‹ Recherches anthropologiques dans le Caucase; (volume 2)Chapitre 3 sur 61 · ES — · texte numérisé non relu

ES —

| 1 54 RECHERCHES ANTHROPOLOGIQUES DANS LE CAUCASE | | | tout : ils ont des fêtes interminables durant les mois de juin et de juillet, et

celles qui ont lieu à l’occasion de Noël durent presque quinze jours.

M. Radde donne d’intéressants détails sur les antiques coupes d'argent, en usage

{|| chez ces montagnards, dont on ne se sert que dans les fêtes et qui sont la propriété {| des autels sacrés. « Ayant pris part, à Schatil, à l’une de leurs fêtes, dit ce VOYA -

geur, il m'a été donné de voir un grand nombre de ces vases. Ces coupes ont été travaillées, polies et doivent, d’après Eristow, posséder des inscriptions grousiennes. Plusieurs sont ornées d’incrustations. Parmi ces nombreuses coupes il y en a neuf

qui ont un nom et un usage déterminé. »

| Nous terminerons cette revue des principaux usages et coutumes des Khevsoures en disant quelques mots sur la superstition toute particulière de ce petit peuple à

l'écard des chats, des chiens, des oiseaux et des forêts ou bois sacrés.

| Le chat est considéré comme un animal impur et, lorsqu'un vol a été commis, et

qu’on soupçonne quelqu'un, on pend un chat mort sur le chemin qui mène à son

habitation. En général, le coupable n’avoue point son délit. mais il rembourse les Ë Î

| trois quarts de la valeur de l’objet dérobé afin qu’on enlève le chat. Les chiens, au | contraire, peu communs en Khevsourie, sont tenus en très haute considération, et c’est faire une grave offense à un Khevsoure que de lui tuer son chien. Quant aux

oiseaux de passage, il paraît qu’on les considère comme apportant les maladies, mais

il suffit de les rencontrer dans de certaines circonstances pour atténuer leur mauvaise

influence. Par exemple, les Khevsoures affirment que quiconque, les cheveux en

| désordre, rencontre la huppe au printemps souffira plus tard de la tête. On ne doit

| point voir, non plus, un jeune oison sans porter une chaussure. On doit entendre |

debout le cri du hibou, autrement la léthargie s’emparera de vous plus tard, etc. , xE E 9

és, dont l’entrée est interdite aux femmes, ils sont | l'objet d’une telle vénération qu’un attentat quelconque aux arbres est, en principe,

| Quant aux forêts et bois sacr Î

puni de la peine de mort.

Le costume des Khevsoures est, en grande partie, ainsi que la plupart des objets

domestiques, l’œuvre de leurs mains. Faits en laine grossière, ces vêtements se com-

posent, pour les hommes, d’une chemise courte, d’une veste, d’un pantalon, d’une

Et | sorte de bonnet et de leurs armes.

| re : ; | | | L'habillementdes femmes comprend une longue chemise brodée, unerobe de couleur

PEUPLES CAUCASIENS 55 à rayures et ouverte ; leur coiffure consiste en une sorte de diadème qui s’enroule autour du front et sur lequel elles posent un voile également enroulé qui retombe

à droite et à gauche. Ce qui fait l'originalité de ces costumes, c’est qu'ils sont

F1@.18 — Khevsoure en armes,

couverts de broderies aux couleurs vives : blanc, rouge, bleu, vert jaune, qui tranchent sur le fond généralement de couleur brune.

Les Khevsoures portent des mitaines, des gants à doigts, des chaussettes, des bas, le tout en laine de couleurs éclatantes et fait par eux. Ils ont des souliers et desbottes.

Seul, dans tout le Caucase, ce peuple, qui est très guerrier, a conservé l’usage

56 RECHERCHES ANTHROPOLOGIQUES DANS LE CAUCASE de la cotte de mailles et de tout l'équipement qui se compose, outre cette dernière, d’une sorte de casque en métal, de brassards et d’une épée.

