NON
encore couvertes d’admirables forêts. Conifères, tilleuls, chênes, frênes, érables, hètres et bouleaux, alternent et se succèdent suivant leurs diverses conditions d'existence, et y disputent le terrain aux arbres fruitiers, aux fougères serrées et impénétrables, pourrissant sur place et emplissant l’air de leurs exhalaisons, aux masses verdoyantes du buis, aux bouquets superbes d’asalea pontica, jetant vers l’automne la note gaie de leur feuillage rouge de sang au milieu des sapins monotones et toujours verts.
Le marronnier, le châtaignier, le cèdre et, dans quelques endroits les rhododendrons sont nombreux au Caucase, ainsi que le noyer qui passe pour originaire de lImérie.
Aux branches de ces arbres si variés s’enroulent et festonnent, mélés à diverses lianes, les pampres arimpants de la vigne dont les grappes pesantes
suspendues aux rameaux sont, pour la plus grande part, abandonnées aux
oiseaux. Peut-être est-ce dans ces montagnes qu’il faut chercher la patrie orig nelle de cette plante si utile. Peut-être la légende biblique qui la fait naître vers l’Ararat et fait s’enivrer là le premier patriarche at-elle un certain fond de vérité. Quoi qu'il en soit, le corbeau de Noé ne trouverait pas facilement en Transcaucasie la branche d’olivier, symbole de la paix’ du Seigneur. Cet arbre, florissant sur les côtes méridionales de la Tauride, n'a pu être implanté définiti-
vement en Mingrélie.
Le citronnier a disparu de cette région vers le milieu du siècle et toutes les tentatives de réacclimatation ont également échoué. En revanche, l’indigotier, le cotonnier, le grenadier, le camphrier même y prospèrent à merveille. Parmi les céréales, l’orge occupe, surtout dans la partie centrale du Caucase, une zone très étendue, s’élevant, en Ossèthie, jusqu'à près de 2500 mètres d’al-
titude. Dans les régions plus basses ce froment, sont aussi cultivés avec
beaucoup de succès.
La faune du Caucase, moins variée que la flore, est à peu près toute euro-
INTRODUGTION 9 péenne. L’ours, le renard, le loup, le Iynx, le sanglier, le cerf, le chamois, le moufon, le bouquetin et l'aurochs en sont les représentants les plus remarquables.
A peine rencontre-t-on, dans les provinces méridionales de la Transcaucasie et sur les bords desséchés de la mer Caspienne, quelques animaux plus asiatiques, tigres, chacals, gazelles et quelques autres ruminants.
Il en est de même des oiseaux parmi lesquels on peut voir nombre d’individus non seulementeuropéens, mais français, tels que le srand-due, la cresserine, le vautour percnoptère, la pie-grièche écorcheur, l’hirondelle de cheminées, l’engoulevent, le merle noir, etc..., accompagnés de quelques espèces appartenant à des contrées plus chaudes, comme le traquet noir et blanc, le traquet isabelle,
le bruant à tête noire, ete...
Il faut noter enfin comme types spéciaux au Caucase le Tetragalus caucasicus
et le T'etras mlohosiewiksu.
Nous citerons aussi, parmi les animaux les plus nombreux du Caucase, surtout du Caucase méridional (lac Gok-tchaï, environs de Tiflis), les tortues et les serpents qui sont, comme les mammifères et les oiseaux, semblables pour la plupart à ceux des climats tempérés.
Il faut remarquer enfin que les lacs et les cours d’eaux du Caucase fort riches en poissons variés ne renferment que peu d'espèces très intéressantes. On peut citer cependant le Siurus chantrei, Cyprinus carpio, Barbus myrtaceus, Barbus lacerta, etc. Toutes ces formes sont communes aux eaux de presque toute PAsie occidentale. Ce fait montre une fois de plus que la faune du Caucase appartient plutôt
aux climats européens qu'aux climats asiatiques.
Gaue. [. 2
Lorsque l’on se propose d'exposer les grands traits de l’ethnologie du Caucase, il
convient de se reporter au moins un demi-siècle en arrière, vers l’époque où
l’œuvre de pacification accomplie par les armées russes n’avait pas encore cha
de ces belles montagnes les libres peuplades qui en parcouraïient autrefois les vallées.
En effet, la plupart des tribus Caucasiennes du versant septentrional, c’est-à-
dire les moins connues et les plus intéressantes, ont quitté leur patrie ; le mo-
ment n’est pas éloigné où dans les gorges du Caucase, dans les aouls perchés sur ses pentes abruptes, on ne trouvera plus ni Tcherkesses, ni Lesghiens, ni Tchetchènes. On ira les étudier en Arménie et en Asie-Mineure, où ils joignent leurs bandes aux tribus pillardes des Kurdes.
