‹ Recherches anthropologiques dans le Caucase; (volume 2)Chapitre 18 sur 61 · PaLLas, loc. cit., I, 417 et suiv · texte numérisé non relu

PaLLas, loc. cit., I, 417 et suiv

ar les Géorgiens. Leur visage étroit, leur tête un peu comprimée, leur menton court, leur nez saillant, leurs cheveux d’un brun foncé, les distinguent des peuples voisins. [ls paraissent avoir habité de toute antiquité la partie nord-ouest du Caucase, et s'être étendus au delà avant d’avoir été repoussés dans la montagne par es Tcherkesses, et d’être par une suite de meurtres continuels, réduits à un petit

es

nombre. Leur langue, à l'exception de quelques mots tcherkesses, n’a aucune ana-

ogie avec les langues connues en Europe et en Asie; elle se parle jusqu'à la mer Noire et la Mingrélie. Les Abazes sont assez pacifiques ; ils commencent néanmoins à faire des incursions sur le territoire russe. Leur manière de vivre ressemble beaucoup à celle des Tcherkesses, etc. !.

Le chevalier Gamba, pendant un court séjour qu’il fit à Soukhoum-Kaleh, fit quelques remarques fort intéressantes sur les habitants de la côte de l’'Abkhasie. « Les

Abazes que nous avons vus à Soukhoum-Kaleh, dit-il, en assez grand nombre, étaient

vénéralement de petite taille; ils avaient le corps maigre, les jambes et les cuisses orêles et arquées. Presque tons avaient les yeux bleus; leur regard dénotait-plutôt la crainte que la perfidie; leur aspect était celui de la misère. Leur teimt est assez

basané; leur nez est pointu et aquilin, sans être long’; leur corps, à peine couvert

de haillons, est privé de poils; leur barbe est courte et peu touffue; leurs pieds sont excessivement larges, par suite, sans doute, de l'habitude de marcher sans souliers ni

sandales : quelques-uns seulement avaient autour des pieds un morceau de peau de

cheval ou de loup, attaché avec de l’osier, et qui leur tenait lieu de chaussure... Les

princes portaient le costume circassien. Nous en avons vu plusieurs pendant notre séjour à Soukhoum et à Redoute-Kaleh : ils étaient d’une taille au-dessus de la moyenne, d’une forte constitution, de bonne mine, et semblaient être d’une autre origine que les Abazes dont je viens de tracer le portrait ?. »

Le D' Hichwald* parle d’un jeune chef abkhase dont il avait fait la connaissance à Redoute-Kaleh comme d’un beau jeune homme blond aux yeux bleus. Dubois de

Montpéreux dit au contraire que Michel-Bey, prince alors régnant, a les cheveux

1 Kraproru, Voyage au Caucase eten Géorgie, L. I, p. 201.

2? GauBa, Voyage duns la Ru

ie méridionale, loc. cit., t, I, p. 67.

> Reise in dem Kaukasus, loc. cit., p. 295.

Cauc. IV 17

134 RECHERCHES ANTHROPOLOGIQUES DANS LE CAUCASE noirs, le nez long des Géorgiens; il est grand, bien fait,mais sa physionomie n’a rien

de spirituel ‘.

Le voyageur Longworth, qui eut occasion de voir plusieurs chefs abkhases à une {1 diète tcherkesse, les dépeint comme des hommes « à barbe noire avec des traits durs | et des mâchoires proéminentes * ».

| Ces différentes observations montrent que le type abkhase a perdu son originalité | primordiale à la suite demélanges, de croisements et de superpositions de races.

Comme on peut le voir d’après ces diverses descriptions, la nation abkhase, quoi-

| | que répartie sur un territoire divisé en deux parties distinctes, la grande et la petite

Abaza, doit être homogène, et les Abkhases, les Abazes et les Abazeks des auteurs

| 1e D fat,

| doivent être tous frères. M. Seidlitz admet deux divisions : les Abazes et les | |

Abkhases; M. Zagoursky, se basant sur la linguistique, reconnaît les Abkhasiens et

il Ll les Abazeks.

| Rappelons encore que de Gille dans sa classification des peuples montagnards du

| || Caucase reconnaît les Abazines où Abazes, les Abadzehks et les Abkhases, | | \N Guldenstædt, d’après la comparaison qu’il fit des vocabulaires abaze et tcher-

kesse, croyait pouvoir affirmer que les deux langues étaient sœurs, mais il n’en est

pas moins vrai que les deux idiomes sont assez différents pour que les deux peuples

ne se puissent comprendre entre eux.

L'étude comparée du type physique des Adighés et des Abkhases ne nous fournit

que peu de documents. Pallas, qui parle principalement des Abazes du nord, les dépeint comme ayant tous la face rétrécie, la tête comprimée sur les côtés, le bas du visage court et le nez saillant, ce qui leur donne un caractère national particulier. La plupart ont aussi, dit-il, les cheveux brun foncé.

