PES
18 INTRODUCTION 565 avant Jésus-Christ, à renverser Sardanapale et réussit à rendre à son pays une certaine indépendance. Plus tard, Tigrane, un de ses descendants, fit alliance avec Cyrus pour chasser Astyage du trône d’Assyrie.
Enfin, la dynastie de Haïk, détruite par les généraux d'Alexandre, dut céder le pouvoir aux Séleucides, rois de Syrie, tandis qu'au nord la Géorgie tombait en partage au Macédonien Ason, qui exaspéra les Kartveliens par sa tyrannie et fut détrôné par Pharnavaz, héros national dont la légende fait un descendant collatéral de Karthlos.
C’est alors seulement que les deux nations transcaucasiennes commencent à posséder chacune une histoire propre.
Nous les séparerons donc, dès à présent.
En Géorgie, Pharnavaz, par des alliances habiles, sut réunir sous sa direction suprême la Colchide, l'Ossèthie et le Kartvel proprement dit. La partie occidentale du bassin du Rion resta seule aux Grecs, qui aeceptèrent cependant sa suzeraineté.
Le royaume de Géorgie était fait; il ne, devait pas durer longtemps. Après avoir vu à sa tête deux princes persans et le dernier détrôné, il se donna à un Arsacide d'Arménie, fils d’Ardachès Le", prit, avec l’État du sud, parti pour Mithridate et se vit confondu dans sa ruine.
Dès lors, la Colchide fut de nouveau séparée de la Géorgie et devint province romaine sous le nom de « Lazique ». Sa soumission à l'empire, toute nominale, mentraînait aucun tribut; elle était marquée seulement par la confirmation que donnèrent, plus tard, les empereurs d'Orient au roi que les Colches et les Lazes s’étaient choisi.
Pendant les cinq premiers siècles de notre ère la Lazique suivra toutes les vicissitudes de l'empire et subira sans relâche l'influence romaine, puis grecque, puis byzantine. Le fait principal de cette époque fat l'introduction précoce du christianisme, lequel ne pénétrera que deux siècles plus tard dans les États voisins, à
l’est.
La Géorgie, au contraire, divisée, humiliée, après le rapide passage au trône d’une nouvelle branche Arsacide, après une lutte inepte contre l'Arménie, après avoir vu l’empereur Trajan l’ériger en province romaine, se donnera aux Sassanides de Perse et, par un singulier contraste, au moment de tomber sous le joug du grand empire mazdéen, la Géorgie se fera chrétienne, comme l'Arménie, au-troisième siècle.
La domination persane, qu’elle avait appelée de ses vœux, lui fut bientôt
intolérable. Les sectateurs de Zoroastre essayèrent de lui imposer de nouveau leur
culte pur et leur morale. Des persécutions s’ensuivirent, D'autre part, l'ambition des Sassanides s’accrut avec leur influence, et bientôt les empires rec et persan se heurtèrent de front.
Le théâtre principal de la lutte fut le bassin du Rion ; mais toute la Transcaucasie fut ravagée à souhait par les deux adversaires et, les Persans étant battus, les choses restèrent à peu près en leur état primitif, c’est-à-dire la Colchide, l'Abkhasie,
la Gourie et le Lazistan aux Grecs, et le bassin de la Koura, pour quelque temps
encore, sous le pouvoir indirect des rois perses. Vers la fin du sixième siècle, alors que l'influence erecque commençait à devenir
prépondérante en Géorgie, se place la scission religieuse des deux Églises armé-
nienne et géorgienne, celle-ci acceptant le rit formulé par le concile de Chalcédoine, l’autre le rejetant et se rattachant aux sectes monophysistes, dont le philosophe Eutychès avait été l’inspirateur.
C’est vers le même temps que l’on vit pour la première fois, sur les marches du trône géorgien, un membre de la famille des Bagratides, qui exerça plus tard son autorité sur l'Arménie et le Caucase.
Enfin, vers le milieu du septième siècle, les Arabes, vainqueurs des Persans, commencèrent à prêcher, par le fer et le feu, leur nouvelle doctrine, l'Islam. Deux
cents ans se passèrent, pendant lesquels l’histoire de la Géorgie ne fut qu'un tissu
de calamités et qui furent marqués, vers 743, par l’avènement définitif des
Bagratides.
20) INTRODUCTION La Colchideetl’Abkhasie avaient continué à vivre sous la domination de l'empire
d'Orient. Au commencement du dixième siècle, elles furent réunies à la Géorgie
sous l'autorité de Bagrat II, souche des souverains du royaume restauré.
