.
Grâce à ces dispositions, après quelques jours d'essais et de tâtonnements, nous reconnûmes que le meilleur moyen de ramasser les animaux, objet de nos études, était d'employer un grand filet traînant, dont l'usage est très-répandu sur
12 G. MOQUIN-TANDONX.
les bords de la Méditerranée, et qu'on désigne sous le nom de gangui.
Les services que nous avons retirés de son emplot me portent à croire qu'il ne sera pas inutile d'en dire ici quelques mots. La disposition en est fort simple. Qu'on se figure une longue corde attachée à l'arrière du bateau, se bifurquant vers le filet. Les deux branches de la bifurcation sont maintenues écartées l’une de l’autre par une barre de bois horizontale de 5 mètres de long. Des extrémités de cette barre partent deux bandes de filets d’une longueur d'environ 8 mètres et dont la hauteur, qui n’est que de 50 centimètres en avant, atleint progressivement 1 mètre à la partie postérieure ; elles sont maintenues verticales par du plomb attaché au bord inférieur et par des flolteurs de liége enfilés dans les mailles du bord supérieur. En arrière, ces deux murailles se rapprochent, elles ne sont plus éloignées que d’un mètre, et vieunent s'attacher à un rondin de fer pesant, courbé en demi-cercle, à concavité antérieure, posé à plat et destiné à empêcher l'appareil de remonter à la surface. Cette première partie est donc une sorte d'entonnoir promené au fond de la wer et qui ramène tous les animaux qu'il rencontre dans une grande poche cylindrique terminée en cul-de-sac, à peu près de la même longueur et fixée au demi-cerele de fer. L'ouverture en est tenue béante par celui-ci el par des liéges attachés aux mailles supérieures.
Pour trainer ce filet, le bateau, orienté vent arrière, est muni d'une grande voile latine à laquelle on ajoute, suivant le temps, un où deux focs. On met environ une heure et demie à chaque coup de gangui, et l’on fait en moyenne un trajet de 3 kilomètres. Du reste, cela varie beaucoup suivant la force du vent ; il en est de même de la longueur qu’on donne à la corde d'attache, Quand le vent fraichit, on l’allonge ; on la raccourcit au contraire quand il mollit. On comprend en effet que dans le premier cas les soubresauts du bateau ont moins d'influence sur le filet, la corde étant plus longue et maintenant l'appareil dans une direction plus oblique. Il est même des circonstances, quand la marche du bateau est trop rapide, où l'on est obligé de suspendre la
pêche, le gangui ne touchant plus le fond et étant ramené à la surface de l’eau, quelque longue que soit la corde.
Quand le temps est favorable, on peut dans la Journée Jeter jusqu'à quatre fois le filet. C’est en employant ces procédés fatigants, que dans les bonnes journées nous réussissions à prendre un individu ; une seule fois il nous est arrivé d'en ramener deux.
C. — Les Ombrelles vivent peu en captivité. La pression considérable à laquelle elles sont soumises dans le milieu qui les entoure par des fonds de 20 à 30 brasses, Jomte à la grande quantité de gaz dissoute dans l'eau, conditions qu'il est trèsdifficile de réaliser même imparfaitement dans nos aquariums, sont sans doute les causes qui influent le plus sur leur rapide mortalité.
Aussi je n'ai jamais vu l’accouplement n1 la ponte, et une seule fois j'ai pu observer le mécanisme par lequel la langue fait saillie à l'extérieur.
Quand je les mettais dans un aquarium, au bout de quelques heures elles étendaient lentement le pied ; la coquille se soulevait et se penchait sur le côté gauche, les grands tentacules prenaient peu à peu tout leur développement, et la branchie flottait dans l’eau comme un élégant panache. Quelquefois même on les voyait ramper sur la paroi du fond. Mais bientôt, au bout de trois ou quatre jours au plus, les tissus commencçaient à se contracter, l'animal se renversait sens dessus dessous, tournant vers le haut son disque pédieux, sécrétait une grande quantité d’un mucus épais et gluant. et finissait par mourir, réduit à la moitié ou au tiers de son volume.
