‹ Recherches anthropologiques dans le Caucase; (volume 2)Chapitre 2 sur 61 · ARYENS OU INDO-EUROPÉENS · texte numérisé non relu

ARYENS OU INDO-EUROPÉENS

GROUPE { ASS 7. Mali . éni

{ Persans Hadjemis, — Tates. — Taliches. — Kurdes. — Arméniens. IRANIEN | GROUPE

| Russes. — Polonais. — Allemands. — Grecs. —Tchèques. — Moldaves, ete.

EuroPé

Outre les diverses races dépendant des Aryens, des Sémites et des Touraniens que l’on rencontre dans la région ponto-caspienne et dont l'immigration s’est effectuée sous des influences multiples et à des époques différentes, on doit citer, sinon la présence en Colchide de quelques familles nègres, du moins les traces de leur mélange avec quelques tribus, puis l’existence d’un certain nombre de nomades ou

demi-nomades, tels que les Tziganes, etc.

Je n’étudierai pas ici d’une façon détaillée tous les peuples sporadiques au Cau-

case, maloré Pinfluence considérable que certains d’entre eux ont di exercer sur la

formation des races caucasiennes actuelles.

La plupart n'ont été encore que rarement observés au point de vue anthropométrique et craniologique. Bien que j'aie recueilli un grand nombre de rensei-

gnements chez ces peuples, notamment chez les Kurdes, les Arméniens et les

ent, à éclairer

Tatars, je ne les ai pas trouvés suffisants pour concourir, dès à pré l’ethnogénie des peuples caucasiens. Je me propose d’en faire l'objet d’un ouvrage spécial, car j'ai le ferme espoir de retourner dans un avenir prochain en Arménie et

de reprendre mes recherches sur les populations de cette vaste et intéressante contrée.

Avant d'entreprendre la description des peuples que nous avons désionés sous le nom de C'aucasiens, il importe de dire quelques mots sur cette dénomination, qui a été donnée à tout un groupe du genre humain tandis que nous ne l’appliquerons qu’à une partie, même restreinte, des peuples habitant actuellement le Caucase.

Déjà en 1827 Klaproth protestait contre cette expression de race caucasienne « par laquelle, disait-il, beaucoup de géographes et d’historiens désignent la portion

du genre humain dont les traits caractéristiques sont les mêmes que ceux de la plu-

part des nations européennes { ».

C’est donc au nom d’un certain nombre de ressemblances morphologiques plus ou

moins apparentes, et surtout au nom de traditions fort anciennes, dit-on, que l’on a

réuni dans cette classe caucasienne des peuples aussi divers d’origine que de carac-

tère.On peut se demander comment l’on a pu admettre, si longtemps, que toute cette

masse de peuples européens dont on voulait bien, toutefois, extraire les Lapons et les Finnois, toutes les peuplades du Caucase, les Sémites, les Indo-Traniens ainsi que les habitants des côtes septentrionales de PAfrique, à l'exception des Coptes, soient descendus du Caucase et aient pu mériter le nom de caucasiques.

1 Tableau historique, loc. GR NUEER

Cauc,. IV 2

14 RECHERCHES ANTHROPOLOGIQUES DANS LE CAUCASE On verra dans la suite que les populations auxquelles on doit conserver le nom

de caucasiennes diffèrent déjà beaucoup entre elles, et que les dissemblances qui les

séparent en un certain nombre de sous-eroupes sont presque aussi considérables que

celles qui doivent les faire classer en dehors des Sémites, des Mongols et des Européens. Sans critiquer les raisons qui ont porté les anciens naturalistes à ranger dans un même groupe des races aussi hétérogènes, on peut affirmer qu’elles n'étaient pas suffisantes, non seulement parce que de leur temps les recherches anthropologiques n’avaient pas encore revêtu le caractère scientifique qu’elles présentent actuellement, mais encore parce que la mythologie, les légendes et l’histoire sont absolument muettes au sujet de ces émigrations parties du Caucase, et auxquelles serait dû le peuplement des divers pays où l’on veut trouver leurs descendants. Les récits historiques démontrent, au contraire, l’origine étrangère de la plupart des peuples du Caucase. Les Géorgiens mêmes paraissent avoir eu pour berceau le pays situé au sud des vallées méridionales qu’ils occupent de nos jours. Au reste, ainsi

que le fait remarquer Klaproth, « la nature des monts caucasiens dont la direction

constante est en ligne droite ne permet nullement de supposer qu’ils puissent avoir

été la patrie d’un grand peuple qui, après s’être accru, se soit expatrié pour porter ailleurs l’excédent de sa population.

« La nature de cette chaîne empêche qu’elle ne forme dans un sens parallèle à sa largeur de ces vallées fertiles et riantes qui en offrant d'excellents pâturages aux troupeaux et de vastes champs propres à l’agriculture contribuent à faire naître l’aisance chez ces montagnards et par conséquent un bien-être favorable à l’accroissement excessif de la population. »

Tout, au contraire, tend à prouver que les peuples qui habitent actuellement le

Caucase doivent être considérés comme les faibles débris de peuples préhistoriques

ayant appartenu à une même race et qui sembleraient avoir disparu partout ailleurs

qu'au Caucase. Ce pays n’a jamais été le lieu de passage d’un peuple en migration,

mais suivant M. Uslar, le refuge de populations opprimées dans les plaines voisines.

Cette composition de la population du Caucase remonte à plusieurs milliers d’an-

nées, et ce n’est que tout récemment que ces peuples ont commencé à se déplacer. En ce qui concerne la diversité si grande que l’on observe actuellement chez les

Caucasiens, elle doit être attribuée aux croisements qui ont dû s’opérer, à diverses

PEUPLES CAUCASIENS 15 époques, entre les premiers occupants et des émigrés nouveaux venus appartenant aux trois autres groupes humains (sémite, indo-européen et mongol) qui ont encore des représentänts nombreux sur divers points de la chaîne.

Dans quelles proportions ces mélanges se sont-ils effectués pour former ces familles si nombreuses et si différentes de type et de langage, c’est là une question fort délicate et qu'il n’est pas facile d’éclaircir, Ce qu’il y a de positif, c’est que, confinés dans d'étroites vallées et séparés souvent par de hautes montagnes, un certain nombre de ces peuples, quoique apparentés, au moins par le langage et à d’autres égards encore, ont gardé une certaine individualité qui permet de les subdiviser en groupes différents, et ceux-ci en un certain nombre de sous-eroupes.

Ainsi qu'on le verra par la suite, si la linguistique ne réunit pas en une seule famille bien homogène tous les Caucasiens, du moins un certain nombre de caractères sont-ils communs à l’ensemble des habitants de ces splendides régions.

La beauté physique, l'énergie morale, ainsi que les habitudes chevaleresques si remarquables chez ces peuples généreux et fiers, ont été bien souvent décrites. C’est que la régularité et l'expression des traits ainsi que l'élégance martiale de toutes ces populations ont de tous temps frappé les voyageurs.

Malheureusement une partie de ces peuplades, et celles-là même qui présentent

ta

le type le plus parfait, tendent à disparaître ; et bientôt la plupart d’entre elles n’appartiendront plus qu’à l’histoire. La conquête russe et l'amour de la liberté ont fait émigrer en pays musulman plusieurs centaines de mille de Tchetchènes et de Tcher-

kesses; le moment n’est pas loin où l’on n’en verra plus dans leurs belles montagnes.

La plupart des peuples caucasiens montrent cette constance remarquable de certaines

nations à conserver leurs anciennes coutumes. Ce qu’ils faisaient bien des siècles

avant notre ère se fait encore de nos jours.

Plus on pénètre chez ces peuplades reléouées au fond des vallées sauvages où la civilisation moderne ne s’est pas encore imposée, plus on y retrouve les vieux usages,

les antiques coutumes de la vie patriarcale. Les plus fidèles à ces mœurs primitives

sont assurément les Tcherkesses qu'il faut se hâter d'étudier.

KRAEITDEALENTEIMHENNTS

ETHNOGÈNIE ET ETHNOGRAPHIE

Les Karthevéliens où Géorgiens habitent les magnifiques bassins de l’Ingour, du

Rion, du Tchorokh comprenant la Mingrélie, l’Imérie, la Svanie et la Lazie d’une part; le bassin de la Koura comprenant la Géorgie et une partie de l'Arménie d'autre part. Leur population actuelle s’élève à plus d’un million. Les faits manquent pour tracer l’histoire de la Géorgie dans l’antiquité; toute- 5 ,

fois la chronique du roi Vakhtang, imitée du livre chaldéen de Moïse de Khorène,

e la famille de

s’accorde avec ce dernier, pour donner un même père, Thargamos, ( Japhet, aux Arméniens, Géorgiens, Lesghiens, Mingréliens et à tous les Caucasiens.

Fo'aMOs agea la ec Se entre ses huit fils s vaillant fut Hhaos. Thargamos partagea la contrée entre ses huit fils dont le plus vaillant fut Hhaos

e, dit la légende, Hhaos s'étant révolté contre le conquérant assyrien

Au x1v'

Nemrod ou Bélus, celui-ci marcha contre lui et reçut la mort de la main même de Hhaos.

Ce qui est singulier, c’est que les Grecs placent vers cette même époque de Bélus

et de Sémiramis (fin du xrv° siècle) les expéditions de Phryxus et des Argonautes,

attirés par le renom du fameux roi Æétès, qui pourrait bien être le Hhaos ou

PEUPLES CAUCASIENS 47 Haïg de la légende géorgienne et arménienne. Les Grecs donnent à cet Æétès une

des Armé-

origine théogonique qui a beaucoup de rapport avec celle des Chaldéen niens et des Géorgiens. Ces derniers font venir Hhaos de Babylone, la ville du Soleil; les Grecs lui donnent pour père et pour mère le Soleil et la nymphe Persès, fille du Soleil, et pour sœur la célèbre Circé.

Dubois de Montpéreux a traité avec détails l’histoire des Géorgiens ‘, nous nous bornerons ici à en rappeler brièvement les grandes lignes.

Le premier roi de Géorgie connu est Karthlos, frère de Hhaos et fondateur de la dynastie géorgienne. Il donna son nom à son peuple qui l’a conservé jusqu’à nos jours. Il construisit Armasi en face du confluent de la Koura et de l’Aragva, où s’éleva plus tard Mizkhet dont il fit sa résidence, et auquel il donna le nom de Kartli, conservé jusqu'à l'érection de l’idole d'Ormuzd où Armasi.

Le culte des Karthles consistait à adorer le soleil, la lune et les planètes, et leur plus grand serment était par le tombeau de Karthlos. Son héritage, suivant la coutume, fut partagé entre ses frères.