L'avènement de cette dynastie fut marqué par des rébellions intérieures, des dissensions et une révolte ouverte contre l'empire, révolte qui amena plusieurs expéditions grecques. D'un autre côté, des bandes des Tures Seldjoukides vinrent joindre leurs déprédations à celles des soldats impériaux, et s’établirent, à l'aurore du onzième siècle, sur les rives de la Koura, de l'Alazan et de la Yora.
Malgré ces ravages, cette époque vit renaître en Géorgie une certaine prospérité. La langue nationale se fixa et la littérature prit un brillant essor. C'était l’aurore de cette période d'indépendance et de grandeur que devaient illustrer les règnes olorieux de David IT, David I, Georges IT, Tamara, Georges IV et Roussoudan, et qui fut close d’une façon assez triste par le partage du royaume et les suites désastreuses qu'il entraina.
Cette phase de l'histoire géorgienne, qui s'étend entre le dixième et le treizième siècles, est dominée par un grand nom, qui en résume toutes les oloires et toute l’heureuse fécondité; c’est celui de la reine Tamara.
Héritière du trône vers 1180, elle l'occupa jusqu'en 1206 et sut faire respecter son autorité par tous les peuples du Caucase dont la plupart, sous son règne, embrassèrent le christianisme.
Grande, éclairée, courageuse, elle plaça son pays à la tête des nations de l'Asie occidentale et, par la crainte qu'elle sut inspirer, elle éloïgna constamment les invasions, et fit goûter à son peuple trente années de bonheur et de sécurité.
Jamais reine n’en fut mieux récompensée et nul peuple ne poussa plus loin le fanatisme d’un grand nom. Tamara est vénérée au Caucase, autant que la Vierge Marie. Il n’est pas de monument un peu antique qu'on ne lui attribue, pas de sage réforme qui n'ait pris date de son rèone, pas de glorieuse expédition qui n'en ait rehaussé l'éclat,
Cest sur ce nom béni que les Géorgiens aiment à reporter encore leurs pensées
INTRODUGTION 21 et c’est en le prononçant qu'ils évoquent le souvenir de cette grande époque où tomba de leur front le joug de l'Empire d'Orient, où naquit leur littérature et dont la fin marqua pour toujours le terme de leur liberté et de leur existence nationale.
Après cet instant d'activité et de vie exubérante, la Géorgie maintint pendant deux siècles encore son importance et l’on vit passer sur le trône des souverains non sans grandeur, Georges IV, la reine Roussoudan, ete.
Mais la vigoureuse impulsion du douzième siècle alla s’affaiblissant de jour en jour et les peuples divers que Tamara avait su réunir sous sa puissante main cherchèrent peu à peu à reprendre chacun leur antique existence, indépendante et sans lien commun. l'invasion soudaine des hordes de Tamerlan vint mettre le comble à ces divisions en livrant toute la contrée à une dévastation sans précédent.
Du treizième au quinzième siècle ,deux souverains, Georges VIT et Alexandre I*
tentèrent encore, mais en vain, de relever ce malheureux pays. Le dernier comprit
bien qu'un royaume caucasien était désormais impossible et, après avoir partagé co qui en restait entre ses héritiers, il se retira dans un monastère et y mourut, en 1442.
Désorganisée pour toujours par ce démembrement aussi funeste qu’inévitable, la
Géorgie, livrée sans merci aux appétits de ses grands seigneurs, vit renaître chez
elle, plus avilissant que jamais, cet odieux régime féodal qui se chargea de lui imposer l'apprentissage de la servitude. Elle ne fut plus désormais qu’une pomme de discorde, un jouet, entre la Perse et la Porte Ottomane. Vassale de cette dernière, elle dut
voir sans rougir ses princes minoréliens, imérétiens et lazes acquitter chaque
année l’infâme tribut d’un «lot » de jeunes filles et de jeunes garcons.
Le sort de l'Arménie fut peu différent, et, à part cette contribution immorale, presque aussi malheureux que celui de sa sœur caucasienne.
Nous reprenons ici l'histoire de cette nation où nous l’avons quittée, c’est-à-
dire à l'invasion macédonienne et à la ruine de sa première dynastie. La domination
des rois de Syrie ne fut pas de longue durée, et Antiochus-le-Grand, vaincu par
les Romains, ne put réduire les Arméniens à l’obéissance. Un certain Artaxias, qui était l’instigateur de leur révolte, prit la couronne, mais il en fut bientôt dépossédé.