Les jeunes garçons ont un bouclier et une épée en bois. Leurs vêtements et leurs armures sont couverts de nombreuses croix grecques. Ce n’est pas seulement dans le but de se parer qu’ils ont conservé cet attirail guerrier, mais c’est aussi pour se

préserver de la vendetta dont ils sont men: soit directement, soit indirectement,

car il est rare qu’un Khevsoure arrivé à l’âge d'homme n'ait pas son ennemi. Quelquefois ce dernier n’est que le parent d’un malade ou d’un mort qui lui a laissé le soin de le venger. C’est pourquoi, lorsqu'ils ont quelque visite ou quelque course à faire

dans le voisinage, on les voit quitter leur village entièrement armés et revêtus de la

cotte de mailles. Même lorsqu'ils tra nt aux champs, ils portent volontiers une épée, un bouclier et un sabre (fe. 18). C'est aussi tout en armes que j’en ai rencontré plusieurs fois des bandes dans les vallées voisines du Kazbek, à Kobi et sur les hauteurs qui dominent à l’est Ananour, sur laroute de Géorgie. Dans cet équi-

pement et avec leur physionomie farouche, leur aspect, à première vue, n’est rien

moins que rassurant (PI. IV).

Les armures des Kheysoures ne se fabriquent pas dans leur pays. Quant à la question de savoir d’où sont venues les premières, M. Radde se refuse de la résoudre

en affirmant vaguement, comme le font quelques personnes, que ce sont les restes

des croisés : il croit plutôt que c’est la Perse qui a fourni à ce peuple leurs premières armes. Et cependant, de Gille, qui a visité ce pays, dit qu'il renferme quatre familles ou communautés, dont l’une, dit-on, nommée Chatiliony (Chà illon), semble conserver un nom chrétien célèbre ?.

Les duels sont fréquents parmi eux, mais une jeune vierge a, paraît-il, le droit d’y mettre fin en jetant un mouchoir entre les sabres, Un autre usage c ievaleresque, rapporté par de Gille, consiste à recouvrir d’un petit morceau d’étoffe rouge le

trou qu'une balle, reçue bravement en pleine poitrine, a fait dans le vétement: de

1nême que chez nous une décoration orne une poitrine percée noblement sur lechamp

de bataille.

1 DE Gure, loc. cit., p. 252.

PEUPLES OAUCASIENS 57

Peraves. — Les Pchaves, grâce au voisinage de la Géorgie,

sont les plus civilisés de ces montagnards. Ils parlent un dialecte voisin de celui des Grousiens, et se rapprochent physiquement de ces derniers. Is construisent leurs habitations avec plus d’habileté que les Khevsoures. Ils cultivent avec assez de soin et d'intelligence leurs petits jardins potagers dans lesquels sont plantés des pommes de terre, des choux, des haricots, et, il paraît, même aussi du tabac. Il existe depuis 1872,

dans le village de Tschargali, une église et une école, créées dans le but

Ce]

d'élever les enfants dans la religion russe et de tirer les parents de la barbarie (fig. 19). La situation du maître d'école et du prêtre n’est guère enviable à cette altitude de trois mille cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer Noire: elle serait même impossible plus haut où la sauvagerie et l’immoralité de la population

croissent en raison de l’inclémence de la nature (PI. X VIT).

Toucaes. — Ceux de ces montagnards voisins de la Kakhétie élèvent de grands troupeaux de moutons. Les pâturages des vallées de leurs montagnes sont excellents

en été. En hiver ils conduisent leurs troupeaux jusque dans les plaines de la Kakhétie.

| 58 RECHERCILES ANTHROPOLOGIQUES DANS LE CAUCASE Au temps de Klaproth ce peuple était belliqueux et brave, mais grossier et peu

civilisé. Ce voyageur rapporte un trait de leurs mœurs curieux à citer. « Quelqu'un e des chiens,

montre-t-il de la lächeté dans un combat, on le fait manger dans l’a et il ne lui est pas permis de figurer à côté de ses compatriotes !. » | Quoique entourés de voisins adonnés, il y a peu de temps encore, au brigandage, les Touches mènent une vie tranquille de pasteurs. Ils professent comme les autres | Géorgiens la religion grecque. Ils ont une vénération spéciale pour saint Élie à qui ils sacrifient des moutons et des vaches. Jadis, ils fournissaient une garde aux rois ]

de la Géorgie, et ils ont conservé la réputation d’être très braves et dévoués à leur

maître.

Is ont une forte charpente, des cheveux bruns, et portent la moustache. Les

Touches etles Pchaves présentent un type assez uniforme.