Nous nous bornerons ici à énumérer brièvement les populations qui habitaient le Caucase avant l'invasion slave et à indiquer, d’une facon sommaire, les limites de
leur ancien habitat.
Il est à remarquer que ces limites ethnographiques correspondent à peu près aux
diverses régions naturelles qui partagent l’isthme ponto-caspien. Les différences que
INTRODUCTION 11 nous avons sionalées précédemment entre les deux versants de la chaîne se retrouvent entre leurs habitants. L'influence de la disposition orographique de ces deux grandes divisions sur les destinées des Circassiens et des Géorciens est évidente. Nous espérons la faire ressortir dans l’exposé rapide que nous donnerons, plus loin,
de l'histoire de ces différents peuples.
Le versant septentrional du Caucase est occupé par trois groupes principaux :
A l’ouest, entre la presqu'île de Taman et le Terek, sur les pentes qui dominent
la mer Noire et le Kouban, sont établis les Tcnerx ?
, plus connus dans le monde
occidental sous le nom ture de Cire
s, et qui se subdivisent en trois branches principales, assez nettement délimitées :
Les Anrqnës, sur les parties les plus élevées de la chaîne entre la mer Noire et VElbrous.
Les AgkHasss, sur le versant opposé, le long du littoral, jusqu'au Bzib.
Les KABARDIENS, dans une région plus accessible, plus ouverte, entre les rameaux que projette au nord le massif de l’'Elbrous et les derniers contreforts septentrionaux du mont Kazbek.
Au centre les TcoxercnÈnxs, ou Kistes, dont une des principales tribus, celle des INcoucues, occupant le défilé du Darial, a depuis longtemps accepté un rôle neutre entre la Russie et la tribu mère. Celle-ci habite la zone comprise entre le Térek et le Koï-Sou et comptait encore, en 1815, plus de 20.000 membres.
A l’est des Tchetchènes,un grand nombre de tribus, vingt-sept d’après Komarof, différentes par le langage et les habitudes, presque toujours en guerre mutuelle, sont réunies sous le nom de LEsGHIENS et éparses dans tout le massif du Daghestan.
La plus importante de ces tribus est celle des Avars, qui comprend plus du cin-
quième de tous les Lesghiens. Elle habite, à l’est du massif du Borbalo, tout le territoire
compris entre les trois affluents du Soulak qui portent le nom de Koï-Sou. Ces Avars sont considérés comme une fraction de la population hunnique de ce nom qui s’avança, vers le septième siècle, jusqu’au Bas-Danube.
Le versant méridional du Caucase, plus accessible et beaucoup plus connu, est
42 INTRODUGION
habité par la grande race Karrvertene dont l’origine est très discutée, et dont la
pureté originelle (si toutefois les peuples si différents qu’elle renferme ont une commune origine), a été certainement fort altérée par les mélanges que lui ont fait subir toutes les nations qui l’ont asservie tour à tour.
Cette race peut se subdiviser en cinq grands rameaux :
Les GROUZIENS où GuorGIENS, dont on étend souvent le nom à toute l’ancienne nation géorgienue et qui habitent, entre le faîte du Caucase et la Koura, la région
comprise depuis Gori jusqu’à Signakh.
Les Iuères, Imérëres ou IMÉREHENS, occupant, à l’est de la Géorgie proprement dite, le haut bassin du Rion.
Les MincriLrens, entre la basse vallée de ce fleuve et le Kodor:.
Les GouriEns, habitant le versant septentrional du plateau d’Adjara,
Les Lazes,
disséminés le long du littoral de la mer Noire depuis Trébizonde jus-
qu’à Poti. Ce sont les seuls Caucasiens dont le territoire soit encore en partie turc.
Outre ces branches, d’autres tribus de race Kartvelienne habitent les gorges les plus élevées, les défilés les plus sauvages du Caucase. Ce sont probablement en grande partie des bannis ou des réfugiés, chassés des plaines de la Mingrélie et de la Géorgie par les guerres ou par l'oppression des grands seigneurs, et qui sont venus chercher un asile dans ces hautes régions.
La principale de ces populations, confinée dans les vallées supérieures de l'Ingour et de la Tskenis-Tskali, est celle des SvaNEs ; plusieurs de ces tribus, organisées en petites républiques où communes, ont vu leur liberté reconnue par les Russes et sont appelées Lisres-Svaxes.
Sur le versant méridional du mont Borbalo et vers la source de l’Aragva, habitent
trois tribus importantes et surtout fort curieuses. Ce sontles Pcxaves. les Toucnes
et les Kxevsours.