Cette compression latérale du crâne rappelle la déformation spéciale des macrocéphales, mais ce caractère n’est pas propre à tous les Abazes. Ils se ressentent en général des alliances qui ont dû s'effectuer entre eux et les peuplades du voisi-

nage; ainsi ceux qui sont proches des Nogais, nous dit le D' Kock *, accusent

dans leur physionomie et dans l’ensemble de leur conformation un mélange

1 Voyage autour du Caucuse, loc. cit., t. I, p. 255. 2 À year among the Circassians, loc. cit, vol. IT, 285. CASA

3 Reisenach dem Kauk. Isthmus, loc,

PEUPLES CAUCASIENS 135 notable de sang tatar. Les Abkhases de la côte n’ont jamais été signalés comme présentant cette déformation particulière du crâne, malgré le voisinage des Géorgiens qui pratiquent cette coutume. Elle se rencontre plutôt chez les Abkhases du nord.

J'ai pu vérifier moi-même sur quelques individus de cette race que je vis à is]

plupart des voyageurs, et qui a pour traits caractéristiques l’étroitesse de la face, un

Soukhoum-Kaleh et à Novoros

, cette physionomie particulière signalée par la

nez saillant, des yeux très bruns ainsi que les cheveux et les sourcils. Je n’ai remarqué aucune tête comprimée.

Sans qu'il soit possible de rien affirmer sur l’origine des Abkhases, on peut dire, toutefois, qu'établis dès la plus haute antiquité au Caucase, ils durent bénéficier, ainsi que les autres peuples du littoral, de l'influence des Grecs dont les comptoirs et les colonies florissaient sur les côtes de la mer Noire. Il est probable aussi que c’est vers les x° et xr° siècles que cette nation atteignit l'apogée de sa puissance et de sa civilisation, et que depuis cette époque elle a marché vers la ruine et la décadence. La conquête russe a porté le dernier coup à cette malheureuse race

qui n’a plus qu'un petit nombre de représentants. Et c’est au sein de l’une des plus

belles et des plus fertiles régions de la terre que languit, ou plutôt languissait, dans la misère un peuple profondément paresseux, n’ayant aucune idée de l’ordre, du travail ni de la vie sociale. Brigands, mais sans bravoure, ils n’attaquaient leur ennemi ou leur victime que dans l'ombre, à moins d’être nombreux. On ne rencontre pas chez eux ces hommes braves et terribles toujours prêts à faire le coup de sabre ou de pistolet sur les grands chemins, exposant généreusement leur vie comme le font la plupart des autres montagnards caucasiens.

Ils n’ont ni commerce ni industrie. Tout leur trafic se borne à des échanges. Ils troquent leur miel, cire, peaux de renards et de martres, leurs draps grossiers et

leurs manteaux de feutre contre de la grosse toile, des tissus de coton et de soie, des

cuirs de Russie, maroquins, etc., apportés par les Arméniens.

D'ailleurs les produits de cette contrée n’ont pas de débouch

il n’y a pas de place de marché dans le pays. On ne peut s’empêcher de faire la différence entre cette pauvre et malheureuse Abkhasie de nos jours et cette brillante guirlande de colonies grecques qui la bordaïent jadis.

Les Abkhases se livraient autrefois à l’odieux commerce des esclaves, et même

sous la suzeraineté de la Russie, à l’époque du voyage de Montpéreux, ils n'avaient

pas encore perdu tout à fait leur infâme habitude.

Mais, de même que tous les Tcherkesses, les Abkhases, craignant les représailles, ne vendent pas leurs compatriotes; seulement, dès qu'ils ont fait quelques pri-

| sonniers, en maraudant dans les tribus voisines, ils s’empressent de les marier,

enlèvent leurs enfants quand ils en ont, les élèvent et les vendent avec profit, faisant | (| ainsi de leurs malheureux captifs de vrais fabricants d’enfants.

Quant au costume et à la manière de vivre, les Abkhases ressemblent beaucoup

aux autres Teherkesses. Leurs habitations ne sont que de misérables huttes en clayon-

na£'e ;

parait que dans le Caucase septentrional leurs villages ne sont pas tout à

ait semblables. Les maisons sont isolées et précédées d’une cour pour leur sûreté,

au lieu d’être groupées en cercle où en carré autour d’une cour commune comme

chez la plupart des Tcherkesses. Leur nourriture se compose essentiellement du

roduit de leurs jardins dans lesquels ils cultivent un peu de millet et quelques plantes

jotagères, et élèvent de la volaille et des abeïlles. Leurs femmes, au teint brun, belles comme la plupart des Caucasiennes, ont de

Jeaux yeux noirs brillants et bien fendus dont elles sont, du reste, très fières.