Des morcellements successifs amenèrent le système féodal, et le pays se. trouva

partagé entre une infinité de princes. Cet état de choses se maintint pendant de

longs siècles au milieu des querelles-intestines suscitées par l'esprit de révolte qu’a toujours engendré la féodalité. Enfin, au vu° siècle avant Jésus-Christ, l'invasion

des Scythes qui révolutionna l'Asie vint aussi modifier la situation des Géorgiens.

Cet événement est des plus importants dans l’histoire des peuples caucasiens. Le vn° siècle est marqué dans Vhistoire de l'Orient, et tout spécialement dans

l’histoire du Caucase, par une série de faits des plus considérables. C’est à vrai

dire l'ère historique de cette dernière contrée et l’ère de sa géographie positive, Ce fut à cette époque, en effet, que les Grecs vinrent s'établir sur les côtes de la mer Noire, et y fondèrent la ville de Tanaïs à l'embouchure du Don, celles de Phanagorie

et d'Hermonassa sur le Bosphore cimmérien et Diouscourias en Abkhasie, qui devin-

rent de florissantes colonies. C’est à cette époque que les Grecs commencérent à entretenir des relations avec les gens du Caucase qu'ils avaient très mal connus

jusque-là. Eschyle écrivait alors son Prométhée enchaïné et mentionnait pour la

4 Dusois DE Monrpéreux, Voyage autour du Caucase, in-8, t. II. Paris, 1839.

18 RECHERCHES ANTHROPOLOGIQUEHS DANS LE CAUCASE première fois le Caucase en y plaçant le mythe antique qui n'avait pas eu encore de théâtre. Enfin le poème orphique des Argonautes prenait place dans le domaine de la poésie nationale.

Ce fut au vir siècle que les Scythes et les Kimmériens firent retentir l'Orient de leurs exploits. Nous avons eu déjà l’occasion de parler de ces peuples, et nous avons vu que, maloré tout ce qui en a été dit, on ne sait pas encore au juste ce qu'ils étaient.

Il y a pourtant lieu de tenir compte de certains documents tels que la chronique

géorgienne qui nous dit que les Khazares ou Scythes habitants des pays situés au

nord du Caucase, firent deux mille trois cent deux ans après la création du monde une irruption en Géorgie et en Arménie, pillant et détruisant tout sur leur passage, et emmenant avec eux les populations de provinces entières. Leur multitude était innombrable; ils connaissaient, outre le passage de Derbent, la porte de l’Aragva ou Darial, et leurs troupes nombreuses-ne cessaient de fondre par ces deux grandes routes du Caucase sur les Thargamosiens qui leur payèrent enfin tribut. Un fait également important à signaler, c’est que Diodore de Sicile et la chronique géorgienne sont d’accord pour dire qu’une colonie de Mèdes fut emmenée par les Scythes en Sarmatie. Ce serait à ce moment qu’aurait eu-lieu la fondation de la colonie dont descendent les Ossèthes; cette origine est encore à démontrer; nous aurons plus loin à revenir longuement sur ce peuple important.

Le règne de Cyrus fut marqué par de nombreuses colonisations d'étrangers. Vingt-huit familles touraniennes s’établirent en Géorgie, d’après la chronique, et principalement à Mtzkhet.

Parmi ces vingt-huit familles touraniennes ou chinoises, se trouvait celle des Orpélians qui devinrent si célèbres par la suite, et qui existent encore aujourd’hui en Géorgie, où on leur donne les surnoms de Djenatsi (Chinois) et de Djenpa-Kourian (descendants du Pakour ou souverain de la Chine ‘).

A cette époque aussi se place l’arrivée des Juifs chassés de la Judée par Nabuchodonosor, et qui vinrent demander asile aux Caucasiens. On leur assigna un terri-

toire le long de l’Aragva et on l’appela Xkerkh à cause de l'impôt (karkhifsa) pré-

1 Dusots pe MonrPÉREUX, loc. cit. t. II, p.29:

levé sur

eux. C’est à partir de cette époque que la nation géorgienne, qui s'était

conservée pure de tout mélange, perdit son individualité propre en se mélant et en

recevant

dans son sein des Grecs, des Scythes ou Khazares, des Juifs et des Toura-

niens. Quand à Alexandre il ne fit que passer, laissant un gouverneur macédonien,

Ason, en Géorgie avec une garde de deux cents vaillants Grecs. Le] Do

Ason,

fit raser presque toutes les murailles et les châteaux de la contrée, puis

les reconstruisit. Il ajouta à la Géorgie l’Egrissi, qui comprenait la Colchide et

l'Abkhas Ason fut

un Jeune

ie, et se rendit tributaires les Osses, les LekAi et les Scythes Khazares. un tyran et massacra tout ce qui lui portait ombrage. Mais bientôt apparut

iéros, Pharnavaz, descendant des rois de Géorgie par son père et de la

famille persane par sa mère. Cest lui qui commence la seconde dynastie des rois

de Géorgie, celle des Méphé. Il marcha à deux reprises à la tête d’une nombreuse

armée co

ntre Ason, et l’ayant tué, resta seul maître de toute la Géorgie (247 avant ? v ? Oo

Jésus-Christ). Le règne de ce prince, contemporain d’Antiochus le Grand, fut une

période de splendeur et de prospérité pour le pays.

Le trône fut alors successivement occupé par Sourmag, fils de Pharnavaz

(215 av.

chr. géorg.). Enfin un membre de la famille des Arsacides ré

J.-C, chr. géore.), puis par Mirvan, gendre de ce dernier (140 av. J.-C.,

nait, lorsqu'une nou-

velle révolution vint encore changer la face de l’Asie occidentale : l'apparition des

Romains

au Caucase. Dans leur ambition sans bornes ils révaient de réunir

l’Asie occidentale à leurs États. Arrêtés par l’implacable Mithridate, ils envoyèrent

tour à phore, 1

parents.

tour contre lui Sylla, Lucullus et Pompée. L'infortuné roi du Bos-

naloré sa courageuse défense, fut vaincu et repoussé par ses propres

Après la défaite de Mithridate (65 av.J.-C.), l’histoire de la Colchide ou Lazique

se détac

1e de celle de la Géorgie pour suivre la fortune des Romains.

Voici ce que Strabon mentionne dans sa géographie de la Géorgie à cette épo-

que : « L’Ibérie, dit-il, est habitée par quatre castes distinctes d'habitants. Celle

dont on

ive les rois, dont l’un a, par droit d’héritage et par son âge, la première

place, tandis que l’autre rend la justice et commande l’armée. * n

« Les

trième é

prêtres formaient la seconde classe, les agriculteurs la troisième: la qua-

ait formée par la classe inférieure qui servait les rois et qui vaquait à tous

les offices de la vie commune. Cette classe était divisée par familles, chez lesquelles tout était en commun, et dont le plus âgé commandait et dirigeait les affaires. » La Géorgie et l’Albanie étaient florissantes. Ces pays étaient couverts de villes ct d'habitants; on trouvait chez eux des maisons construites avec art, des forums et d’autres édifices publics; la tuile était d’un usage commun. Comme aujourd’hui les habitants de la plaine se livrant à l’agriculture, habillés à la mode des Arméniens et des Mèdes, étaient plus pacifiques que les montagnards; ceux-ci plus nombreux vivaient à la mode des Scythes et des Sarmates dont ils étaient parents et voisins, et quittaient sans peine leurs champs dès que le tumulte des armes se faisait entendre. En l’an 35 de Jésus-Christ, un certain Mithridate régnait en Arménie où il fut plusieurs fois dépossédé puis rétabli par les Parthes. Il fut assassiné en 51, au moment où le général Corbulon venait y rétablir l'autorité romaine. L'Arménie et la Géorgie furent un moment désolées par des guerres intestines soulevées par les Parthes. Mais la guerre terminée en 122, les rinces arsacides se succédèrent sur le trône de Géorgie jusqu’à l'avènement des

Sassanides (242 environ) avec Mirian. Le règne de ce prince se passa à repousser

es Khazares qui tantôt traversaient la chaîne du Caucase, tantôt la tournaient en passant par Derbent, où Mirian, aidé des Géorgiens, allait leur opposer une vigoureuse défense.

Pendant ce temps l'Arménie avait pour roi Tiridate I, surnommé le Grand, fils de Khosroës Le", et qui régna de 259 à 314. II fut placé sur le trône d'Arménie presque

, Mirian et

sans coup férir par une armée romaine. Le règne de ces deux prince

Tiridate, est remarquable par la conversion au christianisme des Géorgiens

et des Arméniens. Mirian fit bâtir une église à Mizkhet et demanda à Constantin des prêtres capables d’instruire les Géorgiens. Celui-ci envoya Eusthatices d’Antioche. Les rois sassanides se succédèrent sur le trône, jusqu'en 557.

Mais l’établissement des Romains au Caucase n'avait pas manqué d’exciter la

jalousie des Perses. Les rois persans ambitionnaient, eux aussi ion de

, la pos l'Arménie et menaçaient d’envahir le Caucase oriental, d’où naquit une rivalité entre les empereurs byzantins et les rois de Perse. De 551 à 554, la Colchide fut le théâtre

de la lutte entre Justinien [°° et Khosroës qui avait soumis le Caucase oriental et

voulait faire valoir ses prétentions sur la Géorgie. La guerre se termina en 562 par

PEUPLES CAUCASIENS 21 un traité signé entre Khosroës et Justinien, par lequel traité la Colchide restait à ce dernier, moins la Svanie qui, de tous temps, avait dépendu de l'empire romain; elle devint libre sous la suzcraineté des Perses.

La Géorgie retomba alors sous la dépendance de l'empire grec qui était toujours en guerre avec les Perses au sujet de l'Arménie : aussi Héraclius signa-t-il en 614, ès de Tiflis, un traité avec le roi des Khazares, peuple alors très puissant au nord du Caucase, par lequel il s’assura leur appui. Leur roi s’engageait, dans ce traité, à fournir quarante mille hommes de troupes auxiliaires contre les ?ersans.