L’an 149 avant Jésus-Christ, les Arsacides conquirent l'Arménie. Après une ère de prospérité et de conquêtes, après avoir étendu leur domination en Asie- Mineure, en Lazistan, et, comme nous l'avons vu, jusqu’au Caucase, ils se brisèrent contre les Romains en soutenant la cause de Mithridate. Sans indépendance et sans fierté, ils furent trop heureux de tenir le pouvoir des mains de leurs vainqueurs ou des princes persans, qui ravagèrent tour à tour leur patrie.
Entre les troisième et quatrième siècles se place une lutte mémorable dont le théâtre principal fut la Perse, mais qui eut son contre-coup en Arménie où elle eut pour résultats la conversion au christianisme et le démembrement du royaume.
Pendant la domination arsacide, l'antique culte mazdéen avait été fort altéré au contact de la mythologie orecque et des doctrines araméennes ; mais le culte bâtard qu'avaient enfanté ces mélanges, comptait en Perse et en Arménie de nombreux
adversaires. Ceux-ci parlaient sans cesse de revenir à la morale élevée, à la religion
pure de Zoroastre pour résister à l'influence croissante du chris
ianisme.
Une vieille famille parthe, qui prétendait se rattacher aux anciennes dynasties nationales, se mit à la tête de ce mouvement. C’est du sein de cette famille que sortirent les Sassanides. Le premier souverain de cette dynastie, Ardachès, trouva un redoutable compétiteur en Khosrov, roi d'Arménie, qui, aidé des Romains,
lui résista désespérément. Ardachès mit sa tête à prix et le fit assassiner par un de
ses parents, Arnag. Ce forfait accompli, il s'empara du trône de sa victime et l’occupa vingt-six ans.
Après sa mort, son fils ne put s’y maintenir et en fut chassé par Tiridate, échappé, ainsi que Grégoire, le futur Z/wminatewr, au massacre de la famille d'Arnag, ordonné par Khosrov à son dernier soupir.
Ce fut sous le règne de Tiridate, persécuteur acharné des Mazdéens, que le
goire, frère du roi. D’abord hostile au
christianisme fut prêché en Arménie par Gré nouveau culte, celui-ci l’embrassa bientôt et en poursuivit la propagation avec une sorte de fureur.
Cette période si agitée ne fut pourtant point dénuée de prospérité et de gloire. Tiridate, énergique et puissant, sut faire respecter l'indépendance de son pays, et son rèone de cinmquante-six ans, qui prit fin en 314, malgré les troubles et les persécutions qui l’attristèrent, fut une des époques les plus heureuses qu’ait traversées l'Arménie. Ses successeurs, faibles et incapables, ne purent contenirle flot montant des colères qu'avait soulevées l'introduction violente d’une nouvelle religion. Les Sassanides, profitant de ce mouvement, suscitèrent à leurs voisins des embarras sans nombre et jetèrent sur le territoire arménien, à plusieurs reprises, les peuplades inoccupées du Caucase septentrional, Massagètes et autres, ainsi que les rois Arsacides de Géorgie, restés fidèles à l’ancienne foi. Khosrov, fils de Tiridade, appela les Romains à son secours et soutint avec eux contre ses ennemis une lutte victorieuse, après laquelle, toutefois, craignant pour son repos, il se reconnut vassal des Sassanides. Dès lors, l'autorité royale alla s’affaiblissant de plus en plus, et, peu à peu, les patriarches, profitant de cette décadence, agrandirent leur
pouvoir et leur rôle et devinrent bientôt l’axe naturel du peuple arménien.
Ce sont les patriarches que l’on verrä, sous peu, prendre la direction des affaires,
porter la parole au nom de leurs coreligionnaires, et, plus tard, lorsque leur patrie
morte aura été foulée depuis des siècles par le talon des oppresseurs de toutes
vil:
races, revendiquer encore, à la face des pays s, les droits de leur nation à l’autonomie !
Cependant, cet ascendant des patriarches, tout spirituel, ne pouvait arracher l'Arménie au sort qui l’attendait. Balancée entre l'alliance des Grecs et de la
Perse, elle devint en grande partie dépendante de cette dernière et fut gouvernée,
jusqu’à la chute des Sassanides, par des Harzbans, entièrement à la discrétion du
pouvoir qui les nommait. Il y eut des alternatives de tolérance et de persécution,
de paix et de guerre, d'intervention brutale et de liberté relative. Mais ce royaume, tout montagneux qu'il fût, était une trop riche proie pour ne pas exciter toutes les convoitises, et trop faible, trop divisé pour s’en garantir. Lorsque la lutte qui s'engagea, pour la possession de l’isthme ponto-caspien, entre les deux empires byzantin et persan, fut terminée, de nouveaux envahisseurs vinrent achever de ruiner l'Arménie, mais, en même temps réveiller pour deux ou trois siècles son ardeur nationale.
