‹ Recherches bactériologiques sur la fièvre typhoïdeChapitre 5 sur 6 · CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS

Nous avons, comme la plupart des observateurs, noté les ressemblances et les différences entre le bacille de Gaffky et le microbe du côlon. Ces différences, si réelles qu'elles soient, ne nous ont point paru suffisantes pour justifier une séparation radicale entre ces deux agents parasitaires. S'il existe des particularités assez facilement reconnaissables, propres à l'un et à l'autre microbe, elles ne sont pas d'un ordre tel qu'elles autorisent à considérer le bacille de Gaffky et le coli-bacille comme deux espèces absolument séparées dans la nature, et aussi différenciées « que l'homme et le

RECIIERCniîS HACTÉIUOLOGIQUES

singe », ainsi que le (lisent MM. Chantemesse etWidal (1). On peut, grâce à certains artifices de culture, supprimer la plupart, sinôn tous les signes distinclifs principaux entre ces deux microparasit'es.

Quelles peuvent être les conditions qui, en dehors du laboratoire, dans la nature vivante, peuvent opérer la transformation du bacille du côlon en inicrobe de Gaffky ?

Roux et Rodet croient que ce dernier micro-organisme représente une variété du « bacterium coli », « créée dans l'organisme lyphique »; ce serait « l'organisme lyphique qui, par un mécanisme que nous ne connaissons pas, donnerait au « bacillus coli » les caractères du bacille d'Eberth (2) ».

Les observateurs lyonnais n'ont émis là qu'une hypothèse dont ils n'ont pas démontré la réalité.

Apportons-nous des arguments nouveaux pour ou contre cette hypothèse?

Nous avons démontré (fait qui n'a pas été signalé par Rodet et Roux) que le « bacillus coli », et des microbes plus ou moins voisins de ce dernier, existent très fréquemment dans les organes de cadavres frais d'individus ayant succombé aux affections les plus variées. On ne comprendrait pas pourquoi ces micro-organismes ne se retrouveraient pas chez les typho'idiques. Au contraire, chez ces derniers se trouvent réalisées des conditions qui doivent favoriser tout particulièrement la pénétration des microbes de l'intestin dans l'organisme : ce sont les ulcérations intestinales, constituant une porte d'entrée largement ouverte à l'envahissement des organes. Or, que constate-t-on dans les cas typiques de fièvre typhoïde examinés à la période d'état? Précisément l'absence des bacilles côliens et leur remplacement par des microbes de Gafï'ky. Pourquoi, chez ces malades, ne rencontre-t-on pas de bacilles du côlon dans les organes, alors que ces derniers se montrent si fréquemment chez les autres cadavres? N'est-ce pas justement parce qu'il s'est réalisé, chez les typhiques, un ensemble de conditions spéciales qui ont déterminé la transformation du bacille d'Escherich en microbe de Gafi'ky?

Si l'on admet même que les microbes côliens, observés habituellement chez les cadavres, n'y ont pas été apportés, comme

(1) Société de biologie, 7 novembre dS9d. [Compten rendue, p. Toi.) (% Ga-Mle des hôpitaux, n"

sua LA FIÈVRE TYI'HOÏni:.

nous le pensons, pendant la vie, mais aprôs la mort, pourquoi cette pénétration de coli-bacilles })Ost mortein ne se produit-elle pas chez les typhiques, dont les tuniques intestinales sont si particulièrement altérées?

A côté des exemples typiques de fièvre typhoïde à la période d'état, où l'on ne rencontre que le bacille de Gaffky, se place toute une série de cas montrant, à côté du bacille de Gaffky, d'autres microbes présentant tantôt les particularités du parasite d'Escherich, tantôt des propriétés intermédiaires entre le colibacille et le microbe de Gaffky, formant en quelque sorte une chaîne ininterrompue entre ces deux bactéries. On observe même des cas, rares il est vrai, où le microbe côlien existe seul chez les typhiques (observations de Macé, les nôtres, etc.). Tous ces faits ne tendent-ils pas à indiquer que la fièvre typhoïde est une maladie dans laquelle sont réalisées, à un degré plus ou moins considérable, suivant les cas, les conditions de transformation du microbe d'Escherich en bacille de Gaffky? A la période d'état de la fièvre typhoïde, ces conditions seraient réalisées au maximum ; de là la présence exclusive du microbe de Gaflky.

Avons-nous au moins une idée de la nature possible de ces conditions ?

On sait que le résultat principal de la digestion chez les animaux supérieurs est la création d'un vaste foyer de putréfaction au sein duquel se forment continuellement des produits nuisibles, i/activité des microbes intestinaux donne sans cesse naissance à des corps de la série aromatique, tels que le phénol, le skatol, le crésol, l'indol, etc.

