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OULED AYAIDEH DU LAC MENZALEH ET DE LA RÉGION DU CAIRE

ETINOGÉNIE ET ETHNOGRAPHIE

La population des côtes et des îles du lac Menzaleh {/e T'anitieus), qui n’est ni nomade ni agricole, doit être rattachée, cependant, plutôt aux Arabes qu'aux Egvptiens, bien que la statistique officielle les ait classés ainsi. Cette population présente un très grand intérêt, non seulement par elle-même, son type et ses usages, mais encore et sur— tout parce qu’elle a été considérée comme représentant les descendants directs et à peine

mélangés des Hyksos. Cet élément ethnique, étranger assurément aux autochtones de la

vallée du Nil, est sans doute asiatique, mais l’origine en est encore discutée. Y'après Mariette et d’autres savants, il se serait conservé depuis son introduction en Egypte c’est-à-dire depuis plus de quarante siècles, dans toute la région voisine de la capitale de ces Hyksos, l’ancienne Ha-ouar, San ou T'anis, où l’on a trouvé des sphinx dont le type est, at-on dit, celui de cette nation. Ces fils d’Asiatiques peuplent, sous le nom peu connu dAyaideh, les bourgs de Salkieh, de Menzaleh et de Mataryeh. On en comp sept à huit mille environ : la statistique est très incomplète pour cette région.

Cest à Mataryeh, village situé dans l'ile la plus éloignée de la côte, au milieu du lac, et reliée depuis peu de temps à la presqu'ile de Menzaleh, que j'ai pu étudier

Bédouins devenus pêcheurs. La population de ces villages, exclusivement adonnée à la pêche, se compose d’un millier d'individus.

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Fig.

(4. — Ouren-Avarnen DE MATARYEH (LAG MENZALEK)

Installé pendant quelques jours, en 1899, chez le cheikh, j’ai pu en observer un certain nombre au point de vue anthropométrique, les photographier et étudier leurs mœurs et coutumes. La richesse proverbiale des eaux du lac est vraiment prodigieuse, car durant à peu près la moitié la moins chaude de l’année, la gare terminus de la ligne ferrée qui relie le lac à Mansourah emporte journellement, de Mataryeh seulement, cinq à six tonnes de poisson.

Mataryeh, dont le sol n’est composé que de sable et de coquillages, ne produit aucun végétal. Les habitants doivent y importer tout ce qui est nécessaire à leur existence. Aussi le poisson entre-t-il pour une part prépondérante dans leur alimentation, et même celle des rares animaux domestiques qu’ils entretiennent autour d'eux. C’est ainsi que les chiens et même les chèvres mangent du poisson, ce qui donne un goût très particulier au lait de ces herbivores par excellence. Tous les êtres du règne animal sont donc ichtyo— phages, et, en ce qui concerne les hommes, cette alimentation a une action très marquée sur leur fécondité. Peu de villages présentent une population aussi nombreuse et paraissant se multiplier aussi rapidement. Les adultes ne vieillissent pas beaucoup, mais on compte couramment huit et dix enfants par famille.

es pêcheries du lac Menzaleh, affermées par l'Etat, donnent un revenu colossal, mais elles n’enrichissent pas les pauvres pêcheurs, car le plus clair de leur revenu passe en impôts.

ses Ouled-Ayaideh sont musulmans comme tous les Bédouins, mais ils sont peu pratiquants. Au contact des Grecs de Mansourah et de Damiette, qui pour réagir contre l'énorme humidité de la région absorbent pas mal de vin ou d'alcool, ils ont pris aussi l'habitude d'en user. Au reste, l’eau douce est rare à Mataryeh. En hiver, elle est apportée

d’Asafra, aux environs de Damiette. En été, on va la chercher à Port-Saïd. Elle coûte une demi-piastre (0 fr. 13) le bidon de 32 litres, et encore est-elle souvent saumâtre.

Le costume des Ouled-Ayaideh n’est pas celui des Fellahin de l'Egypte, ni celui des autres Bédouins de l'Afrique; il rappelle plutôt celui des Syriens, surtout chez les femmes.

J’ai appris à Mataryeh, que Saïd, le grand cheikh de cette tribu, lequel réside à Salkieh, est originaire du Mont Sinaï. Il pense que toute la population dont il est le chef nominal est également originaire de ce pays. On trouve aussi des Ouled-Ayaideh dans le désert au nord-est du Caire, notamment à Mataryeh, près d'Héliopolis.