On sait en effet que chez les Gastéropodes, quand la mort arrive, les tissus se rétractent plus ou moins. L'Ombrelle ne fait point exception à cette loi générale. Le fait suivant montrera jusqu'à quel point elle possède cette propriété :
Je conservais depuis quelque temps un individu dans un aquarium. Le soir du troisième jour, voyant que l'animal avait déja diminué de volume et qu'il ne donnait plus signe de vie, je le crus mort, et je me mis à lui enlever délicatement la
1{ G. MOQUIN-TANDOX.
coquille : il ne bougea pas. Le lendemain matin, je trouvai que l’eau du bassin qui le contenait avait pris une teinte brunâtre, et en m'approchant plus près, je vis que l'animal s'était telle ment contracté, qu'il avait réussi à déchirer la paroi supérieure de la cavité viscérale, et à rompre le foie ainsi que les glandes sexuelles dont les débris avaient coloré l’eau ambiante. Le corps était réduit au cinquième environ de ses proportions normales, et les organes étaient tellement amoindris et confondus, qu’il me fut impossible d’en tirer aucun parti.
Malgré cette puissance de contraction si développée, propriété en rapport avec la grande masse musculaire du pied et les nombreux nerfs qui y aboutissent, l’'Ombrelle n'offre cependant que des mouvements très-lents, soit qu'elle rampe sur les parois d'un aquarium, soit qu’elle abaisse sa coquille pour protéger sa branchie ou ses tentacules, lorsqu'on vient à la toucher un peu brusquement ou à la piquer avec la pointe d’un scalpel.
Elle rejette très-fréquemment par l'anus des excréments rougeàtres où Jaunâtres, qui, vus au microscope, ne sont autre chose que des spicules d'Éponges. Plusieurs fois aussi j'ai trouvé parmi ces débris des Acanthomètres, des fragments de Trochus et de petits Cerithium.
D. — La coquille de l'Ombrelle est connue depuis longtemps et bien décrite dans tous les traités de conchyliologie, aussi n'aurai-Je rien de très-important à en dire. Mais il n’en est pas de même de l'animal. De Blainville, qui l'avait fait connaître le premier, na eu à sa disposition, comme je l'ai dit, qu'un seul individu mutilé et conservé dans l'alcool. Delle Chiaje n’a jamais vu l’'Ombrelle vivante; quant à MM. Cantraine et Deshayes, leurs descriptions n’ont été évidemment faites que sur des animaux morts ou déjà contractés. Et si l’on considère que chez ces Mollusques la plus grande partie du corps est formée par le pied, c’est-à-dire par une masse musculaire très-volumineuse qui se contracte avec énergie sans la moindre excitation ou quand la mort arrive; que, de plus, les tissus ainsi rétractés ne reviennent plus à leur état de relâchement normal et changent d’une
manière très-profonde les proportions du corps, on comprend que les descriptions faites dans de pareilles conditions soient. nécessairement incomplètes et renferment des erreurs dans la forme et la disposition réciproque des organes.
Il est done nécessaire, avant de passer à l'étude de l’organisation interne, de décrire de nouveau avec soin l'aspect de l’animal vivant, dans une position normale, telle, par exemple, que celle qu’il nous présente quand il rampe sur les parois d’un aquarium.
L'Ombrelle (1) a la forme générale d'un tronc de cône surbaissé, dont la base inférieure, beaucoup plus large, est lisse et ovalaire, et dont la base supérieure est recouverte par une coquille presque plate, petite, également ovalaire et surmontée vers son milieu d’une pointe recourbée à gauche et en arrière. Les proportions varient beaucoup selon les individus : c'est ainsi que j'ai eu des spécimens dont le pied complétement étalé mesurait 12 et 14 centimètres de long sur 8 à 9 centimètres de large ; d’autres, au contraire, adultes, ayant leurs organes génitaux bien développés, ne présentaient que 8 à 9 centimètres de long sur 5 à 7 centimètres de large. H en est de même dans les dimensions comparées de la coquille et du pied ; cependant on peut dire d’une manière très-générale, que chez les grands individus la coquille est relativement plus petite que chez les individus de moindre taille ; que chez les uns elle a en moyenne un peu plus du tiers de la longueur du pied, tandis que chez les autres elle à un peu moins de la moitié.