C'étaient les Arabes, qui venaient la dévaster, au nom du Koran, comme l'avaient fait les chrétiens au nom de l'Évangile.
Mais ce peuple, qui avait souffert, presque sans murmurer, la tyrannie des Sassanides, qui avait vu sans regret les Grecs lui imposer leurs volontés à différentes reprises, ce peuple qui avait accepté sans colère la perte de sa liberté se leva tout entier pour conserver sa foi, désormais le seul lien qui lui assurât une existence propre.
La famille des Pagratides, que Moyse de Khorène croit d’origine sémitique, prit alors la direction des affaires et, à force de diplomatie, sut se concilier la faveur simultanée des Grecs et des Arabes, et parvint à éviter à son pays bien des désastres et peut-être une imminente destruction. L'un de ses membres obtint même, en 885, le titre de roi d'Arménie, sous la protection des khalifes et fonda cette dynastie qui,
maloré son or
sine étrangère, fut la plus arménienne qui ait jamais régi la destinée du peuple d’Haïk .
Elle tomba, en 4079. détruite par les Grecs et par ses dissensions intérieures, après avoir rendu au royaume un peu de son antique prospérité.
Vers la fin de sa domination, les Turks Seldjoukides avaient envahi son territoire et, après une lutte acharnée contre les Grecs, réussi à s'établir, comme nous l'avons vu, dans le nord de l'Arménie et sur les rives de la Koura, en Géorgie.
La chute des Bagratides marqua la fin de l'indépendance nationale arménienne.
En vain accepta-t-elle volontairement la suzeraineté des Mongols, qui l’avaient
envahie et horriblement dévastée vers le milieu du treizième sièele; en vain s’allia-
INTRODUCTION 25 t-elle avec les Croisés et put-elle étendre encore, par ce moyen, son influence sur les côtes de la Cilicie et de la Syrie septentrionale jusqu’à Antioche; en vain le groupe de familles arméniennes émigrées de la mère patrie dans les montagnes de la Cilicie parvint-il à se constituer, sous l’autorité d’un parent de la dynastie morte, en royaume indépendant et à chasser les Grecs de toutes ses possessions ; le rôle de l'Arménie était terminé. Les coups des Mameluks, des Mongols et des Perses eurent bientôt raison de cet empire agonisant. Les envahisseurs se le partagèrent et les Arméniens ne furent plus désormais qu'un grand peuple sans territoire, dispersé comme la nation juive, et uni seulement, comme elle, par une
même foi, un même langage et les mêmes olorieux souvenirs !
Tandis que ces événements se succédaient sur le versant méridional du Caucase et en Arménie, grandissait, au nord, par delà les steppes de Mozdok et de Stavropol, un État qui devait, un jour, balancer toutes les influences et, finalement, les anéantir.
Établis depuis le dixième siècle dans la presqu'ile de Taman, avec l’aide de Basile IL, les Russes s’approchaient peu à peu de la grande chaîne et voyaient grandir rapidement leur empire.
Ils avaient eu à lutter tout d’abord contre les débris des États éphémères que les envahisseurs asiatiques avaient laissés tour à tour derrière eux. L'immense plaine qui s'étend, au nord de la dépression du Manych, depuis la Caspienne jusqu’au Pont- Buxin, a été, en effet, le lieu constant du passage de toutes les hordes qui, sorties de la grande officine ethnogénique à laquelle on a appliqué le nom fort vague de Touran, se sont répandues successivement sur l’Europe. Là passèrent et s’établirent, après les innombrables peuplades dites scythiques :
Les ALAINS
avec lesquels Klaproth et quelques autres auteurs ont voulu identifier les Ossèthes actuels — et que l’on voit s’établir au nord du Caucase vers le
milieu du premier siècle de notre ère, pour être dispersés, presque anéantis, par
Gauc. 4
26 INTRODUCTION l’avalanche hunnique du quatrième siècle. On les voit cependant reparaître à diverses reprises sur la scène de l’histoire, notamment lors des invasions arabes au dixième siècle et de celle de Tchinghiz-khan au treizième.
Les Huxs, rapide et sanglant météore, qui passèrent comme une tempête sur l’Europe épouvantée, portèrent leurs ravages, à travers le Caucase central, jusqu’en
Arménie, puis disparurent presque tout à coup pour faire place à d’autres peuples
probablement de même origine. C’est ainsi que nous voyons le Volea traversé successivement par les Burcares, les Sagrrs, les Avans et les Kaazares, tous Huns, tous finnois sans doute, puis par les Turks qui vinrent, au onzième siècle, s'établir et régner en maîtres sur les ruines de leur empire.