MORPHOLOGIE ANTHROPOMÉTRIQUE

Les traits de la physionomie des sphinx de San et, par analogie, ceux des pêcheurs du lac Menzaleh qui leur ressemblent tant, a-t-on dit, ont été souvent décrits. Le D* Hamy*, le plus autorisé des observateurs qui ont parlé de ce type, le définit ainsi :

« Le front est bas, d’un relief tourmenté; les yeux sont petits; les pommettes saillantes en dehors et haut placées dans l’ossature de la face; le nez est droit et court,

! Les Races humaines de la basse vallée du Nil (Bull. Soc. d'anthrop., t.

IX, p, 718, 1886).

au lobule carré, aux narines basses et larges; enfin, la bouche est grande et les commis

sures labiales sont particulièrement empâtées. »

La physionomie composée par ces traits, assez peu harmonieux d’ailleurs, à quelque

chose de mongoloïde, et Mariette, après avoir tenté de rattacher le sphinx d’Apopi à quelque tribu sémitique, avait fini par croire plutôt à une parenté mongolique, que sem— blaient mettre en évidence divers rapprochements qu'il avait pu faire au Muséum de Paris. L'origine mongoloïde des rois pasteurs n’est encore, ajoute-t-il du reste, on doit le reconnaitre, qu’une hypothèse.

Quoi qu’il en soit, voici les résultats des observations et des mensurations que j'ai

relevées soit à Menzaleh, soit à Mataryeh, sur quarante et un individus, trente-cinq o” et SIX "OM

Les cheveux et les yeux. — On peut dire que les Ouled-Ayaideh sont bruns. Presque tous ont les cheveux noirs et la barbe plus ou moins foncée. Quelques-uns ont les cheveux clairs, quatorze pour cent environ.

Les yeux, tous noirs, sont rarement grands, généralement vifs et clignotants,

Ils sont moins

quelquefois obliques, mais jamais bridés comme ceux des mongoloïdes. rapprochés que cela ne s’observe en général chez les Arabes. Le diamètre bipalpébral externe est, en moyenne, de 96 millimètres et le diamètre bipalpébral interne est de 29 millimètres. L'indice interoculaire est done de 30,20.

Le nez, la face, les oreilles et la bouche. — Le nez est petit, toujours droit et rare

ment abaissé : il est peu saillant et plus long que chez les Bédouins en général.

La hauteur totale moyenne est de 49 millimètres, bien que quinze sujets présentent une hauteur de plus de 50 millimètres. La largeur maximum moyenne est de 36 millimètres. L'indice nasal moyen est done de 73,04. Ce sont des mésorhiniens francs, comparés aux Bédouins Harabi et Maazeh, puis aux Egyptiens actuels dont les mêmes indices dépassent 76. Mais ils s’écartent considérablement de ceux des Berbères de la Tunisie, des Arabes de Syrie et des autres peuples de l'Asie antérieure, qui n’atteionent ce chiffre qu’exceptionnellement.

La mise en série de Pindice nasal de nos quarante et un sujets montre que onze individus présentent des indices de 60 à 69,9, et vingt-trois de 70 à 79,9. La moyenne de fréquence se rencontre entre 64 et 79.

Le trait caractéristique des Ayaideh est la forme en losange de leur face, qui est cependant moins large qu’on ne s’est plu à le dire. On remarque, en effet, que sa largeur bizygomatique moyenne est de 135 millimètres, et sa hauteur totale (diam. ophrio-mentonnier) de 133 millimètres, ce qui donne un indice facial moyen de 101,50 pour les qua rante et un sujets. Il se trouve pourtant parmi ces individus dix-huit sujets dont le dia

mètre bizygomatique dépasse 100 millimètres, ce qui leur donne un indice supérieur à 100,

comme le montre la mise en série. Is ont les pommettes très saillantes, ainsi que je lai observé chez d’autres Bédouins.

La bouche est moyennement large et les lèvres rarement charnues. Les oreilles, assez orandes, sont souvent aplaties contre la tête ; leur indice moyen est de 56.

La taille et la grande envergure. — Chez les Ouled-Ayaideh, la taille est au-dessus de la moyenne. Elle n’est pourtant pas très élevée, puisque la moyenne des quarante et un

220 POPULATIONS AGYUELL

sujets est de 1"68. Ces Bédouins sont, ainsi que les Ouled-Ma’azeh (vingt-deux hommes 466), moins grands que les Ouled-Harabi du Fayoum (dix-neuf hommes 1#73). Cette taille se rapproche de celle de la plupart des Arabes et des Berbères de Tunisie, puis des Fellahin et des Coptes, mais elle est inférieure à celle des Arabes de Syrie et des autres peuples de l’Asie antérieure.