Entin, à l’ouest de Derbent, près des bords du fleuve côtier Bougan, vivent, au
milieu des Lesghiens, les Kougrrer, métallurgistes habiles qui se disent eux-mêmes
Européens, mais qu’il faudra peut-être rattacher au groupe Kartvelien.
Ce groupe indépendant n’habite pas seul le Caucase méridional. Des colonie
différant beaucoup par leurs usages, leurs mœurs et leur langage de la population principale, sont cantonnées çà et là, comme ces poussées de porphyre qui émergent, dans les mêmes régions, des schistes et des assises jurassiques de la grande chaîne.
Une des plus intéressantes de ces peuplades isolées, perdues en quelque sorte au milieu de la grande mosaïque ethnographique qui nous occupe, est la tribu des Ossèraes. Nous y reviendrons longuement dans lune des parties de cet ouvrage, où nous exposerons les diverses spéculations qui ont cours sur l’origine et la langue de ce petit peuple, ainsi que nos travaux particuliers sur ses caractères anthropométriques, qui semblent, d'accord avec la linguistique, le rattacher au groupe iranien.
Les Ossèthes habitent le cirque de montagnes que domine, à l’ouest du Darial, la crête glacée du mont Kazhek, ainsi que les hautes parties du versant septentrional de ce massif et les vallées supérieures de l’Aragva, du Ksan et de la Liakhva. Is sont donc enclavés entre les Kabardiens au nord et au couchant, les Tchetchènes à l’est, les Khevsours et les Géorgiens proprement dits au sud.
Au nord et au sud de la chaîne, des tribus Tarares, de langue turque, restes peut-être de l’ancien empire des Khazars mélés aux descendants des Turks Seldjoukides, sont disséminées dans les bassins orientaux de la Kouma, du Terek, de la Koura et de l’Araxe. Leurs principaux groupes sont les Nocaïs sur la rive droite de la Kouma et du Terek inférieurs, les Koumxs à l'embouchure du Soulak, les Kararonaï,au sud-est de l’Elbrous entre les Kabardiens et les Adighès. On trouve également des Karatchaï en Transcaucasie, dans tout le bassin de la Koura et de l’Araxe et sur les côtes de la Caspienne,
Dans la Transcaucasie orientale, à côté de ces Turks, vivent des PsrsAns, connus sous le nom de Tares, Tapxixs, où TaricHEs, ces derniers dans le district de Lenkoran, (frontière Perse). les autres dans l’arrondissement de Bakou et dans
la partie méridionale du Daghestan caspien.
Tous les grands centres de la Géorgie proprement dite comptent un grand
| ni
nombre d'ARMÉNIENS. Ils sont surtout répandus dans les environs et la ville de Tiflis et sur le plateau qui, entre l’Araxe et la Koura, avoisine le lac Goktchaï. Instruits, industrieux et dominateurs, ils délaissent de plus en plus les provinces encore turques pour se masser dans la sphère d’attraction de la Russie.
Nous ne citerons que pour mémoire les restes épars des tribus Kurpes, autrefois
lus nombreuses, qui habitent encore les divers points de la Transcaucasie et
rincipalement le cours inférieur de l’Araxe,où ils se mêlent beaucoupaux Tatares. ’émigration de ces tribus s’accomplit en sens inverse du courant arménien et le
moment n’est pas éloigné où celles qui resteront seront confondues avec les autres
peuplades musulmanes du Caucase méridional.
Nous ne parlerons pas non plus des représentants de la nation slave, qui ne se sont établis dans ces contrées que depuis le commencement du siècle, mais qui formeront certainement, dans un avenir prochain, le noyau principal de la population caucasienne.
Ilnous reste à dire un mot des Jurrs, dont la venue au Caucase est bien antérieure à notre ère et qui, disséminés parmi les villages arméniens, tatares et géorgiens, ne semblent nullement sy considérer comme étrangers. Ils sont connus des Kartveliens sous le nom d’Ourrau.
Nous reviendrons, dans notre partie ethnologique, sur le rôle capital que certains auteurs attribuent, à tort ou à raison, aux SÉMITES en général et aux Juirs en particulier, dans la formation des races actuelles du Caucase,
Enfin pour achever notre énumération très succinte de ces races, nous citerons les rares colons européens qui, en dehors des Slaves, se sont fixés dans l’isthme ponto-caspien. Ce sont surtout des ALLEMANDS, établis principalement aux environs de Tiflis et d'Elisavetpol, et vivant complètement à l'écart des autres habitants.
Tel est le tableau, forcément rapide et incomplet, des peuples si divers qui habitent le Caucase.
Nous allons examiner, non moins sommairement, le rôle de chacun d’eux dans
l’histoire encore si peu connue de cette partie de notre globe.