Les KnazaRes surtout, « par l'étendue et la durée de leur domination, par leurs
rapports avec les États contemporains, par les circonstances mêmes de leur propre
développement historique et les longs souvenirs qu'ils ont laissés après eux, les Khazares eurent dans l’histoire un rôle beaucoup plus considérable qu'aucune des hordes qui les avaient précédés dans les steppes sarmatiques ou qui les y ont suivis antérieurement aux Mongols de Tchinghiz-khan ?. »
Nous ne tenterons pas de retracer ici l’étendue de ce rôle, même sommairement. Nous nous contenterons, dans cet abrégé rapide de l’histoire de la Russie méridionale, de jeter un coup d’œil sur les destinées dernières des Khazares et sur la chute de leur empire. Leur sort fut, en grand, celui qu'ils avaient infligé à leurs prédécesseurs les Avars. Amollis par une vie sédentaire et un certain degré de civilisation, ils ne purent résister au flot des populations turques qui les pressait à l'Orient, tandis que la monarchie russe, fondée parles Varèenes leur enlevait la domination des tribus slaves du Dnieper et du Don et s’établissait en 965, comme nous l'avons dit, dans la presqu'île de Taman.
Les Mongols qui vinrent, à la suite de Tchinghiz-khan, achever leur ruine Le) te ,
SAINT-MARTIN, Étude de géographie ancienne et d'ethnographie asiatique. Paris, Arthus EU p. 97
4 VIVIEN DE Bertrand, 18
INTRODUCTION 2 séparèrent en même temps de nouveau les Russes du Caucase ; Ceux-ci n’eurent, du reste, avant les temps modernes que de rares rapports avec les habitants de la chaîne soumis nominalement les uns à la Perse (Lesghiens, Avars), les autres à la Turquie (Tcherkesses, Abkhases) ; ces montagnards ne furent longtemps connus des tribus de la plaine que par leurs incursions périodiques et leurs déprédations dans les vallées du Kouban et de la Kouma. Quelques alliances furent bien conclues avec certaines tribus par le gouvernement russe ; mais elles n’eurent guère d’autres résultats que les représailles de la Perse pour le Chirvan et le Daghestan, de la Turquie pour
V’Abkhasie et la Tcherkeska.
Il fulait Pierre-le-Grand pour concevoir tout le parti que pouvait tirer la Russie de la possession du Caucase.
L'homme de génie qui ouvrait à son pays «une fenêtre sur l’Europe » en lui donnant l’empire de la Baltique, devait fixer ses regards sur le Caucase, qui devait être pour lui « une porte » ouverte sur l’Asie-Mineure, l'Asie centrale et
l’Indoustan. Ce rêve était fait pour tenter l’activité prodigieuse du réformateur,
et, lorsqu'en 1712 Schah Houssein, l’avant-dernier des sofis, lui demanda l’a )pui de ses armes contre les Afohans, il eut bientôt pris un parti.
Aiguillonné par la crainte d’une intervention ottomane, il jeta résolûment une
armée de trente mille hommes dans le Daghestan oriental, prit Derbent et Bakou, les fit occuper, et revint sur ses pas, à Astrakhan. La mort le surprit dans laccomplissement de cette tâche colossale. Mais le sillon était ouvert et <es successeurs n'avaient qu'à marcher sur ses traces et à exécuter relicieusement son
fameux testament politique.
Pour réaliser les plans de Pierre-le-Grand, il fallait combattre tour à tour la Turquie et la Perse, affranchir de la domination de ces deux empires les chefs transcaucasiens qui, harcelés par leurs anciens maîtres, ne pouvaient tarder à se jeter, par désespoir, dans les bras de la Russie.
Ce fut la première phase de la conquête, et la moins sanglante
Cependant, l’action vigoureuse du tzar s’éteignit après Ini, et limpératrice Anne
Ivanovua abandonna ses acquisitions pour en revenir à l’ancienne ligne de villa fortifiés peuplés de Cosaques (stanitzas) le long du Térek inférieur. Sous son règne, pourtant, en 1739, les deux Kabardas étaient déclarées indépendantes, c’était un
premier pas.