La mise en série montre que neuf sujets présentent des tailles variant entre 160 et 1"61, et vingt de 1"70 et au-dessus.

La grande envergure moyenne est de 1"75. Elle est supérieure à la taille de six cen—

timètres, ce qui est peu, si on compare cette différence avec celle que l’on constate chez

les nègres.

La tête et ses diamètres. — Bien que large en apparence, la tête des Ayaïdeh est longue comme chez tous les Arabes. L'indice céphalique moyen (ant. post. max. et transv. max.) est de 74,48 pour les quarante et un sujets (trente-cinq hommes 74,30; deux femmes 75,13). Ainsi que le montre la mise en série, le maximum de fréquence se trouve entre les indices 71 et 74.

hauteur (hauteur-largeur) est de 86,01. Au seul point de vue de l’indice céphalique,

idice céphalique de hauteur (hauteur, longueur) est de 64,06. L'indice moyen de [ ; Ÿ , Ô

si l’on compare les Ouled-Ayaideh.de Mataryeh aux autres Bédouins de l'Égypte et aux Égyptiens, ainsi qu'aux Bédouins de Syrie et à quelques autres peuples asiatiques ou africains, on verra qu’ils doivent être rattachés aux premiers plutôt qu'aux seconds.

Il est rare de trouver chez un peuple une homogénéité aussi grande, dans les indices céphaliques, que celle que l’on constate chez cette population.

Au point de vue des autres indices et à celui des caractères morphologiques exté— rieurs, les Ayaideh sont aussi plutôt comparables aux Bédouins d'Égypte qu'à ceux de Syrie, par exemple, lesquels peuvent être mêlés d’Arméniens, de Kurdes, et de divers mongoloïdes plus ou moins errants, en Asie Mineure.

L’obliquité des

yeux qui — avec la largeur démesurée des pommettes — disait-on,

imposait aux habitants de la région du lac Menzaleh un type mongoloïde, .est rare à

Mataryeh. Je l'ai trouvée quelquefois à Mansourah et sur d’autres pots de l'Egypte. Au reste, cette sorte d’obliquité des yeux, assez fréquente en Orient, n’est pas pour moi un caractère ethnique aussi mongoloïde qu’on le croit. Je attribue plus volontiers à l’habi-

tude qu'ont les gens de cligner les yeux, en présence de la réverhération fatigante du

soleil sur l’eau ou sur le sable du désert. Toutefois, si nos observations anthropologiques nous permettent de rattacher les Ouled-Ayaideh, non pas à un peuple mongoloïde, mais

aux Arabes, quelle est l’origine de cette théorie, et quels sont les documents archéologiques

qui se présentent en faveur ou contre notre manière de voir ?

Les Hyksos paraissent avoir une origine asiatique incontestable, car les Egyptiens

les ont appelés d’une façon générale Amouou, les Asiatiques ; ou Monatiou, les hommes du désert. Ils avaient infligé aux Bédouins le sobriquet injurieux de Schaousou, les

pillards, les voleurs, qui leur convenait à merveille. Ils Pappliquèrent par la suite à ces intrus, et le chef qui dominait sur eux, ils le saluèrent dans leur langue, ot des Schaou-

sou où big Schaousou, dont les Grecs ont fait le mot Hyksos. Mais les chroniqueurs de

l’époque classique n’ont pas réussi à s’accorder sur le nom réel de ce peuple, sur son

Hsgun

Fig. 115. — Ovuren-Touaran pu Sinaï.

L’Ecyrre, 25

idiome et encore moins sur son origine. Les uns ont confondu les Hyksos avec les Phéni— ciens, les autres avec les Arabes. Les modernes n’ont pas été plus heureux en la circon— stance, car — d’après Maspero' — ils ont émis une douzaine d’hypothèses sur ce sujet.

Les Hyksos ont été, en effet, tantôt des Cananéens, tantôt des Élamites; puis on en a fait des Hittites, des Acadiens et des Scythes. Étant admis, enfin, que la puissance des Hyksos avait dû laisser des traces quelque part dans la basse Égypte, on leur a tout naturellement attribué les ruines de San ou Tanis. Les sphinx de San étaient des monuments hyksos, et même des œuvres d'art exécutées sur les ordres du roi hyksos Apopi, dont le nom était, du reste, gravé sur leur épaule droite.