Si ces produits s'accumulaient, le développement des parasites du tube digestif serait bientôt entravé : c'est une loi générale en microbiologie que l'énergie vitale tend à s'arrêter par l'accumulation des sécrétions des bactéries. De plus, la présence en excès de ces principes nuisibles dans l'organisme amènerait bientôt l'intoxication de ce dernier. Il se produit, à l'état normal, une régulation telle que les sécrétions intestinales sont, au moins en partie, résorbées, franchissent l'organisme (1), où elles sont transformées

(4) Brieger. Conirlbution à l'élude des ptominnes et des toxines par les bactéries pathogènes. [Maihemat. u. natunvissensch. Miith. iu Chemiker. Zeituiig, 1889, N' II.S. 8S.)

RECHEKCIIKS ItACÏlïUlO LOGIQUES

soit par l'acide sult'urique en dérivés sulfo-conjugués, soit par l'acide glycuronique en combinaisons conjuguées également inoU'ensives et éliminées finalement par les urines. Ue la sorte, l'organisme souH're peu, et les microbes intestinaux, nullement étouffés dans leurs sécrétions, continuent leur activité fermentative normale, tout en conservant leurs caractères biologiques habituels.

Mais, ù 1 état pathologique, diverses circonstances altèrent profondément les conditions traclivité de ces microbes. Brieger a montré que beaucoup de maladies intestinales et d'affections fébriles sont suivies d'une élimination exagérée des produits phénoliques. Dans la fièvre typhoïde, il se produit très vraisemblablement une multiplication exagérée des microbes de l'intestin : de lù l'augmentation de la quantité des produits nuisibles fabriqués (en partie du moins). Mais les processus qui, i'i l'état normal, tendent à annihiler l'effet nuisible pour l'organisme des sécrétions toxi(iues des ferments (transformation en produits inoli'ensifs par l'acide sulfurique, etc.), sont profondément déviés et altérés : de là l'accumulation de ces substances, favorisée et exagérée encore par les troubles, si bien connus, des organes excréteurs dans les affections fébriles, notamment la fièvre typhoïde.

il est donc infiniment probable, pour ne pas dire certain, que ces diverses circonstances modifient considérablement les conditions d'activité des microbes présents dans l'organisme, et comme à des variations de milieu correspondent, en général, des modifications dans les caractères biologiques des bactéries, il n'est pas étonnant que celles-ci se retrouvent sous des aspects parfois tellement différents de leur état habituel, que l'on est tenté d'en faire autant d'espèces microbiennes nouvelles.

La transformation du « bacillus coli » en microbe de Gaffky, sous l'influence de diverses conditions, réalisées au maximum peut-être dans la fièvre typhoïde à la période d'état, nous apparaît donc comme un fait extrêmement probable.

Apportons-nous des preuves eh faveur de celle théorie?

On se souvient que nous avons réussi à supprimer les différences entre le coli-bacille et le microbe de Gaffky par certaines cultures en milieux phéniqués : dans ces conditions, le microbe du côlon a perdu, en grande partie au moins, ses propriétés

suit LA KlÈvnE ÏYPlinÏDK.

fermenlatives, celle de donner de l'indol dans les bouillons, etc.

Or, l'acide phénique, ajouté h ces cultures, est une substance appartenant précisément au groupe chimique de ces produits phénoliques (crésol, indol, skatol, etc.), qui sont au nombre des sécrétions des microbes intestinaux et dont l'accumulation au sein de l'organisme est un des phénomènes les plus habituels au cours des allections fébriles, d'origine intestinale notamment (Brieger). Cette transformation du microbe d'Escherich en un bacille semblable au parasite de Gatï'ky, obtenue artificiellement dans nos cultures phéniquées, ne doit-elle pas se réaliser encore plus facilement — et sans doule d'une façon plus durable, plus profonde — par l'accumulation de ces substances phénoliques dans l'organisme typhique, suivant le mécanisme exposé précédemment?

Les observations de divers auteurs, et notamment de Karlinski(l),sur l'absence debacilles de Gaffky dans les selles de typhoïdiques jusqu'au neuvième, dixième et onzième jour de la maladie, leur apparition à partir de cette date seulement, n'appuient-elles pas singulièrement notre théorie? On considère généralement le typhus abdominal comme une alfection ayant son origine, son point de départ dans le tube digestif. Pourquoi, dès lors, ne retrouve-t-on pas le microbe que l'on considère comme spécifique de cette affection, dès le début de la maladie, dans le tube intestinal? Pour le choléra, n'est-ce pas une des premières constatations possibles que la présence du bacille-virgule pathogène, tout au commencement de la maladie, dans les matières fécales? L'apparition tardive du bacille de Gaffky dans les sécrétions intestinales n'est-elle pas une preuve du rôle joué par l'organisme malade dans la production des caractères constatés chez le microbe? Nous n'arrivons pas à comprendre autrement ce phénomène si curieux de l'apparition tardive du microbe dit pathogène d'une affection, là où l'on devrait le retrouver d'emblée et même avant les signes anatomiques de la maladie.