La couleur de l'animal sur la face inférieure est généralement d'un jaune sale passant au brun, et marqué de taches blanchâtres correspondant au sommet des tubercules sur la face supérieure. Mais ici encore nous voyons de nombreuses variétés : jai vu des individus d’un bel orangé, et j'ai pu observer tous les passages entre celte couleur et le jaune sale. Ce n’est point du reste un fait exceptionnel chez les Mollusques, et pour n’en citer qu'un seul exemple, le Lamellaria perspicua, qu’on trouve
(1) Voy. pl. A, fig. 4.
16 G. MOQUIN-TANDOX.
assez fréquemment sur les côtes de la Méditerranée, aux environs de Marseille, présente sur divers individus des teintes variant du blanc laiteux au blanc sale, à orangé, au violet, etc.
Vu par dessus, le pied de l'Ombrelle présente, et c'est là un de ses traits les plus caractéristiques et qui frappe au premier abord, un développement excessif, beaucoup plus considérable que nous n'avons l'habitude de le voir chez les autres Gastéropodes. Il forme autour de l'animal une sorte de plan incliné, légèrement atténué à sa partie postérieure et offrant une pente oblique ; en avant, au contraire, 1l est plus épais, plus vertical, et constitue deux lobes séparés lun de l'autre sur la ligne médiane par une échancrure ou sillon oblique presque vertical quand les tissus sont rétractés, et qui communique à sa partie inférieure avec la cavité au fond de laquelle est située la bouche. Limité en dehors par un bord à contours irréguliers et smueux, il se réunit à la partie supérieure au manteau et à la paroi museulaire du corps au fond d’un large sillon horizontal. La surface est parsemée de tubercules très-nombreux et irrégulièrement disposés. Ces tubercules sont coniques, mamelonnés et marqués de plis à leur sommet ; leur teinte plus ou moins blanchâtre ou crayeuse en certains points tranche sur la couleur brune des espaces qui les séparent. Plus volumineux et plus espacés à la partie supérieure, vers le bas ils deviennent plus nombreux, plus petits, et forment comme trois rangées irrégulières, pressées les unes contre les autres et bordant la eirconférence inférieure.
En haut, au point où le pied concourt à former le sillon circulaire, ils cessent, et la teinte est orange ou jaune clair ; par contre, le fond du sillon prend un aspect nacré produit par les fibres enchevêtrées qui forment en ce point la paroi du corps.
Tandis que le pied à atteint le summum du développement, le manteau (1) est très-réduit. IL se compose d’une mince pellieule disposée en forme de disque ovalaire, lisse, légèrement bombée, laissant apercevoir par transparence les organes qu'elle recouvre et en rapport dans toute son étendue avec la face infé-
1) Voy. pl. D, fig. 3,5, et pl. H, fig. 3, S, S/. ) J } 1 Le) Ï ) 1 ARTICLE *° 6.
RECHERCHES SUR L'OMBRELLE DÉ LA MÉDITERRANÉE. 17 rieure de la coquille qui repose sur elle, mais sans contracter d'adhérence.
Le bord du manteau s’épaissit et donne naissance à une lame musculo-fibreuse ou limbe circulaire, assez étroite, plus large en avant et surtout à droite, où elle ne recouvre et protége la branchie qu'à gauche et en arrière. Cette lame (1), réunie au corps par son bord interne, présente sur son bord externe, qui est libre, des dentelures aiguës, irrégulières et plus ou moins saillantes qui dépassent le bord de la coquille et flottent librement dans l'eau. La face supérieure recouverte par la coquille ne lui adhère que vers sa partie interne par une bande musculaire sinueuse et très-étroite. La face inférieure forme le dessus du sillon circulaire et est en rapport avec les organes qui y sont contenus.