L’Asie occidentale subissait en ce moment le choc qu'avait produit la fondation et

a propagation de la religion de Mahomet, et le contre-coup s’en fit sentir jusque

dans les vallées du Caucase. Mahomet n'avait pu entreprendre l'expédition projetée

ar lui chez les peuples de cette chaîne, mais en 66L Rabiat-ul-Bahly marcha vers ces contrées à la tête de quarante mille hommes dans le but de s’y établir et de

convertir les habitants à la

eligion du Prophète. Il y fut battu par les forces

des Grecs et des Khazares, et perdit presque toute son armée #,

Cet échec, loin de ralentir l’ardeur des musulmans ne fit que l’exciter, et une

seconde expédition fut dirigé

se contre les peuples du Caucase; elle fut couronnée,

cette fois, d’un plein succès : les Arabes s’emparèrent de Derbent, du Chirvan,

d'une grande pare du Daghestan, et pénétrèrent en Géorgie, où ils établirent une

garnison dans la forteresse de Darial. Mais, chassés bientôt de Derbent et refoulés

en Arménie, ils eurent des guerres sanglantes à soutenir contre les peuples habitant le nord du Caucase tels que les Khazares, les Alains et les autres montagnards de la chaîne. La guerre se termina en 732.

L’année suivante, les Arabes, sous la conduite d’Abou-Moslem, firent au pas de course la conquête du Daghestan, imposèrent aux habitants la religion de Mahomet,

envoyèrent quelques colonies dans le pays conquis, colonies qui finirent par se

confondre avec les habitants de cette région. Quelques familles d’origine arabe ainsi que la présence d’un nombre considérable de mots arabes dans les idiomes lesghiens,

attestent, aujourd’hui encore, l’existénce de ces colonies.

4 Kcaprora, loc. cit., p. 14.

Cauc. IV

€ Depuis ce temps, tout le Caucase oriental etune partie de la Géorgie furent des provinces du Khalifat, gouvernées. par leurs propres princes qui reconnaissaient la suprématie des Arabes, Il paraît cependant que la Géorgie fut plus indépendante que le Daghestan et le Chirvan ; les Arabes la nommèrent alors pays des Abkhases et ses habitants, comme ceux de la Khazarie (Akhaltsikhé et Imirethi), envoyèrent un tribut annuel au gouverneur arabe de Tiflis jusqu’au règne du khalife Motorakkel (861 de J.-C.)°. »

Les Turcs Seldjoukides s'étant emparés de la Perse y fondèrent une dynastie puissante qui subjugua tout le pays depuis la Syrie jusqu'à Kachgar dans l’Asie centrale.

Les rois de Géorgie furent forcés de se déclarer ses vassaux et ne purent empécher néanmoins les fréquentes incursions des Turcs jusqu'au moment où des hordes turcomanes vinrent de la Perse en Géorgie et dans les pays voisins du Caucase,

et s’y établirent avec leurs troupeaux au xI° siècle.

David I* et David IT entreprirent de repousser les Turcs. Alliés avec les

Khazares, ils dirigèrent contre eux une campagne qui fut couronnée de succès.

La Géorgie entra alors dans une période de prospérité et de progrès, exerça une suprématie complète sur tout l’isthme caucasien et soutint son indépendance avec éclat contre les différents princes turcs qui régnaient en Perse, en Syrie et en Asie Mineure. À apogée sous Tamara où Thamar, la grande reine dont le nom seul illumine toute cette

ais la période de progrès et de paix fut de courte durée. Elle atteignit son

période de bonheur pour les Géorgiens.Outre qu’elle administra habilementles affaires de l’État, elle sut donner un grand essort aux arts, aux lettres et aux sciences. Ce fu l’âge d’or de la Géorgie que le règne de cette reine Tamara, d’une merveilleuse

beauté, dit-on, et que ses sujets appellaient le plus grand roi de la Géorgie.

Mais cette lueur brillante qui éclaita un moment la nation grousienne et qui faisai espérer sa complète civilisation, s’éteienit avec elle, et la nuit profonde se fit de

nouveau avec l’arrivée du terrible Gengis-Khan et de ses Mongols ; ils s'emparèren

de la Géorgie et du Caucase oriental qu'ils ravagèrent de fond en comble, et depuis

cette époque ces pays restèrent des provinces de l'empire mongol en Perse (xn° e

es). C’est l’époque de la décadence de empire de Byzance, et celle où les

1 Kraprory, loc.cit. Tableau du Caucase, p. 12.

PEUPLES CAUCASIENS 23 Génois, les Vénitiens et les Grecs vinrent fonder leurs colonies sur les côtes septentrionnales de la mer Noire. Trébizonde, Diouscourias, Koutaïs, deviennent alors les entrepôts des marchandises venant de l’Inde et de la Perse. Mais les invasions et les guerres de Timour au xiv° siècle furent encore plus désastreuses que celles des Mongols. Toutefois, au commencement du xv° siècle, les mahométans se virent définitivement chassés de Géorgie où la relision chrétienne fut rétablie.

Les Turcomans qui, vers la même époque, s’étaient emparés de la Mésopotamie, de l'Arménie et de la Perse occidentale, pesaient sur les pays caucasiens; ils forcèrent les rois de Kakhétie de se reconnaitre leurs vassaux. La Géorgie, sous les Sophis de Perse, fat comptée parmi les huit vakil où vicaires du schah de Perse. Alors le Chirvan, le Daghestan et presque tout le Caucase oriental reconnurent la souve-

raineté persane tandis que l'influence des Turcs ottomans se répandit sur l’Imérie

et la partie occidentale des montagnes. Ces deux puissances y laissèrent gouverner, sous leur protection, les princes indigènes, dont la plupart, à l'exception des rois

d’Imérie, embr'e

èrent la religion musulmane. Depuis cette époque, tous les pay

caucasiens furent le théâtre des luttes incessantes entre les Persans et les Turcs

les Chiites et les Sunnites alla

dont l’inimitié, produite par le schisme qui divise

oujours en augmentant.

A partir du xvr° siècle les Caucasiens entretiennent des relations plus étroites avec

es Russes dont ils recherchent l’appui contre les envahisseurs tures et persans.

es Teherkesses avaient juré fidélité à la Russie et vers le xvrr siècle le roi d’Imé-

rie se reconnut ésalement vassal du czar. Ces négociations ne faisaient qu'exciter a colère des Turcs et des Persans et n'étaient reçues que très froidement par les Russes. Ce n’est qu'en 1724 que Pierre le Grand vint dans les provinces persanes,

à la tête d’une armée de cent mille hommes, et signa avec le schah de Perse un

railé qui donnait à la Russie les provinces du Daghestan, du Chirvan, du Mazanderan et d’Astrabad.

La conquête commencée par Pierre le Grand se continua sous Catherine et ses

successeurs.

En 1795 eut lieu une dernière et terrible invasion dirigée par Aga-Mohammed-

Khan qui s'était fait roi de Perse en 1784. Tiflis fut complètement dévasté, mais à I ;

ce moment parut la Russie qui y établit définitivement sa domination et mit une

fin à toutes les rivali

tés.

Voici ce que rapporte Klaproth, lun des premiers explorateurs du Caucase et l’un

des plus autorisés, au sujet des Géorgiens : «Les Géorgiens s’appellent eux-mêmes

Karthouli, et diffèrent, pour l'extérieur et par leur idiome de tous les autres peuples

de l’isthme caucasien; ils occupent actuellement une grande partie de ce pays, celle

qui s'étend depnis les rives de l’Alazanie jusqu'à la mer Noire. Au nord ils ont le

Caucase: au sud ils sont séparés en partie par le Koubarki et par les montagnes de

Karabagh, de Pambaki et de Tehildir, de peuples qui parlent des

et qui, par conséquent, ne sont p

as de la même origine qu'eux.

langues différentes,

« La nation géorgienne se partage en quatre branches principales qui diffèrent

entre elles tant par les dialectes qu’elles parlent, que par leur état moral et politique.

La branche principale qui, en même temps, est la plus civilisée,

giens proprement dits; elle s’étend sur le Kartli, le Kakhéti, et l

bords du Fskénis-tskali qui se jette dans

qari qui occupent que

appartiennent à cette même branche quoi

qui diffère considéra

de la Mingrélie, de I

contient que les Souanes; leur langue est encore plus dissem]

grand nombre de mo

Les Souanes habiten

nord de l’Iméréthi, jusqu'aux sources du Tskénis-tskali, de PEng

La quatrième branc

peuple farouche don

géorgienne; leur idiome est moins pur que celui de la premièr

>hase. Les Pshavi

Iques vallées étroites du Caucase, à l’est de

blement de celui qui est en usage aujourc

’Odéchi et de Ghouria forment la seconde

s caucasiens qui la rendent même inintelliei

t les hautes montagnes du Caucase à l’oues

1e enfin comprend les Lazi, appelés par les

est celle des Géor- *Iméréthi jusqu'aux et les Goudama-

PAragvi supérieur,

vils parlent l’ancien dialecte géorgien

’hui. Les habitants anche de la nation

‘e. La troisième ne

blable et mêlée d’un

le aux Mingréliens, de lElbrous et au rouri etde l'Eorissi.

Turcs Laj; c’est un

les habitations dans le Pont s'étendent de

uis Trébizonde, le

longe de la côte de la mer Noire jusqu'à l'embouchure du Tchorokhi, fleuve qui les

sépare du Grouria. Leur langue se rapproche du mingrélien. Dans le moyen âge le nom

de Lazes était donné à tous les Géorgiens qui occupaient les rivages du Pont-Euxin !.»

4 Kzaprorn, loc. cit. Tableau du Cauc

se, p. 85, 86, ST.

PEUPLES. GAUCASIENS 25

Ce tableau de la nation géorgienne, tel que le fait Klaproth avec cette admirable précision qui le caractérise, a peu changé dans son ensemble.

Conformément à la classification que j’ai adoptée, je divise le groupe karthevélien

en neuf familles ainsi réparties suivant leurs affinités ethnographiques et surtout

linguistiques :

— les Khevsoures; — les Pchaves;

Les Grousiens ou Géorgiens proprement dits; D

s Mingréliens; —les Svanes; — les Gouriens ;

— les Touches; les Imères; — 1

— les Lazes.

général, l’on peut dire que les Karthevéliens du steppe sont agriculteurs

En comme les Géorgiens, les Imères, les Mingréliens et les Lazes. Dans les monta-

ones, au contraire, là où le sol ne peut pas nourrir ses habitants, ils sont nomades

et se livrent à l'élevage de leurs troupeaux. Quelquefois aussi ils préfèrent quitter

leurs vallées élevées pour descendre dans des régions plus basses, dans les villes, où ils s’exercent à diverses industries. Tels sont surtout les Pchaves et les Touches. Les véritables pasteurs sont les Svanes et les Khevsoures.

Les Karthevéliens sont à peu près tous chrétiens; à part les Lazes, ils ont une littérature et une langue nationales, en somme tout ce qui manñque aux peuplades indépendantes et musulmanes du versant septentrional du Caucase : Fcherkesses,

Lesohiens et Tchetchènes.