D'autre part, on se souvient que sur quatre observations étudiées par nous de fièvre typhoïde bien constatée cliniquemenl et anatomiquement, c'est dans les cas où la maladie était en pleine évolution, avec des lésions intestinales graves et étendues, que

(I) Karlinski. Cenlralblail fin- Dahleriologie , 1889, Bd. VI, S. &S.

«FXIIERCHES BACTÉUIOLOGIQUES

nous avons renconlrë le bacille de GaH'ky à l'état de culture pure pour ainsi dire. Deux autres cas, ;\ lésions beaucoup moins prononcées, plus superficielles, indiquant une maladie moins grave (quoique mortelle cependant, à la suite d'infections secondaires), ne nous ont pas montré le bacille de Gaff'ky, mais un microbe qu'il nous a fallu, en l'aison de ses caractères, identifier avec le bacille du côlon. Ces résultats n'indiquent-ils pas que, précisément cboz ces typhoïdiques, les conditions opérant la transformation du coli-bacille en microbe de Gaffky, ne se sont pas réalisées au même degré que chez les malades plus gravement atteints par la dolhiénentérie?

, Nous savons bien que Chantemesse et Widal interprètent ces cas de lièvre typhoïde, où l'on constate la présence du coli-bacille dans les organes, par des infections secondaires venues dé l'intestin. Mais ce n'est là qu'une manière de voir, une simple hypothèse dont la réalité reste à démontrer.

Évidemment, pour asseoir sur une base solide la théorie que nous proposons ici, il faudrait tout un ensemble de recherches, du plus haut intérêt scientifique, que nous n'avons pu entreprendre parce qu'elles exigent avant tout un temps extrêmement considérable, et (|ue nous nous proposons d'ailleurs de commencer, sur les conditions de l'organisme typhoïdique, et notamment l'élimination des produits sulfo-conjugués par l'urine dans cette maladie.

Mais il se pourrait que ces modifica lions apportées dans la vitalité du coli-bacille et se traduisant par la transformation de ce dernier en microbe de Gaffky, fussent tout à fait spéciales à la fièvre typhoïde : il ne serait pas impossible, par exemple, que ce dernier microbe, bien que représentant par beaucoup de ses caractères une sorte de coli-bacille affaibli, dégénéré, si l'on veut (propriétés zymotiques réduites au minimum, etc.), eût acquis, d'autre part, des propriétés nouvelles, telles que celle de fabriquer certains poisons tout spéciaux; leur présence dans l'organisme provoquerait précisément les troubles observés dans la fièvre typhoïde. Les fonctions zymotiques, en d'autres termes, seraient supprimées et remplacées par des activités pathogéniques spéciales.

11 faudrait, pour démontrer la réalité de cette hypothèse,

SUIl LA KlÈVItE TYPHOÏDE.

d'abord que les poisons trouvés dans les cultures du microbe de Gaffky tussent tout à fiiit particuliers à cet organisme. Or, ù l'époque où Brieger (1) a isolé des vieilles cultures de bacilles de (Jall'ky sa typhotoxine, tuant lentement les animaux, la question des relations de ce microbe avec le coli-bacillc n'avait pas encore été soulevée; on n'a donc pas, au moins à notre connaissance, démontré que le « bacteriuni coli » nelabore pas des substances ù action semblable ou analogue. D'ailleurs, on s'est convaincu de plus en plus, au fur et à mesure des progrès de la bactériologie, que bien des bacilles, même d'espèces considérées comme banales, fabriquent de ces substances toxiques. Enfin, il semble, d'après les quelques expériences rapportées dans ce travail, que le « bacillus coli » sécrète plus de substances nocives que le microbe deGaflfky; d'ailleurs, on a toujours constaté que les cultures du bacille d'Escherich produisaient des effets plus prononcés chez l'animal (infection ou intoxication, peu importe) que le bacille dit « typhique ».

Une autre raison pour laquelle l'hypothèse de la transformation du bacille du côlon dans la fièvre typhoïde en un microbe à activités pathogéniques spéciales représenté par le bacille de Gaffky, ne nous semble pas, au moins d'après tout ce que nous savons, soutenable, c'est précisément ce fait, rapporté dans nos observations (et signalé aussi par Babes), de la présence de microbes possédant tous les principaux caractères du bacille de Gaffky chez des malades que l'on ne peut considérer comme atteints de fièvre typhoïde. Il est vrai que ces faits sont rares : on peut en conclure uniquement que les conditions de transformation du coli-bacille sont réalisées à un degré beaucoup plus grand chez les typhoïdiques; de là la présence si fréquente du bacille de Gaff'ky à la période d'état de la fièvre typhoïde.