Le sillon circulaire est une sorte de gouttière horizontale étendue au sommet du pied tout autour de l'animal. Il est formé en dessus par la face inférieure du manteau, et au-dessous par la partie supérieure du pied qui s'infléchit en dedans et s’aplatit en ce point. À gauche, où le sillon est beaucoup plus étroit, le pied et le manteau se continuent insensiblement l’un à l'autre, mais dans le reste de son étendue et surtout à droite, où il loge les pmnules branchiales les plus volumineuses; 1l s’élargit considérablement et le fond en est formé par un plan fibro-musculaire, qui est la seule partie du corps proprement dite de l'animal qui apparaisse à l’extérieur.
Au niveau du sillon, les tubercules cessent brusquement sur le pied, et les tissus prennent une teinte plus blanche et nacrée ; à la partie postérieure, dans la portion en rapport avec l'anus et l'extrémité libre de la branchie, cet espace lisse s'étend beaucoup plus en arrière. Le sillon circulaire se réunit en avant au sillon oblique par l'intermédiaire duquel il communique avec la cavité du mamelon buccal creusée aux dépens de la face inférieure du pied.
On y trouve de nombreux organes. Et d’abord en avant, de
(4) .Voy. pl. H, fig. 3, S’, et pl. D; fig. 2 et 3; S/.
H. ÉTUDES. — SC. NAT. Il, — ART, N° 6.
chaque côté de la ligne médiane et sur le plancher, immédiatement au-dessus du sillon oblique, les grands tentacules (A). Ces tentacules ont la forme de cylindres creux, fendus sur le côté externe, et s'élargissant brusquement à leur racine, Hs sont longs, dirigés habituellement en avant, en dehors et un peu en haut. Assez rapprochés l'un de l’autre, ils se ecnfondent presque à la partie interne par leur base élargie. C’est sur cette base et en dedans que sont placés les yeux. En dehors on voit une cavité en entonnoir, de couleur brune, terminée en cul-de-sac, fendue latéralement et communiquant avec la fente longitudinale. Du fond (2) de la cavité s'élèvent une série de lamelles minces, pressées les unes contre les autres, adhérentes par un de leurs bords à la paroi, et libres par leur bord interne. Leur aspect général rappelle assez bien l’organisation de l'organe olfactif des Plagiostomes.
Au-dessus des tentacules et dans le sillon circulaire est située la branchie (3). Elle est très-longue. Elle commence à gauche, longe tout le côté antérieur, et vient se terminer à la partie postérieure du côté droit, en dehors de l'anus. Il est à remarquer que son origine est à gauche et non point en avant, comme l'ont décrite la plupart des auteurs: c’est du reste ce que M. Cantraine a parfaitement indiqué dans sa courte description. Le sillon circulaire est beaucoup plus profond en avant et à droite que dans le reste de son étendue; c’est qu’en effet c’est en ce point que se trouvent logées les pinnules branchiales. Cette plus grande profondeur est due, comme nous l'avons dit, à ce que le manteau est beaucoup plus large en cette région et forme par conséquent un loit fortement rejeté en dehors, et à ce que le pied, au lieu d’être réuni directement au manteau, comme cela a lieu du côté opposé, ne l’est que médiatement par l'intermédiaire de la paroi du corps.
La branchie est foliacée ; elle a la forme d’un long cordon de folioles ou de pyramides aplaties au sommet, libres et dirigées en
(1) Voy. pl. A, fig: 4et 3; P; et pl. H; fig. 2:
(2) Voy. pl. À, fig. 4.