De même que les Khevsoures, les Touches construisent des tours. Leurs habi-

| tations présentent des portes et des fenêtres à l’européenne, chose rare dausle pays. D | Ils se servent d’un lourd marteau de pierre pour la préparation de la poudre,

et aussi pour assouplir le cuir. Le maniement de ce grossier outil exige une très

| orande force et beaucoup d'adresse.

| | Ë | | MincréLiens ET ImËREes. — Le territoire mingrélien, la Colchide des anciens, | | | n’a pris le nom de Mingrélie que depuis la prise de possession de la Russie. | | L'origine des Colches, maintes fois discutée, est loin encore d’être tranchée, si | | | ‘on y parvient jamais. Nous écarterons donc cette question à laquelle nous n’avons l | aucune lumière à apporter.

E Lorsque nous remontons dans la nuit des temps, nous voyons que d’épaisses NH ! | lt | énèbres couvrent l’histoire de la Colchide jusque au xx et x1v° siècle avant Jésusll Christ, époque florissante des empires chaldéen et égyptien. L’expédition des Argo- | > | h) nautes, sous la conduite de Jason (1350 environ av. J.-C.), et plus tard au vn® siècle | nil es puissantes colonies grecques établies sur les côtes de la mer Noïre devaient créer | | | || désormais un lien puissant entre l'Occident et l'Orient. \ || | |} 1 KcaprotH, Voyage au mont Caucase et en Géorgie, loc. cit., t. IT, p. 72 | | Îl | | | | pl | |!

PEUPLES CAUCASIENS 59 La religion des anciens Colches était, suivant Hérodote, un mélange de mythes grecs et égyptiens, leur culte s’adressait principalement au Soleil et à Diane, et en entrant dans le Phase le premier objet qui frappait était, sur la gauche, une statue de Diane Phasienne, un cymbalum en main et des lions sous son trône. Au vi siècle, lors de la conquête de Cyrus, on voit les Colches offrir au vainqueur un tribut de cent jeunes garçons et d'autant de jeunes filles dont la beauté, paraît-il, était déjà célèbre.

Moins d’un siècle plus tard, on lesretrouve, par une évolution politique, servant à

se pittoresque.

titre d’auxiliaires dans les armées de Xerxès. Ce s rait, selon M. Bernoville, «entre

cette époque et le partage de l'empire d'Alexandre qu'il faudrait placer la migration d’une fraction des Colches vers le bassin supérieur de l’Ingour où ils prirent le nom de Souanes. Il est probable que les bouleversements du pays déterminèrent leur retraite dans cette vallée inaccessible. Strabon, Eusèbe, Pline et Ptolémée sont les premiers età peu près les seuls à en parler. Ptolémée les appelle Souanes-Colches, Ces auteurs citent la Souanétie comme la région la plus riche en métaux d’or et d'argent *. »

Après la défaite de Mithridate et la conquête romaine, l’histoire de la Colchide se

détache de celle de la Géorgie pour suivre la fortune des Romains. Elle forme un

1 Souanétie libre, in-4. Paris, Morel, 1875.

ESS TRS

GO RECHERCHES ANTHROPOLOGIQUES DANS LE CAUCASE s de la mer Noire

ou plusieurs petits États dont Rome ou Constantinople maïîtress

furent tour à tour l'étoile influente, tandis que la Géorgie se trouvait sans cesse

enchaînée comme par un charme tout-puissant au sort et aux révo utions de

Perse ‘. Les empereurs auraient sans doute usé de leur puissance d’une manière plus efficace si la Colchide avait été autre chose qu'un pays à demi sauvage, Le armes €

commerce de la puissante Diouscourias était tombé devant le bruit des Pompée. D'ailleurs les Romains, maîtres de Panticapée et de Phanagorie, s'étaient

ouvert un commerce avec le nord de l'Asie et même de l’Inde. Ils se contentèrent

once de conserver le titre de suzerains de cette belle Colchide, l’abandonnant à de

petits princes qu'ils pouvaient changer à volonté. nt en s’affaiblissant, une des branches

Le pouvoir des Grecs et des Romains alla : ce sont les Lazes. Leur nom

e la race géorgienne fait son entrée dans l’histoire apparait vers la fin du n° siècle, le pays prend alors le nom de Lazistan.

