‹ Recherches anatomiques sur le siege et les causes des maladiesChapitre 22 sur 39 · IX · texte numérisé non relu

IX

386 CIJVQTJANTE-NEIJVIÈME LETTRE.

et à plus forte raison un trou, entre autres surtout Vallisniéri (i), qui a écrit et fait voir ensuite en pluscFune circonstance, soit pourquoi Rédi ne les vit pas, parce qu'il les cherchait à l'extrémité même de la pointe, soit pourquoi ils ne devaient pas se trouver à l'extrémité, parce que si le petit canal du venin conduisait jusqu'à l'extrémité du dard , il serait nuisible à la finesse et à la fermeté qui sont nécessaires à celui-ci, et serait exposé à être bouché par une très-petite parcelle de matière qu'il rencontrerait. Pour que vous ne doutiez pas que des trous non situés à l'extrémité du dard existent aussi sur nos scorpions, un homme très ingénieux , Ferd. Ant. Ghédini m'écrivit l'an 1707 par quel moyen il les vit aussi sur ces derniers, et Vallisniéri a publié la Lettre* de Ghédini que je lui communiquai. Voici ce qui appartient en particulier à Vallisniéri, que le dard a trois faces comme une pyramid'e triangulaire; qu'à chacune de ces faces se trouve un trou ; qu'il sort par ces trous une humeur extrêmement limpide; que celle-ci passant par un petit canal à travers les entre-noeuds de la queue, se porte à l'extrémité d'où naît le dard. Vous pourrez chercher sur ces gros scorpions étrangers^ d'après lesquels il paraît avoir écrit cela, si ces entrenœuds sont sans interruption , et en outre quelle est la structure intime du dernier. Car outre la

(1) F^id. loca supra ad n. ^3 et 24 indicata.

vésicule que Coïter (i) indiqua autrefois, (u écrivant quune vessie pleine de venin est cachée sous le durd de la queue as^ec lequel le scorpion pique ; il est croyable qu'il y a quelque chose de niusculeux qui exprime le veuiu. Effectivement, la partie externe de l'entre-nœud ne peut pas produire cet effet par elle-même, parce qu'elle est u ure comme de la corne, même sur le scorpion d'zVfrique,et qu'elle ne cède point à la compression externe, comme Rédi (:a) l'a expérimenté. Or il est nécessaire que des muscles soient enfermés sous cettecroùte, comme nous le voyons sur les pâtes des écrevisses, muscles qui meuvent le dernier entrenœud, comme tous les aulres ; et de cette manière quelque expansion charnue , ou tendineuse, s'étendant jusqu'à l'intérieurdu dernier entre-nœud, pourrait comprimer aussi la vésicule par une contraction plus forte que celle par laquelle elle meut cet entre-nœud.

28. Mais le venin des scorpions de notre pays , et des autres contrées qui ne sont pas chaudes, comme Montpellier, est beaucoup moins aoifque celui des scorpions d'Afrique. Aussi ne produit-il pas fort souvent chez nous, comme en Afrique, des symptômes graves; et il en produit même si rarement, comme il a été démontré plus haut (3),

(i) Obs. anat. ex diversis brntîs.

(2) Esper. cit.

(3j N. 23 et seq-

388 CINQUA3VTE-NEU VJÈME LETTRE.

qu'il semble être innocent, à moins que plusieurs causes, entre autres peut-être la principale, savoir la piqûre d'un nerf un peu gros, ne se réunissent. En admettant ceci, nous en venons facilement à ce soupçon avec le célèi)re Maupertuis (i), que la plupart des remèdes qu'on vante contre les piqûres des scorpions, n'ont peut-être paru avoir été utiles que parce qu'ils ont été employés sur ceux qui auront bien été blessés, mais qui n'auront reçu qu'un venin innocent. Vous savez que parmi ces remèdes on a principalement cité dès les temps anciens, celui de la vertu duquel cet homme célèbre doute spécialement , savoir celui qu'on tire du scorpion lui-même. Le scorpion^ dit Celse (2), est le meilleur remède contre lui-même ^ soit quil ait été pilé et placé sur la blessure ^ soit quil ait été mis sur des charbons pour que la blessure en reçoive la fumée. Or le doute de l'auteur cité semble être confirmé soit par cette fumigation employée inutilement sur la femme dont il a été parlé plus haut (3), et qui mourut, malgré ce remède, de la piqûre d'un scorpion, soit par le scorpion lui-même pilé et placé sur la blessure , moyen c\u,ï fut peu utile à Pierre a Castro, dont j'ai aussi rapporté le cas (4) , lequel est parfaitement sem-

(i) Comment, supra ad n. ^5 cit.

(2) Demedic. l. 5^ c. 27^ n. 5o

(0 Ihid.

Llable à celui des individus piqués par la tarantule, en ce que la douleur revint l'année suivante à la même époque. Car Baglivi (i) a noté cette circonstance relativement aux sujets piqués par la tarantule;, et il a écrit (2) qiiil est constant par ^obssrvation que les \w^\V\à\x^ piqués par le scorpion dans la Fouille éprouvent presque les mêmes symptômes que s ils eussent été mordus par la tarantule.

Mais je n'ai pas parlé plus haut de ces symptômes et de la mort, parce que j'ai fait une exception pour les parties chaudes de l'Italie. Cet auteur rapporte en outre la dissection (3) d'un lapin tué par une tarantule; et il ne passe point sous silence (4) que beaucoup de symptômes semblent dépendre du mauvais effet de V imagination sur les sujets piqués par elle. J'espère que nous aurons des recherches plus complètes sur cet objet, et sur d'autres relatifs à la tarantule , si un jour le savant Séraopeut achever celles qu'il a commencées sur cet insecte. Cependant en attendant je ne suis pas tout-à-fait éloigné de croire, relativement aux scorpions de natre pays , que plusieurs des individus qui ont paru éprouver quelques accidens graves après avoir été piqués par eux, ont moins

(1) Dissert, de tarant, c. 9 et liist. i

(2) Ihid,, c. 7 ethist. 3.

(3) Ihid. y c. 10.

(4) Ihid, , c. 6,

390 CJWQUANTK-NEtr VIÈME LETTRE.

souffert, dans le trouble de l'imngination que leur cau.sait la crainte, du venin qui aurait peut-être été tout à-fait innocent, que de l'agitation de leur esprit qui influa sur leur corf)S. Au reste ce doute que je vois que Maupertuis (i) partage aussi, peut encore être confirmé en partie par lui circonstance; c'est que quelques sujets qui ont à peine été piqués, se plaignent aussitôt de symptôuies qui n'ont pas eu lieu aussi promptement S!jr ceux qui ont été tués par le même venia, et s'écrient qu'ils ne sentent plus aucun mal et qu'ils sont guéris, aussitôt qu'on leur a appliqué ou doiiné quelqu'un de ces antidotes que le vulgaire et eux-mêmes estiment beaucoup, ou qu'un médecin quelconque, auquel ils ont beaucoup de confiiuce, a recommandé comme très-certain. C'est que ce traitement semble être \in traitement de l'esprit, et non Au corps; or comme ce traitement a fait peut-être la réputation de l'antidote, voyez comme il la lui a faite à tort , et en même temps comme il faut chercher des moyens plus sûrs.

29. Mais le venin des vipères n'est pas le plus souvent innocent chez nous, comme celui des scorpions Un grand nombre de sujets mourraient^ ou seraient du moins très-gravement malades à la suite de leur nîorsure, si ces reptiles n'étaient pas beaucoup plus rares que les scorpions, et si on ne pouvait pas les voir et les éviter plus faci-

(i) Comment, cit.

DES MALADIES PRODUITES PAR UN POISOÎV. Sgi

lement à cause de leur grosseur. Je dis, seraient très-gravement malades, parce que je sais qu'on n'a point encore trouvé de remède auquel les hommes puissent ou osent se fier pour se garantir des symptômes exirémement violens qui succèdent à la morsure des vipères. On avait beaucoup vanté à cet effet la télé ou d'autres parties des vipères qu'on faisait avaler. Mais les expériences de Rédi (i) et de Francini (2) n'ont nullement confirmé le fait. J'ai entendu ensuite donner les plus grands éloges à la graisse des vipères , et beaucoup plus encore à l'huile commune, appliquées sur le lieu mordu. Quoiqu'il me parût à peine croyable que des trous aussi étroits et assez profonds à travers lesquels la vipère qui mord introduit le venin, soient assez ouverts pour recevoir surtout des linimens huileux, cependant j'ai mieux aimé m'en rapporter au temps, qui a démontré la vertu certaine et utile de certains remèdes nouveaux, comme de l'écorce du Pérou, de même que la vertu douteuse et dangereuse de certains autres, comme de la transfusion du sang; et pour ne pas trop m'éloigner du sujet en question , comme le temps a fait voir que tant d'autres moyens recommandés autrefois contre les piqûres vénéneuses des animaux sont inutiles , en les plongeant dans un tel

(i) Leltera sopra alciine opposizioni etc. (2) Lettera del Platt fra le opère del Redi ^ tom. o. , dell' ediz veneta* '

oubli, que, par exemple, je n'ai jamais entendu dire depuis près de cinquante ans que j'habite ici, que quelqu'un ail parlé, et bien moins encore fait usage de celui au sujet duquel Abbatius (i) a écrit quil as^ait expérimenté quil est extrêmement utile , et qu'il est employé à Padoue. Aussi à peine un petit nombre d'années s était-il écoulé , que les Mémoires de l'Académie Royale des Sciences (2) parurent , Mémoires d'après lesquels j'ai compris qu'il a été démontré par les expériences des hommes célèbres Geoffroy et Hunauld, combien est léger et douteux l'effet de ces onctions hiiileuses. Au reste Méad (3), médecin Anglais très-savantj a même confirmé que ce jugement est 7^AV2/o Bien que ce dernier ait ajouté qu'on peut accorder un éloge plus probable à la graisse de vipère , cependant il a avoué avec franchise que ce traitement n'est pas sûr ^ ce que vous re~ connaîtrez vous-même facilement d'après un autre exemple relatif à un homme mordu, qui est rapporté dans les Mémoires cités. Pour lui , il recommande préférablement à tous les autres moyens, tin remède facile et prompt, que j'ai voulu indiquer plus haut lorsque j'ai nié qu'on en ait trouvé un auquel on puisse se fier , savoir la succion du venin qui se fait sur-le-champ avec la bouche.

(1) De admirab. viperae natura c. 3 1 in fin.

(3) Expos, mechan. venenor. tent. \ «.

DES MALADIlîS PRODUITES PAU UN POISON. SqS

En effet, quoique Celse (r)raitrecommandée avec assez de confiance contre la morsure de tous les serpens pour prétendre que celui qui sucerait serait en sûreté ^ et quil y mettrait celui quil sucerait ^ qu'elle ait été louée (2) aussi par Dioscoride, et mise en usage non-seulement du temps de Galien (3), mais encore du temps d'Aétius (4), de Paul d'Egine (5) et d'Actuarius (6) , par lesquels elle est ordonnée (pour passer sous silence Rhazès (7J et d'autres)^ et que , pour descendre à des auteurs plus près de nous, elle soit également approuvée par Tagault (8), Vésale (9), Abbatius (10), Séverin (11), Rédi (12), Charasius (i3) et d'autres (14); quoique, dis-je, elle soit appuyée de tant et de si grandes autorités, il ne faut cependant point espérer facilement que le peuple puisse

(ï) Demedic. 1. 5^ c. 27 , s., 3.

(2) De medic. mat. 1.6^ c. 40.

(3) Meth. medend. 1. i3, c. 6 ad fin.

(4) Tetrabibl. 4 serm. 1 , c. 10.

(5) De re med. , 1. 5 ^ c. 2,

(6) De meth. med. , 1. 6. , c. n»

(7) 8 almans., ci.

(8) Instit. chir., 1. 2 , c. 11.

(9) Chirurg. magn.^ 1. 3^ c. i4-

(10) L. cit. , c. 3i et 32.

(11) Viperae pyth. , p. 3 ^ c. 5.

(12) Osservaz. int. aile vipère.

(i3) Vid. Sepulchr.^ s. hac. 10^ in schol. ad obs. 6. (14) Vid. Duhamel reg. se. Acad. hist.^ 1. 4> c. 6 in fin.

394 CIJyQUANTE-lVEUVIKME LETTRE.

être amené à croire Celse (i), ou qui que cesoit^ quand ils disent que le venin nest pas nuisible par le goût , mais dans une blessure : et Séverin {p) aura beau s'écrier, qnon suce sur ma foi; je suis caution que celui qui sucera sera à Vabri de tout mal et de tout accident,

3o. Je croirais que le peuple agit sagement en n'ajoutant pas foi à ce dernier auteur qui répond que celui qui sucera ne courra (3) aucun danger, lors même qu'il ne prendra point garde à Taver- -tissement de Celse (4), qui a été positivement confirmé par la plupart des auteurs que j'ai cités, c'esl-à-dire de n avoir point d'ulcère aux gencives ^ ou au palais y ou à une autre partie de la bouche. Rédi faisait tant de cas de cet avertissement, et certes c'était à bon droit, que je me souviens d'avoir appris autrefois de quelqu'un de ceux qui étaient alors avec lui, qu'un de ces hommes qui buvaient le venin exprimé des vipères , ayant trempé plusieurs fois une croûte de pain dans le venin, et l'ayant mangée, Rédi le blâma aussitôt, parce que si la croûte avait blessé par hasard sa gencive, comme il arrive quelquefois, il se serait exposé en jouant à un danger présent. Il a conjecturé encore, entre autres motifs pour lesquels un char-

(i) S. 3, cit.

