RÉSUMÉ
Il nous eût été possible de soumettre à ces investigations microbiôlogiques un nombre de cadavres plus élevé: nous avons pensé que les résultats de nos constatations suffisaient pour éclairer les questions que nous nous étions posées.
Si nous résumons ces recherches, nous trouvons : dans les organes de dix cadavres frais, provenant de malades ayant succombé à des aft'ections variées ne rentrant pas dans le cadre de la fièvre typhoïde, nous avons décelé, dans chacun des cas, des micro-organismes plus ou moins nombreux.
C'est le foie et la rate qui sont le siège le plus habituel de ces micro-parasites; le sang n'a pas paru contenir de bactéries.
Uuant à la nature de ces microbes, on peut dire qu'ils ont présenté les caractères généraux soit du coli-bacille, soit du bacille de Gaft'ky. (Rarement on a observé quelques espèces liquéfiant la gélatine.)
Quant à la fréquence relative de ces microbes, nous avons trouvé deux fois le « bacterium coli » (reconnaissable à ses
RECHEIICHES BACTÉIIIOLOGIQUES
principaux caractères peu modifiés) à l'exclusion de tout autre micro-organisme. (Observations II et VII.)
Trois fois le coli-bacille existait dans les organes, en même temps que d'aùires microbes dont les uns étaient tantôt des parasites semblables au bacille de Gaflky, tantôt des organismes présentant des caractères intermédiaires entre le microbe du côlon et celui de Gafl'ky. (Observations IV, V, VI.)
Un parasite ayant les principales propriétés au moyen desquelles on reconnaît le microbe décrit par Gaffky, s'est retrouvé, î\ l'exclusion de toute autre bactérie, dans un cas (observation VIII), et à côté du « bacterium coli » ou de bacilles plus ou moins voisins, dans trois autres cas. (Observations IV, V, VI.)
Des microbes se présentant, par certains caractères, sous les apparences du coli bacille, par d'autres sous celles du bacille d(; Galfky, ont été découverts, seuls dans quatre cas (observations I, III, IX, X), à côté du « bacterium coli » dans une observation (VI).
Enfin, deux fois les cultures ont donné, soit à côté du « bacterium coli », soit en même temps qu'un microbe plus ou moins semblable à celui de Gall'ky, tantôt des staphylocoques (observation V), tantôt un bacille liquéfiant (observation II).
ConcluAiioMs <lc l'étude l»actérioIog;i<|uc de ca<lavres divers.
L'étude bactériologique que nous avons faite de dix cadavres pris au hasard dans un service d'autopsies et examinés dans les conditions où l'on s'est placé jusqu'à présent pour les recherches microbiologiques sur le corps humain, a abouti à cette constatation, d'une très grande importance, que dans les principaux organes de la plupart des personnes mortes d'affections même chroniques, se trouvent déjà des microbes nombreux, quelques heures seulement après la mort (1).
En général, ces microbes appartiennent à l'espèce « bacterium coli » d'Escherich, mais cette espèce est loin de se retrouver dans les cadavres avec les divers caractères que nous lui reconnaissons quand nous la prélevons fraîchement dans les matières fécales. Tantôt le microbe peut être caractérisé assez facilement comme
(!) WUrtz et Herman (loco cUato) sont arrivés aux mômes constatations.
le!, mais bien souvent il apparaît tellement modifié, tellement dévié, si l'on veut, de son type habituel, que l'on se demande à quel bacille on a affaire, et que, pour l'observateur non prévenu, il rappelle bien plus le bacille de Gaffluj que celui d'Eschericli.
Une première question qui vient immédiatement à l'esprit à propos de ces constatations, est celle de savoir à quel moment précis ces microbes de cadavres ont envahi les organes.
A première vue, il paraît naturel d'interpréter ces faits par des phénomènes de putréfaction : le coli-bacille, extrêmement abondant dans le tube intestinal, se propagerait après la mort en dehors de l'intestin. Il est généralement admis, d'autre part, d'après toute une série d'expériences classiques de Pasteur, Hauser, Zahn, Fodor, etc., que les tissus vivants sont protégés, à l'état normal, contre l'envahissement des micro-organismes de l'extérieur ou des grandes cavités naturelles du corps.
Mais plus nous avons creusé cette question, plus nous nous sommes convaincu que l'explication de l'invasion microbienne des organes de cadavres par la putréfaction ne pouvait nous rendre compte des faits.
En eftet, on peut encore, .à la rigueur, expliquer par des phénomènes cadavériques la présence de bacilles de l'intestin dans le foie : celui-ci communique largement avec le tube digestif par les voies d'excrétion de la bile. Mais ce n'est pas seulement dans le foie que nous avons découvert des bacilles sur le cadavre : la rate en présentait, et souvent en tout aussi grand nombre.