De 551 à 554 la Colchide fut le théâtre de la lutteentre Justinien Ie' et Khosroès qui avait soumis le Caucase oriental et voulait faire valoir ses droits sur la Géorgie. La guerre se termina en 562. Khosroës et Justinien signèrent un traité par lequel

la Colchide restait à ce dernier moins la Svanie qui, de tout temps, avait dépendu

de l’empire romain; elle devint libre sous la suzeraineté des Perses. Longtemps après ces événements, la Mingrélie resta liée aux destinées de l’Imérie ;

c'est seulement au commencement du xiv° siècle qu’elle se constitua en HKtat

indépendant. Nous citerons, pendant ce long intervalle de temps, les noms des

princes qui brillèrent au premier rang. Ce fut d’abord, après une succession de rois

peu remarquables, Bagrat IIT. Iréunit les deux royaumes de Géorgie et d’Abkhasie, et donna une vive impulsion aux arts et aux sciences. Il mourut vers 1014.

Après lui, le règne de Bagrat IV (1027) fut des plus brillants. Ce monarque épousa Hélène, cousine de l’empereur Romanos, et mourut en 1072. Puis à ces

princes succéda l’époque brillante de David le Réparateur et de Tamara.

Les rois d’Abkhasie et de Karthévelie, à l’époque de leur grande puissance, partaoèrent leurs États en grandes satrapies qu'ils confièrent aux hauts dignitaires de

leur cour : l’Éerissi ou Mingrélie échut au grand échanson Dadian. Ces gouvernements

4 Dugois pe MonTPÉREUX, Loc. cit., t. 11, p. 67.

PEUPLES CAUCASIÈNS 61 devinrent héréditaires dans la suite, et le fils succéda à son père. Le premier Dadian connu fut Ghiorghi qui mourut en 1323, et fut remplacé par son fils Mamia. À partir de cette époque la dynastie des Dadians régna sur la Mingrélie sans interruption.

En 1769, les Russes intervinrent en faveur des princes Dadians contre la Turquie

lienne de Zougdidi.

qui s’était rendu tributaires l'Imérie et la Mingrélie. Un traité fut signé en 1774 entre la Russie et la Turquie; la Mingrélie fut reconnue indépendante, et la Turquie

renonça au tribut d'esclaves qu’elle percevait sur ce malheureux pays.

En 1804, George Dadian devint définitivement vassal de la Russie; depuis lors, les rapports entre l’empire de Russie et les Dadians n’ont pas varié. Le prince réonant actuel est André Dadian.

Gauc. IV 8

La capitale et le siège de gouvernement de la Mingrélie est Koutaïs, sur le fleuve Rion; sa population s’élève à vingt-cinq mille habitants environ. Le climat y est généralement sain; c’est une ville charmante qui passe pour l’une des villes du Caucase les plus agréables, quoique le voisinage de Poti y fasse régner, parfois, des fièvres dangereuses. La ville est propre et renferme beaucoup de jardins qui lui donnent un air de fraîcheuret de gaieté. La population se compose d’Imères, de Mingréliens et de Géorgiens.

La superficie de la Mingrélie est d'environ neuf mille kilomètres carrés. El

forme aujourd’hui les districts de Sénak et de Zougdidi dans le gouvernement de Koutaïs et la partie méridionale du cercle militaire de Soukhoum-Kaleh. La population actuelle de la Mingrélie est de deux cent quinze mille habitants environ.

Les églises de toutes sectes, arméniennes, grecques, catholiques, y sont nom

breuses. Koutaïs possède des eaux thermales renommées, comme on en trouve d’ailleurs dans de nombreuses localités du Caucase.

Au delà deKoutaïs, à l'embouchure du Rion, à Potiet dans ses environs, véoète une

partie de cette superbe population au milieu de marécages et de forêts impénétrables. Rien ne peut donner une idée de l’insalubrité et de laspect de la ville elle-même.

De tous côtés s'étendent des marais aux émanations putrides, le sol détrempé

dégage en permanence des exhalaisons paludéennes : en somme Poti est réputé

avec raison comme l'une des localités les plus malsaines de l'Orient, un foyer

ermanent de fièvres. Leclimat des environs est plus funeste encore. Au milieu d’une uxuriante végétation favorisée par une atmosphère de serre chaude, le gibier abonde : canards, bécassines, cigognes, hérons et bien d’autres oiseaux encore s’échappent ar bandes, à chaque instant, des épais fourrés marécageux. Au printemps, cette nature est tellement merveilleuse qu'on ne s'étonne pas que la Mingrélie ait pu passer pour l’Éden. Malheureusement ces richesses inexploitées sont rendues inexploitables par la fièvre qui punit promptement les téméraires qui s’établissent dans

ces parages maudits. Entraîné à la vue de cette splendide végétation et de cette

aune si variée, j'en ai fait, moi-même, la cruelle expérience durant une excur-

sion que je fis dans la région du lac Paléostrom, à la recherche des vestiges de

palafittes signalées par Bayern,

PEUPLES CAUCASIENS 63 Le Mingrélien est un mélange de Gréorgien et des races environnantes. Il habite lun des plus riches et des plus beaux pays de la terre, mais la civilisation n’a pas

fait chez lui de grands progrès, il est resté l’ancien Colche et rien de plus. Il