Se basant sur l'opinion des ethnographes et des philologues les plus autorisés, M.Smirnow résume ainsi les données acquises sur l’homogénéité des Karthevéliens :

« Tous, sauf les Svanes et les habitants de quelques communes touches et khevsoures, ont pour idiome des dialectes très peu différents du géorgien typique, parlé dans la province de Karthevel (chef-lieu Tiflis). La similitude des traditions, coutumes, mœurs et destinées historiques, jointe à celle des langues, permet de considérer tous ces petits peuples plutôt comme des fractions d’un seul peuple, fractions qui, placées dans des milieux différents, on fini par acquérir quelques traits particuliers et se créer une existence mdépendante. Tout en évitant d'affirmer l’unité d’origine pour tous, il y a d’assez fortes présomptions en faveur de celte hypothèse admise par les chroniques locales et généralement acceptée dans le pays. Quant aux caractères physiques, ces peuples paraissent présenter, déjà à première vue, d'assez grandes

différences, sans qu’on puisse décider si ces divergences sont primordiales et indi-

‘ouAZ1Nepes

PEUPLES CAUCASIENS 27 quent une multiplicité de souches, ou si elles tiennent à la diversité des milieux et à des croisements plus récents avec d’autres peuples. Cette dernière espèce d'influence me paraît avoir été prépondérante chez les peuples du littoral. Faute de données précises sur les caractères physiques, on ne peut fournir, pour le moment, que des

suppositions {. »

Grousrens ou GéorGrExs (proprement dits). — Nous n'avons pas à revenir sur l'histoire des Grousiens que nous avons tracée dans le résumé historique précédent. Ils occupent la région qui s’étend entre le faîte du Caucase et la rive gauche de la Koura depuis Gori jusqu'à Signakh. Ils sont au nombre d’environ trois cent mille.

Ce fut seulement vers la fin du moyen âge que Tiflis remplaça Mtzkhet comme capitale des rois indépendants de Géorgie, et c’est aussi de ce changement que date

la décadence du royaume. La belle église de Mtzkhet, de stylebyzantino-eéorgien,

renferme. les tombeaux des anciens monarques de ce pays (fig. 1). Boulever:

Ês

presque entièrement par les Persans, quelques églises, quelques vieux châteaux en ruine, sont les seuls souvenirs qui restent de la brillante époque des Bagratides. Au commencement de notre siècle, quand le dernier prince géorgien abandonna

ses États à la Russie, Tiflis n’était qu’un monceau de ruines désertes. Depuis cette

époque la ville, reconstruité en partie, a pris une extension considérable en dehors de ses anciennes limites. Le vieux quartier occupe un espace étroit entre des rochers arides, l'air et la verdure y font défaut, aussi son séjour est-il intolérable pendant l'été. Malgré cela, l'aspect de Tifis est pittoresque, c’est la ville des contrastes,

admirable de couleur et de relief. Elle est traversée dans toute sa longueur par la

Koura dont le lit y est fort resserré, et qui divise la villeen deux parties inéo

es.

Sur la rive gauche s'étend la vieille cité géorgienne, sur la rive droite se trouvent les quartiers arménien et persan que domine la citadelle persane de Varacléa.

Les deux rives sont reliées par trois ponts. L’un d’eux réunit le bazar arménien

au bazar tatare. C’est sur la rive droite que se trouve le premier, Véritable labyb

rinthe de ruelles bordées de maisonne

es qui servent à la fois d'ateliers et de bou-

? Smimnow, loc. cit. Aperçu sur l'ehnograshie du Caucuse.

tiques, ce ne sont point ces galeries voûtées des bazars turcs et arabes, protégeant de la chaleur. Il n’a ni la riche ornementation de celui de Damas, ni l'importance de celui de Bagdad : néanmoins il est des plus intéressants pour le voyageur, pour l’anthropologiste et même le simple curieux. Là, certaines industries sont

localisées dans des ruelles déterminées : tels sont le quartier de la poterie, des

N Persarie, M3 14.

Fi@. 2. — Marchand persan ambulant.

tapis, des soieries, des fourrures, celui des armuriers et des orfèvres. Munis d’un outillage très primitif ces artistes caucasiens exécutent sur argent et sur acier des niellés du goût le plus exquis et d’un dessin irréprochable. C’est dans cette partie du bazar que l'amateur d'objets ethnographiques a le plus à se garder de l’enthousiasme que lui inspire la vue de ces merveilles artistiques qu'une splendide lumière fait miroiter à ses yeux. A côté des magnifiques Æindjals damasquinés du Daghestan, des fusils et des pistolets niellés et cerclés d’argent, s’étalent de superbes tapis

kurdes, de riches étoffes de soie brodée, et une multitude d'objets précieux et rares

PEUPLES CAUCASIENS 29 provenant de l'Afghanistan, de la Perse et de l’Asie centrale. On se perd dans un

dédale de ruelles, d’escaliers, de p

sages couverts, de cours, et comme si cela ne suffisait pas, il y a encore partout sur votre chemin des boutiques ambulantes ; cest le nom qu'il convient de donner à ces individus chargés comme des mules et qui vendent de tout. Ce sont généralement de grands, beaux caillards taillés en hercule, le plus souvent des Persans (fig. 2). Un des plus récents touristes au Caucase, M. Kœchlin-Schwartz, a décrit d’une façon si spirituelle et si vraie cette sorte d’industriels, que je ne puis mieux faire que de retracer ici la peinture qu'il en a donnée : « Sur une épaule un manteau, sur l’autre des étoffes déployées à demi, autour du cou des colliers, des cravates; passés dans une demi-douzaine

de ceintures des kindjals, des pistolets, des couteaux ; ajoutez en bandoulière plusieurs

fusils, sur les bras tout ce qu'ils peuvent y accrocher et les mains pleines. Tels sont les camelots caucasiens qui vendent de tout, depuis un pain de savon ou de l’eau de

Cologne, des aiguilles, du fl, jusqu'à des montres à remontoir de chez Japy, une

vieille bride, un revolver, un chapelet musulman, des papaks, que sais-je? Et

l’on en rencontre à chaque pas !. »

Les marchands ne semblent pas dominés par cette apathie orientale qui les empêche de se déranger à l’approche de l’acheteur. Ils vous entourent, au contraire, vous appellent, vous pressent, vous entraînent avec une vivacité qui contraste avec

e papak ou le turban dont ils sont coïffés. Parfois une longue file de chameaux char-

s de marchandises de la Perse, une araba remplie d’outres en peau de buffle s'onflées de vin de Kakhétie, des chevaux portant des outres noires et gluantes remplies d'eau puisée à la Koura, essayent de se frayer un passage à travers une popuation grouillante, au milieu d’une poussée de cris, d’un vacarme et d’odeurs indescriptibles (fig. 3).

De l’autre côté, se trouve le bazar tatar et persan. Sa construction est sem-

able à celle des bazars arabes, c’est une suite de corridors voûtés très Jar

et très élevés. Les marchands, assis sur des tapis, attendent les clients en famant le kalym ou le narghileh, ou bien encore en éorenant les cent noms d’Allah sur un

chapelet d’ambre jaune. C’est là que se trouvent les superbes tissus et tapis apportés

1 Un Touriste au Caucase, in-8. Paris, Hetzel, 4880.

CAUICAIAVE

de la Perse ou de Schoumaka. Là encore, chaque genre d'industrie manufacturière a son quartier spécial. A l’approche d’une petite place entourée de boutiques, un tmtamarre affreux annonce que lon est dans le quartier des chaudronniers. Le cuivre que ces habiles artisans travaillent avec art provient, parait-il, des riches

mines de Somkhéti. Les marchands de draps, de soieries, de toiles, d'épices,

d’aromates de l'Orient sont réunis dans une autre partie du bazar. Là se pressent

Fig. 3. — Une vue du bazar à Tiflis, d'après le Caucase pitloresque.

thes cherchant à vendre

dans leurs costumes nationaux des Lesghiens et des Ossè des tapis aux dessins et aux couleurs variés qui ne manquent pas de goût, ou à les échanger contre des marchandises d'Europe. Des montagnards venus des diverses parties du Caucase, vêtus de la /cherkesha et coiffés du papak velu et conique, viennent vendre les produits de leurs troupeaux. L’Arménien, coiffé d’une

casquette plate qui contraste étrangement avec son justaucorps asiatique à fausses

PEUPLES CAUCASIENS 31 manches pendantes, rivalise d’éloquence et d’astuce, dans la vente de ses marchandises, avec son collègue, moins honnête, le Persan. On voit encore se presser aux abords des boutiques, des Tatars, des Turcomans, des Kirghiz venus des plaines ranscaspiennes.

Tout près du bazar se trouve un caravansérail assez considérable et de construcion moderne. Un peu plus loin s'élèvent deux édifices consacrés à des cultes fort différents; l’un est une mosquée chiite avec son minaret couvert de plaques de aïence bleu-turquoise; l’autre, la cathédrale de Sion ou Siméon, fondée, dit-on, ors de l'introduction du christianisme. Elle renferme une croix formée de deux

ceps de vigne, relique de sainte Nina, l’apôtre du Caucase. Citons encore un éta-

blissement de bains d’une architecture mauresque très simple; alimenté par des eaux thermales.

Une partie importante de Tiflis est le faubourg situé au sud-est, sur la rive droite de la Koura, appelé la Colonie, et originairement peuplé de Wurtembergeois. Cette partie de la ville, couverte de villas et de maisons proprettes, généralement précédées de petits jardins, a un aspect coquet de petite ville allemande. C’est là que se trouvent un certain nombre de jardins publics et lieux de réunion, cercles, casinos, jeux, bals, concerts durant les soirées d’été. C’est là que l’on peut entendre ces orchestres asiatiques composés de quatre où cinq artistes tatars et persans exécutant des mélodies et des chansons géorgiennes ou persanes très appréciées des indigènes. C'est là aussi que l'on peut voir dans les cercles géorgiens et arméniens danser la gracieuse lesghinka si chère aux montagnards, par l'élite de la société de Tiflis. C’est à l'extrémité de ce quartier que se trouve le Moushtaïd, superbe pare ombreux sillonné de ruisseaux qui entretiennent pendant le

lieu de promenade de prédilection de la haute société qui y étale les dernières

les jours d'été une fraicheur délicieuse : c’est le bois de Boulogne de Tiflis

modes de Paris et y conduit les attelages les plus élégants.

Il y a peu de temps encore, les rues étaient fort mal pavées, et les voitures rares; actuellement Tiflis est mieux doté, à ce point de vue-là, que la plupart

des grandes villes de la Russie. Au commencement de ce siècle, une lettre mettait

pour aller de Tiflis à Paris de cinquante-cinq à soixante jours; actuellement elle

ne met plus que dix à onze jours.

