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CONSTRUCTIONS LACUSTRES

Les mêmes présomptions d'ordre historique qui ont conduit quelques archéologues à chercher au Caucase l’origine de la civilisation dolménique, les ont entraînés à y voir aussi celle des constructions lacustres ou palañittes.

C’est en se basant sur le dire d'Hippocrate!, parlant des habitants des rives [

du Phase (Rion) ou Mingrélie actuelle, que l’on est arrivé à cette conclusion. « Leur

pays est marécageux, dit-il, et couvert de forêts. Il y tombe en toute saison des

pluies abondantes et impétueuses ; les hommes y habitent dans des maisons faites de roseaux et construites sur les eaux mêmes. Ils vont de l’une à l’autre sur des barques creusées dans un seul tronc d'arbre. »

Cette description est encore exacte de nos jours en ce qui concerne l’état hydrologique de la partie inférieure du Phase. La ville de Poti et plusieurs villages situés à l'embouchure de ce fleuve, bien que construits sur les parties les plus élevées

de son delta, sont en effet souvent inondés soit au moment de la fonte des neiges,

soit au moment des grosses pluies d'automne, L’inondation est encore accentuée quand le vent du N.-O0. chassant les vagues à l'encontre du courant du Rion, s’oppose à l'écoulement de ses eaux dans la mer. Il résulte de là que la plupart des habitations de ce pays sont construites sur des pilotis ou des massifs de maçonnerie,

de façon à placer les rez-de-chaussée à au moins un mètre au-dessus du sol de la

route, qui est souvent recouvert d’eau, quoiqu'il soit plus élevé que les terrains environnants.

L'usage des bateaux pour communiquer d’un carrefour à l’autre est encore en

vigueur, pendant ces périodes de submersion; ce ne sont plus des barques creusées dans des arbres, il est vrai, mais des bateaux à fond plat faits de grosses planches,

rappelant ceux des étangs de la Bresse ou du lac de Paladru ?.

4 Porocki. Fragments, p. 40.

? Je me suis trouvé à Poti pendant une de ces inondations, à la fin du mois d'août de 1881; pendant une semaine j barquement, j'ai ainsi pu étudier en détail la vie de ces lacustres ou plutôt de ces paludée

é condamné, ainsi que mes compagnons de voyage, à attendre la fin du vent deN.-O, qui empêchait notre em-

J'ai vu à cette époque la place du marché elle-même envahie par les eaux : marchands et acheteurs

avaient pas l'air inquiet ou étonné le

Scientifiquement, l'existence des palafittes du Caucase a été affirmée par Bayern. Je ne crois pas qu'aucun autre explorateur moderne en ait fait mention avant lui.

Ses premières observations datent de 1849, c’est-à-dire d’une époque où VPattention

des savants, si fortement excitée par les découvertes qui se sont succédé en Suisse, en France et en Italie depuis 1853, n’était pas encore fixée sur ce mode d'habitation.

C’est dans le lac Gok-tchaï, non loin de Novo-Bayazid, que le vénérable archéologue a rencontré des pilotis placés sur deux rangs, qui supportaient peut-être jadis, un pont conduisant à un groupe de cabanes lacustres, où réunissant deux hameaux voisins. Bayern ignorant encore, comme tout le monde, la signification que pouvaient avoir ces vestiges d’ailleurs isolés, ne poursuivit pas ses recherches en cetendroit. Mais il n’en croit pas moins à la présence de nombreux

groupes semblables dans le lac Gok-tchaï et rattache même à ces constructions la

série d'objets en bois de cerf dont nous avons signalé la découverte près d’Elenovka.

Le même auteur signale également des palafittes laissées à sec par l’abaissement

des eaux du lac de Toporovan, près du village Choucha (district d’Akhaltzikhe), ainsi que dans les marais de l'embouchure de la Koura (Minghetchaour, Berda) et

sur les rives des lacs du littoral de la mer Noire.