F1G. 22. — Mingrélien des environs de Koutais.

manque d'énergie et de goût pour le travail. Maintes parties de la Mingrélie sont actuellement encore dans un complet état sauvage ; les indigènes qui les habitent ignoraient, ily a peu de temps encore, l’usage du linge et même de la monnaie cireu-

lante, leur trafic se faisant par voie d'échange. Ils s'occupent surtout d'agriculture, de

64 RECHERCHES ANTHROPOLOGIQUES DANS LE CAUCASE l'élevage des moutons et des abeilles dont ils tirent un excellent miel qu'ils échangent contre les produits de la vallée.

Leurs habitations se composent de misérables huttes en bois brut et en clayonnages, taudis humides où ne pénètrent ni l'air ni la lumière et où la terre battue ser de plancher. On fait le feu au milieu de la pièce, et la fumée se dégage par le toi disjoint ou par la porte. C’est dans cette atmosphère que bêtes et gens passent l'hiver.

Au physique, les Mingréliennes présentent le type de la beauté classique des Caucasiennes qu’on s’est plu si souvent à célébrer : yeux largement fendus, nez fine

droit, sourcils olympiens; mais que l’on ne cherche sur ces visages ni le charme, ni

l'expression des races européennes ; ce sont, à peu d’exceptions près, de froides et inintelligentes statues (fig. 21).

Les hommes, même les paysans, ressemblent à de parfaits gentilshommes, au cœur généreux, brave et chevaleresque, et ont par-dessus tout la passion des chevaux (fig.22 et PI. I).

D'une politesse et d'une affabilité exquises, uniquement préoccupés d’obliger

létranger, ils ont le e de l’hospitalité. Gais, indiscrets, expansifs, jaloux, É l d

insouciants et surtout profondément paresseux, ils sont, de plus, superstitieux à

l'excès et très vindicatifs : ce sont de grands enfants incapables d'attention ou

de travail continu, passant subitement de la joie à la douleur, et de la douleur à

la joie, Leur costume est celui des autres Caucasiens; ils le portent avec grâce et é égance,

drapant avec un art véritable leur bacAlik autour de la tête et du cou; la plupart 1! PÎuF

sortent la barbe et les cheveux longs, rejetés en arrière en « coup de vent » (fio. 23). Le) \

(ef

En somme, cette race habitant un pays où abondent les choses nécessaires à Ja vie, où le climat est chaud et humide, a la mollesse de ce climat. Ces têtes superbes sont celles de lazzaroni indolents et fainéants (PI. II).

Le Mingrélien, en général plus beau que l’Imère, lui est inférieur au point de vue moral. I parle une langue sans littérature et se ressent del’influence des Tures dont il a été le vassal. La noblesse mingrélienne se divisait et se divise encore de nos

jours en deux classes distinctes. La première est celle des Zhavadis (qui signifie tête),

princes placés à la tête de la noblesse et qui occupèrent toujours les postes les plus

élevés. Il n’y a que huit familles de Thavadis en Mingrélie, et la Russie, après un

PEUPLES GAUGASIENS 65

minitieux examen de leur généalogie qui, chez beaucoup d’entre elles, remonte à

mille ans de plus que celle des grandes familles européennes, leur a conféré le titre de princes russes.

La seconde classe comprend les nobles Aznaours, nom qui viendrait, d’après les

savants géorgiens, de Jason.

F16. 28. — Mingrélien de Zougdidi.

Dans tous les cas, ces Aznaours, plus en nombre que les Thavadis, vivaient. comme ces derniers, des produits de leurs serfs. Aussi depuis que le servage à été aboli en Mingrélie (1867), ces chevaleresques et peu laborieux seigneurs ont vu se produire dans leur état politique et social un profond changement. Pour réparer les brèches faites à leur fortune, il leur a fallu se mettre au travail ou prendre

du service dans les armées russes.