(2)C. 5, cit.

(3) Ihid. et alibi,

(4) S. 3, cit.

DES MALADIES PRODUITES PAR UJX POISON. SgS

latan qui s'était sucé le bras que Jui avait mordu un aspic, mourut néanmoins, de même que deux hommes qui s'étaient sucé le doigt que leur avait mordu une vipère, d'après le récit d'Elianus (i), de Matlhiole (2) et d'Amatus Lusitanus (3); il a conjecturé (4), dis-je , qu'il faut admettre que ces sujets avaient peut-être dans la bouche quelque petit ulcère.

Cependant ces accidens, et d'autres dont il sera question plus bas (5), effrayent les hommes, qui craignent que ce qui est arrivé à quelqu'un , quelle qu'en fût la cause, ne puisse leur arriver aussi, ceuxlà sur-tout dont les gencives sont d'une mollesse scorbutique, ou en approchent, puisque Matthiole(6) a remarqué que même sans elle le sang s' écoule facilement des gencwes par une forte succion. Ils sont encore effrayés par ces autres avertissemens que donnent la plupart de ceux que nous avons dit approuver la succion, qui a reçu aussi l'approbation d'Avicenne(7j; savoir qu'il faut que celui qui sure ne soit pas à jeun, qu'il tienne de l'huile dans sa bouche après se l'être rincée, et qu'il crache aussitôt ce qu'il a sucé. Ils sont d'au-

(i) De hist. animal., 1. g, c. 62.

(2 Comment, in Dioscor. 1. 6, c. 40.

(3) Cent. 3 , curai, med. 14.

(4) Osser. cit.

(6) Ad, c. 40, cit.

(7) Canon., 1.4, f. 6, tr. 3, c. i.

3q6 cinquante-neuvième lettre.

tant pins effrayé.s^par ces averlissemens , que lé savant Méad (i) lui-même recommande à peu près les mêmes choses , quoiqu'il dise que c'est pour que Vâcreté du venin n enflamme pas les lèvres et la langue de celui qui suce, et cela avec raison, puisqu'en goûtant avec d'autres personnes le venin d'une vipère, bien que mêlé avec de l'eau, il reconnut qu'i/ avait un goût acre et de feu ^ comme si sa langue eût été percée par quelque corps chaud etbrûlanty sensation qui dura deux ou trois heures. Bien plus, un de ses camarades qui voulut le goiiter sans l'avoir délayé, eut un petit ulcère qui dura deux jours avec uae inflammation et une tuméfaction de la langue»

On était beaucoup moins effrayé, lorsqu'on lisait ou bien Séverin (2) assurant que ce venin a pour ainsi dire le goût d'un corme qui n est pas mûr y comme le reconnut Branchini , principal pharmacien de Segna , qui n éprouva aucun mal en le léchant et le goûtant avec la langue en présence de ce médecin, ou bien Charasius (3) prétendant que ce venin goûté et avalé y ce quil a expérimenté fort souvent lui-même^ na été nuisible ni à V homme ^ ni à aucun animal ^ en sorte qu'il ajoute à la fin cj^'ilnapas évité de le porter dans sapropre bouche^ même sans se l'être rincée après ou avant ^ ou bien

(i) Tent. 1^ cit.

(2) Cil. pag. 2, c. 4^ ad fin. et c. 8.

(3) f-^id, sepulclir. in schol. ad append. cit., obs. 6.

DliS MALADIES PRODUITES 1>All UJV POISO]>r. 3c)J

surtout Rédi (i) affirmant qiiil a vu une infinité de fois les lèvres ne s'être point gonflées sur des sujets qui en avaient léché et ai^alé^ et faisant l'histoire de ce Jacobi qui le léchant ou le buvant quelquefois avec plaisir , ne l'aurait pas fait le lendemain , s'il en fût résulté une lésion de la bouche ou de l'estomac, ou s'il eût ressenti un goût acre et brûlant, tandis qu'au contraire le goût de ce poison , d'après ce qu'écrit Rédi , est doux et insipide ^ et tout'à-fait semblable à celui de T huile d'amandes douces.

Mais j'aurai bientôt une autre occasion de parler une seconde fois d'un si grand dissentiment entre les auteurs sur un seul et même poison. Réfléchissez maintenant si ce dissentiment lui-même peut encourager les hommes à employer la succion, surtout lorsqu'ils voient que la plupart de ceux qui l'ont louée d'après les anciens, ou d'après les modernes, n'ont presque pas plus de confiance en ce seul remède, qu'en ce moyen qui quoique n'étant pas aussi instantanément applicable que la succion de la bouciie, n'est cependant pas difficile, et est certainement moins suspect (je veux parler des ventouses ) ; car après l'un et l'autre de ces remèdes, on en ordonne d'autres, et d'autres encore,. indice bien manifeste que la succion n'est donc pas un moyen par lequel on puisse toujours croire que le venin a é\é entièrement retiré du

(i) Osserv. cit.

SqS cinquante-neuvième lettre.

fond crune petite blessure très-étroite, ou des recoins de la membrane celluleuse adjacente dans lesquels il peut s'être glissé en attendant , ou d'autres veines tortueuses. Regardez ceci comme dit aussi des autres modes de succion, soit par des siphons, soit par des sangsues, soit par d'autres moyens quelconques.

Du reste si je n'ai point parlé des moyens chirurgicaux plus efficaces, comme des scarifications profondes, de la brûlure, ou de l'amputation, en voici le motif; c'est que la plu part des sujets mordus par une vipère ou bien ne se soumettent pas à ces moyens , et espèrent pour eux le même succès qu'il ont appris avoir eu lieu chez plusieurs individus à la suite d'un traitement plus doux, ou bien les demandent trop tard. Car ce qu'écrit Kramer (i) est très-rare, qu'il connaissait un homme qui ayant été mordu à un doigt par une vipère^ avait déjà tout le bras enflammé, et avait éprouvé de la fièvre, de fréquentes défaillances, du délire, des spasmes, et d'autres symptômes analogues, et cependant il fut guéri par V ablation du doigt mordu y trente-deux heures s' étant déjà écou" lées depuis la blessure.N ous comprenez donc pourquoi j'ai négligé de parler de ces moyens, pour considérer la plupart des remèdes plus doux, de quelques-uns desquels je dois encore traiter plus bas (2).

(ï) Commerc. iitter. a. i735^ liebd. 11, n. 3 , in fin.

DES MA^LADIES PRODUITES PAR UN POISON. SqQ

3i. Mais , dites- vous, comment donc aurait-on tant vanté la succion, ou tant d'autres renièdes doux, même autrefois, contre la morsure des vipères, si on n'avait pas vu ces moyens sauver des malades ? Quant à moi, afin de passer sous silence qu'il est très-rare que quelqu'un en soit réchappé sans avoir fait usage de plusieurs remèdes, en sorte qu'il serait difficile d'établir auquel de ces moyens il devait principalement sa guérison , je croirais qu'il faut certainement faire attention qu'on rencontre dans les auteurs qui ont fait fort souvent l'expérience, un assez grand nombre d'exemples d'animaux auxquels on n'avait donné ni appliqué aucun remède, et qui n'éprouvèrent que des incommodités légères ou nulles, après avoir été mordus par des vipères, ou qui en ayant même éprouvé de graves, conservèrent néanmoins la vie. Vous lirez que c'est ce qui arriva dans les expériences de Rédi (i), et cela assez souvent. Telles sont d'autres observations relatives k ceci, et appartenant à des auteurs de Paris cités autrefois par Duhamel (2) , ou par moi plus haut (3). Que si vous cherchez la différence de ces causes , je dirai qu'il peut y en avoir plusieurs, soit que l'on considère les vipères mordantes, ou les animaux mordus, ou bien les unes et les autres. L'âge, la

(i) Osserv. cit.^ e lettera cit. int. aile opposiz. (2) Reg. se. Acad. hiat.;, 1. 4? s. i , c. i, n. 6.

40O ClTfQUANTE-NEUVlÈME LETTRE.

constitution du corps, les forces, la saison de Tannée, la nourriture, le pays, dont la différence peut apporter différens degrés dans la lésion faite ou reçue, sont communs aux unes et aux autres. C'est ainsi que vous voyez , pour parler des pays, ceux pour lesquels Séverin(i) fait u^ie exception, parce que la morsure des vipères y est innocente; quoique ce qui lui avait été rapporté (2) par Hougton relativement aux Anglais , ne s'accorde nullement avec ce que le célèbre Méad (3) écrit çà et là , ainsi que d'autres, surtout à l'endroit où il fait voir que les expériences de Rédi ne lui ont pas donné en Angleterre le résultat que Duverney avait obtenu auparavant en France, ou bien au passage où il confirme que les mêmes accidens ont coutume de survenir partout à peu près de la même manière à la suite de la morsure de la vipère , bien qu'il avoue une chose qui suffit à mon sujet , que ces accidens /^e«/i^e/2^ augmenter^ ou di^ minuer selon la différence des climats^ et d'autres circonstances que j'ai indiquées à peu près. Vous comprendrez qu'ils peuvent encore augmenter ou diminuer selon la différence de la grosseur de la vipère qui mord, de sa colère, et de l'acrimoine de son venin , si vous réfléchissez que si elle est plus grosse et plus irritée, elle introduit plus de

(1) L. cit., p. 3, c. 1.

{2) Vid, et p. 1, c. 7, §. 3- (3) Tent. j, cit.

DKS MALADIES PI10J)UJT£S PAR TJIY POISON. 4^^ ^

venin dan^s la blessure, et fait celle-ci plus profonde; car la chose est encore plus évidente pour lacrimoine , et la différence dont il a été parlé plus haut (i) et qui existe entre les auteurs cités relativement au goût de ce venin , et à ses effets sur les lèvres et sur la langue, fait voir qu'elle varie sur les différentes vipères; personne, en effet, n'oserait douter que ce que chacun d'eux a rapporté comme des observations, n'ait réellement été observé. A cela il faut ajouter une circonstance qui est la principale, qu'il y a une trèsgrande différence entre la vipère qui vient de mordre fort souvent, et celle qui n'a point encore mordu depuis un temps raisonnable. Car l'auteur du Livre sur la thériaque adressé à Le Pois (2), a mis dès autrefois la morsure de cette dernière au nombre des fraudes des imposteurs qui forçaient en secret les vipères à mordre continuellement des chairs qui leur étaient offertes, a van t de se faire mordre eux-mêmes; car par-là // était nécessaire quelles rejetassent le venin qu 'elles avaien t dans la bouche; et de là vous pouvez, au contraire, déduire la cause pour laquelle la morsure d'une vipère à jeun est plus grave, et l'ajouter aux autres causes que d'autres auteurs ont imaginées.

Zjoa Cl NQUANTE-ISTEUVIÈME LETTRE.

Au reste Rédi (i) a confirmé ce que cet ancien auteur a rapporté , en écrivant qu'il a expérimenté plusieurs fois que les vipères rejettent tout le venin, sinon à la première morsure , au moins à la seconde, de sorte qu'il n'y en a point dans celles d'etisuite, la troisième, et la quatrième; et quoiqu'il dise plus bas que le venin peut aussi être introduit quelquefois à la troisième, et qu'il rapporte même ailleurs (2) une expérience d'après laquelle on voit que la troisième fut mortelle, ainsi que la sixième d'après une autre expérience, et même la septième d'après le rapport des auteurs de Paris (3), cependant si vous voulez considérer aussi les accidens qui ontlieu plus rarement , vous voyez qu'ils ne sont pas contraires à notre sujet. En effet, il faut en définitive qu'on arrive à ime morsure qui soit innocente, et cela plus promptement, ou plus tardivement, suivant que la vipère est plus petite ou plus grosse , ou du moins suivant qu'elle possède moins ou plus d'hutneur vénéneuse, ou qu'elle la réj)are plus lentement ou plus proniptement , ou qu'elle Texprinje plus ou moins abondamment dans chaque morsure, ou qu'enfin elle la formeavec moins on plus d'âcreté, de telle sorte qu'une irès-petite gouttelette , niême

(1) Osserv. cit.

(2) LeU. cit.

(3) Cit. suprà.

la dernière, peut produire Teffet qu'une plus grosse produit ordinairement.

32. Ajoutez à cela ce qui est particulier à Tanimal mordu, comme la grandeur ou la petitesse du corps , la dureté ou la tendreté de la peau , Tinertie ou Tacrimonie des humeurs, le plus petit ou le plus grand nombre des vaisseaux sanguins et des nerfs de la partie mordue, et d'autres états analogues. En effet, la raison indique, et les expériences de Rédi(i) et des auteurs de Paris (2) confirment que, toutes choses égales d'ailleurs, les petits animaux périssent plus promptement par la même quantité et la même acrimonie du venin. C'est pourquoi ce que nous lisons dans le premier n'est point étonnant, qu'une même vipère ayant mordu cinq canards , et immédiatement après trois pigeons, les trois derniers canards ne périrent pas, et que le premier pigeon périt; et que tandis que les oiseaux meBrent très-facilement de la morsure d'une vipère, le cheval, le taureau et d'autres animaux pbis grands et qui ont la peau plus dure n'en meurent pas le plus souvent; car il est nécessaire qu'ils reçoivent des blessures moins profondes Et je ne serais pas très-étonné , si en répétant plus souvent les expériences qui ont été rapportées dans le Sepulchretuin (3), on obtenait le même

(i) Lelt. cit.

(2) Cit. supra.

