LXX^ LETTRE AN ATOMICO -MEDICALE
Des Promesses faites à la fin de la LXFF Lettre ^ et en même temps de quelques Maladies du Ventre et de la Poitrine,
I. Vous me félicitez d'avoir fait encore cet hiver des dissections et des leçons ; je vois en cela une marque de votre bienveillance pour moi. Mais je sens en même temps où tend encore cette félicitation, qui m'avertit de ce que j'ai promis à la fin de la soixante-sixième Lettre, c'est-à-dire de ce que je dois faire après avoir terminé ces exercices. Vous demandez une chose juste, et je ne me laisserai pas importuner. Bien plus, non-seulement je vais remplir immédiatement ma promesse , mais encore j'irai au-delà. Car je vous écrirai , telles qu'elles sont, les histoires de tous les cadavres que j'ai examinés depuis que je vous ai envoyé cette Lettre (toutefois il en est quelqu'une qtii mérite par elle-même d'être Hécrite); vous apprendrez ainsi quel a été îe résultat de mes dissections ultérieures relativement à la recherche de cette luette.
1, Cinq CîKlavres en tou^: ont été disséqués cet hiver, en présence d'un très-grand concours nonseulement de jeunes étudians à qui j'enseignais
l'anatomie, mais encore de prosecteurs exercés. Le premier fut disséqué à l'hôpital avant le milieu de décembre de l'an 1709.
3. Une femme affectée d'une hernie étant morte, par suite de cette hernie, d'une inflammation des intestins, on enleva la plupart des viscères pour préparer sur le reste du corps des parties qui devaient servir à la démonstration des élémens de l'anatomie, que j'allais faire selon ma coutume; mais je n'examinai que la tête et les parties génitales.
Examen du cadavre. Quoique le cerveau fût ferme, et même un peu dur, cependant dans l'intérieur des ventricules latéraux la partie des plexus choroïdes qui se réfléchit en haut en formant un angle pour couvrir les couches des nerfs optiques, était assiégée de part et d'autre d'une espèce de mucus d'une couleur cendrée sale, ayant la forme d'un sphéroïde , et la grosseur d'un travers de doigt. Or, ce n'était autre chose qu'un amas d'hydatides, qui se trouvent assez souvent placées sur cette partie des plexus, quoique en moins grande quantité. Les parties génitales ne présentèrent rien de remarquable. C'est pourquoi je disséquai la vessie urinaire annexe, qui était contractée sur elle-même, ainsi que l'urètre. Je vis sur la face interne de celle-là, assez loin de l'orifice, deux espèces de glandes contre nature, saillantes, petites, arrondies, déprimées, rougeâtres et lisses; mais je ne pus voir absolement rien qui formât
même une légère saillie près de cet orifice, ou dans son intérieur. Et pour que vous compreniez avec quelle attention et avec quel soin je fis des recherches, je vis une petite ligne insolite qui descendait directement sur la surface interne et postérieure de l'urètre , dans une assez grande étendue eu égard à la brièveté de ce canal, et qui s'élargissait un peu au milieu de son trajet. Mais cette petite ligne ne commençait qu'au-dessous du commencement de l'urètre, et elle était si peu élevée qu'on pouvait à peine la voir entre ces petits vaisseaux sanguins noirâtres que nous voyons descendre fort souvent parallèlement dans l'urètre de la femme. Vous comprenez, sans que je vous le dise, si ce peu d'élévation et ce siège peuvent appartenir à la luette que j'ai décrite.
4. Le second cadavre qui fut disséqué au même endroit, vers le commencement de l'année 1760 , offrit plus de choses dignes de remarque. Aussi ma description sera-t-elle plus longue.