Catherine II reprit, dès son avènement, les projets de son illustre prédécesseur. Tout en prolongeant vers l’ouest la ligne des stanitzas depuis Mozdok, du Térek à la Malka, elle sut se concilier les deux princes souverains de Plmérie et de la Géorgie, Salomon Let Héraclius II. Elle les poussa à une révolte ouverte contre la Porte Ottomane, leur envoya une armée de trente mille hommes, et bien que cette armée, après avoir pris Koutaïs et échoué devant Poti, eût été forcée de battre en retraite, cette première campagne n’en eut pas moins une influence décisive sur les événements qui suivirent, En 1774, un
traité donne à la Russie la souveraineté des deux Kabardas; l'indépendance du
district du Kouban, de la Petite-Tatarie, de l’fmérie et de la Géorgie est reconnue. Catherine ne demandait pas autre chose. La Crimée, la Petite-Tatarie et le Kouban devinrent bientôt provinces russes et Héraclius, en 1783, se reconnut le vassal de sa puissante protectrice.
Ce mépris des traités amena une nouvelle guerre terminée par un nouveau contrat, qui donnait à la Russie tout ce qu’elle avait pris. Cette guerre fut marquée
par la prise de Soudjouk-Kaleh et d’Anapa, forteresse construite par les Turks,
en 1784, sur le littoral de la mer Noire, dans le but de se garantir des empiètements moscovites.
La Perse alors entra en lice. La défection d'Héraclius y avait passé, tout d’abord, presque inaperçue. Cependant, en 1796, les successeurs de Nadir Schah songèrent à en tirer vengeance. L’un d'eux, Aga Mohammed, se jeta en Géorgie, la ravagea, chassa Téraclius et fut assassiné au moment où l’impératrice, mourante aussi, envoyait une armée contre lui. Paul l‘rappela l’armée, mais acquit définitivement la Géorgie, que Georges XIII, fils d’Héraclius, incapable de
la défendre contre les Turks, les Le
ghiens et même contre sa propre famille, lui
INTRODUCTION 29 céda en 1799 par un acte solennel, qui fut confirmé, en 1801, par un manifeste impérial.
De 1800 à 1829, la guerre ou les promesses acquirent successivement à la Russie
la soumission de l’Imérie, de la Mingrélie, de la Gourie, tandis que l’Araxe, au sud-est, séparait de la Perse ses possessions transcaucasiennes.
Mais tandis que l’antique Géorgie et l’antique Colchide, ouvertes l’une par le Darial et Derbend, l’autre par le bassin du Rion, déchirées par les divisions, par la tyranniedes seigneurs, par les exactions des Turks et des Persans, acceptaient presque
sans résistance la domination des Slaves chrétiens, le Haut-Kouban, lAbkhasie et
le Daghestan, montueux, inaccessibles, soutenaient contre l’envahisseur une lutte terrible, acharnée, sans merci. Cette lutte présente, suivant que l'on considère les
diverses régions où elle éclata, des aspects bien différents.
Du côté de la mer Noire, chez les Tcherkesses et les Abkhases, elle fut surtout patriotique et se fit par la seule haine qu’inspirait à ces peuples libres et énergiques la perspective d’une autocratie militaire plus insupportable encore que le joug otto-
man. Dans le D:
hestan, au contraire, elle offre un caractère nettement religieux et
nous apparaît, dirigée par les prophètes musulmans, avec une unité admirable et
une persévérance que n’abattirent point les plus éclatants revers. Le précurseur de ces Murides, qui devaient si longtemps tenir en échec les armées russes, avait été le cheik Mansour. En 1790, il avait essayé de soulever les Tcher-
kesses et prêché la guerre sainte dans le bassin du Kouban. Mais ses prédications
n’avaient eu que peu d'influence sur ces musulmans de la veille, que l’amour de la liberté devait émouvoir si fortement quelques années plus tard.
Mal secondé, le cheik Mansour avait été fait prisonnier au siège d’Anapa et les Russes l’avaient envoyé, derrière les murs de Schlussebourg, expier sa tentative d’insurrection. Ce ne fut que trente ans plus tard que Kasi- Moullah, son premier
sSucCC
seur, commença à prêcher la résistance à l'étranger et à réunir sous son autorité toutes les forces vives du Daghestan.
Jeté une première fois au milieu de ces luttes ardentes, en 1820, il avait échoué
30 INTRODUCTION devant l’opposition du prince des Avars, et s'était retiré momentanément de la scène.
Mais il n’avait point cessé d’exciter ses compatriotes et de préparer, par tous les moyens, la guerre sainte. Espérant que la Perse pourrait venir à son aide, il hâta dans ses montagnes, la réconciliation des deux grandes sectes de l'Islam, sunnites et chiites. La Perse fut vaincue, et Abbas Mirza, fils aîné du schah, sur qui le prêtre avait compté, dut se tenir tranquille et signer le traité de Tourmentchaï. Mais le muridisme (c’est ainsi qu'on appela cette réconciliation), fruit
des prédications enflammées de Kasi-Moullah et de ses disciples, avait rapidement
gagné la plupart des tribus et les avait ralliées presque toutes autour du premier de ses chefs.