(3) In addit. ad sect. liane. 10, schol. 2 , ad obs. 3

4o4 € I IVQUAJYTE-NKUVJÈME LEÏTRK.

résultat; en sorte qu'il serait constant que la mort des animaux , qui ont les humeurs plus acres et plus vives, est plus prompte, tandis que celle des animaux qui les ont plus aqueuses, plus visqueuses et d'un mouvement lent, est plus lente, à tel point que quelques-uns ne peuvent pas être tués de cette manière. Et, en effet, comme Fétat des humeurs et même des parties solides peut varier sur une seule et même espèce d'animaux , sens dans lequel je pense qu'il faut entendre ce qui a été avancé par les auteurs de Paris , savoir qu'il est croyable que dans la même espèce d'animaux , quelques-uns éprouvent des effets plus ou moins graves du venin de la vipère, de sorte que quoique celui-ci soit introduit dans la même quantité, et que les morsures paraissent égales, ils ne meurentpas de la même manière, ni d'une mort également tardive ou prompte; comme ce sont, disje, des choses croyables, il semble qu'on doit comprendre par-là pourquoi les animaux d'une même espèce ne meurent pas toujours dans l'ordre dans lequel ils ont été mordus par la même vipère, mais seulement quelquefois, comme par exemple des cinq pigeons de Charasius (i), celui-là mourut le premier, qui reçut la cinquième morsure, tandis que des trois poulets des auteurs de Paris, celui-là mourut plus tard, qui reçut la seconde. Toutefois, comme le

(i) SecL ead. , obs. 6 , 5. 8,

DES MALADIES PRODUITES PAR TIN POISON. /foS

premier auteur a entièrement passé sous silence si tous les pigeons furent blessés à la même partie du corps, ou à une autre, et que les derniers avaient dit auparavant que non pas tous, mais presque tous les poulets , sur lesquels ils firent l'expérience, avaient é\é mordus à la même partie, il peut s'y joindre d'autres causes auxquelles nous attribuerons ce changement d'ordre dans la mort. En effet, la morsure reçue à un endroit où les vaisseaux sanguins ou les nerfs sont plus nombreux et plus gros, ou moins nombreux et plus petits, peut être plus grave, ou plus légère, au point que le venin soit rejeté avec un écoulement prompt et précipité d'une grande quantité de sang par la même voie, comme cela a été remarqué par Rédi (i). Quant à cette sortie du venin , vous réfléchirez vous-même si par hasard il n'était pas rejeté en quelque partie avec la sérosité qui s'écoule des blessures; car les auteurs de Paris nient avoir vu sur les animaux qui périrent, \n\ écoulement de sérosité égal à celui qu'ils virent sur ceux qui furent sauvés.

33. Vous demanderez sans doute ici si c'est par les veines , comme le plus grand nombre le croit , ou par les nerfs, comme le célèbre Méad (2) le pense, que le venin de la vipère, ou son action nuisible pénètre dans l'intérieur du corps. Vous

(1) Leu. cit.

(2) Tant. 1, cit.

4o6 CINQUANTE-NEUVIÈME LETTRE.

serez peut-être porté à adopter l'opinion des premiers d'après cetteexpérience, entre autres, qui est rapportée dans le Sepulchretuni (i), parce qu'elle fut faite/^/^/^ (Tune fois sur des chiens, sur lesquels on injecta dans les vaisseaux sanguins du suc vénéneux , extrait de la tête de vipères , qu'on arrosa d'un peu d'eau chaude pendant qu'on Texprimait, et qui périrent bientôt après. Mais , dès que vous aurez remarqué que plusieurs autres substances qui ne sont point vénéneuses, étant injectées de la même manière, produisent la mort (2) avec une égale promptitude, vous examinerez plus volontiers ce que Méad a avancé relativement à la voie des nerfs. Car il ne rejetait pas lui non plus auparavant (3) la voie des veines, surtout quand il s'agissait de venins introduits par la piqûre ou la morsure des animaux; mais plus tard il changea d'opinion, et il crut que les poisons pris à l'intérieur j comme les venins introduits par une blessure, attaquent surtout les nerfs, après avoir fait attention à cette promptitude étonnante avec laquelle la morsure de la vipère à lunettes tue le chien . savoir en un quart de minute. D'un autre côté, la vipère commune ayant mordu un homme à un doigt, il approcha aussitôt sa bouche de sa

(i) Schol. 2 ^ sLiprà. cit.

[pt) VicL Ex. gr. inter. iiiject. Courlenii.^ %, cit suprà, ad 11. 16.

(3) J^id, IiiU'od. ad tautem.

DES MALADIES PRODUITES PAR UN POFSON. l^O']

blessure, comme il a été dit plus haut (i); et ayant sucé le sang, // tomba mort aussitôt après , ou bien , comme le dit ailleurs (2) le même Matthiole qui le vit, // tomba tout à coup à terre ^.oû il devint aussitôt muet j et périt. La même cause produisit uu effet non point funeste, il est vrai , mais extrémementnuisible et subit sur unchasseurque Sommer (3) traita. Car s'étant sucé deux petites blessures que lui avait faites une vipère, sa langue se gonfla aussitôt ^ et il semblait qu'il aidait une pomme dans la bouche ^ sans pouK>oir parler ni avaler^ a\>ec F obscurcissement de la vue ^ la tumé-^ faction et la pesanteur de la tête

Mais, de ce que j'ai rapporté (4) la conjecture de Rédi,qui rejette la cause des accidens de cette espèce sur quelques petits ulcères de la bouche , ne croyez pas immédiatement que le venin soit erïtré dans les veines ouvertes à la surface de l'ulc^^re ; car ceux qui pensent comme Méad , pourraient dire, à leur tour, que les petits nerfs sont exposés à Faction du venin , dans cet ulcère , aussi bien que les petites veines. Et, pour que vous n'accusiez pas la succion plus que la morsure, lisez ^ même dans les auteurs de Paris, ce qui arriva à cet Anglais qui voulut qu'on fît sur lui l'expérience de

(2) Comment, in ]^raef. Diosc. ad , 1. 6.

(i) Eph. N. C, Dec. 3 a. 3 , obs. iSa.

4o8 CIIVQUANTE-INEUVIÈME LETTRE.

la morsure d'une vipère. Une douleur violente s'était étendue sur-le-champ, même avant ^ue la vipère eût cessé de mordre, de la main mordue à tout le reste du membre supérieur. Au surplus, ce que Méad (i) a nolé comme méjnorable ^ quun chien aboya peu pendant qu on lui faisait une ^/ei"- ^wre dvec une aiguille d'acier pointue, d'une forme semblable à celle de la dent de la vipère, mais quil hurla lorsqu'on introduisit du rtenin avec la même aiguille, vous fera comprendre que la douleur doit être imputée aux nerfs , non point parce qu'ils ont élé blessés, mais parce qu'ils ont été infectés de venin. Mais, outre les progrès extrêmement rapides, du moins quelquefois, de ce venin, ou des accidens qu'il produit, progrès qu'il ne faut nullement rapporter à la lenteur du mouvement du sang dans les veines, considérez encore les expériences du même homme célèbre sur du sang humain reçu dans un vase de verre chaud , et avec lequel il mêla du venin de vipère , qui ne le fit nullement changer de couleur ni de consistance y de sorte qu'on ne put le distinguer, ni alors, ni ensuite, d'une égale portion du même sang, avec lequel on n'avait rien mêlé. Et ne soyez pas arrêté par ce que vous lirez dans le Sepulchretum{p,)^ qu'on a trouvé du sang coagulé, et même concrète en polypes très-tenaces dans le cœur et dans toutes les

(i)Tent. 1, cit.

(2) In addit. ad liane. 10, s. obs. i etschol. 1, ad obs 2.

DES MALADIES PRODUITES PAR UlY POISOIY. /jOC)

veines, sur des animaux tués par ce venin. Car il y a dans le même Sepulchretum des observations contraires (i), dans lesquelles on le trouva plus liquide que coagulé ^ ou extrêmement ténu et acre ^ ou dissous en partie ^ et nulle part coagulé. Que si vous remarquez qu'il est cependant question, dans quelques-unes d'entre elles, de grumeaux et de concrétions, lisez les auteurs de Paris cités fort souvent; ils rapportent bien que deux pigeons présentèrent du sang coagulé en Angleterre , mais ils affirment n'avoir trouvé aucun indice de coagulation dans le sang, et au contraire des signes de sa liquidité sur la même espèce d'animaux, et sur tant d'autres. Au reste, Rédi (2) lui-même, qui cependant avait trouvé cette coagulation sur quelques animaux , dit positivement qu'il ne la trouva pas toujours sur tous.

On voit donc suffisamment que la coagulation du sang n'est pas un ^iiitX, immédiat ^ comme on dit ,et propre du venin de la vipère, pas plus que sa dissolution , mais que ses différentes dispositions, et surtout les différentes affections des nerfs qui troublent singulièrement son mouvement, comme il a aussi été dit plus haut (3) , le vicient de différentes manières , de sorte qu'il est rouge et vif sur les uns, et noir et disposé à la putréfacûon sur

(1) Obs. ead. 9. et sect. ead. obs. 6.

(2) Osserv. cit.

4lO CINQUANTE-NEUVIÈME LKÏTRE,

les autres, comme vous le comprendrez en relisant la plupart ries observatioiis citées. Puisqu'il en est ainsi , vous voyez facilement par vous-n)éme que toutes les fois que les remèdes remplis de petits corps volatils, recommandés déjà ^lepuis long-temps contre la morsure des vipères, ont paru réussir, ou bien c'était dans des cas où le sang était disposé à la concrétion , ou bien ils furent utiles en agissant principalement sur les nerfs. Il fau<irait surtout dire ceci, si l'alkali volatil mêlé avec de l'huile de succin, pris à l'intérieur et répandu sur les blessures, qui réussit heurensement sur un élève de botanique du célèbre de Jussieu (i), qui fut blessé à trois doigts par une vipère, et y éprouva presque aussitôt un engourdissement et une tuméfaction assez considérables, lesquels s'étendirent aussi à la main elle-même; si, dis-je, ce remède mis promptement en usage, et qu'on dit avoir certainement réussi sur un grand nombre d'animaux, réussissait dans la suite sur les hommes, du moins sur la plupart.

34. Il ne faut cependant pas nier que le sang vicié de ceux qui ont été mordus par une vipère, n'accélère la mort ; il faut même accorder aux auteurs de Paris (2) qu'il y contribue puissamment, lors surtout que corrompu par la gangrène qui

(r) Hist. del'Acad. R. des Sc.^ a. 1747^ obs. aiiat. 2. (î?.)Cil. supra ^ n. 2g.

DKS'MALADÏES PRODUITES PAR UN POISON. [\l l

attac|ue presque toujours la partie blessée et les parties, voisines, il transporte la même altération sur d/es parties éloignées et intérieures, comme ils le virent sur le cœur et sur le foie d'une oie, et connjiie d'autres l'avaient vu quelquefois sur le foie qui était d'un jaune noirâtre y et d'autres fois sur l'estomac, doiit la couleur était eii quelque sorte obscure et non sans une apparence de Iwidité^ ou plus obscure y ainsi que sur le mésentère et sur les intestins, sur lesquels cette couleur était plus manifeste ^ ou qui étaient légèrement parsemés cà et là de taches liK>ides ^ tandis qu'à l'entrée du conduit biliaire ils étaient d'une couleur livide , ou plutôt d'une noirceur gangreneuse ^ comme vous le verrez en relisant les observations et la scholie, citées plus haut (i) dans le Sepulchretum. Il arrive cependant quelquefois non-seulement que ces lésions ne sont pas observées par d'autres, mais qu'il ne se montre même nulle part à l'extérieur aucune lividité , comme sur la petite chienne de Francini (2) qui n'avait ni tuméfaction ^ ni lividité sur aucune partie du corps; et ii est vraisemblable que l'irritation des branches nerveuses qui se trouvent à l'endroit de la morsure vénéneuse, donne lieu à des contractions de fibres qui retiennent le sang dans les petits vaisseaux voisins, d'où résulte un commencement de tuméfaction ,

(2) Lcttera cit. , n. 29.

4ra CINQUANTE-NEUVIÈME LETTRE.

d'inflammation , de lividité , de gangrène , à moins que par hasard le corps ou la partie blessée ne soient dans une disposition telle, que, quoique les nerfs commencent a être très-promptement attaqués de convulsions ailleurs , comme sur cette petite chienne, la partie mordue ne se gonfle cependant pas, ni ne devient livide , ou que, bien qu'elle se gonfle d'autres fois assez promptement pour que les auteurs de Paris (i) aient écrit que le commencement de la tuméfaction se remarque à l'instant même de la morsure, on ne l'aperçut pourtant à la fin qu après quelques heures sur ce jeune homme noble dont l'histoire décrite par Charasius se trouve dans le Sepulchretum (2). Il semble d'ailleurs qu'on ne puisse presque pas mettre en avant d'autre cause que la différence de la disposition des corps , pour expliquer pourquoi la tuméfactiori s'étend moins sur quelques-uns, tandis qu'elle continue à s'étendre sur d'autres^ au point qu'après avoir déjà occupé sur ce même jeune homme tout le membre qui avait été piqué, et rhypochondre et la mamelle voisins, elle semblait gagner aussi le côté opposé, que dans un autre exemple des auteurs de Paris, elle attaqua même beaucoup plus promptement la main opposée à celle qui fut blessée, et, qui plus est, que Fal-

( ï ) IhlcL , cit.

(2) Append. ad obs. 6, hujus , 10 sect.