On avait constaté que les traits du visage de ces sphinx différaient assez sensiblement de ceux que l’on s’était habitué à retrouver sur la plupart des monuments égyptiens. Les

uns leur avaient reconnu tous les caractères des races sémitiques, tandis que les autres y

trouvaient, au contraire, une physionomie mongoloïde : les petits yeux bridés, le nez

vigoureux et arqué en même temps que plat, les joues à la fois fortes et osseuses, le menton saillant, la bouche charnue et abaissée aux extrémités?. On avait constaté encore ces particularités sur trois têtes provenant de Damanhour, sur un torse colossal déterré à Mit-Karés dans le Fayoum, sur deux figures de Nils jumeaux, transportées de Tanis au Caire, et sur divers autres débris de statues conservés dans des collections de Paris, de Rome et de Saint-Pétersbourg.

Cette théorie, toute séduisante qu’elle fût, et quoique admise par la majorité des

éeyptologues et des anthropologistes, s’écroula cependant le jour où l’on apprit que les Ge Ë Ê , I d

sphinx de San avaient été sculptés pour le roi Amenemhaït IT de la XII dynastie (180 avant Jésus-Christ), qu'ils étaient par conséquent antérieurs de bien des siècles à l’invasion des Hyksos. Ce fut le savant orientaliste M. Golenischeff® qui fit cette découverte,

en 1892, sur des monuments qui se trouvent au musée de l’Ermitage, à Saint-Pétershoure. Ce sont deux statues, dont l’une est en basalte et l’autre en granit noir. Cette dernière, la

plus importante, mesure 865 millimètres de hauteur. Le pharaon est assis sur un trône

et tient ses bras posés sur ses genoux. La tête est coiffée d’un nemès rayé, avec l’ureus

royal sur le devant.

Cette découverte a le mérite de remettre à leur place deux faits historiques, et de

réduire à sajuste valeur une interprétation ethnologique hasardée d’après des observations trop peu nombreuses ‘.

Au reste, M. Maspero a, dès 1887, abandonné cette idée que les sphinx de San aient appartenu aux Hyksos, car voici ce qu’il en dit dans son Archéologie égyptienne, p. 226 et 2

des dynasties précédentes, et qu’Apopi se les ait seulement appropriés. Rien ne prouve

« En les examinant de plus près, on voit qu’ils ont été dédiés à un pharaon d’une

que ce pharaon ait été postérieur à invasion asiatique. »

On peut donc conclure que, s’il n’est plus possible de reconnaître les Hyksos comme

1 Histoire ancienne des peuples de l'Orient classique. Les premières mêlées des peuples, t. II, p. 54.

? De Rougé, Revue arch., nouvelle série, t. IIT, p ). — Maspero, Guide du visiteur au Musée de Boulaqg, 1883. — Bull. Soc. d'anthrop., t. IX, 3° série, p. 164-65 séance du 9 décembre 1886.

3 Amenemhaïl III et les sphinv de San, in-4° avec cinq planches, Saint-Pétersbourg, octobre 1892.

# Von Kremer, Ægypten, t. I, p. 138.

auteurs des sphinx de San, il n’est pas davantage admissible de rattacher à ce même >euple l’origine des habitants actuels des rives du lac Menzaleh, en se basant seulement sur la res

semblance des traits de leur visage avec ceux des sphinx.

Il est permis de penser — et M. Golenischeff est de cet avis — que ces mêmes habi— ants de la région du Menzaleh ont une ancienneté plus grande que celle des Hyksos, et qu’ils devaient se trouver déjà en Egypte au moment de l’invasion de ceux-c1. Je ferai remarquer enfin que le type plus ou moins mongoloïde que l’on a voulu voir chez les

orétendus descendants des Hyksos se retrouve chez beaucoup d’autres habitants de

“Égypte. Ce fait peut être constaté notamment chez les Bédouins et chez les Ababdeh, comme la observé M. Golenischeff lui-même, durant son voyage sur les bords de la mer Rouge, à Bérénice. Si donc la plupart des caractères morphologiques que l’on a reconnus chez les riverains du lac Menzaleh sont communs à un grand nombre de Bédouins, et s’il est démontré que les sphinx n’appartiennent pas aux Hyksos, il n’y a aucune raison pour ne pas rattacher les Ouled-Ayaideh aux groupes de tribus Arabes nomades qui ont

émigré, à une époque plus ou moins reculée, de la Syrie ou des contrées voisines.

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