(3) Voy. pl. À, fig. 4, et pl. H; fig. 3 et 4,7. ARTICLE N° 9.
dehors. Le nombre de ces pyramides est très-variable., M. Cantraine dit que dans l'espèce méditerranéenne 1l ÿ en à vingt-six. Je r’ai rien vu de constant. Il est probable que cet auteur n'aura examiné qu'un petit nombre d'individus qui lui auront tous présenté par une coïncidence fortuite ce chiffre de vingt-six, ou bien encore qu'il aura négligé de compter les très-petites pinnules qui terminent lPextrémité postérieure. On peut dire en général qu'il y en a de vingt à trente-cinq. Il m'a paru que chez les grands individus le nombre en était en moyenne plus considérable que chez les individus de taille plus petite. À gauche, à l'extrémité antérieure de la branchie, les pinnules sont petites etelles grandissent à mesure qu'elles sont plus postérieures ; les plus grosses se trouvent en arrière. Vers le emquième postérieur elles diminuent, mais beaucoup plus rapidement, et à l’extrémité libre de la branchie elles finissent par être très-petites et pressées les unes contre les autres, de telle sorte qu’il faut une forte loupe et quelque som pour pouvoir les distinguer.
Ceci est pour le bord externe de la branchie ; en effet, cet organe se terminant à la partie postérieure par une extrémité libre qui vient se rattacher en s’élargissant à la paroi du corps, près de l'anus, offre un bord interne un peu concave et chargé aussi de pinnules branchiales. Nous avons donc une série externe de pinnules, c’est celle dont j'ai parlé plus haut, et une autre série, beaucoup plus courte, interne.
La branchie présente deux faces, une face supérieure plane et se continuant avec la paroi oblique du corps qui remonte pour se réunir au manteau ; une face inférieure oblique au contraire en baut et en dehors, de telle sorte qu’en faisant une coupe verticale perpendiculaire à l'axe, on obtiendrait un triangle à sommet aigu libre, et dirigé en dehors, se rattachant par une base épaisse à la paroi du corps et offrant deux côtés, le supérieur moins étendu que l'inférieur.
Chaque pinnule (1) à la forme d'une pyramide triangulaire, à faces inférieures et latérales, à sommet libre et externe, De
(4) Voy. pl B, fig. 10.
chaque côté, sur les faces latérales, se détachent des lames verticales qui vont se rendre et se réunir à la partie inférieure sur le vaisseau veineux ; mais tandis qu'à leur naissance, sur le bord supérieur, elles sont très-petites, à mesure qu'elles descendent, elles deviennent plus fortes et s’arrondissent près de leur terminaison, de manière à former en ce point la face inférieure de la pinnule. Mais ce n’est pas encore là tout : ces lames ne sont pas simples ; sur leurs deux faces s'élèvent à leur tour des lamelles plus petites, perpendiculaires à leur direction comme ellesmêmes le sont par rapport à la direction de la pinnule, et comme elles aussi couchées les unes sur les autres.
Les artères branchiales, situées sur la face supérieure, se voient à peine; les veines, au contraire, sont très-apparentes, elles font fortement saillie sur la face inférieure.
Au-dessous de la branchie, en arrière du point où la veine postérieure se courbe en dedans pour se déverser dans le cœur, se trouve un petit enfoncement limité par la branchie et la paroi du corps, au fond duquel, en observant attentivement, on voit s'élever un petit tube dirigé en arrière et en dehors, dont l'extrémité est libre: c’est la terminaison du canal du sac de Bojanus (1). Très-souvent 1l est assez difficile à apercevoir au premier abord, non-seulement parce qu'il est très-court, à peine un millimètre de long chez les individus de grande taille, et qu'il est à demi caché par le bord des pinnules branchiales ; mais que, de plus, la momdre contraction de l'animal, en faisant rétracter les tissus, le fait diminuer au point de le masquer complétement au regard et de le confondre avec les rides environnantes de la paroï qu'il traverse.
On voit encore un autre tube flottant, mais beaucoup plus considérable, dans le sillon circulaire, dans sa partie postérieure et vers la droite. Ce tube, terminaison du canal digestif, est l'anus (2). Assez volumineux, long d'environ 5 à 10 millimètres, ouvert à son extrémité et marqué de nombreux plis à sa face
(4) Voy. pl. A. fig, 6, a.