BES MALADIES PIlODLlTliS PAR UN POISON. 4^^

lopia (i) et Alberrtni (c;i) virent tout le corps se tuméfier à la sulie de la morsure d'une vipère; pour ne point parler de Dioscoride (3), dont je sais que les expressions ont été lues différemment par les différens auteurs (4).

Cependant il y a quelques cas dans lesquels il ne suffirait pas, si vous vouliez expliquer la morsure d'un animal vénéneux, de mettre en avant la dispoîiition particulière du corps , comme dans celui où un cheval (5) , que l'on disait avoir été mordu par une musaraîgnée au pied droit de derrière , mourut en deux jours, et présenta à la dissection non pas tant les cellules adipeuses depuis les pieds jusqu'au cou remplies d'une sérosité jaune, et flétries çà et là , et les muscles flasques ( et cela à droite ), que le poumon droit parsemé de taches noires , et l'oreillette droite du cœur elle-même jaune et rempliede sérosité, tandis que les muscles, le poumon et l'oreillette du côté gauche étaient très-sains; car vous ne déduirez pas facilement cette différence du passage du venin de la blessure dans le sang, ni d'une certaine disposition du sang, mais plutôt de l'irritation des nerfs du côté droit , surtout si vous considérez les oreillettes.

(i) De tumor. praet. nal.^ c. 3.

(2) Opnsc. 2 , iii comment. Inst. se. Bonon.^ lom. i.

(3) De med.^ 1. 6, c. 10.

(4) Severin. ^ c. i, cit. supra , ad n. 3 t.

(5) Fld. Murry qiiaest. med. Paris, propos, die ult. a. 1749, 11.4.

4l4 CINQUAlYTE-WJiU VIÈME LETïRi:.

35. Au reste, vous rapporterez à l'une des deux causes que j'ai indiquées, les différences qu'on peut observer relativement aux effets du venin de la vipère dont je parlais tout à l'heure, et aux aurres. Je veux parler ici de quelques-uns des principaux. Si vous considérez la plupart de% observations citées, vous croirez que le vomissement manque à peine quelquefois. Cependant paul d'Égine (i), Actius (3), Avicenne (3) n'auraient pas écrit, s'ils ne l'eussent vu manquer sur plusieurs sujets, les deux derniers, qu'il existe quelquefois^ et le premier , qu'il existe sur quelques sujets. D'un autre côté, Courléni (4) ne fait aucune mention du vomissement en parlant de plusieurs chiens, et en citant, entre autres, comme un effet ordinaire de ce venin, une certaine stupeur léthargique, qui a été indiquée d'ailleurs par \\k\ petit nombre d'auteurs ; il n'en est pas fait mention non plus dans les expériences de cette seconde scholie et de cette sixième observation, que j ai citées plus haut (5) d'après \e Sepulchretum^ exceplé dans une, dans laquelle pourtant ce qui suit immédiatement exprime positivement: il ne s' ensuivit aucun vomissement. Je ne vois pas qu'il soit ques-

(i) De re med. , 1. 5 , c. 1 2.

(2) Tetrab. 4 ^ s. i^ c. s>-i.

(3; Canon. , 1. /» , f. 6, tr. 3 , g. 32.

(4) 5. cit., supra, ad n. i6.

tion , dans ces expériences, pas plus que clans celles (le Courténi, de déjections remarquables; cependant plusieurs médecins en ont observé de considérables, ou d'une nature particulière, el le célèbre Méad (i) a écrit ceci, en parlant d'un chiert qu'il avait tué avec ce poison introduit au moyen d'une aiguille : il s'ensuivit les troubles ordinaires ^ des vouiissemens ^ des déjections , etc. 11 est d'ailleurs évident combien ces symptômes furent violens dans le troisième exemple relatif à rhomme mordu par une vipère, et rapporté par les auteurs de Paris (2) ; mais les déjections ne .sont même pas nommées dans les deux exemples qui précèdent celui-là, pas plus qu'elles ne le furent autrefois par Dioscoride (3), Actius (4), Paiil (5), Avicenne (6). Toutefois les trois premiers parlent de tranchées , Avicenne d'une pesanteur dans le dos ^ tous d'une difficulté d'uriner ^ Actius fait même mention d'urines sanguinolentes ^ et presque tous de genci\^es saignantes. Il me semble pour^ tant que je n'ai rien lu de relatif à ce dernier symptôme , ni à la difficulté d'uriner dans les observations plus récentes. Mais il est question d'urines sanofuinolentes dans les cas de deux chiens de Harder (7) , et je sais que dans le premier

(i)Tent. 1, cit.

(2) Cil. saprà , n. 29.

(3) (4. (5) (6)Capitib. cit.

(7) Sepulchr. s. hac 10, in addit. obs. 2.

l[\6 CINQUANTK-JVLUVIEME LETTRE.

exemple des auteurs de Paris Thomme se plaignit des reins, du dos, et des tranchées, comme le jeune homme de Charasius (r) se plaignit aussi de douleurs vives et contiiiuelles vers Tombilic. Le gonflement des lèvres existait également sur le sujet dont Rédi (2) a dit qu'Avicenne a parlé. Si donc ce dernier, et ces autres anciens médecins n'ont pas omis des symptômes moins fréquens , il semble qu'ils auraient dû à plus forte raison parler des déjections , s'ils les avaient observées aussi souvent.

Mais je ne me souviens d'aucun auteur, soit parmi les anciens, soit parmi les modernes, qui n'ait vu des convulsions , et qui ne les ait désignées par ce nom même, ou par celui de mouvemens, tremblemens , tensions , frissonnemens convulsifs, ou qui n'ait parlé de quelque symptôme qu'on ne peut point expliquer fiicilement sans elles. J'omets les autres symptômes, dont je n'ai pas le temps de parler; j'omets tous ceux que j'ai indiqués, excepté le vomissement, que j'ai dit avoir été observé si fréquemment, et auquel il faut faire d'autant plus d'attention ici , que les auteurs de Paris, qui ont recoimu qu'il survient assez constamment ^ ont dit pourtant n'avoir rencontré ordinairement il^ns l'estomac aucun indice d'inflammation , et bien moins encore de gangrène,

(i) Siiprà, n. 34.

(2) Osservaz. cit.

en sorte qu'il semble qu il doive être rapporté aux convulsions des nerfs, au moins sur ce grand nombre d'animaux qu'ils avaient disséqués.

36. Au reste, il ne faut pas non plus s'éloigner facilement de l'opinion de l'homme ^très-savant que j'ai cité fort souvent, et qui pense qu'il faut rapporter à la même origine lictère des sujets mordus par une vipère; car un peu de venin, mêlé avec le sang, ne peut pas changer sa nature, ou sa composition, aussi vite qu'il peut retenir dans ce liquide les molécules de la bile qui devraient en être continuellement séparées, en rétrécis^ sant par des convulsions l'origine des conduits biliaires dans le foie. Pour moi, je crois avec lui que la couleur de toute la peau dev\eu\ jaune en moins d'une heure, mais quelquefois, et non assez souvent pour que nous puissions dire que cet effet est propre à ce venin. Je me souviens, sans doute, d'avoir lu que Cardani (i) s'étonnait de ce que les sujets mordus par une vipère con-^ tractaient très- souvent cette couleur en tin clin cTœiL Mais j'ai lu aussi plus tard Donatus (2) qrn affirme que les hommes de^nennent rarement ictériques à la suite d'une morsure vénéneuse , et qui croit, en conséquence, que cet accident n'arrive qu'à ceux dont le sang contient beaucoup de bile, qui teint la peau d'une couleur jaune, si

(1) Comment, in HijDp. Aph. 6?., 1. 4.

(2) De med. , hist. Mirab., 1. 1, c. 9.

4l8 CINQUAJVTE-HEUVlÈMt: LETTRE.

elle est jaune; d^une couleur noire, si elle est noire , et d'une couleur porracée, si elle est porracée. En effet, il est certain que la peau prit cette dernière couleur, et cela pas très-vite, dans un exenîple de Galien (i) qu'il rapporte, tandis qu'elle prit une couleur citrine dans un autre exemple d'Avenzoar(2) qu'il décrit, non à la suite de la morsure d'une vipère, comme dans le premier, mais à la suite d'un empoisonnement.

Ajoutez à cela que V ictère jaune a été observé à la suite de la piqûre des araignées, comme on le voit dans EttmûUer (3); mais non pas toujours, ni à la suite de la piqûre de toutes les araignées. Car vous pouvez voir, par exemple, quels graves accidens produisit celle dont parle le célèbre Berner (4), et à quels symptômes variés, et souvent très-funestes, donnèrent lieu celles dont le savant Brogiani (5), (dont j'aurais désiré que le traité eût paru avant que je n'eusse revu ces lettres déjà écrites) a fait mention sous le nom de tarentule de Toscane. Cet auteur a noté aussi, relativement à ces araignées , une circonstance qui semble pouvoir les rendre comparables à la tarentule de la Fouille, et au scorpion par lequel

( 1 ) De loc. aff. , 1. 5 , c. non 6 , sed 7. (3) L. 1, tr. i3, c. 6.

(3) Prax. ^ L 1, s. 17, c. 3, art. a.

(4) Eph. N. C, cent. 9, obs. 49»

(5) De venen. animant. , p- i-

j'ai dit (i) que Pierre a Castro fut piqué, c'est-àdire que les symptômes reparurent l'année suivante à la même époque. Cependant vous remarquerez que l'ictère n'est cité ni par Vun ni par l'autre écrivain au milieu de tant d'accidens.

D'un autre côté, bien qu'EttmûlIer écrive ceci, que r ictère se déclare ordinairement à la suite de la morsure de la vipère y d'après ce qu avaient déjà noté les anciens , comme le rapporte Zaçutus Lusi-^ tanus y L 5. medic. princ, §. cit, 29: cependant, si vous jetez les yeux sur ce dernier auteur, vous troiiverez qu'il ne parle pas plus longuement de cet objet queDonatus, qu'il suit au reste phis qu'on ne saurait le soupçonner, si on ne les compare pas enîr'eux; toutefois il le suit mal à propos à l'endroit où il décrit une observation de Brasavola(2) sur Tombésius, comme siDonatus l'eût rapportée comme étant relative à l'ictère qui résulte d'une morsure venimeuse. Sans doute Paul d'Égine (3) et Actius (4), que l'un et l'autre citent, ont fait mention de l'ictère qui est la suite des morsures venimeuses; Actius dit même positivement qu'e/ a coutume d'être produit aussi par cette cause. Mais ces deux auteurs parlent de tous les venins, et non de celui de la vipère en particulier, que

(j) Supra, n. 24.

(2) Comment, in cit. , Aplior. 62.

(3) De re med. ,1.3, c. 5o.

(4) Tetrab. 3 , s. 1, c. 17.

420 CINQUANïE-JNliL! VIÈME LETTRE.

ruil nomme bien pour servir d'exemple-^ mais en enseignant que la peau est teinte par elle d'une couleur porracèe y et même plombée ^k l'endroit où il traite de ce reptile en particulier (i) , tandis que Paul d'Égine (2) admet en général un vice de couleur^ qui, d'après Avicenne (3), se rapproche du vert. Et, pour que vous compreniez que l'ictère n'a pas toujours lieu , et que la couleur de la peau diffère sur les différens sujets , je voudrais vous faire remarquer que Dioscoride (4) a écrit quV/ en résulte une couleur légèrement blanchâtre ^ et qiie Nicandre (5), le plus ancien de tous ces auteurs, a dit : la peau elle-même est noirâtre^ et a une couleur brune comme le plomb ; quelquefois elle est bleue y et tout-à-fait semblable à la fleur d'airain. Pour revenir à Zacutus, il rapporte ailleurs (6) une observation , qui appartient surtout à ce sujet^ et que je suis étonné de ne pas voir rapportée dans \e Sepulchretum , à cause de la gangrène qu'on trouva dans le foie. Voici le fait : i\Qux moissonneurs qui dormaient profondément, ayant été mordus par la même vipère, et ayant été agités tous les deux, une heure après, par différentes

(i) Tetrab. 4, s. i, c. 21.

(3) Cit. supra, ad n. 35.

(4) Cil. supra , ad n. 34.

(5) Apud Severiïi. viper. pytii. , p. 3 , c. i.

(6) De medic. princ. hist. , 1. 2 , hist. 1 15 , obs. 20.

DES MALADIES PRODUITES PAR VN POISON. J\ll

convulsions , Vun fut pris dun ictère très-jaune^ dix heures après ; et l'autre ^ qui ne put pas être sauvé , le/ut d'un ictère très-noir y quatorze heures après ^ de sorte qu il ressemblait à un Éthiopien. Je ne puis pas dire combien de variétés de couleur ictérique ont noté les observateurs plus modernes que Zacutus; attendu que je ne me souviens même pas qu'il soit fait mention d'ictère dans la description des exemples relatifs aux hommes ( peut-être parce que les pays qu'ils habitaient, étaient moins chauds), ni même dans tant d'exemples d'animaux brutes , chez lesquels on aurait certainement vu , même en les examinant à la hâte , une couleur insolite, surtout jaune, dans leurs yeux pendant qu'ils vivaient encore, ou dans les différens endroits de leurs membranes pendant qu'on les disséquait après leur mort.