5. Un portefaix âgé d'environ cinquante ans, très-grand buveur, et par suite souvent ivre, mangeant aussi beaucoup sans pourtant faire usage d'une mauvaise nourriture, n'était point valétudinaire; et il était même assez bien portant pour qu'on ne pût rien savoir de ses camarades , qu'on interrogea avec soin pour les raisons qui seront exposées , si ce n'est qu'il était accoutumé à se plaindre de temps en temps d'un malaise, dont il désignait le siège à la fourchette du cœur, en
appliquant la main sur l'épigastre. Etant donc \enu à l'hôpital trois mois auparavant pour une fièvre tierce continue , il commença à devenir sujet, lorsque celle ci cessa , à vomir ses alimens. Ces vomissemens revinrent une seconde fois quelque temps après , et ne cessèrent point ensuite jusqu'à la mort. C'est pourquoi bien qu'il ne vomît jamais que ce qu'il prenait (et cela sans aucun mauvais goût, ni aucune mauvaise odeur) à l'exception du vin généreux qu'on appelle muscat, qu'on donnait en guise de remède cordial , et qui fut la seule chose qu'il put garder pendant tout le dernier mois de sa vie, et qui le soutint; cependant il se trouvait par cela même accablé d'une extrême maigreur, et il fut pris d'une seconde fièvre , mais d'une fièvre lente, et il approchait de sa fin sans s'être jamais plaint à l'hôpital d'aucune tumeur, ni d'aucune douleur du ventre, et sans que le pouls eût présenté quelque chose de spécialement mauvais , si ce n'est quelque intermittence momentanée. Tous les moyens employés intérieurement ou extérieurement pour calmer les vomissemens , furent inutiles. Bien plus, du vif-argent même qu'on donna à la dose de trois onces un mois environ avant la mort, à une époque où l'absence des évacuations alvines faisait craindre une passion iliaque, ne fut point utile , et ne fut vu ensuite par personne dans les clystères qui furent rendus; quoique les domestiques eussent cru qu'il était sorti avec les excrémens quand le ventre eut
commencé plus tard à rendre quelque chose. Examen du cadavre. En examinant le cadavre du sujet qui mourut à la fin , je vis qu'il était réduit à une telle maigreur, qu'on pouvait très-bien faire voir les os du métacarpe et du métatarse sur le dos des mains et des pieds, et que les yeux privés de graisse par derrière , étaient extraordinairement retirés en dedans ; cependant ceux-ci étaient sains, quoiqu'un petit anneau de cuivre fût suspendu au lobule de l'oreille gauche, indice ordinaire d'une maladie qui aurait existé autrefois sur l'œil voisin. Comme ia bouche était ouverte , je remarquai qu'il ne restait que peu de dents. Voilà pour l'extérieur; mais en disséquant le cadavre, je trouvai dans le ventre, dans la poitrine et dans la tête des choses que je décrirai avec soin, en commençant par cette dernière. En coupant le cerveau, je vis un peu d'eau dans les ventricules latéraux, et au moins une hydatide dans la partie des plexus choroïdes où j'en vis plusieurs sur le cadavre précédent; mais elle était qn peu grosse, et au premier coup-d'œil elle ressemblait également à du mucus. La glande pinéale était petite, mais eu égard à sa petitesse le corpuscul^ qu'elle renfermait ne l'était pas ; il était d'ailleurs d'une forme irrégulière , dur, non friable , et d'une couleur jaunâtre sale. La moelle épinière était très-molle; car je la montrai aussi aux élèves à sa place, ainsi que tous les nerfs les plus importans, comme j'en ai l'habitude. Dans la poitrine,
je vis le cœur dépourvu de graisse , comme je m'y attendais ; mais ce à quoi je ne m'attendais pas, surtout sur un homme qui était d'une taille plutôt grande que petite, et qui avait toujours passé sa vie laborieuse à soulever et à porter des fardeaux , c'est que le cœur était d'une petitesse que je ne me souviens pas d'avoir jamais vue sur les adultes ; car il semblait que c'était le cœur d'un enfant, et non celui d'un homme, dans toutes ses dimensions, auxquelles répondait proportionnellement le peu d'épaisseur de ses parois. Du reste, à l'exception des veines qui étaient variqueuses en quelques endroits sur la surface du cœur, je ne vis aucune lésion en dehors, ni en dedans, pas plus que sur les valvules de l'aorte, dont le tronc paraissait cependant dilaté. Avant de parler du ventre, je ne puis passer ici sous silence qrie le diaphragme était ossifié à la partie droite de ce qu'on appelle son centre nerveux, ou que du moins il y avait à cet endroit, entre la plèvre et le péritoine, une lame osseuse, pas très-mince , longue d'un travers de doigt et demi, mais étroite, surtout à lin endroit, près de l'une de ses extrémités; mais plus on approche de l'autre extrémité, plus elle s'élargit, mais sans dépasser nulle part la largeur du bout du petit doigt; car je l'ai conservée, et je l'avais sous les yeux en écrivant ceci. Enfin, le ventre n'avait presque rien qui fût hors des bornes de l'état naturel, excepté les intestins, et surtout l'estomac. Les intestins étaient parsemés ça et là