À Tiflis et dans les principales villes du Caucase, les maçons, les charpentiers et les paveurs sont persans. Ce sont des ouvriers extrêmement intelligents. L’ingénieur et l'architecte s’extasient devant l’habileté de ces constructeurs qui calculent si bien

le travail de leurs voûtes et de leurs cintres qu'ils les établissent en briques, sans

appui de bois ni soutien, et sans qu'il leur arrive jamais d'accident.

Fi&. 4. — La lesghinka en Daghestan, d'après une ancienne gravure.

Disons, en terminant, que si Tiflis comprend en quelque sorte trois villes distinc-

tes, la ville asiatique, la ville russe et la ville européenne, sa population est aussi

des plus diverses. Les Russes qui viennent y faire leurs affaires on bien qui sont envoyés comme fonctionnaires ou comme officiers considèrent cette ville comme un lieu d’exil qu'ils aspirent à quitter le plus tôt possible. Les Allemands, au contraire,

dont la colonie est florissante, ne rêvent nullement de retourner au pays. Ils n’ont

PEUPLES CAUCASIENS 33 aucune tendance à se russifier, ils ont su garder toute leur individualité, de sorte qu'ils se trouvent parfaitement heureux à Tiflis. Les Géorgiens forment le gros de la population. Après eux viennent les Arméniens, ces rois du commerce au Caucase et dans tout l'Orient; les Persans, commerçants pour la plupart, sont de rusés compères. Grâce à leur vive intelligence et à leur connaissance des langues orientales, ils deviennent rapidement de redoutables concurrents pour les Arméniens. Enfin les Tatars sobres ct laborieux qui viennent en service à Tiflis où ils sont chargés des travaux pénibles, complètent avec les Européens cette popu-

lation bigarrée qui s’élève actuellement à près de cent dix mille habitants !.

Il est quelques traits communs à la plupart des Karthevéliens : la beauté

iérosité. Malheureu-

physique, la noblesse et la pauvreté jointes à la fierté et à lac sement, à ces qualités chevaleresques, dignes d’un meilleur sort, se joignent quelques défauts communs aussi à la plupart d’entre eux : ce sont l’ivrognerie, l’amour du uxe, la prodigalité, la paresse intellectuelle, et quoique la réputation de beauté cororelle que l’on a faite à cette race soit bien méritée, son type est peut-être moins régulier et moins pur chez les Grousiens que chezles Karthevéliens habitant les bords

de la mer Noire : Imères, Mingréliens et Lazes. Les défauts qu’on leur reproche sont

e résultat d’une longue s

reste, des Minoréliens et «

oire d’alluvions, mais qu

seigneurs.

ervitude. Le régime féodal à porté là, comme partout

où il a passé, son fruit inévitable, la misère de tous. On peut en dire autant, du

es Imères, plus pauvres encore, quoique sur un terri-

i appartenait autrefois, presque en entier, aux grands

Un des pointsles plus sai

lants du caractère géorgien, c’est la gaieté et l’hospitalité.

4 Population de Tiflis par nationalités d'après le recensement de 1876 :

Arméniens.

Géorgiens divers.

RUSSES CS AMAR EE Tatars et Turcs.

Persans.

EDIORAS RS ET

Autres et non clas

Population des pensionnats

taux et prisons.

34 RECHERCHES ANTHROPOLOGIQUES DANS LE CAUCASE Partout, dans cette belle région du Caucase, l'étranger trouve un accueil plein d’aménité, une douce cordialité patriarcale qui le met tout de suite à l’aise.

La vie, même chez les plus pauvres, n’a rien de maussade ni de triste, grâce à

FiG. 5. — La reine Tamara, d'après une peinture ancienne.

leur intarissable gaieté. Ces grands enfants dansent et chantent à tout propos, aux champs, dans les bosquets, aux fêtes religieuses. La fête de Pâques est celle qui donne lieu aux plus grandes réjouissances. C’est l’époque où le vin de la dernière

récolte est jugé prêt à être consommé; on découvre alors les grands vases d'argile

co EL

qui le renferment, et les prémices des vendanges géorgiennes servent aux libations du repas consacré, rappelant les antiques offrandes. à Nous l’avons dit, les Géorgiens aiment la danse avec fureur; ils excellent d’ail-

leurs dans cet art. La lesshinka passionnée et savante, accompagnée de chants et

F1G. 6. — Chotha Rousthaveli, d'après une ancienne peinture

dont la mesure est marquée par des battements de mains et le tambourin ou duera, la danse guerrière du Cosaque jouant avec des poignards, sont admirables de caractère et d'expression (fig. 4).

Leur christianisme, du rite srec, est beaucoup moins mélangé de superstitions étrangères que la religion des autres peuples du Caucase. Les Géorgiens ont une

vénération toute spéciale pour saint Georges, leur patron, et aussi pour Marie qui

a succédé, tout naturellement, à la déesse Maya, la Cérès du Caucase. Ils rendent aussi un culte d’admiration au prophète Élie et à leur grande reine Tamara, restée très populaire. Ce nom domine leur histoire, et c’est vers ce point lumineux que convergent à travers les siècles les souvenirs de ce peuple déchu (fig. 5).

On l’a vu précédemment, le règne de Tamara a marqué l'apogée de la puissance géorgienne et sa mort fut le signal de la décadence qui mena les Karthevéliens à la perte de leur liberté et de leur existence nationale. Le nom de cette reine est aussi très respecté des autres peuples caucasiens, principalement des Ossèthes et des Lesghiens dont elle fit trembler les ancêtres. Un autre nom, non moins révéré parmi les Géorgiens, est celui de Nina, pauvre captive chrétienne qui fut l’apôtre du christianisme au Caucase. Signalons encore, parmi les contemporains remarquables (fig. 6).

Les Géorgïens, de même que les Mingréliens et les Imères, portent la {cherkeska,

de Tamara, le poète populaire Chotha Rousthave

longue redingote serrée à la taille finissant aux genoux, et garnie sur la poitrine de cartouchières en argent niellé; un pantalon très collant enfermé dans des bottes molles; pour coiffure, un petit papak en astrakan; une shoska (sabre), le kindjal (poignard); un ou deux pistolets enfin complètent le costume national porté d’un bout à l’autre du Caucase avec quelques légères modifications (fig. 7).

Les femmes portent un costume non moins pittoresque composé de jupes d’étoffes voyantes souvent bleues et assez amples, et d’une courte jaquette ouverte sur un

gilet brodé. Elles portent sur la tête une sorte de coiffure tantôt en forme de dia-

dème, tantôt ronde et plate, en velours brodé et orné de passementerie en or à laquelle

gra=

s’ajuste un voile en gaze blanche retombant sur le dos et d’un effet des plus cieux. Elles portent aussi des bijoux, généralement en argent, et qui ne manquent

pas d’un certain goût artistique (fig. 8 à 10). Les cheveux, presque toujours bruns,

réunis en longues tresses où bouclés, encadrent la figure ordinairement d’un pur ovale, aux yeux noirs largement fendus, au nez aquilin, à la bouche petite, remarquable par la régularité des traits et la blancheur de la peau, mais dépourvue de toute expression, de cet éclair que met dans les yeux l'intelligence. Les Géor-

giennes étaient, il y a peu de temps encore, de véritables esclaves, n’ayant aucun

droit. Partout, à l’église même, les hommes se placaient avant les femmes. Un

PEUPLES CAUCASIENS 3 domestique accompagnant une dame devait marcher devant elle par suite de cette prérogative dont jouissait son sexe.

Au commencement de ce siècle, les jeunes gens se mariaient très jeunes, et il n’était pas rare de voir une jeune fille de douze ans épouser un jeune homme de

quinze ans. Fiancés quelquefois dès le berceau, ils sont mariés sans s’être jamais

F16. 7. — Grousiens de Kakhètie, d'après le Caucase piltoresque.

connus, car il est défendu au promis de voir sa promise avant le jour dumariage. La encore, c’est une spéculation, non une affaire de cœur. On a attribué la grande mortalité des femmes à ces mariages précoces qui, chez les Géorgiens chrétiens, avaient surtout pour but de soustraire leurs filles au souverain de la Perse. Ce dernier demandait aux rois de Géorgie un tribut de ces belles femmes qu'on osait rarement lui refuser. Elles échappaient à ce danger au moment où, selon les préjugés orientaux, le mariage les avaient rendues indignes d'entrer dans le

harem du grand roi. Cet état de choses a changé, heureusement, et la population

s’est considérablement améliorée.

Cauc. IV.

Gi

38 RECHERCHES ANTHROPOLOGIQUES DANS LE CAUCASE On reproche aux Géorgiens en général, et surtout aux Grousiens, de boire avec

excès, en un mot, de s’adonner à l’ivrognerie, mais cela tient sans doute à ce que

Fi. 8. — Bijou en filigrane d'argent.

leurs vins sont abondants et excellents, surtout en Kakhétie. Dans ce dernier pays,

la vigne pousse à l’état sauvage, en-

tourant les arbres dans les forêts. Les sarments atteignent parfois la cime des arbres les plus élevés; cela rend la vendange très difficile et la moitié des raisins pourrissent sur pied. À

côté de ces vignes sauvages, les habi-

F1G. 9. — Groix en argent FiG. 10. — Plaque de collier en argent

incrusté d'émeraudes. incrusté de turquoises.

tants de la Kakhétie ont planté de beaux vignobles qui produisent beaucoup,

mais ils ont l'habitude de les arroser, ce qui contribue sans doute à augmenter le

PEUPLES CAUCASIENS 39 défaut capital de ces vins qui jusqu'à ces derniers temps aigrissaient promptement.

Lors de son voyage, en 1826, le chevalier Gamba signalait déjà la prodigieuse consommation de vin qui se fait en Géorgie. Les meilleurs coûtaient alors

une abaze, c’est-à-dire vingt sous environ la tonque, mesure équivalant à cinq

F1G. 11. — Jarre pour le vin en Khakéëtie.

bouteilles de Bordeaux; les vins faibles et de qualité médiocre valaient à peine un sou la bouteille.