Sa cruauté, son épouvantable tyrannie, les ravages affreux qu'il exerça sur le territoire des naïbs qui refusaient de s’allier à lui, son activité merveilleuse, ne purent empêcher Kasi d’être vaincu partout. Malgré la sauvage énergie qu'il déploya dans cette campagne, toutes ses entreprises échouèrent. Les Ingouches et les Ossèthes avaient livré aux Russes les passages centraux du Caucase. Impuissant à se rendre maitre de Derbent et de Kizlar qui commandaient, dans le Daghestan oriental, les bords de la mer Caspienne, il fut acculé par le général Villiaminoff dans Ghimri, s’y défendit comme un lion, réussit à s’en échapper, mais tomba au
acré, à la tête
milieu des Russes du baron Rosen et, refusant de se rendre, fut ma de ses compagnons dont la plupart périrent avec lui. Pendant que le prophète était cerné, un de ses plus brillants disciples, le jeune
Chamyl, parvint à s’enfuir. Son évasion passa pour un miracle et l’entoura d’un
prestige sans égal. Il prit en main la direction de la guerre sainte et devint, en Tchetchena et dans PAvarie, l'âme du mouvement insurrectionnel. Il parvint, en 1844, à tirer les Lesghiens de Papathie qu'ils avaient montrée lors des premières entreprises. de Kasi-Moullah. Depuis 1836, il guerroyait contre les Russes, agrandissant son influence, vaincu le plus souvent, mais toujours confiant et agile,
réparant par son audace et sa célérité tous les échecs qu’il subissait.
En 1843, Chamyl résolut de porter la lutte jusque dans les Kabardas. Mais là,
sa prédication n'eut qu'un médiocre succès. Depuis un demi-siècle les Kabardiens avaient courbé la tête et il eût fallu autre chose que le fanatisme et la perspective désespérante de dangers sans fin pour la leur faire relever.
Cependant, les tribus Adighès, contre l'attente des Russes, présentaient à leurs armes une courageuse résistance. En vain les Cosaques, rompus depuis longtemps à cette guerre d’escarmouches, mieux armés, avec plus d'expérience, poussèrent-ils des reconnaissances jusqu'à Pchad et Soudjouk-Kaleh.
Fanatisés par les Murides, ces montagnards, Chapsoughs et Oubikhs, faisaient
échouer toutes les entreprises de leurs adversaires. Le premier de leurs chefs Hadja-Moullah, le véritable successeur tcherkesse du cheik Mansour, s’unit avec Chamyl au moment même où ce dernier cherchait en vain à soulever les Kabardiens.
La lutte dura, sans interruption, jusqu'à la guerre d'Orient de 1855 et se ermina par sa seule issue possible, la défaite des Caucasiens.
À Pouest, les Tcherkesses, mal soutenus, méprisant le gouvernement turk presque autant qu'ils haïssaient les Slaves, durent mettre bas les armes, et, maleré es espérances qu'avaient fait naitre en eux les promesses de l'Angleterre, ils furen déportés, impitoyablement, au nombre de plus de trois cent mille.
À l’est, Chamyl, dont le prestige avait rapidement décru,abandonné par Danie
3ey, sultan d’Elissorie, son plus puissant auxiliaire, sentant se refroidir le zèle de
ses partisans, alla s’enfermer dans Gounib, où les Russes le cernèrent, et, lorsqu'il vi
que rien qne pouvait le sauver, entouré seulement de quatre cents compagnons, il se
remit à la magnanimité du prince Bariatinski, qui l’as On l’envoya terminer en Russie sa brillante carrière, tandis que l’on montrait à ses guerriers, Lesghiens et Tchetchènes, le chemin de l’exil.
Aujourd’hui, la lutte est finie; maiselle est encore trop près de nous pour que nous
puissions la juger avec toute l’impartialité désirable. Elle n’e du reste, qu’un
épisode, héroïque à la vérité, du combat que soutient l'Europe, bouillonnante et trop
32 INTRODUCTION à l'étroit, contre l’Orient immuable et vieilli. Envisagés de cette hauteur, les crimes odieux, les massacres inutiles, les déportations en masse et autres procédés de « colonisation » se confondent et disparaissent. Ce sont des maux inséparables de l’universelle concurrence vitale. Il appartient à la civilisation d’en atténuer les effets, au sage d’en plaindre les victimes, à la postérité de peser les excès commis et
les bienfaits répandus.