Si les microbes trouvés dans la rate des cadavres sont venus de l'intestin après la mort, ou bien ils ont envahi progressivement et peu à peu, sans suivre de direction particulière, les tissus (|ui séparent la rate du contenu intestinal. Cette hypothèse ne paraît guère vraisemblable, car nous n'avons pas décelé les microbes trouvés dans la rate ni dans le mésentère, ni dans la cavité abdominale.
Peut-être les parasites ont-ils cheminé le long des vaisseaux sanguins ou lymphatiques? Mais alors, nous devions obtenir des cultures positives du sang des veines mésentériques et des ganglions. Or, il n'en a rien été.
Nous sommes amené ainsi à nous demander s'il ne s'agirait pas l?i d'une pénétration intra-vitale des micro-organismes.
Il faut bien dire que la plupart des expériences instituées pour
flECIIEnCHES IlACTfcRIOLOCIQUES
démontrer la protection absolue des organes internes contre l'envahissement des microbes pendant la vie, ont été entreprises sur des animaux sains. C'est ainsi que le dernier travail paru sur ce sujet, et dû ù Sergi Trombelta('l), contient des expériences faites sur des cobayes, des souris, etc., sacrifiés brusquement et abandonnés à eux-mêmes pendant un temps variable, avant que leurs organes fussent soumis aux cultures. Mais ces conditions sont loin d'être celles qui sont réalisées dans les recherches que les bactériologistes entreprennent sur la table d'autopsies des hôpitaux. Ici, l'on a atlaire à des individus ayant succombé à des aiiections aiguës ou chroniques. Ce n'est certes pas aller trop loin que d'avancer qu'il n'y a pas le moindre rapprochement à établir entre un pneumoniqijc, un cardiaque, un cirrhotique succombant, après une longue agonie, avec tous les organes profondément altérés, dans un lit d'hôpital, et un cobaye ou une souris bien vivants que l'on sacrifie pour les besoins d'une expérience. Evidemment, les barrières épithéliales qui, chez l'individu sain, protègent les tissus contre l'envahissement des parasites contenus dans les cavités du corps en communication avec l'extérieur, sont loin d'être intactes chez les malades. Serait-il impossible que, dans des conditions aussi désavantageuses pour l'organisme, il se produisît déjà sur le vivant, h un moment plus ou moins éloigné de la mort, un envahissement de l'organisme par des bactéries venues de l'intestin?
Ces bactéries, on ne les retrouve guère dans le sang du cadavre : mais on sait précisément, d'après les expériences classiques de Fodor, Wyssokowitsch, etc., que les microbes qui ont pénétré à un moment donné dans le sang sur le vivant, disparaissent rapidement de la circulation pour aller se localiser dans le foie et la rate. Or, c'est précisément dans ces organes, et non dans le sang de la circulation, que nous avons retrouvé en plus grand nombre les microbes des cadavres.
Nous savons bien que pour établir la réalité de l'hypothèse que nous émettons ici, il faudrait constater l'existence de ces microbes sur le vivant par des ponctions répétées des organes (2). Nous ne
(-1) Die FàHtiùssbaktcrieu tinU die Onjane itiid das Ulul ga»z gesund tjelôdieter Tliiere. {Céntralblaii Jûr Bakieriologie, Nr 20, 1891, Bd. X.
(2) BouciiAnu a réussi à provoquer, sans vulnéralion, l'apparition de microbes dans la circulation d'animaux sains en soumellant ceux-ci au froid, au surmenage, elc. [Tiaiic de médecwie, d891, t. I, p. 147.)
SUIl LA l'IÈVIll-: TYI'IIOÏDK.
nous sommes pas cru autorisé à nous livrer à ces recherches, malgré le haut intérêt scientifique du problème, parce (|ue nous avons pensé que nous n'avions pas le droit de les instituer sur un malade agonisant.
Quoi qu'il en soit, nous croyons que l'on ne peut guère interpréter autrement que par un envahissement effectué, au moins en partie, sur le vivant, la présence de bacilles dans les organes des cadavres que nous avons étudiés.
D'ailleurs, que ces microbes soient apportés dans les organes pendant la vie, ou qu'ils n'aient pénétré dans les tissus qu'immédiatement après la mort, il n'en reste pas moins absolument vrai que le bactériologiste, dont le but est d'étudier le cadavre tel qu'il se présente dans les services anatomo-pathologiques, doit compter avec eux. C'est précisément cet important élément qui, il est à peine besoin d'insister, n'est pas entré suffisamment en question jusqu'à l'heure actuelle dans les constatations que l'on a faites sur le cadavre. En France et on Autriche, les délais légaux pour les autopsies sont de vingt-quatre heures après la mort. En Allemagne, les examens post morlem s'effectuent habituellement à un moment plus rapproché de la mort.
Or, dans nos autopsies, faites souvent de dix-sept heures à vingt heures après la mort, pendant la saison la plus froide de l'année, sur des corps très bien conservés, nous avons déjà trouvé, régulièrement, des micro-organismes dans les organes.