(2) Voy. pl. À, fig. 4, et pl. H, fig. 3,F.
interne, ce qui donne à son orifice l'aspect crénelé, il a la forme d'un tronc de cône dont la petite base se rattache au corps et dont la grande base flotte librement dans l’eau. A droite, il est en rapport avec la branchie, dont le bord interne vient se terminer à son voisinage.
On a vu que le pied est creusé à la partie antérieure d’un second sillon. Ce sillon commence en haut, au-dessous des grands tentacules ; il communique en ce point avec le sillon circulaire qui s'incline de chaque côté en contournant la base de ces organes Il est assez profond, obliquement dirigé en avant, et plus large vers le bas qu'à sa partie supérieure. Quand lanimal est contracté, ce qui est le cas pour les individus plongés dans les liquides conservateurs, il est beaucoup moins visible ; les deux lobes du pied qui le limitent reviennent sur eux-mêmes, et il n'apparaît guère que comme une fente peu considérable et verticale, dont les bords accolés l’un à l’autre se continuent avec le sinus du mamelon buccal. On y voit remonter de chaque côté de la ligne inédiane la terminaison des lames péribuccales.
L'organe copulateur (1) est logé à la partie supérieure de ce sillon, dont il suit la direction générale. Cet organe volumineux s'insère par sa base au-dessous de la racine des tentacules supérieurs dont 1l est cependant séparé par une petite gouttière. Il a grossièrement la forme d'un cône renflé, à sommet déjeté latéralement, de sorte qu'à gauche il est convexe, tandis qu’à droite il est légèrement concave. À gauche, il est plus long que du côté opposé ; de ce côté, en effet, il est adhérent sur une plus grande étendue aux tissus environnants, au point qui correspond à la terminaison du canal commun des organes génitaux. Il est creusé d’une vaste cavité, prolongée en avant en gouttière, dont les deux bords restent appliqués l’un contre l’autre, et dans laquelle viei ts ouvrir latéralement le vestibule.
La coquille (2) recouvre la partie dorsale de l'animal. Elle est
(4) Voy.pl. A,fig. 4 et 3, et pl. E, fig. 44, M. (2) Voy. pl. A, fig.4, V.
irrégulièrement ovalaire, asymétrique. Sa largeur mesure environ les trois quarts de sa longueur. Plane, légèrement convexe en dessus, elle se relève en certains endroits, suivant des rayons dont le centre est au sommet. Celui-ci n’est point situé au milieu ; c’est un petit crochet toujours reporté à gauche et en arrière, et dont la pointe suit cette direction.
Sur l'animal vivant, la coquille est complétement recouverte par une couche épaisse de vase, d’Algues et de tubes de Serpules. Quand on retire avec précaution cette couche assez adhérente, on aperçoit un épiderme d'un brun vineux débordant la eirconférence et offrant l'aspect velouté. Les filaments qui composent cette espèce de tissu sont quelquefois assez longs ; ils s'unissent intimement à la vase qui les recouvre, de telle sorte qu’il est impossible de nettoyer l’épiderme sans en détruire une partie ; le sommet en est constamment dépourvu. Quand on l’enlève, la coquille est d’un blanc laiteux, excepté au centre, où elle prend une teinte cornée. Elle présente nettement l'aspect rayonné et des stries concentriques d'accroissement.
En dessous elle est légèrement concave, offrant vers le centre un point plus enfoncé, correspondant à la saillie apicale de la face supérieure. Les rayons sont ic beaucoup plus nombreux, mais bien moins saillants; sur les bords de la circonférence, ils finissent par disparaître. On y voit aussi tout autour la trace d’impressions musculaires sous la forme d’un anneau peu épais, à bords très-irréguliers. Cette trace divise la face inférieure en deux parties, une portion centrale plus excavée, de tete jaune et passant au brun à mesure qu’on s'approche du centre, ruwueuse en conséquence des rayons qui font saillie à sa surface, et une portion externe constituant le limbe, presque plane, lisse et d’un blane laiteux.