d'urie tache livide. Je ne dis rien de ce qui était une conséquence de la longue durée du vomissement des alimens dont j'ai parlé, savoir que ces organes étaient extraordinairement petits, même les gros; mais ceux-ci ne l'étaient que dans de courts trajets, et ils contenaient des excrémens,maisen très-petite qriantilé. L'estomac fixa particulièrement notre attention par son siège insolite, et par sa longueur et sa courbure extraordinaires. En effet, commençant à l'endroit ordinaire ( car aucune portion de l'œsophage n était descendue ici dans le ventre) il s'étendait en droite ligne, en passant par le côté gauche du ventre , jusqu'à l'os du pubis , d'où il se réfléchissait en haut et à droite pour se terminer à l'intestin duodénum. Sa largeur était médiocre, et il ne contenait qu'une espèce de bouillie blanche et terne, restes des alimens, à ce que je crois, dont certaines parties avaient quelquefois été gardées. 11 n'y avait donc point de vif-argent dans l'estomac, dites-vous :je crois qu'il y en avait; mais je pense qu'il passa dans l'intestin duodénum pendant qu'on remuait l'estomac; car on en trouva une once et demie dans cet intestin qui avait été lié peu auparavant un peu au-dessous du pylore; mais il n'y en avait point dans les autres intestins, au rapport de ceux à qui l'on avait confié le soin de le chercher. Toutefois ceci eut lieu après; tandis qu'auparavant ayant senti une dureté en touchant extérieurement le siège du pylore, j'avais ouvert l'estomac, et j'avais vu l'anneau du pylore comme
divisé en deux ou trois protubérances, non pas volumineuses, mais dures. La partie de l'estomac voisine du pylore était également dure dans une étendue de deux travers de doigt; à cet endroit les tuniques étaient épaissies, et approchaient de la dureté osseuse , quoiqu'elles ne fussent réellement pas ossifiées, et elles ne rétrécissaient pas cette partie; mais comme elles n'étaient pas flexibles , elles ne pouvaient point pousser suffisamment les alimens dans l'intestin duodénum. Hors cela, et une légère lividité de la face interne de l'estomac qui s'étendait un peu loin à partir de ces tuniques endurcies, je ne remarquai aucune autre lésion sur ce viscère. Après avoir examiné à sa place la vessie qui était saine extérieurement, et qui ne contenait pas beaucoup d'urine, et avoir remarqué quelques choses qui n'appartiennent point à ce sujet, j'ouvris ce viscère, et je le trouvai également sain à l'intérieur, ainsi que l'urètre annexe. Mais je ne pus voir absolument aucune protubérance arrondie , c'est-à-dire une luette, à Forifice où ce canal commence; tandis que là où celleci aurait dû se trouver on ne voyait qu'une petite ligne peu saillante qui se terminait à la caroncule séminale, comme à l'ordinaire.
6. Quoique je ne me souvienne pas d'avoir rencontré d'autres fois une ossification du diaphragme , cependant cette extrême petitesse du cœur, et ce siège de l'estomac si éloigné de l'état habituel, ont bien plus frappé mon esprit, qui ne trouvç pas
facilement le moyen de concilier ces deux dispositions avec ce qui avait existé, ou ce qui avait manqué pendant la vie. Car si j'avais jamais observé que le cœur eût diminué de volume, comme les autres muscles, dans un cas d'extrême maigreur, je ne chercherais certainement pas comment il avait pu donner de la force au portefaix avant qu'il ne tombât dans cet état de maigreur. Est-ce donc que les artères supipléaient à ce que le cœur ne pouvait pas faire? Mais comment un cœur peu charnu et ayant peu de force, et ne contenant surtout, à cause de sa petitesse, que peu de sang pour le chasser dans ces vaisseaux, pouvait-il agir suffisamment sur leurs parois, pour que celles-ci revinssent bientôt sur elles-mêmes avec plus de force et le chassassent? Pour vous, qui avez de l'esprit, je vous laisse volontiers l'examen de ceci, ainsi que de ce qui a rapport à ce siège de l'estomac. Car il faut nécessairement que vous regardiez ce siège comme existant depuis la naissance, ou dépendant d'une cause qui aurait produit la chute de ce viscère, cas dont je vous ai cité ailleurs (i) des exemples. Mais si vous préférez cette dernière supposition, il est étonnant qu'il y eût absence des signes propres à indiquer cette dernière maladie par une douleur insolite, ou par une tumeur, principalement sur un homme qui n'était point valétudinaire. Si au contraire
(î)Epist. 39, n. 1 4 et seq. ; et Epist. 65 , n. i5.