On donne le nom d’?mères aux Géorgiens du haut bassin du Rion; ils sont séparés du gros de la nation par la chaîne des montagnes de Souram. Le nom de leur pays, Iméreth on Imérie, s’est appliqué tantôt à toute la Transcaucasie occidentale, tantôt à la moitié supérieure de cette contrée, suivant les événements politiques.

Cette dénomination d’Imères est certainement fort ancienne, puisqu'elle se retrouve dans celle d’/bérie, nom sous lequel l'Occident connut, à partir du 1° siècle de notre ère, les provinces de la Koura. Les Turcs les appellent Paschatchouk (tête nue), à cause de leur habitude de ne point porter de coiffure.

Dès les plus anciens temps, ce pays eut ses rois particuliers, sans doute soumis, plus ou moins directement, aux rois de Géorgie. Lors de l’arrivée des Romains au Caucase, ils reconnurent la suprématie romaine; la Perse voulut, plus tard les subjuger; nous avons vu à quelle guerre sanglante la rivalité de Justinien et de Khosroès donna lieu en Colchide. Constantinople a laissé des traces profondes de son influence dans l'architecture, la religion et la langue.

Du x° au xi° siècle, à l’époque de la décadence de l'Empire, les princes du pays

recouvrèrent leur indépendance et réonèrent sous le nom de rois d’Abkhasie. Depuis

cette époque jusqu'en 1330, l'Abkhasie et la Géorgie, gouvernées par des princes de

a puissante famille des Bagratides, se trouvèrent tantôt séparées, tantôt réunies sous

e même sceptre.

C’est vers 1442 que lImérie fut constituée en royaume, à la mort d'Alexandre,

roi de Géorgie qui donna, parait-il, à son fils aîné Vacktang, l’Zmérie, le Djikheth, e Souaneth, l'Odichi, V'Abkhasie, V Alaneth et le Gouria.

Trente rois se succédèrent sur le trône d’Imérie jusqu'à David, reconnu roi sous e nom de Salomon Il, qui, en 1804, voulant se délivrer de l’oppression des Turcs, se reconnut vassal de la Russie. En 1810, s’étant révolté contre son suzerain, il fut battu et forcé de s'enfuir en Turquie. Au mois de mars de cette année ‘Imérie fat comptée au nombre des provinces annexées par la Russie 1,

Le type mère est beau et régulier, et les hommes, quoique beaucoup déchus de

eur belliqueuse énergie, ont conservé encore une physionomie mâle et distinouée [=]

1 Dusors pe Moxtréreux, t. III, p. 154.

(fig. 24). Les femmes, de même que les Mingréliennes, sont belles, pour la plupart, mais peu intelligentes.

Les vigoureux Imères dont les bras ne sont pas utilisés par l’agriculture dans

leur pays se mettent en service, à Tiflis. Les travaux pénibles, ceux qui exigent de

F1G. 24. — Mingréliens et Imères des environs de Zougdidi.

la force : le soin d’aller chercher de l’eau à la Koura pour la distribuer dans les maisons de la ville, celui de transporter les marchandises, sont leurs principales attributions. Ce genre de travail les a fait surnommer « les Auvergnats du Caucase ». L’Imère est vaillant et plein de foi comme le Géorgien: sa langue possède une certaine littérature. Actuellement, la population de l’Imérie est de quatre cent mille âmes environ.

Minegréliens et Imères, tous chrétiens du rite grec, professent la vénération la

68 RECHERCHES ANTHROPOLOGIQUES DANS LE CAUCASE plus profonde pour le monastère de Ghélathi, et malgré les enthousiastes et nombreuses descriptions qui en ont été faites, nous ne pouvons passer sous silence cet antique sanctuaire national des chrétiens karthevéliens. Disons tout d’abord que c’est l’un des plus célèbres monastères de la Transcaucasie, situé à dix verstes environ de Koutaïs. On arrive par des chemins difficiles et pleins d’obstacles devant ce magnifique édifice et son couvent, assis fièrement sur le contrefort élevé de montagnes couvertes de forêts. Fondé ou restauré à la fin du xr° siècle par le roi bagratide David IT, d’après le plan de la célèbre église de Pitzounda qui date de Justinien, il fut consacré à la nativité de la sainte Vierge comme son nom l'indique : ghelali,

ghelathi, où ghénathi, forme altérée du grec. Trois églises s'élèvent sur la grande

cour du monastère : au milieu, l’église de la Sainte-Vierge, à l’est, celle de

Saint-Georges, à l’ouest celle de Saint-Nicolas. Au centre une modeste fontaine

dont l’eau jouit, au dire des moines du couvent, de nombreuses vertus thérapeuti-

ques, mais parait servir surtout à rafraichir leur vin. L'église centrale est l’un des plus beaux spécimens de l'architecture byzantine de la région. Le portail et les fenêtres sont décorés de sculptures élégantes ; la voûte du chœur est ornée d’une

