CHAPITRE PREMIER
ETHNOGÉNIE ET ETHNOGRAPHIE
La civilisation éblouissante de l'Egypte, révélée par ses monuments : temples, palais et tombeaux, que lair sec de la vallée du Nil a conservés d’une manière si étonnante, a tellement
et que les égyptologues ont su mettre en lumière avec tant de perspicacité, captivé les savants que — jusqu'à ces derniers temps — seule l'étude des documents historiques avait attiré leur attention. L'Egypte des Pharaons offrait un champ si vaste aux investigations de toutes sortes, que les vestiges des primitifs habitants du sol n'avaient encore éveillé aucune curiosité. L’attrait des questions d’origine a pourtant,
depuis quelques années, poussé les chercheurs dans une voie nouvelle, et l’on a voulu
savoir si ce pays avait passé par une période préhistorique analogue à celle de l’Europe, et quelles furent ses étapes évolutives. Cest à M. Adrien Arcelin, le géologue mâconnais bien connu, qu'était réservé l'honneur de poser pour la première fois la question d’un àge de la pierre dans la vallée du Nil. Ce fut durant son premier voyage dans la Haute Egvpte, pendant l'hiver 1868-1869, qu’il recueillit la première série d'instruments en
silex qui attira réellement l'attention sur les civilisations préhistoriques de l'Egypte. Il reconnut que @était principalement à la limite du désert et des terres cultivées, sur les
L'EcypTe. 1
plateaux élevés au-dessus des niveaux qu’atteignent les crues du Nil, et qui n’ont pas pu être recouverts par des alluvions modernes, que se trouvaient les gisements d’usten— siles en pierre.
M. Arcelin fit surtout ses trouvailles à E1-Kab, sur une ancienne terrasse du fleuve ; à Biban-el-Molouk, au milieu de graviers accumulés à l’entrée de la vallée des Rois; sur les plateaux de Sagqarah et de Gizèh. Cétaient des éclats prismatiques en forme de
lames plus où moins retouchées; des nucléus, des percuteurs; un racloir du type mous térien; une pointe taillée à grands éclats, du type acheuléen; un marteau discoïdal en diorite, poli sur les deux faces et portant des traces de percussion, ete. M. Arcelin était resté convaineu que des observations isolées, faites au cours d’un voyage rapide, ne suffisaient pas pour démontrer l’existence d’une industrie préhistorique en Egypte; mais il pensa avoir réuni des documents suffisants pour montrer qu'il y avait
quelque chose à faire dans ce sens. Il pensait qu’il y avait d’intéressantes recherches à poursuivre, soit sur les anciennes terrasses du fleuve, soit sur les premiers gradins du désert, soit surtout dans les monticules de débris antiques qui marquent les anciens sites habités, véritables kjækken-mæddings bien autrement riches que tous ceux fouillés par les archéologues en Europe avec tant de succès".
€ Quand je visitais Egypte, dit M. Arcelin, on ne voyait aucun instrument en silex au musée de Boulaq, ils étaient extrêmement rares dans les musées égyptologiques d'Europe. Le Louvre n’en possédait pas. Rosellini, Passalacqua, Clot-bey, Lepsius en avaient plusieurs fois rencontré dans les nécropoles antiques. Mais les égyptologues s’autorisaient de ces découvertes pour refuser à mes trouvailles un caractère de haute antiquité. Quelques— uns, comme Lepsius?, étaient tentés d'attribuer à des causes physiques la plus grande partie des silex éclatés, si abondants à la surface du sol en Egypte. »
Au mois de novembre 1869, MM. Hamy et Lenormant faisaient d’heureuses récoltes d'instruments en pierre, dans Je voisinage de Biban-el-Molouk et de Déir el-Bahari*. Peu après, le 19 mai 1870, Mariette #, que M. Arcelin avait trouvé très incrédule à son passage au Caire, annonçait à l’Institut égyptien que, sortant de la voie habituelle à archéologie égyptienne — ce sont ses expressions, — il allait commencer à Thèbes l’étude des silex taillés. Puis vinrent les trouvailles de M. John Kenst Lord au Sinaï, dans les mines de Wady Magarah (1879), celles de M. l'abbé Richard (1891), aux environs de Thèbes et au Caire, de M. de Lanoue à Cherouanah (1872), près d'Esneh, de M. le D° Reil à Hélouan, en face de Memphis (1872), de Sir John Lubbock (1873), de M. Henry W. Haynes (1877-1878), du général Pitt-Rivers (1881), aux environs de Thèbes”.
Plus récemment, MM. Flinders Petrie et Quibell°, de Morgan, Legrain’ et bien
4 Note sur l’âge de la pierre en Egypte (Matériaux pour l'hist. nal., ete., février et septembre 1869. Rapport au Ministre de l’Instruction publique sur une mission en Egypte. L'industrie primitive en Egypte et en Syrie (Ann. de l'Acad. de Mâcon, 1"° série, t. IX, p. 155).
? Journ. Egypt. de Berlin, 1871.
Comptes rendus Acad. Se., 27 novembre, 1869,
Institut égyptien, 1872.
De Morgan, Recherches sur les origines de l'Egypte, Paris, 1897.
? Naqguadah and Ballas, London, 1890.
In de Morgan, loc. cit.
d’autres, ont signalé de nouveaux gisements de l’âge de la pierre, dont le nombre est con— sidérable.
Les recherches spéciales de M. de Morgan ! ont montré que les vestiges de l’âge de la pierre se rencontrent dans plus d’une centaine de localités de la vallée moyenne du Nil.
Un tiers à peine présentent des stations que lon peut qualifier provisoirement de paléolithiques; les autres sont néolithiques où — du moins — ne renferment pas de types primitifs que lon appelle en Europe : chelléen, moustérien ou solutréen. Parmi ces stations, il en est qui paraissent appartenir véritablement à la civilisation néolithique; mais il en est d’autres, notamment des nécropoles, qui, bien qu'ayant offert à leurs explorateurs des mobiliers funéraires où les objets en silex sont fort nombreux, pourraient être tout au plus considérées comme d’une époque de transition à l’époque des métaux. Les unes, en effet, renferment non seulement des objets en métal (cuivre ou bronze), mais encore des ustensiles en os, en ivoire ou en pierre, et surtout des poteries qui dénotent un développement artistique bien supérieur à la civilisation néolithique la plus élevée. Les autres, enfin, ont donné des documents qui ne laissent aucun doute sur leur ancienneté, puisqu'ils se rattachent aux temps historiques.