Actuellement encore, les tonneaux étant inconnus dans le pays où du moins inusités, on fait usage de peaux de buffles, le poil tourné en dedans. On verse le vin par l'ouverture du cou, après quoi on fait une solide ligature pour que l'air n°y puisse pénétrer. Ainsi rangées dans les caves des marchands de vin, ces outres font un singulier effet : les quatre pattes allongées, elles ressemblent à des bêtes noyées qui auraient fait un long séjour dans l’eau. Le vin s’y conserve fort longtemps. Les

vignerons s’y prennent autrement. Ils emploient des jarres en terre peu cuite de

deux à trois mètres de hauteur au moins, avec une panse aussi volumineuse

que possible, et terminées parune ouverture permettant à un homme de passer (fig. 11). Ces jarres sont quelquefois si grandes qu’elles pourraient contenir trois hommes. Des récipients de telles proportions demandent des soins assez minutieux pour les rendre propres à bien conserver le vin. Comme elles sont très poreuses, ce n’est qu'après y avoir fait séjourner de l’eau, puis du marc de raisin, et enfin du vin de qualité inférieure, qu'on les utilise pour conserver des vins de bonne qualité. Remplies jusqu’au col, on les bouche hermétiquement au moyen d’une dalle que l’on scelle soigneusement. Ainsi enfermé, le vin peut s’y conserver pendant des années.

Quand on veut les vider, on puise le liquide au moyen d’un seau attaché à une

corde. Avec de pareils procédés, on peut être surpris, à bon droit, de trouver au

Caucase d’aussi excellents vins. La surprise est encore plus grande quand on voit

avec quel peu de soin la récolte et la fabrication sont opérées. Une fois le raisin

ssoirs sont encore

cueilli, on exprime le jus des grappes avec les mains, — les pr rares, — et les grappes sont mises de côté pour être distillées et servir à la

production d’une excellente eau-de-vie. Jusqu'à ces derniers temps ces vins ainsi

préparés se conservaient assez mal parce qu’ils contenaient trop peu d'alcool et

de tanin.

Parmi les usages dignes d'attention et propres à tous les Gréorgiens, nous devons mentionner l’usage du berceau. On le retrouve disposé de la même manière en Arménie, en Géorgie et en Syrie ‘.

Le berceau de l'enfant géorgien est presque toujours d’une forme élégante; il est en bois tourné et peint, car on le garde fort longtemps comme ornement après que l’enfant l’a quitté. Il ressemble à un petit lit bas qui, au lieu de pieds, est posé sur des planchettes demi-circulaires, de sorte qu’il se balance au moindre mouvement, Ce berceau est surmonté, à la tête et au pied, de deux planchettes étroites, cintrées et réunies entre elles par une petite barre ronde ou tournée à

laquelle on suspend des colliers, des grelots et divers autres objets, quelquefois

4 Dr Lorrer, La Syrie d'aujourd'hui, in-folio, Paris, Hachette, 1584

PEUPLES CAUCASIE

S al ort jolis, placés comme talismans contre le mauvais œil, et dont l’enfant s'amuse quand il ne dort pas. Dès qu'on le berce pour l’endormir, ils font entendre un

éger tintement qui, mêlé au chant monotone de la mère, contribue à endormir le bébé (PI. D.

Avant de placer l’enfant pour la première fois dans le berceau. on a soin d’enve-

opper sa tête de ouate, puis on lui met un petit bonnet assez rude qu’on attache

ortement avec une lanière ayant environ cinq centimètres de largeur. On laisse ce

Jandeau pendant quelques semaines, souvent même on ne l’ôte que lorsque l’enfant

a atteint six mois. Le but de cette pratique est, dit-on, d'empêcher l’élargissement dela tête et de lallonger afin que, plus tard, le papak la coiffe mieux. Telle est, du moins, l’opinion de M. Pokroyski !, qui à décrit les berceaux de la plupart

l'Asie

des Caucasiens en étudiant l'hygiène de l'enfance chez les peuples de r'usse.

Néanmoins, le but et l’origine véritables de cette pratique ne sont pas encore démontrés. Suivant Bayern et quelques autres savants de Tifis, cette coutume de la déformation du crâne devrait être attribuée, d’après la tradition

indienne et perse, aux Scythes nomades d’origine touranienne, ces mêmes Khazares

de la Chronique géorgienne qui propagèrent le culte mosaïque. Bayern pensait que

cette pratique ne doit pas être attribuée à une seule race, mais qu’elle pro-

vient d’un culte unique répandu chez plusieurs races ou plusieurs familles d’une

même race.

Cette manière de voir de Bayern se rapproche, sous quelques rappofts, de Popinion exprimée par Hippocrate qui considère cette déformation cranienne, propre aux peuples du Palus-Méotide, comme une marque de distinction. En effet, que cet usage appartienne au culte où à la caste, il n’en est pas moins un signe distinctif pour les peuples qui lont pratiqué.

On peutmême se demander si ce n’est pas dans un but analogue que cette coutume

s’est conservée au Caucase et dans les autres pays où elle est répandue. Peu à peu,

l'idée primitive a été oubliée, mais la pratique a persisté, et ce n’est qu'au contact

de la civilisation moderne qu’elle tend à disparaître.

1 Compte rendu Congrès anthropologique de Moscou, 1879.

Le berceau géorgien est garni d’un petit matelas de laine chez les riches, de paille chez les pauvres, et on le recouvre d’un drap. A la hauteur des épaules, on étend un morceau de calicot dans lequel on les enveloppe ainsi que les bras et les mains de l’enfant, tandis que le reste du corps est entouré d’un petit drap. Enfin on a soin de placer entre les jambes une sorte de tuyau en bois semblable à une pipe et dont l’extrémité élargie, adaptée aux organes génitaux, est destinée à recevoir les urines de l’enfant, et à les conduire en dehors du berceau où elles sont reçues généralement dans un vase. La forme de l'extrémité élargie varie suivant le sexe, ellees

complètement ronde pour les garcons et oblongue pour les filles. Ces objets sont,

à peu de chose près, identiques à ceux en usage en Syrie et que M. le D' Lorte a fait connaître ‘.

Aux pieds et sur les genoux sont placés deux petits coussins garnis de laine; sur le tout on étale une léoère couverture et l’on attache l’enfant dans son peti

it au moyen de deux bandes d’étoffe : l’une pour les épaules, l’autre pour

es genoux, fixéesau berceau de sorte qu’on peut les détacher à volonté. On étenc

1s une couverture chaude ordinairement ouatée, on couvre le visage

par-e de l’enfant d’un fichu, enfin on jette sur le tout une indienne. Sous le berceau,

vers la tête, se trouve une petite boîte contenant des chiffons de rechange pour le

uyau urinaire. L'enfant, ainsi attaché solidement, est couché sur le dos, et sa nuque ne tarde pas à s’aplatir. En même temps que la tête est soumise à ce traitement,

on s’efforce de lui allonger le cou, et pour cela on lui tient la tête plus basse que

es épaules, ce qui amène quelquefois un véritable étouffement.

En effet, un enfant robuste agitant ses bras et ses mains fait facilement remonter

vers sa gorge la bande qui lui entoure la poitrine et s’étouffe. Il est à remarquer aussi que cette coutume, qui tend à disparaître, de bander fortement la poitrine empèche son développement. La mère ne le sort jamais de sa couche pour l’allaiter : elle s’accroupit près du berceau et s'appuie sur la barre transversale pour lui donner le sein, et ce n’est que très rarement qu’elle le lève pour le changer de linge. Il reste ainsi emprisonné environ pendantles deux premières années de sa vie,

La mère emporte souvent avec elle aux champs l’enfant et le berceau, et comme c’est

4 Bulletin de la Société d'anthropologie de Lyon, 1884.

PEUPLES CAUCASIENS 43 un fardeau assez lourd, elle l’accroche, quand elle peut, derrière une arba, grande charrette lourdement traînée par des buffles. J'ai eu maintes fois l’occasion de voir des berceaux ainsi perchés au haut d’un de ces pittoresques véhicules.

Je tiens de Bayern des détails curieux sur la singulière manière dont les Grousiens envisagent l'épidémie de la variole, appelée dans les pays Ækwahvili, qui veut dire ange. Lorsqu'à Tiflis ou ailleurs, l'épidémie fait son apparition dans une maison, on transporte immédiatement le malade dans la chambre la plus obscure que l’on décore ensuite avec les plus beaux tapis et les plus beaux ornements qui sont dans la maison. Ceci fait, les amis et connaissances du malade viennent se ranger auprès de son litparés de leurs plus beaux habits. Les femmes découvrent leur poitrine, chantent et vont même jusqu'à embrasser le varioleux. Et cela dure jusqu’à la mort ou la guérison du malade. S'il meurt, c’est parce que XZnvoaluvili voulait punir la maison, et ilse rend ensuite impitoyablement dans toutes celles qu’il veut châtier jusqu’à ce qu’il se soit réconcilié avec les habitants.

Ces mœurs existent même chez les plus riches, nous dit Bayern, et quand ils

vont chercher le médecin, ce n’est que pour la forme. Leur unique raisonnement est celui-ci : « Ainsi firent nos ancêtres, c’est ainsi que nous ferons. Le médecin ne

peut et ne doit pas chasser Agelos où Khmvalhwoïli. »

Er Toucnes. — Ces tribus, suivant la légende, ‘seraient

KHEvsouREs, PcHAY un mélange de fugitifs tchetchènes, grousiens, lesghiens et même juifs, mais il est évident que le type grousien domine parmi eux.

A l’est du Borbalo est située la Touchie arrosée par deux torrents. Au sud-est de la même montagne se trouve le territoire des Pchaves renfermant les sources de la Yara et celles de l’Aragva orientale. Enfin, à l’ouest et au nord-est vivent les

Khevsoures répandus sur les deux versants de l’arête centrale du Caucase.

Kugvsoures. — Ce petit peuple, si intéressant et si peu connu, a été visité dans

ces dernières années par le D' Radde qui en a publié une intéressante monographie #.

4 Dr Raope, Die Chews'uren und ihr Land untersucht in Sommer, 1876.

4% RECHERCHES ANTHROPOLOGIQUES DANS LE CAUCASE N'ayant traversé que très rapidement cette partie du Caucase, je n’ai pu étudier les Khevsoures que très superficiellement, aussi c’est surtout chez cet auteur autorisé que je puiserai des renseignements sur l’état actuel de la population, ne pouvant m'adresser à une meilleure source.

Dans le cours de l’histoire de la Géorgie et de l'Arménie, nous n’avons jamais rouvé aucune mention importante de ce peuple.

Cest M. Süssermann? qui, le premier, a émis l'opinion que les Khevsoures

pouvaient être des descendants des croisés, mais cette origine n’a pas été démon-

vée. Il est un fait constant toutefois, affirmé par M. Radde, c’est que les Khevsoures,

as plus que les Svanes, n’ont un type propre uniforme : c’est un mélange d'éléments

suivant

voisins très divers, et le type qui en est résulté offre d’énormes différences,

es individus. Ce qui est commun à toute la population, c’est un aspect sauvage, un revard mobile et une démarche ferme et assurée.