37. Voilà une dissertation longue sur la vipère, mais qui ne sera peut-être pas tout-à-fait inutile pour vos études, et que j'ai faite en comparant entre enx les écrits des auteurs anciens et modernes que j'avais alors par hasard entre les mains ; en sorte que je ne crois pas pouvoir m'attendre de votre part au reproche qui m'a été fait autrefois, par des hommes très-savans et d'ailleurs très-honnêtes à mon égard , pour les Lettres adressées (i) à Lancisi sur le venin de l'aspic, savoir, quV/ aurait mieux valu niétajer de mes propres expériences ^

(i) In append. ad melallothecara vaticanam Mercati.

que de V autorité d' Actius et des autres anciens^ qui procèdent souvent a\^ec trop de négligence sur ces objets. En effet , je me suis aussi étayé ici des expériences des auteurs modernes les plus sages, desquelles je me serais également étayé dans cette discussion, s'il en eût existé quelques-unes; car je n'en avais à vous envoyer aucunes qui me fussent propres même sur la vipère, parce j'étais détourné par différentes occupations, à l'époque où mon âge m'aurait permis d'en faire, et que j'avais en aversion des expériences pleines de danger , avant même quelles ne fussent nuisibles (i) comme elles l'avaient été à ceux qui en avaient fait pendant long- temps, et qu'elles ne m'inspirassent du dégoût (2) et même de l'horreur. Mais , quand même je n'aurais pas été retenu par ces considérations, je ne vois pas comment ces hommes très-savans pouvaient attendre de moi des expériences sur les aspics, puisque je n'avais jamais été en Afrique, îîi même en Egypte. En effet, Strabon (3) écrit que V aspic d Egypte ^ dont il avait principalement été question dans notre discussion, a ^'^e/^^/ecAo^e de propre de plus que les autres aspics des autres endroits. Car, relativement à ce que quelques écrivains , anciens et non anciens , ont dit qu'il existe aussi des aspics hors de l'Egypte et dans l'Italie

(i) Vid. Gentil, annotaz. alla p. 78, v. 25, délia leU. filos,

(2) yid. Redi leU. int. aile opposiz,

(3) De situ orb. , 1. 17.

même, ils ont suivi l'opinion et la tradition vulgaire. En effet, les aspics y que nous nommons corn-m^unément ainsi ^ liont presque aucun caractère commun avec ceux dont il avait été question , comme Ta pensé avec raison Salmasius (i); et il est certain que Lucain (2) n'aurait pas dit en parlant de Taspic : /?/ïVe de chaleur , il ne passe point de lui-même sur le continent glacé ^ et il ne dépasse pas les sables du Nil; et qu'Ovide (3) ne Taurait pas désigné de cette manière , Ze serpent étranger plein de venin somnifère^ si ces espèces de serpens n'étaient réellement pas, pour me servir des expressions de Celse (4) , étrangers et un peu plus venimeux y surtout ceux qui naissent dans les pays chauds. Et cela n'est pas étonnant, puisque, dans l'Italie même, la morsure de quelques animaux venimeux n'est pas la même dans les endroits plus ou moins chauds. C'est ainsi que la tarentule, dit Baglivi (5), nest venimeuse que dans la Fouille , et c'est surtout celle qui habite la plaine ; car celle quon trouK^e dans les montagnes voisines de la Fouille ^ n a point de venin ^ ou n'en a qu'un qui n est point pernicieux ^ et même celles de la plaine, qui ont été transportées dans d'autres pays de

(i) Plinian. exercit. in solin.

{2) Pharsal. , 1. 9.

(3) Metam. , 1. 9.

(4) De medic, 1. 5, c. 27, s. 10.

(5) Dissert, de taran. , e, 7.

4^4 CIIVQUAINTE-NEUVIÈMJÎ LETïIlï:.

rilalie, en ont d'autant moins, comme le confirme aussi une histoire (i) qu'il a rapportée. Certes il n'existe point chez nous une terre semblable à celle d'Irlande, d'après la remarque de Lombard (2), qui attribue à cette terre la cause pour laquelle il n'a pu voir dans ce pays aucuns animaux venimeux, tandis qu'il voyait mourir tous ceux qu'il y ayoit apportés d'Angleterre, dans un état d'enflure et de convulsions pour la plupart, presque aussitôt qu'il les avait lâchés sur le sol d'Irlande. Mais, si par hasard il n'était arrivé aux aspics importés d'Afrique chez nous, que ce qui arrive aux tarentules transportées de la Sicile dans un autre endroit, mes expériences ne m'auraientelles pas trompé? Puis»donc que je n'avais aucun moyen d'expérimenter sans aucun doute, et que, quand même j'en aurais eu, l'obligation qui m'était imposée, à plus d'un litre, de répondre surle-champ, ne me laissait pas le temps de faire l'expérience; que me restait-il, sinon de m'étayer des témoignages de ceux qui avaient vu par euxménies les etfets de la morsure des aspics, ou qui avaient lu les écrits de ceux qui les avaient observés.

38. Vous me demaîiderez , sans doute, quelle était réellement mon opinion dans cette discussion que j'eus avec le graïul Lancisi , sur le genre

(i)C. iijiibt. 8.

(2) Eph. N. C, dec. 3^ a. 3, obs. 79.

de mort de Cléopâtre; car elle semble n'avoir été en l reprise que pour nous exercer, comme il arrive eu Ire amis, et il n'existe aucune réplique de moi à la secoude réponse. Comme il s'agit d'un fait qui ne saurait être donné pour certain, à cause de sou ancienneté , sans le témoignage des anciens, ayant remarqné, par hasard, que Lancisi ( à qui je devais accuser sur-le champ réception de son livre ) avait noté ceci dans la bibliothèque (i) du Vatican, près de la statue qui représente la mort de Cléopâtre , on voit sut- le bras un aspic , à la morsure duquel on croit vulgairement que Cléopâtre a succombé ^ quoique d'autres prétendent quelle se donna la mort en s' empoisonnant ; je soupçonnai qu'il existait peut-être quelque passage, inconnu pour moi , d'un ancien écrivain qui avait rapporté cela , et j'avais surtout en vue dans les deux lettres, d'apprendre ce passage de Lancisi, si par hasard il existait. Dans cette intention, je lui écrivis deux fois les raisons que je pouvais aussitôt mettre en avant etconfirmeren faveur de ro[nnion la plus vulgaire. Ayant appris par deux de s^9> lettres, que ce passage n'existait pas , je me rendis facilement à son désir de termirrer notre discussion, surtout pour un point de controverse qui fut disenté, au commericement et plus tard, d'une part avec la modestie, et de l'autre avec la politesse convenable, qui furent très-Iouées l'une et

(i) Ad fin., ariîiar. lo.

4'>(3 CINQUAIfTE-IVEUVIÈME LETTRE.

Tautre par des hommes savans (i); en sorte qu'il n'est nullement douteux que quelqu^un d'entre eux qui a dit que cette discussion a été très-ani^ mèe y n'a eu égard qu'à la force des raisounemens qui furent employés de part et d'autre. En effet, ce savant nous loue beaucoup l'un et l'autre, tandis que son honnêteté, qui égale son savoir et son talent, m'a accordé ce que je n'osais même pas espérer. Mais je reviens au sujet. Je ne pensai donc même pas à faire quelques changemens, lorsque, près de deux ans après, Lancisi dût ajouter un appendice à la bibliothèque, et m'écrivit que notre souverain maître voulait que cette discussion, qu'il avait eu la bonté de lire, fût publiée, et qu'il m'était permis, si je voulais faire quelque addition ou quelque changement à mes Lettres, de les indiquer, ce qu'il fit luimême pour les siennes. En effet, je répondis qu'il fallait obéir à ses ordres, et que tout le monde comprendrait d'autant plus facilement que je n'avais pas écrit les miennes pour les publier , si elles paraissaient à l'instant, comme elles avaient été composées. Et certes les additions que j'avais à faire, n'étaient pas si importantes; cependant il y en avait quelques-unes, que je vous ferai connaître aujourd'hui, non pas pour recommencer la controverse, ni pour donner l'opinion vulgaire comme certaine, mais pour

(i) Giornale de' Lett. dltal. ^ t. 33 , p. 2 , art. 8 in fin.

que vous ne croyez point , par hasard , qu'il n'existait absolument aucunes preuves qu'on piit tour à tour confirmer, ou avancer en faveur de cette opinion. Quelques-unes de ces preuves doivent être tirées des historiens , d'autres des médecins, certaines des uns et des autres, et d'autres auteurs encore. Parmi les historiens ^ Velleius (i), ^Elien (2), Fîorus (3) ont rapporté, d'un commun accord et sans aucun doute, que Cléopâtre se donn^ la mort en se faisant mordre par un aspic. Mais , dites-vous , Velleius porta l'adulation au-delà de toute expression, et il n'est pas compté parmi les historiens par Quintilien. Florus se laissa entraîner au désir puéril de dire des choses merveilleuses aux dépens de la vérité; et si, à ces accusations admises par Sigonius, Lip~ sius , Scaliger, vous voulez en ajouter une autre, tirée de Verder (4), contre iEIien, celui-ci aussi s'éloigna de la vérité, en voulant paraître différent d'Aristote. Mais il serait beaucoup plus facile de rapporter l'éloge de chacun de ces historiens^ d'après un bien phis grand nombre d'auteurs ,^ qu'il ne l'a été de chercher ces accusations d'après quelques-uns. Toutefois, je néglige de le rapporter, puisqu'il suffit de remarquer qu'il n'y a

(i) Hist. rom., 1. 2, c. 87.

(2) De hist. animal. , 1. 9 , c. 61

(3) De gest. rom. ^ 1. ^ , c. 1 1 .

(4) Cension. in auctor.

4^8 CIIS^QUANTE-WEUVIÈME LETTRE.

aucun rapport entre Aristote et le genre de mort donr Cléopâtre devait mourir un jour; qu'il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'elle se fît mourir de cette manière, puisqu'il était constant , d'après l'expérience faite sur des condamnés, qu'elle n'avait trouvé aucun poison plus prompt et plus doux eu même-temps, que le venin de l'aspic; et enfin, que l'auteur n'avait montré aucune adulation envers Auguste, en écrivant que Cléopâtre était morte de celte morsure plutôt que d'un poison qu'elle aurait avalé. Car, relativement à ce que Velleius n'est pas mis par Quintilien (i) au nombre des historiens latins, César n'y a pas été mis non plus, parla raison, je crois, que quelque estimables que soient les écrits de l'un et de l'autre, Quintilien ne les regardait pas comme appartenans à l'histoire proprement dite, attendu que César avait donné les siens comme des commentaires, et que Velleius, après avoir promis plus d'un \ohime en plusieurs endroits (2), n'avait écrit, presque partout, que des chapitres sommaires.

39. Mais cl ces trois historiens on en oppose un égal nombre , qui n'ont pas confirmé le même fait, savoir Suétone (3), Plutarque (4), Dion (5). On prétend même qu'il faut avoir plus de confiance

(i) Instit. orator., 1. 10.

(?0L. 2, c. 48, 96, 99, lo3, 114, 119-

(3) De duodec. Caesar. , 1. 2 , c. 17.

(4) Graec. rom. q. ill. vit. in Anton.

(5) Rom. hist., 1. 5i.

en ces deux derniers, parce qu'ils sont Grecs , et, par conséquent, habitués à chercher la vérité dans l'histoire avec plus de soin que les auteurs latins, et que, surtout pour un fait relatif à l'empire grec, ils étaient plus près de la scène si l'on considère les lieux, et pi us instruits si l'on a égard aux documens. Je n'ai pas l'intention de rappeler cette pensée de Quintilien (i) : La licence des historiens grecs est le plus souvent semblable à celle des poètes ; et bien nioins encore (9.) celle-ci, tout ce que la Grèce inen-songère ose en histoire; j'avoue même volontiers qu'il y a eu, parmi les Grecs, de très-grands historiens qui peuvent nous apprendre Ihistoire romaine , surtout pour ce qui est relatif aux cérémonies publiques. Car, comme il me semble l'avoir lu dans une lettre de Grotius , les étrangers notent et décrivent ces cérémonies et d'autres choses semblables avec plus d'exactitude que les citoyens, qui croient écrire inutilement sur des objets qu'ils regardent comme très-connus de tout le monde. Mais, en outre, c'est de ces grands historiens grecs que nous savons un grand nombre de choses de l'histoire romaine, surtout jusqu'au temps où les Latins commencèrent enfin à écrire leur propre histoire avec plus d'élégance. Car, d'après le témoignage de Cicéron (3) , depuis V origine de Rome

(i)Instit. orat.^ 1. 2, c. 4- (2) Juvenal, i-at. 10.

(5) De oratore , 1. 2.

43o CINQUANTE-NEUVIÈME LETTRE.

jusqu'au souverain pontife P. Mutius ^ le souverain pontife écrivait tous les événemens de chaque année. Plusieurs ayant écrit ^ dit-il, conformémement à leurs annales y n ont laissé ^ sans aucuns ornemens y que les monumens des temps , des hommes , des lieux et des événemens ^ comme Caton l'ancien, Pictor et Pison ; ce qui a été cause que leurs écrits ne sont point parvenus jusqu'à nous, tandis que nous en possédons un grand nombre de ceux qui ont commencé après eux à écrire l'histoire romaine avec plus d'élégance. Depuis ce temps je crois que je n'agirai pas sans raison , si j'ajoute foi à un seul historien latin plus qu'à deux historiens grecs, en ce qui concerne Thistoire romaine, surtout pour le fait que nous considérons ici, et qui n'augmente la gloire ni de Tune ni de l'autre nation.