Mais ce microbe peut se retrouver dans d'autres affections, qui seront précisément celles où le mécanisme régulateur de la transformation en produits inoff'ensifs, suivie de leur élimination, des produits nuisibles tels que les substances phénoliques, est profondément troublé.

Notre observation VIII fournit un bel exemple de ces sortes de cas. Le malade n'avait présenté aucun signe clinique de la

(1) Brieger. Weilere Unlertuchungen iiber Ptomahie, dSSS.

RECHEHCHES BACTÉRIOLOGIQUES

fiôVre typhoïde; il avait succombé à une néphrite aiguë, et l'on comprend qu'à la suite de celle-ci les processus chimiques de l'organisme fussent profondément modifiés; nous avons retrouvé une culture pure de bacilles de Gaffky dans ses organes. Nous savons bien que, dans ces cas, Chantemesse et Widal, Vincent (1), Thue (2), Banfi (3) parlent de fièvre typhoïde sans lésions intestinales.

Mais cette opinion ne nous paraît avoir d'autre point de départ que la préoccupation de ne pas toucher à la spécificité du bacille de Gafï'ky : si on l'admet, il faut bouleverser complètement le cadre actuel de la pathologie interne, sur la foi d'une simple hypothèse.

En résumé, la théorie actuelle, encore généralement admise, de la spécificité du bacille de Gaffky et de son rôle typhogène, ne nous paraît pas pouvoir rendre compte des faits : elle n'est pas scientifiquement démontrée.

5/ le bacille de Gaffky n'est pas, comme tel, ragent de la fièvre typhoïde, à quel micro-organisme faut-il attribuer l'ensemble des troubles constituant la dolhiénentérie?

Nous allons tâcher d'exposer quelle réponse on peut, dans l'état actuel de nos connaissances encore bien imparfaites, donner à cette question.

Chantemesse (4) définit la fièvre typhoïde : « la maladie due à la réaction de l'organisme contre l'invasion du bacille de la fièvre typhoïde ».

Cette définition ne laisse rien à désirer : si tout le monde était d'accord sur la nature du parasite qui provoque la fièvre typhoïde, elle serait parfaite. Quand on envisage, par exemple, «les maladies telles que le charbon, la tuberculose, la morve, dont les agents spécifiques sont parfaitement connus, on ne peut donner de meilleure définition de ces affections qu'en y comprenant le microbe bien déterminé auquel elles sont dues.

En proposant la définition précitée, Chantemesse suppose, sans aucun doute, que la spécificité du microbe décrit par

(1) Vincent. Mercredi médical, n" 46, 1891.

(-2) Thue. Cité par Baumgartcn : Jaltresbericlit ïtber die Fortscliritte, etc., 188J, S. 196.

(3) Banti. Riforma medica, otiobre 1887.

(4) Traité de médecine de Charcot et Bouchard, article : Fièvre lyplioïde.

SUR LA KltVRE TYPHOÏDE.

(latfky et si bien étudié d'ailleurs par lui-même et Widal, n'est plus discutable.

Il est nécessaire que nous reprenions Thistoire du bacille de Gartky pour bien poser la question et discuter la valeur de l'opinion de Cliantemesse.

En 1882, on avait déjà découvert et décrit les germes pathogènes de quelques maladies infectieuses : il ne semblait pas douteux que la fièvre typhoïde ne dût aussi être provoquée par la pullulation dans l'organisme d'un microbe tout particulier. Déjà Koch, Eberth avaient vu, dans les lésions lyphoïdiques, des bacilles un peu spéciaux. Eberth alTirmait même ne pas les avoir rencontrés dans d'autres affections; il est vrai qu'il ne les avait trouvés que dans la moitié des cas de fièvre typhoïde.

Gaffky (1) reprit cette étude : il fut assez heureux pour déceler dans les organes des typhiques de petits amas bacillaires, groupés d'une certaine façon, ne se retrouvant pas, disait-il, dans d'autres affections. Non content de constater, par le microscope, ces agrégats de microbes, Gatfky appliqua à l'étude des cadavres typhiques l'excellente méthode des cultures sur plaques de gélatine, qui venait de rendre tant de services à Koch et à ses élèves. 11 découvrit qu'il existait chez la plupart des typhisés à la période d'état, un bacille dont il décrivit la mobilité, l'aspect des cultures en gélatine, gélose, sérum, sur pommes de terre. Ces dernières, lui sembla-t-il, étaient tellement caractéristiques qu'elles constituaient le critérium par excellence du diagnostic de ce microbe.