La coquille ne tient à l’animal que par l'impression musculaire qui correspond à un muscle de même forme situé vers la partie interne du manteau. En dehors et en dedans de ce muscle, elle est en contact avec les organes sous-jacents, mais sans leur adhérer. J'ai cependant observé exceptionnellement, chez qui
individu, des adhérences au sommet de l’excavation, ARTICLE N° G,
RECHERCHES SUR L'OMBRELLE DE LA MÉDITERRANÉE. 29 L’Ombrelle, à sa partie mférieure, repose sur le pied, un forme un large disque musculaire, orangé ou jaune sale, entièrement lisse quand l’auimal est posé à plat, et que ses tissus sont dans l’état de relâchement. En avantet près de la ligne médiane, le pied présente sur son bord antérieur une échancrure qui communique en haut avec le sillon oblique, et en arrière avec un sinus large et arrondi, creusé aux dépens de sa face inférieure. Ce sinus (1), marqué de légères stries transversales dans sa partie antérieure, peut se fermer au gré de l’Ombrelle; il n'apparaît plus alors que comme une fente longitudinale et irrégulière, des deux côtés de laquelle partent de nombreux plis et des saillies produites par la contraction. Quand les tissus sont dans le relâchement et que la cavité est largement ouverte, les bords présentent tout autour un bourrelet large, peu saillant, mais lisse comme le reste du pied. C'est au fond de la cavité que s'élève le mamelon buccal (2) sous la forme d’une grosse saillie conique, à sommet tronqué et arrondi, marqué d’une fente antéro-postérieure qui est la bouche, et qu'on ne peut mieux comparer qu'à un méat urinaire. Par sa base, 1l se continue avec les parois du sinus qui se relèvent de manière à former tout autour de lui un sillon circulaire beaucoup moins prononcé en arrière qu'en avant.
Sur les côtés, ces mêmes parois donnent insertion à deux lames molles, légèrement contournées, à bord mférieur libre et sinueux (3). Réunies en arrière, où elles sont très-étroites et réduites à un simple repli jaunâtre, ces lames péribuccales s’élargissent brusquement pour diminuer ensuite à la partie antérieure et se terminer par une extrémité libre et arrondie qui remonte dans le sillon oblique antérieur.
Entre les extrémités de ces deux lames, sur la ligne médiane, tout près de l'échancrure, on voit deux petits organes accolés l’un à l’autre, qui constituent une seconde paire de tentacules,
(4) Voy. pl. À, fig. 2, s.
(2): Voy. pl. A;fg,2 et pl Rfig. 4,,A.
(3) Voy. pl: ASfig/-2/1etipl tie 1 AU:
les petits tentacules (1). Ils ont une forme différente des autres. On dirait une feuille lancéolée, dont le limbe replié suivant la nervure principale aurait ses deux moitiés appliquées l’une contre l’autre. Le sommet est dirigé en avant et la base est adhérente à un court pédicule qui se réunit à son congénère, et dont on peut suivre la saillie plus ou moins loin après l'insertion commune sur la paroi du sinus. Les deux bords du tentacule sont libres et dirigés en bas, leur dos étant en rapport avec la paroi du sinus. A leur base, avant de se continuer dans le pédicule, ils se réunissent de manière à former un petit cul-de-sae. La face externe est lisse, la face interne est marquée de plis transversaux assez Épals.
De la description qui précède, il résulte que l'on ne retrouve pas dans l’'Ombrelle le caractère général de l’ordre des Gastéropodes, d’avoir une tête distincte du reste du corps. Ect, en effet, il n'existe point de cou, et la tête elle-même n'est représentée que par le mamelon conique qui fait saillie au fond du sinus du pied, mamelon qui est complétement caché aux regards, pour peu que l'animal vienne à se contracter et à resserrer la parot du sinus sous l'influence d'une excitation quelconque.
Quant aux grands tentacules et aux yeux qui sont ordinaire ment placés sur la portion céphalique de l'animal, ils restent 1ci à la partie supérieure, de telle sorte qu'ils se wouvent séparés de la saillie buccale par toute l'épaisseur du pied.