Mais qu'importe de faire voir si la guerre terminée par Auguste, qui vainquit et réduisit à la nécessité de la mort, Antoine et Cléopâtre, appartient à l'histoire romaine ou à l'histoire grecque , puisque les deux généraux étaient romains, et que le royaume d'Egypte fut converti en province romaine pour prix de la guerre? Mais, ditesvous, Cléopâtre était grecque, et ce royaume appartenait aux Grecs, puisque leur puissance était respectée et leur langue parlée à Alexandrie. Qui nie que l'ancienne origine de la reine et du royaume ne fût grecque? Et néanmoins sont-ce les lois, les institutions et la langue de la Grèce,

DES MALADIES PRODUITES PAU UÎT POISOÎ^. 4^1

OU l)ien de l'Egypte, ou d'un autre pays, qui dominaient dans ce royaume près de trois cents ans après ? D'une part, Plutarque(i) lui-même avoue que déjà auparavant les rois de cette contrée , ou ri avaient pas oublié la langue d'Egypte^ ou avaient abandonné celle de la Grèce ^ et d'autre part, la partie du peuple qui avait été formée de Grecs dès V ancien temps ^ et qui n avait pas oublié les coutumes communes de la Grèce ^ avait disparu àes le temps de Polybe^ comme l'apprend Strabon(2) ; car, relativement à ce qu'on dit que Plutarque et Dion, étant près des lieux, avaient plus de documens, l'intervalle qui sépare la Béotie et la Bythinie, d'où ils étaient, de l'Egypte, est si grand , qu'en définitive il ne doit pas paraître beaucoup plus grand que celui qui existe entre cette dernière et l'Italie.

Toutefois il est certain, et cette circonstance doit S!irtout être prise en considération pour des historiens, que l'espace de temps, qui exista, après la mort de Cléopâtre , entre Velleius et Plutarque, entre iElien et Dion, est peu considérable. Mais croirons-nous que Plutarque reçut de son aïeul, qui lui raconta ce qu'il avait appris de Philotas^ ami de l'un des cuisiniers d'Antoine, des documens plus certains que Velleius, qui vécut très-près de cette époque, n'en reçût de personnages considé-

■ I I ■■ III IIIM II II. .. ll'-ll.ll »lll.» ..l.lll I IIIIM IIMH— MW— Il

( I ) In Antonio.

(a) De situ orbis, 1. 17.

432 CINQUANTE-]>rEUVTÈME LETTRî:.

rables qui s'étant trouvés à Alexandrie avec Auguste, avaient pu l'entendre fort souvent à Rome et dans les camps , où (i), comme ses nobles aïeux, il avait exercé de grandes charges et avait été revêtu de grandes dignités ? Que si on a reproché à ce dernier sa flalterie envers Tibère , encore vivant, et qui n'était pas encore entièrement pervers , mais qui , d'après l'expression de Tacite (2) , avait un mélange de bonnes et de mauvaises qualités pendant la vie de sa mère ^ à la mort de laquelle Velleius termina son histoire, pour passer bientôt après à celle de Vicinius qui fut consul l'année suivaîite; on pourrait aussi accuser Dion et Plutarque ; car Valésius, Rapinius, Rodinus, Vossius, Lipsius accusent positivement le premier d'être un plagiaire, de décliner la vérité, detre Tennemi des bons, d'être souvent flatteur, de se tromper fréquemment, tandis que d'autres reprochent à Plutarque de n'avoir pas une assez grande connaissance de l'histoire romaine , et non-seulement des événemens très-anciens, mais encore de ceux qui se sont passés dans des temps assez peu éloignés; par exemple, pour omettre ce qui se trouve dans Lambinus (3), P. Manutius(4) fait connaître plusieurs erreurs pour un seul fait, et

(i) f^id, Voss. de hist. lat. , 1. i, c. 24 , et Boecleri indic. Velleianuin in J^eileius^ ciii adde Velleii, 1. 2^ c. 124 in fin.

(2) Annal., 1. 5 in ï\w.

(3) Adno . 16 in Cicer., orat. pro Dejot.

(4) Comment, in epist. i^, 1. 2 , Cicer. ad q. Fr.

lï s'étonne qu'il ait pu se tromper aussi grossièrement j ce qui, dit-il, lui est arrivé souvent ailleurs (i). Toutefois Bodinus (2) dit que cela n'est point étonnant de la part d'un homme grec ^ qui avance y dans la vie de Démosthène (3), quil ne connaissait pas assez bien la langue latine. C'est aussi à cela que se rapporte ce qui a été écrit par Rhodius (4), que Plutarque, qui s'était servi des manuscrits latins .^s'était trompé assez souvent dans V histoire romaine.

On connaît aussi les erreurs commises par le même auteur, même pour des noms romains , et qui avaient été notées par Robortellus cité ailleurs (5) par moi; et l'on sait aussi que Lipsius (6) dit positivement qu'on ne doit pas préférer aux historiens romains non-seulement Plutarqne, mais encore les historiens grecs en général, surtout pour ce qui a rapport aux nations étrangères, prétendant que ces derniers ont commis différentes erreurs sur les faits mêmes ^ et quils se sont grossièrement trompés surtout sur les noms propres.

Quant à moi, je néglige d'autant plus volontiers de faire ces objections à ces deux historiens

(i) In epist., 5 1. ejusd.

(2) Meth. hist, c. 4.

(3) In proœm,

(4) Not. ad Scribon. epist.

(5) Epist. ad cel. Polen. de III consul. Frontin.

(6) Var. lect. , L 3 ;, c. 20*

ïX. 28

434 ClNQUANTii-JNEUVlEMl!: LETTRjî.

recommandables , savoir Dion , et surtout Plutarque, a raison de leurs autres mérites^ que ni l'un ni l'autre ne nie en définitive ce que Velleius a rapporté du genre de mort de Cléopâtre, pas plus que Suétone qui vécut si long-temps après; et bien qu'ils n'affirment pas la même chose, ils contiennent cependant plusieurs détails, qui, joints au diagnostic des médecins, auxquels je passe, serviront à appuyer l'opinion de Velleius. 4o. En effet, Dion (i) affirme qu'après la mort de Cléopâtre on ne trouva sur son bras que de petites piqûres ^ mentionnées également par Plutarque (2) au nombre de deux. Le même Dion et Suétone (3) éQx\s^\\Xc\a k\x^\\^lt fit venir des psy lies pour sucer le venin. Or où devaient-ils le sucer? si ce n'est sur ces piqiires venimeuses, contre lesquelles j'ai suffisamment démontré plus haiit (4) , d'après l'opinion des médecins anciens et modernes, combien la succion est un moyen utile- J'ai fait voir d'ailleurs, dans une autre lettre, combien deux petites piqûres s'accordent exactement avec ce que les mêmes anciens médecins ont rapporté d'un consentement unanime de la morsure d'un aspic. Tous, en effet, ont comparé ces piqûres à de petites blessures peu apparentes

(i)L. 5i cit.

(2) Vit. Anton, cit.

(3)C. 17 cit.

faites avec une aiguille; presque tons ont enseigné positivement; qu'elles sont ^a/zi^ tumeur ^ eX. quelques-uns n'ont même pas omis de dire qu'elles sont au nombre de deux. Et ne méprisez pas ces auteurs, de ce qu'ils ont écrit d'après les autres, comme de leur propre fonds; car, ils n'ont pas toujours écrit d'après les autres, ils ont aussi écrit des choses qui leur sont propres, ce que vou§ pourrez apprendre par la lecture attentive de leurs ouvrages , ou de l'histoire de la médecine de Freind , où il a parlé de chacun d'eux, tandis que ce qu'ils ont rapporté d'après les autres consiste presque tout en observations d'excellens médecins, que nous ignorerions totalement, s'ils ne nous les avaient pas conservées.

D'un autre côté, de ce que Dioscoride, qui avait rapporté (i) auparavant les mêmes choses que je disais tout à l'heure avoir été écrites par tous ou presque tous ces auteurs, n'était pas celui que nous savons avoir été Tami de Cléopâtre, ou n'a fait aucune mention de la mort de celle-ci comme étant le résultat de la morsure d'un aspic, ce n'est pas une raison pour que je ne croye pas ce qu'il avait écrit sur la petite piqûre sans tumeur qui suit cette morsure; quoique ce qu'il a peut-être dit de Cléopâtre ait pu se perdre par le temps dans son manuscrit, comme tant d'autres choses

(i)De mcdic. Mat., 1. 6,.c. 54.

indiquées (i) par Maranta, et qu'il y ait encore des gens qui croient Suida (2) quand il dit que c'est ce même Dioscoride qui vécut chez Cléopâtre sous Antoine ^ ayant, je pense, quelques motifs de révoquer en doute les raisons de ceux qui pensent autrement.

Mais, pour passer ceci sous silence, je pense que vous ne serez certainement pas arrêté par la circonstance que la trace d'une morsure aussi grave paraît ne pouvoir pas être aussi légère et aussi peu apparente que Tout rapporté les anciens, mais que vous serez plutôt conduit à faire ce qu'on s'était déjà efforcé de faire du temps d'^lien (3), c'est-à-dire de chercher la cause de ce fait étonnant. Ceux-là croyaient qu'il fallait faire dépendre cette cause de V étonnante rapidité avec laquelle ce venin passe à Vintérieur ^ ce qui fait (\\xil ny a rien de saillant à l'extérieur ; cest pourquoi^ dit-il, les partisans dOcta^^e ne comprirent pas facilement la mort de Cléopâtre avec leurs jeux y si ce n est enfin très-tard ^ en apeixevant deux points difficiles à voir. Que si vous voulez éclaircir cette ancienne idée par une explication nouvelle , vous pourrez d'autant plus facilement employer celle que j'ai employée fort sou-

(i)Meth. cognosc. simplic. , 1. 2^ c. ult.

(2) Historié, ad vocem Dioscorides.

(3) C. 61 suprà y ad n. 38 cit.

DES MALADIES PRODUITES PAR UN POISON, [{i"]

vent plus haut, en supposant que le venin attaque les nerfs; et il est d'autant plus évident que cet effet est produit par le venin que l'aspic introduit en mordant, qu'il a çté appelé somnifère par Ovide, comme je l'ai dit plus haut (i), de même que l'aspic lui-même a été appelé somnifère par Lucain (2), et dans le même sens, au jugement d'hommes très-savans, somniculosum par Helvius Cinna (3), et positivement hjpnale par Solin (4); car il l'explique ainsi , Vhjpnale tue par le sommeil ^ témoin aussi Cléopâtre, En effet, comment, à moins d'admettre que la force très-subtile du venin se transporte très-rapidement au cerveau au moyen des nerfs, expliquerez-vous ce passage que je rapporterai d'après Lucain (5), qui s'adresse à celui qui a été mordu par un aspic : Aucune douleur n indique la morsure^ vous recevez la mort au milieu dun brouillard subit ^ et vous descendez en enfer en dormant. Les coupes empoisonnées ne produisent pas une mort si prompte.

Au reste, si je me suis servi des expressions de plusieurs poètes, ce n'est pas que les expressions des médecins me manquassent pour peindre le venin somnifère de l'aspic, et le brouillard rapide

(?.) L- ihid. cit.

(3) Apud Gell. noct. Attic, 1. 9, c. 12.

(4) Polyhibt. , c. 29. ^

(5) L. cit.

438 CINQUANTE • JYEUVIÈMK LETTRE.

qui en résulte, d'après l'expression de Dioscoride (ï) lui-même ; mais c'est pour vous faire comprendre que la vertu très-somnifère de ce venin est si certaine et si connue, qu'elle est mentionnée ça et là non seulement dans les livres des médecins, mais encore dans ceux des poètes. Le cerveau se trouvant donc attaqué avec tant de rapidité et de violence, il n'est pas étonnant que les forces du corps, qui en dépendent, s'affaissent bientôt au point qu'une sorte de paralysie universelle ait lieu, et que le mouvement du sang se trouvant par conséquent enrayé dans les petits ramuscules, surtout dans ceux de dessous la peau , la rougeur, la lividité et la tumeur ne puissent pas se manifester plus que si le corps eût été picjué dans l'état de cadavre. Voilà comment il semble qu'on peut expliquer le phénoiuène , lorsque la mort trèsprompte est la suite de la morsure d'un aspic; et en effet on voit manifestement, par le récit de Plutarque(2)^ avec quelle promptitude Cléopâtre succomba.

Zji. Mais, dites-vous, Aétius (3) a écrit qu'une espèce d'aspic produit une rnort très-prompte ^ et qu'une autre espèce tue en trois heures au plus ; et il ne manque pas d'auteurs qui disent que la mort est plus tardive , et qu'elle ne survient que lorsque

(i) C. 54 cit.

(2) Vit. cit.

(3) Tetrabibl. 4^ s. 1^ c. 20.

déjà le corps est vert et décoloré. Bien plus, l'auteur du livre sur la thériaque adressé à Pison (i), tout eu avouant que les aspics tuent réellement projnptement , comme il Ha im souvent lui-même dans la grande Alexandrie y il fait voir cependant assez clairement que les hommes ne périssent pas surle^champ, en ajoutant immédiatement ce qui suit : Lorsqu'on veut faire mourir sans de longs tourmens et sans délai quelqu'un qui a été condamné à ce genre de supplice ^ on lui met des aspics sur la poitrine y on le fait promener un peu ^ et de cette manière il meurt bientôt. D'un autre côté, Plutarque (2) rapporte aussi qu'une dès servantes de Cléopâtre fut trouvée plaçant le diadème sur la tête de la reine , et n'étant pas privée de la faculté de parler. C'est vrai, mais cependant elle était à demi morte ^ et elle mourut aussitôt après avoir à peine prononcé quelques mots. Quant à ceux qui se promenaient un peu y ce n'est pas une raison pour qu'ils ne mourussent pas bientôt et promptemenL Si quelques-uns traînaient leur existence plus long-temps, il n'est pas étonnant qu'à la fin leur corps pût devenir par cela même décoloré et vert. Que si cet effet eût été commun à tous, on n'aurait point fait venir des psylles auprès de Cléopâtre; car son corps qui, au rap-

{2) Vit. cit.

l\l\0 CINQUANTE-JVEUVIEME LETTRE.

port de Plutarque (i), n était point défiguré ^ qui ne présentait aucun signe de venin autre que ces deux points, aurait suffisamment démontré qu'elle n'avait point été mordue par un aspic.