D'autres observateurs, et à leur tête Chantemesse et Widal (2), reprirent cette étude et la complétèrent. Ces derniers apportèrent même k l'histoire du bacille typhique un élément très important parla constatation qu'ils firent de sa présence chez les typhiques à la période d'état, sur le vivant, par des ponctions de la rate.

Tous les auteurs reconnaissaient qu'il était impossible de démontrer la spécificité du bacille de Gaffky par des inoculations chez l'animal : celles-ci, d'ailleurs, devaient forcément rester muettes, la fièvre typhoïde étant spéciale à l'espèce humaine.

Mais, en raison des caractères tout particuliers de ce microbe,

(I) Lnc. cit.

[% Loc. cil.

RECIIEHCIIES nACTÉlUOLOGIQUES

de sa présence si fréquente chez les typhiquos, on n'hésita pas ù voir une relation de cause à effet entre les bacilles et la maladie. Gaffky, notamment, établissait la spécificité du microbe eh se basant sur les principaux arguments suivants :

i" Le groupement des microbes en petits amas dans les organes est absolument spécial à la fièvre typhoïde; les microbes de la putréfaction sont irroîgulièrement disséminés dans les tissus;

2" Ce bacille ne se retrouve que chez les typhiques.

Mais quand on lit le grand travail de Gaffky, on reste surpris de constater qu'en parlant de l'absence de microbes semblables à son bacille chez des personnes mortes à la suite d'autres affections que la fièvre typhoïde, l'auteur a basé son assertion uniquement sur les résultats de l'examen microscopique des coupes d'organes. Nous citons textuellement (1) :

« Es braucht wohl kaum noch erwahnt zu werden dass in den Organen an anderen Krankheiten Verstorbener bei den ausserordentlich zahlreichen, im Gesundheitsamt angestellten Untersuchungen auch nur âhnliche Bacillenherde niemals angetroffen worden sind. »

Mais il faut remarquer, disions-nous, que c'est à propos de l'examen microscopique des coupes d'organes typhiques que Gaff'ky fait cette constatation. Nulle part, nous n'avons lu dans son mémoire qu'il eût recherché, par la méthode bien plus importante (les cultures, si des microbes plus ou moins semblables à son bacille ne se retrouvaient pas dans des affections différentes du typhus abdominal. Or, (jaffky reconnaît que, même pour les organes des typhisés, l'examen microscopique ne donne pas toujours des résultats positifs : il faut absolument le critérium des cultures. Dès lors, on ne comprend guère comment Gaffky a pu affirmer l'absence de son bacille dans d'autres maladies que la dothiénentérie, alors qu'il n'avait pas appliqué à cette recherche la méthode la plus sûre pour le rencontrer.

Quant à son opinion concernant l'aspect caractéristique des foyers bacillaires, Artaud (2) a montré, il y a déjà longtemps, que les microbes de la putréfaction pouvaient se présenter de cette façon.

(1) Page 38-1.

(2) Cité d'après Casser : Le bacille typhique. [Archives de médecine expérimentale, 1890, p. H8.)

SUK LA FIÈVIIE TYIMIOÏDE,

Malgré les lacunes de sa démonstration, l'opinion de Oaffky sur la spécificité absolue de son bacille fut généralement admise par les bactériologistes.

Mais au moment où Gaft'ky publia ses observations classiques (1), on connaissait fort peu un microbe dont l'importance ne se révéla que beaucoup plus tard, le « bacterium coli commune » d'Escherich. Le travail de cet auteur est postérieur en date à celui de Gafîky (2). Escherich trouva que ce micro-organisme, présentant les caractères que nous avons longuement décrits, était un des hôtes habituels du tube digestif. Tous ceux qui étudièrent cet agent parasitaire furent frappés de ses ressemblances avec le microbe de Gaft'ky : certes, il existait un ensemble de détails de culture permettant de les distinguer l'un de l'autre ; mais on avait appris à se mettre en garde contre la tendance trop prononcée à séparer toujours, d'une façon absolue, des micro-organismes qui ne se comportaient pas de la même façon dans les milieux de culture usuels. Et ainsi se posa bientôt la question si importante du degré de parenté du « bacterium coli » avec le microbe de Gaft'ky.

Gaffky ne s'était-il pas trop avancé quand il avait affirmé que son micro-organisme était tellement caractéristique, tellement spécial à la fièvre typho'ide, qu'il n'était pas possible de l'identifier avec aucune autre espèce microbienne, et qu'on devait le considérer comme l'agent spécifique de la fièvre typho'ide (3)'?