Suivant les localités, la taille varie. Les habitants du village de Blô sont de

petite taille; ceux du village de Guro, de taille moyenne; on y voit même quelques

individus de taille très élevée, de véritables géants, qui sont surtout remarquables

ar les proportions énormes de leurs pieds et de leurs mains.

Les Khevsoures sont, en général, doués d’une force surprenante qu'ils développent continuellement par des exercices violents. Les fémmes elles-mêmes possèdent une très grande force physique, qu’elles entretiennent, d’ailleurs, dans lPaccomplissement des nombreux et pénibles travaux qui leur incombent.

Le teint basané et la couleur noire des cheveux sont très communs parmi eux, Sauf cependant quelques individus à chevelure rouge.

Le visage est ovale, le menton plus ou moins pointu, les os malaires plus où moins saillants; le front est généralement large mais bas; le nez assez fréquemment très développé. À part quelques localités, où les habitants sont, sans doute, plus craintifs où plus animés de pensées mauvaises, on peut dire que la laideur des Khevsoures est compensée par une vive expression de courage et d’opiniâtreté.

Beaucoup d’hommes se rasent la barbe et les cheveux, sauf une longue mèche

1 Journal Kavkas, 1851, n95 22, 23, 24,

PEUPLES CAUCASIENS 45 qu'ils conservent au sommet de la tête. Quelques-uns laissent croître leurs cheveux dans le plus grand désordre.

Les maladies d’yeux sont assez fréquentes parmi eux. Cela vient, croit-on,

de ce que, comme la plupart des peuples montagnards, ils restent enfermés pendant

‘de longs hivers dans leurs huttes ou tours enfumées, et que lorsqu'ils sortent

dehors, leurs yeux sont affectés par l’éblouissement de la neige. Quant à la propreté, de même que chez les Svanes, elle laisse beaucoup à désirer : on se lave

rarement, et l’on ne se baigne jamais. Il est rare que les hommes d’un certain

Fire. 12. F1c. 13. F1@. 14.

Anneaux de combat des Khevsoures.

âge ne portent pas sur le visage ou sur le corps des marques de cicatrices de blessures faites avec leurs anneaux de combat garnis de pointes. Ces anneaux ont une forme toute spéciale, ainsi que le montrent les figures 12 à 14 représentant trois pièces que j'ai pu acquérir de l’un de ces montagnards du village de Guro.

M. Raddesignale qu'à Shatil, la population offre des types expressifs, mais d’une

très grande maigreur, et dont la musculature est accentuée d’une facon extraordi-

naire. Cette maigreur existe chez les vieillards comme chez les jeunes gens, ce qui a fait dire que leur tête ressemble à une tête de mort étrangement animée. Les femmes sont laides, presque sans exception, dès qu’elles atteignent un certain

âge, néanmoins les jeunes filles sont bien faites et très sveltes.

On ne possède aucune mensuration de crâne de ces Khevsoures à cause de leur extrême vénération pour les morts. M. Radde déplore de n’avoir pas été plus heureux que ses prédécesseurs, etde n'avoir pas pu prendre des mesures craniométriques qu'il eût été si facile de se procurer dans les maisons mortuaires d’Anatori où se trou-

Cauc. IV

46 RECHERCHES ANTHROPOLOGIQUES DANS LE CAUCASE vaient réunis cinquante à soixante crânes et squelettes bien conservés. Mais suivant

l'opinion de ce voyageur, les mesures qui auraient pu être pris

s n’auraient pas

prouvé grand’chose, sinon que l’on a affaire à un peuple mélangé dont la base est

F1G. 15. — Tour fortifiée des Khevsoures, d'après M. Rap. F1G. 16. — Coupe de la tour.

fortement géorgienne. Une partie de ce peuple s’est modifiée depuis l’arrivée des Russes ; l’autre, au milieu d’une nature et d’un climat sauvage, a conservé ses antiques coutumes, ses usages bizarres, sans se soucier de ce qui se passait chez son voisin.

La langue des Khevsoures est un grousien antique qui s’est conservé, sans alté-

PEUPLES CGAUCASIENS

ration, dans les gorges de leurs hautes montagnes et que les Géorgiens actuels

peuvent à peine comprendre.

Leurs habitations sont dignes d’une mention spéciale. Quelques-unes ont jus-

qu'à trois étages. L’étage inférieur est surtout ha

supérieure est bâtie avec plus de soin. Mais ce q

sont les tours de défense, beaucoup plus rares, il est

vrai, chez les Khevsoures que chez les Svanes.

Par

leur disposition intérieure et extérieure elles rappellent

les nouragues de la Sardaigne (fig. 15 et16). On re

que dans le mobilier de ces maisons des chaises à pieds, objets extrêmement compliqués pour le milic ils se trouvent, et des cuillers en corne ainsi que cer chandeliers en fer d’un style très spécial (fig. 17).

Il e

bien leur sauvagerie, c’est de laisser sans assistanc

femme en couche, car il lui est défendu d'accor

marl'OS

u OÙ

tains

ste chez ces montagnards une coutume qui dénote

e une

icher

dans la maison qu’elle habite, ni même dans son village

natal. Elle est considérée comme impure. Après d

de sa demeure, dans une misérable hutte (satsch

se, elle se rend à une ou deux ve

imulé sa gros

construite par d’autres femmes sur un talus isolé.

la que la mère doit enfanter seule. Aujourd’hui

ques Khevsoures accordent l’assistance d’une autre

avoir

rstes echi) Cest quel-

per-

sonne, et l’on cite quelques rares individus qui préparent

près de leur maison un coin propre et spécial où peuvent

s'installer les femmes. Qu’on se figure une pareille situa-

ibité pendant l'hiver. La partie

ui est surtout remarquable, ce

F1G. 17. — Chandelier en fer

des Khevsoures,

tion sur des montagnes très élevées couvertes de neige, dans de misérables huttes de

branchages, avec un froid de quelquefois 20°. Le mari rôde autour de l'habitation,

et lorsque les cris de la mère annoncent un enfantement pénible, ce dernier tire

des coups de fusil pour lui donner du courage. Enfin, lorsque l'enfant est venu au

monde, des petites filles viennent, à la dérobée, au moment où le crépuscule descend

dans la vallée, apporter quelque nourriture à la nouvelle accouchée. Tous les

12 48 RECHERCHES ANTHROPOLOGIQUES DANS LE CAUCASE el nl! objets à l’usage de la malade sont également considérés comme impurs. Quant à la

à hutte où a eu lieu l’accouchement, elle est brûlée.

| La mére et l’enfant doivent rester dans la cabane pendant un mois entier (et

même quarante jours chez les Pchaves). « Elle ne peut, dit M. Radde, après ce délai, rentrer immédiatement dans la maison de son mari. Je dois dire que, dans

ces dernières années, on est cependant devenu un peu plus indulgent, et on ne

Il | laisse plus la mère que trois à six jours dans la hutte où s’est accompli l’accouche- F Ï

ment. De là elle se rend dans le voisinage de l’aoul, et vit à l'écart pendant six à

sept semaines. Elle entre dans une de ces petites maisonnettes basses et couvertes

| grossièrement de feuilles d’ardoises que l’on apercoit toujours près des villages | khevsoures. Quelques-unes de ces petites maisons abritent des moulins primitifs

dans lesquels une roue à aubes très larges, mise en mouvement par l’eau d’un

torrent, fait tourner une petite pierre. »

I ÿ a aussi un certain nombre de maisonnettes (samcewlo) destinée spéciale- {| . a . : .

| ment à recevoir les femmes en menstruation, car elles aussi sontimpures aux yeux | :

1. des Khevsoures; ces dernières nerestent guère plus de deux jours dans le samce wlo. |

| Le berceau du nouveau-né est une sorte de caisse grossière quadrangulaire et

oblongue posée sur deux forts morceaux de bois en forme d'arc, de sorte qu'il

| peut être balancé.

h | | La naissance de l’enfant, si c’est un garcon, est suivie d’un repas offert par le | mari à ses amis, mais auquel lui-même ne prend pas part, car il ne doit assister

| à aucune fête pendant les sept premières semaines. L’eau-de-vie et la bière sont

servies avec largesse aux proches parents pendant une semaine entière.

Si le nourrisson meurt dans le courant des sept premières semaines, son

| cadavre est baptisé selon l'usage primitif, c’est-à-dire qu'il est enduit d’un

| | mélange de cendre et d’eau. Si l’enfant reste en vie, il est généralement baptisé par un prêtre russe.

| De nos jours encore, les noms préférés sont ceux des anciens, dérivés de la ll nature. Voici, d’après Eristow, quelques noms employés pour les garçons : « Loma, Zion; — Mgela, Loup; — Chintschla ou Daturia, Ours: — Bachala.

Ph | Le Petit; — Twane; — George; — Wepchuria, Panthère; — Waïjika, Fort qail-

lard.

Quelques noms donnés aux filles : « Msia, Petit Soleil; — Fetrua, La Blanche; — Gulta-usa, Le Soleil du cœur; — Wardua, Rose; — Margalita, Petite Perle; Natela, La Radieuse; — Elena. »

M. Radde nous fournit encore d’intéressants détails sur le mariage des Khevsoures. Les unions sont conclues assez souvent au berceau par les parents, mais le mariage ne s’accomplit jamais avant que la jeune fille ait atteint sa vingtième année. «Cette règle observée d’une façon très rigoureuse, dit M. Radde, m'a fourni l’occasion de faire des recherches dont les résultats ne sont pas sans intérêt. Je croyais, tout d’abord, que dansles hautes montagnes caucasiennes, la puberté était en retard chez les deux sexes.(C’est parfoisle cas pour les animaux domestiques.) Mais on m'a dit que cela n'avait pas lieu, du moins que la différence, s’il y en a une, est peu considérable avec les jeunes filles de la plaine, »

Le retard dans le mariage est donc fait à dessein et la rareté des enfants chez les Khevsoures est évalement intentionnelle, (On trouve rarement plus de trois enfants par famille.) Il est possible que, de même que les Svanes, les Khevsoures

invoquent la raison qu’ils ne veulent pas augmenter trop la population de leur

petite vallée qui ne serait plus en état de les nourrir. C’est une très grande honte, paraît-il, lorsqu'un enfant nait avant que les quatre premières années du mariage

soient écoulées. Et, plus tard, une seconde naissance ne doit avoir lieu que trois

ans après la première. On s'explique maintenant assez facilement la rareté des

enfants chez ce peuple. Mais si les mariages sont peu féconds, l'amour des parents

pour leurs enfants est très grand, surtout pour leurs fils. [lest cependant curieux de remarquer qu'ils s’abstiennent de toute manifestation extérieure de leur affection : pendant les premières années de l’enfant, sa mère le caresse en secret, considérant comme une honte d’être tendre pour: lui en société; son père ne le prend, non plus, jamais sur ses bras.