J'ai voulu, lors de mon dernier passage à Poti, constater par moi-même les traces des palañittes signalées par Bayern au lac Paleostrom, situé non loim de l'embouchure du Rion; mais frappé déjà par les premières atteintes de cette fièvre terrible que tout Européen contracte rapidement dans ce delta pestilentiel, j'ai dû renoncer à mon projet et m’en tenir au récit des pêcheurs qui fréquentent ce

lac extraordinairement poissonneux. Il existerait sur plusieurs points du rivage de

cette nappe d’eau des lignes de pilotis dont la construction est attribuée aux Turcs. Ces rangées de pieux seraient les restes d’une ville engloutie suivant les uns, et, d'après les autres de simples débris d’estacades modernes tombes en ruine depuis

fort longtemps.

moins du monde de cet état de choses; les marchandises étaient placées sur des tréteaux surélevés et quelque planches, faisant office de ponts volants, donnaient accès aux clients,

Un système de locomotion plus pratique que les bateaux, même à fond plat, pour circuler sur ces terres inondées inégalement, était le chariot que j'ai employé pour me rendre sur les divers points du delta où une chasse aux afittes,

oiseaux aquatiques m’attirait non moins que la recherche des vestiges de pe

Ces explications sont à peu près celles que l’on retrouve sur les bords de la

plupart des lacs où l’on a découvert des palañittes. Mais les faits que nous venons

d’énumérer, s’ils n’infirment en rien la description d'Hippocrate, s'ils semblent

même la confirmer dans une certaine mesure, nous paraissent insuffisants pour affirmer l’origine colchidienne des cités lacustres.

C’est pourtant la thèse qu'a soutenue, à l’École du Louvre, M. Alexandre Ber-

trand, professeur d'archéologie nationale.

€ Vous sentez, Messieurs, dit-il dans sa cinquième lecon, toute la valeur de ces renseignements ; vous comprendrez encore mieux leur importance si vous voulez bien

vous rappeler que la vallée du Danube a été de tout temps la grande voie de commu-

nication entre l’Orientet l'Occident, depuis l’expédition des Argonautes, lévende qui, suivant Strabon, couvre des faits historiques dont il avait constaté la réalité, jusqu'à nos jours, où les grandes puissances font de la navigation du Danube une question de premier ordre. Or, Messieurs, je n’ai pas seulement à vous apporter, touchant l’origine colchidienne des cités lacustres, de simples conjectures ; remontez avec moi le cours du Danube et de ses affluents. De Belgrade au lac de Constance d’un côté, au lac de Garde de l’autre, où ont été constatées des stations lacustres,

nous ne comptons pas’ moins de sept lacs portant témoignage que sur leurs rives

habitaient des populations ayant les mêmes mœurs que celles des rives du Phase, du lac Prasias et des lacs de l'Helvétie, à savoir : le lac de Neusiedel, en Hongrie, au sud de Presbourg ; l’Attersée (avec cinq stations); le Traunsée, les lacs de Mund

et de Gmund au sud de Salzbourg ; en Carinthie, sur la Drave, le lac de Keut-

schach, et enfin le lac de Laybach, en Carniole, une des stations légendaires des Argonautes, le Nauportus des anciens. »

. M. Bertrand appuie son argumentation en rapprochant des palañittes néolithiques les terramares italiennes qu’il considère comme intermédiaires, chronologiquement parlant, entre les stations lacustres de la pierre et les stations du bronze. Puis il poursuit en citant l’opinion de Larcher qui, dans sa traduction d’AHérodote, parle d'habitations sur pilotis existant encore sur les bords du Don

ou Tanaïs, et conclut, à l’origine colchidienne des palañittes. Sans contester

1 ALEXANDRE BERTRAND. La Gaule avant les Gaulois, p. 128:

l'exactitude du fait affirmé par Larcher, il est permis de croire que le savant helléniste, s’il revenait au monde, serait bien surpris de voir son innocent témoignage devenir un document concluant dans la recherche du point de départ de ce

genre d'habitation, au même titre que les cités lacustres de la Suisse et de

l'Italie, si patiemment, si laborieusement explorées par nos archéologues les plus compétents.

Comme l'affirmation des auteurs anciens ne nous suffit pas pour établir l’existence d’une civilisation ou d’un peuple dans une contrée, moins hardi que les archéologues classiques, nous attendrons que des investigateurs courageux entreprennent, au mépris des microbes paludéens, des fouilles dans ces eaux dangereuses et nous révèlent en GColchide la présence de vestiges certains de constructions sur

pilotis antérieures à nos premières palañttes européennes.

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