Aux deux savants lyonnais Rodet et Roux revient l'honneur d'avoir exprimé, les premiers, les doutes qui s'étaient fait jour déjà depuis longtemps dans l'esprit d'un grand nombre de bactériologistes, et d'avoir placé la question, sur son véritable terrain.

Malheureusement, les travaux de Rodet et Roux furent extrêmement sobres de détails : l'absence de renseignements circon-

(1) Le mémoire de Gaffky est daté de février 1883.

(2) Escherich. Die Darmbakterien des Sauglimjs, Stuttgart, 1886.

(3) Voici comment Gaffky s'exprime (p. 397) ;

« Beim Abdominaltyphus regelmassig eine wohl charakterisirte Form von Mikroorganismeu findet, welche bei anderen Krankheitsprocessen niemals vorkommt — utid an dieser Thatsaclie ist nach den bisjetzt vorliegenden Untersuchungeii wohl kaum noch zu zweifeln — dUrfen wir dièse Organismen mit so ziemlich der gleichen Berechtigung als die Krankheitsursaclie ansehen, wie dies heute mitdeu Spirochiiten fUrdas RUckfalltieber und den Leprabaeillen fur den Aussatz der Fall ist, »

UECHEKCIIES UACTÉIUOLOGIQUES

stanciës sur la façon dont ils avaient obtenu les résultats annoncés, explique les résistances que leur opinion rencontra chez beaucoup (le savants. Nous croyons avoir montré que la thèse soutenue par Uodet et Koux repose sur des bases plus solides que la théorie adverse défendant la spécificité du microbe de Gati'ky. Ce dernier apparaît bien plutôt comme un produit de la maladie typhique que comme l'agent pathogène de celle-ci. Nous ne reviendrons pas sur les arguments que nous avons invoqués ailleurs, et exposés longuement, en faveur de celle manière de voir (1).

La question se pose maintenant de la détermination du véritable agent typhogène.

Koux et Uodet inclinent à croire que ce microbe n'est autre que le « bacterium coli comnmne », et, dans une importante comnmnication au Congrès international d'hygiène de Londres, le professeur Arloing(!2), se faisant le porte-voix des deux bactériologistes lyonnais, déclarait, en leur nom, que le bacille d'Escherich devait être considéré comme le véritable microbe typhique.

Les principaux arguments invoqués en faveur de cette thèse

(1) Nous avons passé sous silence, ù (l(!ssein, un cnseiiil)le de fails dont la consiatalion avait élé invoquée, notamment par MM. Cliantemesse et Widal, en laveur de laspécilicilé parasitaire du bacille de Gati'ky ('), la présence dans l'eau potable, cause de plusieurs épidémies, de ce uiiciube. Uu'il y ait une relation très fréquente entre l'ingestion d'une eau de boisson et le développement de la lièvre typhoïde, ou ne peut guère en douter, apiès les nombreux exemples observés de tant de côtés et que nous confirmerons à nouveau dans une prochaine publication.

Mais quelle est la nature de l'agent contagieux transporté par les eaux? Ce n'est pas parce que l'on trouve le bacille de Gafl'ky dans une eau de boisson que l'on est autorisé à conclure à la spécificité pathogénique de ce microbe. Si, comme nous le pensons, ce microbe est le résultat de la maladie, il est évident que la nappe aquifère, si elle est en communication avec des foyers de matières fécales, pourra recevoir, à un moment donné, les bacilles éliminés par les malades. Comme le dit Arnould, c'est la fièvre typhoïde qui parait mettre ces bacilles dans l'eau, bien plus que ces microbes n'engendrent, comme tels, la fièvre typhoïde.

Kous avons analysé très fréquemment (trente fois environ) de l'eau provenant de maisons où avaient éclaté des cas de fièvre typhoïde. Nous avons retrouvé parfois (dans quatre cas) le bacille d'Eberlh-Gaffky, bien plus souvent (neuf fois) le « bacterium coli ». Qu'en conclure? Tout en déclarant ces eaux fort suspectes, on ne pourrait actuellement laire état de ces constatations dans un débat scieniijique, pour prouver le rôle typhogène de l'un ou l'autre des microbes, tant que l'on n'aura pas démontré, par d'autres arguments, quel est le véritable agent de la fièvre typhoïde.

(2) Semaine médicale, n" 42, 1891.

(*) Archives de phijiiologie. Loc. cil,, p. 224.

Sun I.A FIRVIIK TYI'IIOÏDK.

étaient la présence, presque à l'état do pureté, du « bacillus coli » dans les selles de typhoïdiques, "et la découverte du bacterium d'Escherich, en l'absence du microbe de Gafl'ky, dans des eaux accusées d'avoir contenu le germe de plusieurs épidémies typhoïdes.