Les filles sont accoutumées de très bonne heure à prendre part aux travaux domestiques, toutes savent filer et tisser.

Quant aux garcons, ils sont dès l'enfance livrés à trois occupations principales.

Afin de prendre place promptement dans la société des hommes, d’y faire bonne

figure et de s’y distinguer par leurs bons mots et leur élocution facile, on les voit,

’art de bien parler. En second lieu, les garçons appren-

très jeunes, s'exercer dans

nent avec soin l'escrime; enfin, à l’âge de huit ou dix ans, ils connaissent à fond le maniement du fusil et des armes, et sont ainsi initiés à toutes les occupations des hommes faits.

Les jeunes filles passent pour chastes : devenir mère sans être mariée est considéré comme une honte telle pour la jeune fille qu’on la voit, enceinte, se pendre où se brûler la cervelle.

Le rapt, à l’occasion du mariage, est encore en usage chez les Khevsoures. Le jeune homme se rend à la maison où se tient sa fiancée; celle-ci simule un peu de résistance, afin que l’on ne dise pas qu’elle a suivi son mari de bon gré, enfin elle se laisse enlever par son fiancé qui la porte dans la maison de son père, où l’on organise une petite fête en l’honneur des camarades du ravisseur. Aussitôt après, la jeune fille est ramenée à la maison paternelle où a lieu de nouveau un modeste festin, et où est fixée la date du mariage. Il est fait généralement cinq ou six jours

après, non pas par le décanose ou grand prêtre, mais par un chouzesse, le même

prêtre qui ensevelit les morts.

La cérémonie du mariage est intéressante par ce fait que les vêtements des deux époux sont réunis par le prêtre au moyén d’une épingle, où même sont cousus ensemble. Le mariage a lieu près du feu qui brûle au milieu de l'habitation du père du fiancé. Le prêtre donne à chacun des jeunes gens une petite bougie de cire, dépose devant eux des aliments prêts à être mangés; enfin ceux-ci se lèvent, et il leur souhaite la bénédiction dans leurs familles et une postérité dans l’avenir.

Il est surprenant que, même après le mariage, les époux s’abstiennent pendant

les premiers temps de toute démonstration amicale à l'égard l’un de l’autre; ce serait une honte si l’on voyait le mari prodiguer des attentions à sa femme ou même lui parler publiquement.

L'usage veut que les nouveaux mariés restent ensemble pendant les trois premiers jours qui suivent le mariage, puis que la jeune femme revienne après dans la maison de son père où elle reste une semaine environ, après quoi la vie à deux reprend son cours d’une façon normale. L’époux reçoit de son père la part qui lui revient de l'héritage, et fonde sa propre maison : c’est ce partage continuel de la petite

propriété qui cause la pauvreté de cette population.

De nombreuses causes empêchent souvent le mariage d’être durable. Le mari g mari

PEUPLES CAUCASIENS 51 peut, en tout temps, expulser sa femme, et simplement parce qu’elle ne lui plait plus. En outre, la stérilité de la femme est une raison pour la quitter. L'épouse khevsoure, ainsi répudiée, retourne à la maison paternelle, où elle peut se remarier.

Eristow prétend qu'il y aurait eu des individus qui se seraient remariés jusqu’à dix fois, toujours sous le prétexte que la dernière femme ne leur convenait pas. € Il semble, ajoute M. Radde, que depuis que le clergé russe s’est établi à certains endroits chez les Khevsoures, ceux-ci aient fait, sous ce rapport, quelque progrès en mieux, du moins ne m’a-t-on pas signalé des cas aussi éclatants. De même, je n’ai rien appris de la polygamie dont parle Eristow qui a été, ainsi que plusieurs autres usages, empruntée aux mahométans voisins. »

La femme mécontente de son mari peut le quitter, paraît-il, mais non sans un dédommagement qui s’élève à quatre-vingts roubles environ, payés en nature et notamment en gros bétail. Elle est libre ensuite de se remarier. Mais une veuve ayant un fils ne peut pas convoler en secondes noces, ce fait est considéré comme honteux pour elle.

La femme infidèle est sévèrement punie ; autrefois on lui coupait les oreilles et le nez, et l’on peut encore voir aujourd’hui, dans le village de Bl6, une femme qui a été mutilée de cette façon.

Les usages à l’occasion des fêtes données en l'honneur des morts ne sont par moins curieux que ceux pratiqués pour la naissance et le mariage. Les renseignements que j'ai recueillis sur place, et ceux fournis à cet égard par MM. Süssermann,

£ristow et Radde, concordent parfaitement.

Nous empruntons encore à M.Radde la description de la vraie manière khevsoure d’ensevelir les morts.

Le mourant, non pas le cadavre, est porté hors de sa demeure à l’air libre où il rendra le dernier soupir, car en mourant dans sa maison, il la déshonorerait et la rendrait impure. Si c’est un enfant, le père et la mère ne manifestent pas d’abord leur affliction, îls restent sereins. Le corps n’est pas lavé; mais s’il s’agit d’un homme, on le rase, et on lui met ses plus beaux habits ainsi que ses plus belles armes.

Le corps reste déposé pendant trois ou quatre jours sur la terre, et pendant ce

temps les chouzesses disent des prières. Puis arrivent les parents et les voisins

52 RECHERCHES ANTHROPOLOGIQUES DANS LE GAUCASE qui, sous la direction d’une femme estimée et payée pour cela, commencent leurs

pleurs retentissants autour du cadavre, puis s’apitoient en des discours plaintifs

sur le sort du défunt. Les hommes proches parents du mort s’asseyent, la poitrine

découverte et leur bonnet profondément enfoncé sur les yeux. Tandis que cette scène de lamentations se passe à l’intérieur de la hutte, une semblable représentation est dounée à l'extérieur par les femmes habitant le village. Là encore, elles sont payées

pour cela, elles reçoivent pour leur travail un pain plat (chniadi), une ou deux livres

e beurre ou de fromage el deux livres de sel. Celle qui a mission de les commander s'appuie, soit sur un bâton autour duquel est enroulé un drap, soit sur le

sabre du défunt, et commence à le louer comme un héros. Le chœur, auquel se sont

joints aussi des hommes, éclate alors en sanglots, en gémissements et en hurlements. On se frappe du poing la poitrine et les genoux en s’arrachant les cheveux. Le quatrième jour, le corps est porté, généralement sans cercueil, au cimetière,

quoiqu'on rencontre actuellement encore, chez les Khevsoures, l’use

ge de vastes cercueils en frêne qui ont deux archinnes’ de largeur sur une brasse * de longueur.

Les tombes ne sont pas profondes, elles ont deux archinnes environ. On pose le corps

sur le dos après lui avoir enlevé ses plus beaux ornements, et l’on met sur sa poitrine un peu d’une sorte de pain qui a été préparé, à cet effet, avec du beurre et qui a la

forme d’un petit gâteau rond (kadis-hiweri). On ne dépose pas à côté de lui de

l’eau dans une cruche, comme le font les mahométans, mais un peigne et un miroir, des pommes sauvages et des noix. Il y a là, sans doute, une influence de la doctrine

de Mahomet, mais sous une forme un peu différente. Le cheval suit le convoi de

son maitre, et pendant l’ensevelissement le chouzesse lui tient un petit discours dans lequel il vante le cavalier. Puis on verse sur la tête de l'animal un peu d’eau-de-

vie, et selon Eristow, le coursier est donné au meilleur ami du défunt.

L’enterrement est, naturellement, suivi d’un festin; l’assistance se rend à la

mai

son mortuaire; là le chouzesse donne à chacun un petit morceau de foie de mouton, après quoi l’on se régale de gâteaux au beurre et de viande de brebis.

Le repas est généralement suivi de ces courses à cheval-si périlleuses, où, fermes

4 Archinne — 0,71.

2 Brasse — 2,13.

PEUPLES CAUCGASIENS 53

sur leurs étriers, quelques-uns des convives rivalisent de vitesse sur les montagnes

les plus escarpées et les plus dangereuses. Il est incroyable que ces cavaliers ne se rompent pas le cou par un exercice aussi téméraire. Enfin, tout étant terminé, on

se

ipare à la nuit tombante, et chacun regagne sa hutte.

La religiosité des Khevsoures est des plus primitives et des plus mêlées. Quelques-uns de leurs préceptes sont tirés du Coran, d’autres de l'Ancien Testament, enfin quelques-uns sont empreints d’un paganisme originel.

« Pour être sincère, dit M. Radde, je dois avouer que, bien que les Khevsoures

s'appellent chrétiens et prétendent agir selon les préceptes de ceux-ci, leurs use

renferment que des traces bien faibles du christianisme, et, qu'au surplus, elles sont dénaturées de diverses manières. Il me semble que, du moins pour la partie septentrionale de la montagne, la doctrine de Mahomet venant du territoire

avoisinant du Daghestan, s’est développée sur une plus vaste étendue que le dogme

du christianisme qui fut primitivement implanté dans le sud par des éléments grousiens. »

Il résulte que les convictions religieuses et tous les actes qui en dépendent sont

entièrement dirigés suivant la fantaisie d’une caste privée de prêtres dont les membres, bien qu’aussi profondément ignorants que les Khevsoures eux-mêmes, entendent cependant diriger leurs compatriotes d’une façon absolue dans le domaine religieux, et malheureusement n’interviennent que trop souvent dans les détails de la

vie privée. Et cette sorte d’Kolise possède une véritable hiérarchie. M. Radde donne

à ce sujet de curieux renseignements : nous nous bornerons à dire que, dans ce clergé, les charges sont aussi nombreuses que subtiles et surtout bien rétribuées ; et, par un résultat naturel de la grossièreté et de l'ignorance, c’est le prêtre qui est chargé de guérir la plupart des maladies. Il a su, dans tous les

cas, acquérir sur ce peuple sauvage une influence absolue, et les autels des

sacrifices sont riches, comparativement à l’état général de pauvreté qui règne dans cette population.

Les Khevsoures, en raison même de la diversité de leurs croyances, ont un grand nombre de fêtes. Ils célèbrent le dimanche des chrétiens, le vendredi des mahomé-

tans, le samedi des juifs et beaucoup ajoutent encore le lundi! Ainsi les quatre sep-

tièmes des jours de l’année sont déjà consacrés à l’oïsiveté permise. Mais ce n’est pas Gate. IV 7

Page 1