Nous avons fait passer sous les yeux du lecteur, dans les quelques pages qui précèdent les traits généraux de la configuration, du peuplement, et de l'histoire du Caucase. Nous avons vu que cette dernière ne commence en réalité qu’au premier siècle avant notre ère etque, même à dater de cette époque, bien des faits, bien des circonstances d'organisation intérieure sont encore plongés dans l'obscurité la plus complète.
Il nous reste donc, et c’est la le but de ce livre, à esquisser la préhistoire de cette belle région. Nous prendrons l’homme à l’époque la plus reculée où Von y signale sa présence. Nous suivrons ses progrès à travers les âges de la pierre éclatée, taillée, polie, puis des métaux. Nous étudierons en détail tous les
es de ces diverses périodes, en notant avec soin les rapports qu'ils peuvent
présenter avec d’autres objets plus où moins synchroniques découverts dans des contrées différentes ou employés actuellement dans les mêmes lieux.
Notre travail présentera, sans doute, quant aux temps les plus primitifs surtout, de nombreuses lacunes. Si l’on songe que les travaux relatifs à l'anthropologie et à l’archéologie du Caucase sont à peine commencés, on pourra s'étonner que nous ayons cru devoir dès maintenant réunir en un tout les faits encore peu nombreux
recueillis dans cette région.
INTRODUCTION 33 Notre désir, en établissant cet ensemble, est d'indiquer l'importance et la diversité ‘
des problèmes qui s'imposent au naturaliste, au linguiste et à l’archéolooue à
mesure que progressent les études scientifiques dans la région du Caucase. On ne | sait pas assez combien sont encore incomplètes nos connaissances anthropologiques à
sur cet isthme montagneux où tant de populations sont venues chercher asile. |
Aussi, nous croirions-nous suffisamment récompensés si cet ouvrage, en déroulan aux yeux la perspective d’un champ de recherches si vaste, si varié d’aspect et si plein de promesses réussissait, non seulement à stimuler l’activité des savants voués déjà à l’ethnographie caucasienne, mais encore à susciter de nouveaux investisateurs. L’attrait irrésistible de ce beau pays nous y rappellera probablement plus d’une fois encore. Heureux de contribuer par nos recherches spéciales à la connaissance de cette partie de l’Asie occidentale, nous ne négligerons aucune occasion de poursuivre la tâche que nous nous sommes tracée.
Il n’est pas douteux que la grandeur de l’œuvre ne séduise également quelques persévérants chercheurs et que, dans un avenir prochain, l’on ne parvienne à
répondre aux désiderata de la science.
L’archéologie préhistorique caucasienne est toute entière à créer. Les dépôts tertiaires ainsi que les puissantes alluvions quaternaires ont été étudiés avec soin, mais ils n’ont pas encore livré des vestiges de l’époque paléolithique.
Cette pénurie de documents va d’ailleurs s’atténuant à mesure que l’on approche des temps actuels. Les découvertes relatives à la période néolithique offrent déjà un caractère positif. Celles qui se rapportent aux métaux se multiplient même à tel point que l’on doit se tenir en garde contre certaines confusions et passer tous les objets de provenance caucasienne au crible d’une critique minutieuse et sévère.
Pour les époques plus rapprochées des temps modernes et auxquelles on a donné le nom de protohistoriques, ce sont de vastes nécropoles qui fourniront des renseignements capables souvent de nous guider dans nos recherches. On se trouve
déjà en présence d’un nombre relativement considérable de faits qui permettent
Gauc. I. 5
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34 INTRODUCTION d’esquisser les principaux linéaments de la civilisation du Caucase depuis le premier âge du fer jusqu'aux époques scytho-byzantine et persane.
Les documents historiques que nous fournit l'antiquité et quelques légendes locales nous aideront alors à comprendre l’origine de ses peuples et à déterminer
leurs rapports avec les populations actuelles de cette vaste région.
Nous étudierons successivement aux divers points de vue anthropologiques les
populations anciennes et modernes du Caucase dans l’ordre chronologique suivant :
1° Périone PRÉHISTORIQUE — Age de la pierre et Age du bronze.
2° PÉRIODE PROTOHISTORIQUE — Premier Age du fer. 3 PÉRIODE MODERNE — ÉÆypoques scytho-byzantine et persane — Moyen
Age — Populations actuelles.