Les jeunes filles portent dès l’âge de dix à douze ans un corset, large ceinture en d { ê

eau qui comprime la taille et contribue à arrêter le développement de la poi-

rine. Elles doivent le garder ainsi fixé jusqu’au jour de leur mariage, car l’époux

seul à le droit de le détacher avec la pointe de son poignard. Cette coutume singulière, qui a frappé tous les voyageurs, n’est pas spéciale aux Abkhases, elle est

générale chez tous les Tcherkesses. Mais tandis que ce corset, en aplatissant la

poitrine, rend la taille très mince, le bas du corps prend un développement consi-

dérable ; les femmes de ce pays considèrent l'ampleur et la saillie du ventre comme

un caractère de beauté.

Après leurs premières couches, les jeunes femmes se couvrent la tête d’un linge

blanc serré sans pli sur le front et attaché sous le menton. Elles ne sont pas séquestrées,

ni voilées. Les jeunes filles prennent part aux divertissements des jeunes garçons,

et ne sont ni gênées ni timides devant les étrangers (fig. 34).

Les forêts mystérieuses de noyers et de chênes ainsi que les bosquets sacrés ont,

detout temps, été l’objet d’une extrême vénération de la part des Abkhases. Ils se

PEUPLES CAUCASIENS 137 convertirent au christianisme vers la fin du rv° siècle ou au commencement du v°, sous Justinien. Mais quoiqu'ils soient aujourd’hui officiellement mahométans orthodoxes, ils n’ont pas tout à fait oublié la religion de leurs pères, et ils ont con-

servé le plus grand respect pour les croix en pierre, les anciennes «

trouvent en si grand nombre dans l’Abkhasie et dans toutes les montagnes du Caucase. En somme, la religion des Abkhases est, comme la plupart des reli-

gions du pays, un mélange d'éléments fort divers, où le paganisme occupe la

place la plus considérable.

Le monument le plus remarquable de la région est la splendide église byzantine I 5 £ j

de Pitzounda (cité grecque de Pithyûs), à une verste seulement durivage de la mer;

à sa vue, Montpéreux laisse échapper son admiration : « Nous passons par la porte ruineuse d’une muraille lézardée, bâtie en carré,et me voilà en face de l’une desruines les plus grandioses et les plus pittoresques que je connaisse, On m'avait parlé de cet édifice avec enthousiasme; mais l'effet a surpassé mon attente : ce style noble et hardi étonne au milieu des sauvageries de lAbkhasie. De trois côtés le dôme en

briques s’appuie sur trois hauts frontons. Au levant les trois chœurs sont marqués

par trois saillies semi-circulaires comme on le voit à l’église Sainte-Sophie de Kief et

dans les églises byzantines. On n’avait pas encore su donner à cette partie de l’édio) *

fice l'élégance des églises arméniennes et géorgiennes.

« Ce qui frappe surtout, et qui donne à cette église l’air le plus pittoresque, c’est le singulier mélange qu’on a fait des matériaux de construction. Le soubassement à plusieurs pieds au-dessus de terre est en pierre de taille; mais de là jusqu’au toit

alternent par larges rubans qui font tout le tour de l’église, la brique rouge en

triples ou quadruples rangs, et des cubes simplement dégrossis de calcaire orisâtre de Gagra.

« À ce grandiose, à cette simplicité du style, à ce bizarre mélange de matériaux, ajoutez ce lierre foncé qui rampe jusque sur les dentelures des corniches en briques, cette vigne et cette clématite qui s’élancent par-dessus les murailles, ces charmes, ces grenadiers, ces figuiers qui s’enracinent sur les voûtes des nefs, qui vont même masquer la croix du dôme, ces ormes centenaires qui ombragent une partie de l’église, ces vieilles murailles qui l’enclosent, cette chaîne imposante du Caucase qui se présente par échappées de vues à travers le feuillage, et vous ne serez pas étonnés de l’enthousiasme que cette vue inspire à ceux qui visitent le monastère de Pitzounda; car c’est ainsi qu'on l’appelle‘. » L'intérieur du monument, établi sur le plan de toutes les églises byzantines, est dépourvu de toute ornementation, la beauté de l'édifice résulte de ses grandes et belles proportions. Cà et là on distingue

quelques peintures à fresques médiocres. Quelques parties des ruines, telles qu’une

petite chapelle et l'autel, ne doivent pas étre contemporaines de l’église elle-même.

La plupart des matériaux qui composaient l’autel lorsque Montpéreux visita Pit-

zounda sont, suivant lui, semblables à ceux employés dans les églises de Kherson,

4 Dugors pe MoxrPÉreux, loc. cit., t. I, p. 223.

PEUPLES CGAUCASIENS

de l’Aïoudagh, en Crimée. Comme l’ancienne cité orecque de Pithyüs était déjà

ruinée à l’époque où fut construit le sanctuaire, il est probable que ce furent en

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