Mais j'ai disserté sur cette matière, comme si, lorsqu'il s'est écoulé quelques heures entre l'instant de la piqûre venimeuse et la mort, il ne pouvait pas se faire que la partie par laquelle le venin a été introduit, contracte de la tuméfaction et de la lividité. Cependant il existe des exemples très-aulhen tiques qui prouvent qu'aucune lividité ni tuméfaction ne se manifestèrent dans cette partie, même cinq ou six heures après, comme sur les pigeons que Rédi (2) fit mourir en les faisant mordre par un scorpion d'Afrique. D'un autre côté, le célèbre Maupertuis (3) ne trouva aucune tuméfaction dans la partie blessée sur un chien qu'un scorpion de Montpellier avait mordu , quoique d'ailleurs la piqûre même d'une abeille, ou d'une guêpe, produise ordinairement ce gonflement; et il ne trouva à la place de chaque morsure qu'un petit point rouge. Il dit, au reste, qu'il n'observa jamais autre chose sur tant d'animaux qu'il employa à la même expérience.

Pour appliquer mon raisonnement à un animal

(1) ïhid.

(2) Exper. int. agi' inselti.

(3) Comment, supra cit., ad n. a5

plus semblable à Taspic, c'est-à-dire à la vipère, vous savez certainement d'après ce que j'ai écrit plus haut (i) qu'aucune partie du corps n'était livide, ni tuméfiée sur la petite chienne de Francini, même plusieurs heures après qu'elle eut reçu plusieurs morsures mortelles d'une vipère ^ tandis que le doigt du jeune homme noble (2) qu'une vipère avait mordu avec une dent seulement , de telle sorte qu'il s'ensuivit des symptômes très-graves, ne présenta enfin de la tuméfaction que quelques heures après ; car jusqu'à ce moment on ne pouvait voir qu'une piqûre pas plus grosse que celle que fait une épingle ; un très-petit trou se voyait à la surface avec une rougeur très-légère ^ de telle sorte quelle ne se manifestait que par sa coupleur. Que si l'effet produit par la vipère n'est pas quelquefois plus considérable, combien celui produit par l'aspic le sera moins , puisque la force de son venin qui parvient très-promptement jusqu'au cerveau, laisse à la partie blessée le temps de devenir livide et tuméfiée.

l\i. Maintenant il me faut voir ce que Pîutarque et Dion et d'autres auteurs encore me fournissent, pour que je soutienne plus facilement l'opinion la plus vulgaire. Or, voici d'abord ce que je tire de Pîutarque (3) ; que Cléopâtre, femme d'un

(2) Hi.stor. ibid. indicata.

(3) Vit. cit.

esprit éclairé et grand , voyant avant de tomber au pouvoir d'Auguste, ce qui pouvait la menacer, avait résolu de mourir plutôt que de devenir esclave, de reine qu'elle était, et d'être conduite en triomphe devant le char du vainqueur. Que dans cette idée elle avait préparé une grande quantité de poisons, et qu'elle avait éprouvé les effets de chacun sur des hommes condamnés à mort, afin de choisir pour elle celui qui la fît mourir nonseulement sans douleur, mais encore très-proraptement, de crainte que si la mort était tardive, on ne parvînt peut-être à la faire vivre malgré elle avec des remèdes. Quel est donc celui de tous ces poisons que vous croiriez qu'elle choisit? Elle aurait certainement rejeté les minéraux, qui n'auraient rempli ni l'un ni l'autre de ses vœux, si à cette époque on s'en fut servi comme de poisons, ce que je ne me souviens pas d'avoir lu, attendu surtout que les procédés chimiques Cjui rendent leurs propriétés nuisibles plus subtiles, étaient loin d'être connus. Pour les poisons végétaux et animaux, on en employait, et il existait divers moyens de les rendre très-promptement mortels. Suétone (i) fait connaître un de ces moyens, en rappoutant qu'un poison qui tue en cinq heures, ayant bientôt été cuit une seconde fois et plus souvent par Locusta, dans l'idée, je pense, de dissiper la plus grande partie des par-

(i) De duodec. Ccesar. , I. 6 ^ c. 33.

DES MALADIES PRODUITES PAR VN POISON. l\^'S

celles aqueuses, et de rendre les parties vénéneuses plus serrée^^ produisit la mort sur-le-champ. Quoique C^léopâtre connut ce poison qui appartenait à des sucs végétaux, ou à des sucs animaux, ou aux uns et aux autres, comine elle connaissait sans doule celui tiré des animaux, que les nations barbares employaient pour teindre leurs flèches (et tel était celui dont parlePliue(i), comme étant en usage chez les Scythes; il éia'ii incurable , dit-il, et il produisait la mort sur le champ à un léger contact)'^ cependant tout en l'approuvant pour la promptitude de la mort , elle l'aurait rejeté à cause de cette douleur, courte à la vérité , mais très-vive, dont les indices lui auraient été donnés par les convulsions violentes qui furent, je crois, la suite immédiate de cet empoisonnement de Locusta; conjecture que je tire de ce que Néron crut qu'on pourrait cacher l'effet mortel du poison sous le masque de l'épilepsie , à laquelle Britannicus était sujet (2). D'un autre côté, Méad (3) rapporte que l'eau de Niçois, préparée avec du laurier-cerise, tue très-promptement, il est vrai, mais non sans de violentes convulsions. Enfin il est constant d'après les expériences de Réaumur (4), que les animaux légèrement piqués avec la pointe iX^i^

(iiNat hiht.^1. M, c. 53.

(p.) /^ïc/. Tacil. annal., 1. i3.

(3) In append. post. lentam. 5 de venen.

(4) llist. de TAcad. Roy. des Se., a. 174?^ <^^s. anat. 1.

444 CINQUANTE-IYEUVIÈME LETTRK.

flèches, que les habitansde la côte de Maragnon trempent dans une composition vénéneuse, périssent bien promptement, mais qu'ils se secouent et s'agitent avant de mourir ; ce qu'il dit positivement de l'ours. Je pense donc que c'est pour cela, ou pour des motifs analogues, que Plutarque raconte que Cléopâtre, après avoir d'abord essayé inuûlement d'autres poisons, parce qu'ils ne remplissaient pas ses deux vœux, eut recours à des poisons animaux, comme l'écrit aussi Dion (i); et qu'après avoir également expérimenté inutilement ceux-ci pendant plusieurs jours, elle trouva enfin quil ny avait presque que la morsure de Vaspic qui pût remplir l'un et l'autre vœu.

En faisant attention à tout cela, vous comprendrez facilement pourquoi après avoir rejeté les autres poisons qui tuaient sur-le-champ, et dont quelques-uns étaient à sa disposition, comme je le montrerai plus bas (2), il est bien plus croyable qu'elle préféra la morsure de l'aspic, attendu surtout que tous les autres détails qui ont été donnés plus haut (3) sur ces deux petites piqûres et sur l'application des psylles, s'accordent très- bien. Car relativement à ce que ceux qui lisent moins attentivement peuvent peut-être croire qu'un homme savant a eu sur ces psylles l'opinion

( I ) L. 5 1 cit.

qu'ils n'avaient été employés par Auguste que par raillerie, il suffit de jeter les yeux sur Suétone (i) et sur Dion (i)^ pour voir clairement qu'Auguste le fit parce qu'il désirait ardeinment sauK^er Cléopâtre pour son triomphe ^ parce qu'après avoir vu qu'il ne pouvait pas la sauver en faisant sucer le poison et le viras par des psylles , Use chagrina beaucoup y persuadé qu' il avait perdu toute la gloire de son triomphe. Que si lui qui fut aussitôt auprès d'elle, qui visita son corps, et qui avec la puissance et le génie qu'il avait, put prendre des iiîformalions auprès de tout le monde, et tout examiner, crut qu'elle était morte de la morsure d'un aspic, comme le rapporte Plutarque (3); car dans le triomphe il porta V image de Cléopâtre a\>ec un aspic fortement attaché à elle ; pourquoi ne croirions-nous pas aussi ce qu'il crut lui-même, attendu surtout qu'à cela se joignent encore d'autres preuves que je vais produire immédiatement d'après le même Plutarque, Dion, et d'autres auteurs, même en médecine?

43. Que signifie en effet ce que Plutarque (4) rapporte comme une chose certaine , que le même jour où Cléopâtre mourut, et même peu d'heures avant sa mort, on lui apporta des champs un panier

(i) C. 17 cit. suprà, ad n. 89.

(2) L. 5 I cit.

(3) Vit. cit.

(4) IbicL

446 ciwquante-neuvièmiî: lettre.

rempli de figues et couvert de feuilles ^ si ce n'est ce qu'il dit qu'on raconta ensuite, qu'un aspic avait été caché dans le panier? cela est encore rapporté par Dion fi) d'après d'autres, quoiqu'il dise que V aspic fut porté dans une urne ^ ou au mU lieu de quelques fleurs ^ et que l'auteur dn livre sur la thériaque (a) ait écrit qu'il était couK>ert de figues et de raisins. En faisant attention à cela, il me semble que je puis en même temps former une conjecture sur l'espèce d'aspic. Car comme on rapportait (3) qu'il yen avait de trois espèces, qu'on appelait ptyades, terrestres et chélidoines, que les premiers avaient deux coudées de long y les seconds quelquefois cinq coudées j et les troisièmes plus dune coudée seulement, je ne doute pas que ces derniers qu'on pouvait trouver plus facilement puisqu'ils ont leur retraite sur les rivages des fleuves, principalement du Nil voisin^ qui tuent très-promptement en comparaison des autres (car leur morsure est suivie d'une mort trèsprompte^^ et qui en outre peuvent être cachés beaucoup plus facilement sous des fleurs et sous des feuilles à cause de leur petitesse; je ne doute pas, dis-je, que ces derniers ne convinssent davantage à Cléopâtre, et qu'ils ne fussent surtout plus propres à tromper les gardiens de la porte.

(i) L. 5i cit.

(3) Vid. Aetii, c. 20 suprà ad n. l\\ cit.

La Statue du Vatican faite par un artiste fort ancien et habile s'accorde avec cette idée, puisqu'il a habilemen t représeii té Cléopâtre mourante connue si elle dormait paisiblement, et qui a simulé un petit aspic sur son bras, sur le gauche, je crois, ayant appris cette particularité de quelque ancien écrivain, de qui Orasius (i), historien du cinquième siècle , semble aussi l'avoir apprise.

Mais soit que le fait ait eu lieu de cette manière, soit que, comme d'autres le rapportaient d'après le même Plutarque (2), que Vaspic eût été consers^é renfermé dans un vase ^ et quil eût été provoqué par Cléopâtre UK^ec une baguette d'argent^ l'un et l'autre récit tendent en définitive à faire voir que l'on pensait qu'elle s'était fait mordre.

Vous voyez donc comme ce que Plutarque et d'autres rapportent, s'accorde avec ce que Velleius et d'autres cités au commencement, ont écrit. Ij'auteur du livre sur la thériaque 3), dont je parlais un peu plus haut, montre assez clairement qu'il suivait de préférence la même opinion. Soit que cet auteur fût Galien , ou un autre qui était du moins son comtemporain , puisqu'il a écrit (4) qu'Andromachus riavaii existé que peu d'années avant lui y et que Marc- Antoine avait gouverné (5)

(i) Hisloriar. , ]. 6 , c. 17.

(2) Vit. cit.

(3) C. cit.

T empire romain peu de temps auparavant avec la plus grande intégrité^ nous ne devons pas le mépriser, puisque, si l'on a égard à l'âge, il ne fut pas plus jeune que Dion, ni très-postérieur à Plutarque ( car il est certain que Plutarque vécut et que Galien naquit sous l'empire d'Adrien ), et que si l'on considère l'expérience, c'est le seul de tous ceux que j'ai cités, qui ait dit positivement, comme vous l'avez lu plus haut (i), qu'il avait vu souvent à Alexandrie comment et avec quelle promptitudeles aspics tuent. Et decequ'il écrit que Cléopâtre se servit d'un ptyade ( circonstance que je n'ai pourtant trouvé rapportée dans aucun des auteurs précédens), ne comprenez pas qu'il ait voulu dire qu'elle s'en servit pour que cet aspic lui crachât son venin (car la mort s' ensuit alors fort tardivement^ comme il a été rapporté par Aétius (21)); mais pour qu'il la mordît; car il mord aussi, au rapport du même auteur, et en mordant il produit une mort très-prompte ^ comme Paul d'Égine (3) le dit d'après Galien. Bien plus, à moins que par hasard Paul n'ait jeté les yeux sur quelque autre passage de Galien parmi les livres qui tombèrent entre ses mains, il faut nécessairement qu'il ait regardé ce livre sur la thériaque comme étant de Galien, et qu'il y ait pris ce qu'il rapporte comme

(2) C. 20 cit.