‘enfant Jésus

belle mosaïque byzantine sur fond d’or représentant la

entre les archanges Gabriel et Michel. Ces œuvres d’art ont été données, paraît-il,

par l’empereur Comnène au roi David Il. Les murs sont couverts de fresques en partie décradées, dues, sans doute, à des artistes byzantins ou génois. Quoique

n'ayant rien de remarquable, elles sont toutefois intéressantes en ce qu’elles four-

nissent des renseignements sur les costumes anciens des rois et des évêques d’Imérie.

Cette église est encore ornée d’un certain nombre de tableaux rappelant diverses

épopées historiques. On ÿ remarque aussi de grands triptyques en or pur travaillé au repoussé. L'iconostase, de facture récente, offre des images fort anciennes et très belles qui ont presque toutes une valeur artistique considérable. Elles appartiennent évidemment à la plus belle époque de l’art byzantin. Quelques-unes, ciselées dans l'or où l'argent massif, sontenrichies de pierres précieuses. On distingue quelques miniatures représentant des figures de saints avec des inscriptions grecques sur émail cloisonné. Le trésor renferme quelques autres objets d’une grande richesse artistique,

dont quelques-uns, véritables chefs-d’œuvre, donnent la plus haute idée de l’art

byzantin. La sacristie possède une collection digne de la plus grande [attention. On

conserve dans cette dépendance de l’église, au milieu d’un désordre et d’une mal propreté caractéristiques, et communs à la plupart des moines orientaux, des

manuscrits précieux ornés d’enluminures. Il y a de magnifiques évangiles manus

crits du x° siècle dontles couvertures sont ornées d’émaux cloisonnés parmi lesque

se trouvent les plus beaux spécimens de ce genre de travail. La pièce capitale d

résor est une châsse où se trouve enfermé un suaire portant l'empreinte des traits

de la Vierge, apporté au Caucase par saint André; c’est en l’honneur de cette relique que le monastère à été élevé, parait-il. Dans un meuble spécial sont conservés les vêtements des anciens rois d’Imérie, couverts de pierres précieuses, puis les objets liturgiques, entre autres des chapes et des mitres d’évêques.

Enfin, attenant au couvent, dans une petite chapelle délabrée se trouve le tom-

eau du roi David, fondateur du monastère, Sur la pierre tombale, on lit une inscription archaïque qui a été ainsi traduite : « Ici est le lieu de mon repos, je l'ai choisi,

et je veux y rester. »

Près du tombeau gisent, sur la terre, les débris d’une porte bardée de fer, qui, suivant une légende, proviendraient de la porte de Gandja ( Élisabethpol) enlevée par

David qui avait manifesté le désir qu’on les déposât près de son tombeau t.

SvanEs. — Nous avons vu précédemment, en parlant des Colches, que les Svanes étaient probablement une fraction de la nation colche qui, pour échapper aux révolutions de la mère-patrie, serait allée chercher un abri dans les vallées inaccessibles qu'ils occupent actuellement. Là, en rapports constants avec les Lazes, ils subirent probablement le contre-coup de leurs vicissitudes politiques, embrassèrent le christianisme byzantin et vécurent à peu près indépendants jusqu'au moment

où ils tombèrent sous la domination de la Géorgie.

Pendant la guerre de Justinien et de Khosroës en Co chide, la Svanie, reconnue libre par le traité signé par ces deux princes, demeura néanmoins vassale de la Perse. On sait combien Khosroès tenait à la conserver sous sa dépendance afin de

rester maître des passages du Caucase.

1 Frœhn, Diss

‘tation sur l'inscription arabe de la porte de fer de Ghelati, Paris, 1835.

Gauc. IV. LS)

Les Syanes furent, le plus souvent, en guerre avec l’Imérie. Comme la pluà a 5 Te & qe a, , part des Caucasiens, ils professent un véritable culte pour la mémoire de Tamara,

la « Zénobie du Caucase », en l’honneur de laquelle ils ont composé la chanson

suivante { :

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