II est possible que le « bacterium coli » soit l'agent pathogène de la dothiénenlérie, et nous pensons, pour notre part, que ce micro-organisme est bien la cause du typhus. Ce microbe est loin d'être un parasite banal, et on a eu tort, pendant longtemps, de le considérer comme un simple saprophyte sans importance pathogénique chez l'homme. On sait aujourd'hui, par de nombreuses observations, que le coli-bacille peut provoquer des péritonites (Laruelle, nous-même, Frânkel), des angiocholites (Charrin), des méningites (Chantemesse et Widal), certains choléras nostras (Girode), et même des atïections des voies urinaires (Achard, Morelle, etc.).

Ces diverses modalités pathogéniques, bien connues aujourd'hui, du «bacillus coli » ne constituent certainement pas toutes les activités morbides qu'il est susceptible de manifester, et il est bien possible que le bacterium d'Escherich, grâce à certaines modifications de virulence, d'une part, du terrain humain de l'autre, puisse provoquer l'apparition du typhus abdominal, prenant peu à peu, en traversant l'organisme malade, les caractères du bacille de Gaffky.

Cette théorie, si elle va h l'encontre de certaines idées chères aux hygiénistes partisans absolus de la contagion opérant dans tous les cas, permet de comprendre certains faits, bien difficiles à expliquer autrement, de création d'un foyer typhique en dehors de la présence antérieure d'un malade. A l'heure actuelle, beaucoup d'hygiénistes professent qu'une fièvre typhoïde vient toujours d'une fièvre typhoïde, ou, en d'autres termes, que pour faire de la fière typhoïde, il faut de la fièvre typhoïde. On est souvent bien embarrassé pour expliquer, au moyen de cette théorie, certains cas, rares il est vrai , mais réels, d'apparition du typhus abdominal chez des individus et dans des localités sans relation aucune avec le reste du monde. Ainsi l'on a vu apparaître des cas de fièvre typhoïde (1) chez des militaires en marche dans le

( d) Kelsch. De la fièvre typhoïde dans les milieux militaires. [Revue d'hygiène, d890.)

UECIIEUCHES BACTÉRIOLOGIOUKS

désert, ayant quitté depuis de longs mois leurs garnisons d'originn. Les partisans de la spécificité du microbe de Gaffky sont obligés, pour expliquer ces faits, d'admettre le séjour prolongé, à l'ét it latent, dans le tube digestif, de ce parasite introduit pendant le séjour dans les garnisons supposées contaminées. Ne pourrait-on pas, avec plus de raison, expliquer ces cas par la détérioration imprimée à l'organisme grâce au surmenage, à la mauvaise alimentation, à toutes les conditions déftivorables des troupes en marche, troubles suffisants pour permettre la transformation d'un germe, d'ordinaire inoflensif dans l'intestin, en agent pathogène?

La possibilité du développement d'une infection par un microbe que tout le monde porte en soi, même à l'état normal, n'est du reste pas du domaine des faits nouveaux. Il est démontré que les germes de la pneumonie, de l'érysipèle, de la fièvre puerpérale, pour ne citer que ceux-là , se trouvent normalement sur les muqueuses de beaucoup de personnes, vivant là à l'état de parasites indifférents, ne développant leur action pathogénique qu'à la suite de modifications spéciales du terrain organique. La pneumonie, maladie infectieuse, est très souvent d'origine intrinsèque. Pourquoi ne pourrait-il en être de même pour la fièvre typhoïde? Aussi ne comprenons-nous guère l'émoi provoqué chez certains bactériologistes par la théorie de Rodet et Roux, qui applique à la genèse de la fièvre typhoïde des idées dont la réalité a été démontrée et est admise pour d'autres maladies.

Comment s'expliquerait, dans cette théorie, la contagion? // est bien entendu que celle-ci reste absolument debout : on ne prétend pas que la fièvre ti/phoïde soit toujours d'origine intrinsèque; au contraire, cette dernière ne se rencontrerait que dans la grande minorité des cas; le plus souvent, surtout en temps d'épidémie, les cas se multiplieraient grâce à des causes de contagion. Le « bactérium coli » devenu, sous l'influence de causes inconnues, agent typhogène, serait éliminé avec les excréta du malade, et irait, soit par l'air, soit, plus vraisemblablement, par les eaux, les linges, etc., contaminer les autres personnes.