(3) De re med.^ 1. 5, c. 18.

avancé par Galien, savoir ces trois espèces d'aspics, le caractère du ptyade qui atteint de loin en lançant son venin, et Cléopâtre se faisant mourir par ce dernier. En effet, on lit cela dans les deux auteurs. Mais ce qui se trouve dans le livre intitulé de Theriacâ Reginâ^ qu'elle approcha d'elle un ptyade, c'est avec raison que Paul ne doute pas qu'il ne faille l'entendre de la morsure; car il n'était nullement nécessaire de l'approcher pour qu'il lançât ce qu'il a coutume de lancer de loin. Quanta ce qui se trouve bientôt après dans le même livre sur la promptitude de la mort des condamnés causée par un aspic appliqué sur la poitrine, Paul croyant peut-être qu'il fallait le joindre à ce qui précédait, nous a présenté Galieii dépassant la licence des peintres et des sculpteurs, comme s'il eût écrit que la Tt'xn^ approcha sa mamelle gauche d'un ptyade , et quelle périt mordue par lui. Plutarque et Dion nous empêt:hent de croire ceci, en disant, comme nous l'avons vu plus haut(i), qu'aucun indice de venin ne se montra nulle part sur le corps mort, excepté deux petits points au bras. Cette dernière circonstance peut encore servira nous faire connaître que le même auteur du livre sur la thériaque a eu raison en rapportant un autre récit de quelques auteurs en des termes qui nous font comprendre qu'il ne l'approuvait pas; je veux i^divler d'une blessure

grande et profonde que Cléopâtre se serait faite au bras avec les dents ^ et d'un venin quelle aurait retiré auparas^ant d^un aspic y quon lui aurait apporté dans une boite ^ et quelle aurait mis bientôt après sur cette blessure,

44- Mais si d'un côté ces petits points du bras contredisent le récit relatif à la blessure grande et profonde, d'un autre, dites-vous, ils s'accordent très-bien avec un autre récit d'autres auteurs qui se trouve dans Dion (i), quoiqu'il ne se trouve pas dans Tauteur du même livre. Voici le fait: Cléopâtre se serait piqué le bras avec l'aiguille avec laquelle elle avait coutume d'arranger ses cheveux au milieu desquels elle la portait, après l'avoir enlevée, et l'avoir enduite d'un venin trèssubtil. Mais lisez Récii {i) à l'endroit où instruit par des expériences, il avertit que si la blessure que Ton fait est étroite, il est difficile d'introduire le venin, et que, quelle que soit la blessure, les animaux par les blessures desquels on injecte le venin de la vipère ne meurent pas aussi vite que ceux que la vipère elle-même a mordus. Après cela, voyez s'il est croyable que Cléopâtre, qui cherchait une mort certaine et très-prompte, ait voulu employer un moyen incertain et moins prompt. Toutefois , nous dissertions non pas sur un venin introduit de cette manière, mais sur

(i) L. 5i cit.

(9i) Lett. int. aile opposiz.

DES IVIALADirS rT^ODUÎTES PAR UN POISOIV. l^^l

lin poison avalé. Comme il n'est fait nulle part aucune mention de ce dernier dans tant de récits, comme je Tai dit plus liant (i), pour que vous ne croyez point par hasard qu'on puisse faire plier à ceci le passage suivant de Plutarque (2), il est connu que Cléopâtre a\^ait un poison dans une petite lame creuse quelle cachait sous ses cheveux , et pour que vous ne soupçonniez pas que ce poison était semblable à Celui dont elle enduisit les fleurs de la couronne du festin, qu'elle jeta bientôt après dans un verre en faisant boire un garde qui expira aussitôt ^ comme on le lit d^ns Pline (3), ou non différent de celui qui , d'après le rapport de Josephe (4), fut envoyé peu de lustres après la mort de la reine d'Alexandrie à Jérusalem pour faire mourir Hérode, savoir le venin d'un aspic et les sucs d'autres serpens ^ poison qui tua un homme condamné à mort aussitôt qu'il l'eut bu ; pour donc que vous ne soupçonniez point cela, je ne rapporterai pas ceci d'après le mémePline(5) : le venin des aspics bu en quantité quelconque ne nuit pas. Car il ne jouit pas de la propriété d'infection. C'est pourquoi les animaux tués par la morsure de ces reptiles ne sont point nuisibles en alimens , ce qui

(2) Vita cit.

('5) Nat. hist, 1.21, c. 3.

(4)Debellojiid., 1. 1.

(5) Nat. hist. , L 29, c. 4.

Z|D2 CIJYQUAJYTE-iXEUVlÈME LETTRE.

s'accorde avec les expériences (]) de Rédi et des autres sur le venin de la vipère. Je ne parlerai point non plus en général d'autres objets que j'ai traités dans ma seconde Lettre à Lancisi, et d'après lesquels vous conjecturerez que ce venin appartenait plutôt à celui dont Dion a écrit que l'aiguille des cheveuxavaitétéenduite,etquin'était nuisible que dans une blessure , comme il l'a clairement exprimé. Je n'ajouterai d'après le même Dion et d'après Plutarque qu'une seule chose qui vous fera très-clairem ent comprendre sur-le-champ que Cléopâtre ne mourut pas en prenant le poison qu'elle avait porté sous ses cheveux dans une petite lame creuse. En effet, Dion (2) rapporte comme une chose certaine qu'avant de se tuer elle donna à Épaphroditus, à la garde de qui elle avait été confiée , une lettre à porter à Auguste, afin qu il s'éloignât pour remettre la lettre ^ et qu après son départ elle exécuta son projet, Plutarque (3) avait également rapporté sans aucun doute que sur le point de se tuer, elle avait fait porter des tablettes à Auguste , et qu après avoir éloigné (Telle tout le monde excepté deux femmes ^ ellejerma la porte. A quoi bon, je vous prie, pour retirer le poison de la petite lame, d'éloigner Épaphroditus et tous les autres, et de fermer la porte? Est-ce qu'elle

(1) Suprà^ n. 3o.

(2)L. cit. 5i. (3) Vita cit.

ne pouvait pas, lorsqu'ils croyaient qu'elle dormait pendant la nuit, sans que personne s'en aperçût, enlever la petite lame de ses cheveux et en retirer le poison ? elle avait donc résolu d'exécuter alors un autre projet, qui ne pouvait pas l'être sans l'éloignement des témoins qui en auraient empêché l'exécution, c'est-à-dire /ie^zajiier des serpens cruels^ pour en prendre le noir venin non point par la bouche, mais par le corps d'après l'expression d'Horace (i). Je regarde, au reste, le témoignage de ce dernier comme d'un très-grand poids, soit pour d'autres motifs que j'ai fait connaître dans mes Lettres adressées a Lancisi,6oit surtout parce que, pour employer les expressions de Pline le jeune (2), cet auteur a écrit ce quil avait appris immédiatement^ lorsque les choses sont très vraies.

45. Cependant outre le maniement des aspics, y avait-il autre chose que Cléopâtre pût faire, et qu'elle fit peut-être pour s'empoisonner, lorsqu'elle eut écarté les témoins? Car, après avoir écrit jusqu'ici, jesuis tombésur un passage d'un auteur grec, il est vrai, mais recommandable, et contemporain de Velleius, passage qui semblait ne devoir pas être omis dans cette controverse. Strabon (3), en effet, à écrit ceci, Cléopâtre se fit mourir elle-même

(i) Carm., 1. 1^ od. 3.7.

(2) L. 6, epist. 16.

(3j De situ orbis, 1. 17.

i54 CINQUAWTl'-NEUViKMi: LETTRE.

secrètement en se faisant mordre par un aspic ^ ou avec un poison dont elle se frotta; car on rapporte le fait de Vune et de Vautre manière. Il paraît donc que si elle voulut se frotter le corps avec ce poison, elle avait dû auparavant fermer la porte, et ne retenir auprès d'elle que ses servantes. Mais vous, avant de dire cela, lisez Plutarque (i). Vous verrez que la reine ayant pris un bain ce jour-là , put, comme c'était la coutume d'alors, s'enduire le corps de l'onguent qu'elle voulut , sans que personne s'en étonnât, ou l'empêchât; qu'ensuite elle dîna, et que pendant qu'elle dînait avec magnificence (d'où vous pourriez tirer une nouvelle preuve qu'elle n'avait donc pas résolu de se tuer en mangeant ou en buvant un poison bientôt après, elle qui ne pouvait pas ignorer combien la nourriture prise d'avance empêche, ou retarde (2) l'effet du poison), on lui apporta cette corbeille pleine de figues et de raisins avec un aspic, comme il paraît qu'elle en avait donné l'ordre auparavant, qu'alors enfin elle fit porter des lettres cachetées à Auguste, et qu'après avoir écarté les témoins elle ferma la porte. Vous voyez donc, d'après cette suite même de faits, s'il est plus vraisemblable qu'elle se soit tuée avec un onguent qui contenait du poison, ou avec un aspic. Ajoutez à cela qu'Épaphroditus, qui la gardait avec tant de soin et de

(i) Vitacit.

(2) yid* suprà, n. 10.

précaution , i\u il secouait le vêtement de la prisonnière, comme Plutarque l'a rapporté plus haut, pour qu Un y eût point de poison caché sous lui^ ne lui aurait pas laissé facilem en t des boîtes d'onguen t sans les avoir examinées avec attention, ou, ce qui était plus prompt et plus sûr, qu'il les aurait changées pour d'autres remplies d'un onguent innocent , quel que fût son prix, attendu qu'Auguste lui avait surtout recommandé de veiller à ce quelle ne pût pas se donner la mort , en lui don-nant toute liberté sur tout le reste. 11 ne vous reste donc à conjecturer qu'une chose, qu'elle avait tant soit peu d'onguent qui contenait du poison, afin de pouvoir le cacher sous ses ches^eux ^ dans cette petite lame creuse dont il a été parlé plus haut (r). Car c'est ainsi qu'on lit dans Tacite (2), que Martina^ célèbre aussi par ses empoisonnemens , étant morte subitement à Brindes ^ pendant qu'on la conduisait à Rome en qualité d'accusée, a^^ait caché du poison dans un nœud de ses ches^eux , et quon ne trouva sur son corps aucuns signes qui indiquassent quelle en avait pris. Mais , si par hasard telle est votre conjecture, vous voyez revenir l'argument qui a été produit plus haut (3) contre l'opinion de ceux qui prétendaient que le poison avec lequel Cléopâtre s'était tuée en l'avalant.

(2) Annal., I. 3.

456 ClISrQUAIVTE-NEUVlEME LETTRE.

avait été renfermé dans cette petite lame. Car, comme tant soit peu d'onguent ne suffit pas pour frotter tout le corps, mais seulement certaines parties, comme le nez et autres organes semblables, à quoi bon de fermer les portes pendant le jour, et d'écarter les témoins, pour faire ce qu'elle aurait pu faire pendant la nuit, lorsqu'elle semblait dormir, sans que personne le soupçonnât? Il existe en outre beaucoup d'autres circonstances, qu'il ne convient point de répéter, et qui ne s'accordent pas du tout avec cet onguent, mais très-bien avec la morsure d'un aspic, comme l'application des psylles, les deux piqûres observées sur le bras, et d'autres encore, au nombre desquelles se trouvent des statues très-anciennes, auxquelles il faut accorder quelque chose, et surtout ce qui a donné lieu à cette discussion; savoir que l'aspic est lié au bras de telle sorte qu'il semble qu'il est irrité et excité à mordre par la construction même du lien. Et ne soyez pas' retenu par l'objection que l'on fait, que personne n'aurait osé attacher l'aspic au bras avec un lien , de crainte qu'il ne l'eût mordu plutôt que le bras. Car que voulaient ces deux servantes, sinon suivre les destinées de leur maîtresse , et mourir avec elle, aussitôt qu'elle fut prise (imitant ainsi l'exemple d'un esclave eunuque dont parle Dion ){\)^ et se livrer (Telles-mêmes à des serpens

T . Il I "1

(i) L. 5i cit.

pour se faire mordre. Quant aux autres objections relatives à la faiblesse et à la timidité des femmes, à ce qu'un seul aspic était peu propre à tuer trois femmes en les mordant, et à d'autres semblables, si on pouvait en faire d'après Rédi ou d'autres auteurs, il me semble que je les ai détruites , soit dans les Lettres publiées antérieurement, soit aussi dans celle-ci.

46. Voilà ce que j'avais à ajouter à ces mêmes Lettres , non pas pour que vous le préfériez à ce qui a été écrit dans un sens contraire avec esprit et savoir par un grand personnage, mais afin qu'il vous soit plus facile de voir par la comparaison si du moins j'ai soutenu l'opinion qui ne s'éloigne pas beaucoup de la vraisemblance dans cette controverse. Bien que cette discussion ne soit pas d'un grand intérêt, cependant comme il a fallu, à son sujet, emprunter certains détails à l'histoire, à la médecine, et même à d'autres sciences, elle a diminué l'ennui de la lecture pour vous, à qui elle peut, peut-être, être utile en quelque partie, tandis qu'elle a certainement diminué pour moi la fatigue que j'éprouve à écrire cette fin; en sorte que je crois pouvoir finir pour vous cette discussion sur la mort de Cléopâtre par les expressions par lesquelles l'auteur du livre sur la Thériaque (i), qtie j'ai cité fort souvent, a ter- I ■ Il II . - -- ■

rainé son récit à Pison sur le même sujet : Je n'ai pas traité cette matière sans plaisir pour satisfaire au désir que vous a\^ez de connaître toutes les sciences.

FIN DU LiyRE QUATRIEME,

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