DES MALADIES DU VENTRE ET DE LA POITR. Q.[\g
VOUS croyez que cette disposition était originelle, vous comprenez qu'il n'est point étonnant qu'il n'eût jamais existé des indices très-manifestes d'un estomac malade, et même que la force de ce viscère était prouvée par cette quantité énorme de vin et d'alimens, que le sujet prenait continuellement, et qu'il digérait (quoique ceux-ci n'eussent pas été suffisamment mâchés par un très-petit nombre de dents), jusqu'à ce que des vomissemens s'y joignirent après cette fièvre tierce. Car relativement^ ce que ce genre de vie vicia enfin le pylore et la partie voisine de l'estomac, a tel point queles mouvemensde celui-ci purentétre changés plutôt que les alimens ne purent être chassés dans l'intestin duodénum, cela est si vraisemblable, qu'il n'est pas nécessaire de faire dépendre les vomissemens, de ce siégé du viscère, soit originel, soit Técent; car s'il eut été originel, ils auraient toujours existé, et s'il eût été récent, ils ne se seraient pas manifestés sans des indices de ce changement récent. Au reste j'aime mieux décrire ce que je remarquai sur le troisième cadavre.
y. Un lainier jeune, ou du moins pas très-âgé, était mort après être resté couché trois ou quatre jours à l'hôpital, à l'approche de l'époque où devait commencer le cours public d'anatomie,, cette année 1760. C'est pourquoi on transporta son cadavre à l'hôpital; car outre qu'il était d'une taille plutôt grande que petite , que sa peau était belle , et qu'il paraissait être partout d'une bonne con-
âSo SOIXANTE-DIXIÈME LETTRE.
stitution, ceux qui l'avaient vu l'avaient jugé bon pour les dissections.
Examen du cadavre. Comme le ventre s'était gonflé bientôt après, et qu'il avait commencé à devenir vert, je soupçonnai bien qu'il pouvait y avoir quelque chose de mauvais dans le corps du lainier, et j'appris bientôt de quelqu'un qu'il avait craché du sang autrefois; cependant, en attendant que j'eusse un meilleur cadavre, je commençai à faire la démonstration des viscères du ventre. Ces viscères étaient entourés d'une eau semblable à de l'urine, et assez abondante; mais à peine exhalaient-ils quelque fétidité, et les intestins présentaient une légère lividité. L'épiploon était maigre, mais sain; la rate était beaucoup plus grosse que dans l'état naturel; mais elle n'était point dure ni mollasse. Les tuniques, de la vésicule du foie étaient épaisses et la bile un peu pâle; mais le foie était sain et d'une gosseur convenable. Les glandes du mésentère étaient grosses , mais non dures. On ne voyait aucune lésion dans l'estomac, ni dans les intestins mêmes, quoiqu'ils fussent un peu livides, comme je l'ai dit; car, relativement à ce que la partie moyenne à peu près du trajet transversal du colon au-dessous de l'estomac, descendait vers l'ombilic d'où il se réfléchissait vers l'hypochondre gauche , il m'a semblé qu'il fallait placer cette disposition au nombre des variétés plutôt qu'au nombre des lésions, comme il fallait certainement y placer
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celle-ci, quoiqu'elle ne se fût jamais offerte à moi auparavant : une artère qui n'était pas trèspetite se portait de Fémulgente gauche jusqu'à la vessie urinaire, dans un tel état d'obliquité, qu'elle s'insérait à la face postérieure de celle-ci, près de la vésicule séminale droite. Mais vous jugerez vous-même si c'est seulement à des variétés qu'appartenait l'absence des flexuosilés de l'artère splénique, ou quelques sillons peu nombreux qui se dirigeaient obliquement et sans aucun ordre sur la face antérieure des deux reins. Ce qu'il y a de certain , c'est que je trouvai la structure et la substance des reins plus saines que celles de tous les autres organes urinaires. Toutefois, ni moi, ni aucun des nombreux assistans ne pûmes voir ni dans la vessie, ni dans la partie supérieure de l'urètre, quelque chose de saillant et différent de ce qui a été indiqué sur le cadavre dont il a élé parlé immédiatement auparavant. Au reste je ne continuai à faire la démotistration d'aucune autre partie sur celui-ci; car il aurait fallu passer à la poitrine, dans laquelle Içs poumons étaient putréfiés, avec une matière putride et fétide qui s'en était écoulée , comme je l'avais soupçonné, et comme le confirmèrent pleinement ceux qui voulurent les examiner à la hâte avant qu'ils ne fussent enterrés.
8. Le quatrième et le cinquième cadavres étaient ceux de deux femmes, qui étaient mortes sur ces entrefaites à l'hôpital ; mais on n'apporta de la
première au gymnase que quelques viscères de Ja poitrine et du ventre. Je commencerai pai* elle.