Il faut bien remarquer, — et c'est là un argument en faveur de l'origine possible de certains cas de fièvre typhoïde en dehors d'une contagion venue de l'extérieur, — que les grandes améliorations réalisées dans des villes telles que Francfort et Vienne, au point de vue de l'hygiène publique, si elles ont fait diminuer

Sun LA KlftVnE ÏYIMIOÏOIÎ.

considérablement les cas de fièvre typhoïde, ne les ont pas supprimés complètement En assurant la distribution d'une eau non polluée et l'évacuation des matières excrémentitiejles, on a supprimé un grand nombre, sinon la plupart des conditions favorisant la propagation des gammes typhiques, mais on a continué à observer de-ci, de-là des cas de typhus abdominal : ce sont probablement ces cas qui sontdus, au moins en partie, au développement dans le tube digestif, grâce à certaines circonstances inconnues, de germes qui y vivent à Tétat normal et qui so transforment en agents pathogènes. Mais les conditions favorisant le transport de ces germes virulents aux autres personnes faisant défaut, la maladie ne devient pas épidcmique.

Cependant, il faut l'avouer, si séduisante que soit la théorie qui considère le « bacterium coli commune» comme l'agent de la fièvre typhoïde, elle restera une pure hypothèse tant que l'on n'aura pas déterminé quels sont les changements imprimés à Faitivité de ce microbe pour en faire un mici'obe typhogène. En effet, la présence du « bacterium coli », avec les caractères généraux que nous lui connaissons plus ou moins altérés, est tellement fréquente dans les organes de cadavres les plus divers, qu'il faut absolument découvrir à ce microbe des propriétés nouvelles et particulières pour pouvoir le caractériser comme micro-organisme lyphique. Nous ne possédons à cet égard qu'une donnée d'une certaine importance : Vallet (1) aurait observé que le « bacterium coli » exalte sa virulence en passant par le sol. C'est là une indication qui peut-être ouvrira la voie à des recherches fructueuses : on ne peut s'empêcher, notamment, de se rappeler, à propos de cette constatation, quel rôle important Pettenkoffer fait jouer au sol dans la maturation du germe typhique.

Quant aux arguments invoqués par Roux et Rodet en faveur de l'action typhogène du « bacterium coli », savoir la présence exclusive de ce microbe dans les selles des typhoïdiques et dans certaines eaux ayant provoqué des épidémies, ces raisons ne sont pas de nature à emporter facilement la conviction.

En effet, Bard et Aubert (2) disent avoir constaté, pendant le cours des affections fébriles (tuberculose, pneumonie, typhus

• (I) Congrès inlernaiional d'hygiène de Londres. {Semaine médicale, n" i2, 1891, p. 3S0.)

(2) Bard et Aibert. De l'influence de la fièvre sur l» n bacillus coUo. {Gazette Itébdomadaire de médecine, n°' 5 et 3o, -1891^

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abdominal), la disparition d'un grand nombre des espèces microbiennes do l'intestin : les cultures ne fournissent plus guère que le « bacterium coli commune ». Le développement de ce microbe dans le tube digestif, à l'exclusion des autres microparasites, serait plutôt le fait de la maladie fébrile.

Quant à la présence du « bacterium coli », en l'absence de bacilles d'Eberth, dans des eaux considérées comme ayant provoqué l'apparition d'une épidémie lyphique, si ce fait prouve peu en faveur du rôle pathogène du microbe d'Eberth-Gaflfky, on ne peut pas en conclure que le coli-bacille soit l'agent typhique : ce résultat prouve qu'il existait dos communications entre la nappe aquifère et des foyers de matières fécales, — el cette constatation sxiljil déjà pour rendre le liquide très suspect et le considérer comme impropre à la consommation, — mais il faut bien avouer que ces faits, à eux seuls, ne suffiraient guère pour démontrer le rôle typhogône du microbe d'Escherich.

Nous avons tenu h exposer aussi bien les arguments qui plaident en faveur de la thèse de Roux et Rodet sur le rôle typhogène du « bacterium coli », que les lacunes de la théorie. De la même façon, nous avons développé les nombreuses objections que l'on peut faire h la théorie de Gafl'ky, et émis l'opinion motivée que la conception du bacille décrit par ce savant comme germe typhogène spécifique est loin de reposer sur une base inébranlable.

Si nous avons réussi à montrer combien ces problèmes apparaissent compliqués et ardus quand, se dégageant de toute opinion préconçue, de toute attache d'école, on ne demande qu'aux faits la réponse aux questions posées; si nous sommes parvenu à faire voir combien il est difficile, au moyen de la conception simpliste du bacille, généralement considéré encore comme l'agent spécifique de la fièvre typhoïde, d'interpréter les constatations faites à la table d'autopsies, nous nous croirons déjà suffisamment récompensé des efforts que nous nous sommes imposé pour réaliser le plan tracé en tète de ce travail.

Liège, janvier 1892.

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