OBSERVATIONS CRITIQUES
Avant d'aborder la discussion sur le caractère rédactionnel de noire récit, nous devons relever un fait général qui a déjà été remarqué par plusieurs, mais dans des limites qui ne me paraissent pas avoir été déterminées avec exactitude jusqu'à présent. Il s'agit de la place occupée par le chapitre xxvi, 1-33, non seulement dans le texte massorétique, mais encore dans toutes les anciennes versions. L'accord général de ces témoignages n'empêche pas la conviction que cet épisode, qui roule sur la donnée qu'Isaac faisait croire que Rébecca était sa sœur et non sa femme, a dû se passer lorsque cette dernière n'avait par encore eu les deux enfants jumeaux dont parle le chapitre précédent ; et comme la visite qu'Abimélec fait à Isaac à Bersabée se rattache intimement aux dernières luttes que ce patriarche eut à subir avec les gens de Gerar, on est obligé de joindre cet événement au récit précédent et de Tattribuer à la même époque. Voilà le fait reconnu par l'exégèse moderne et personne ne peut en contester la solidité. Mais, quant à la question de savoir comment il faut rétablir le texte primitif, ces critiques sont tous d'avis que la place originale de cet épisode était entre les versets 20 et 21 du chapitre xxv. Comme raison du déplacement, ils allèguent la difficulté que le rédacteur aurait trouvée à faire accorder le^ données de cet auteur avec celles de xxv, 1 1 . Nous parlerons plus loin de cette prétendue différence d'auteurs. Contentons-nous d'insister pour le moment sur la nécessité d'admettre que la partie précitée du chapitre xxvi se trouvait primitivement avant le verset 19 du même chapitre. En effet, d'après xxv, 11, Isaac habitait près du puits Labaï-Roï. C'est à cette localité seule que peuvent se rapporter raisonnablement les mots yixs IVH ^H^l puisque nul autre pays n'est mentionné auparavant. L'explication donnée particulièrement dans le même verset, savoir que c'était la seconde famine après celle qui eut lieu au temps d'Abraham, montre du moins que le fléau accablait la même contrée que celle où Abraham avait séjourné, c'est-à-dire le Négeb. Après avoir quitté la Philistie, Isaac remonte à Bersabée et ne retourne plus à son ancien séjour de Lal^aï-Roï,
Ceci établit on comprend plus facilement la cause du désordre qui se trouve dans notre texte. Les versets xxv, 1 9-20 ne doivent leur place actuelle qu'à une inadvertance commise par un scribe qui, voyant que ce passage commence par les mots DHinX p pnr nnbn nV«V '^ ^^^ ^^"^ réfléchir après le morceau 12-18 qui débute par les mots analogues ,-^^j^^ DmSK p bXi^Dlt^ nnbri- Sur la base de cette ordonnance erronée, un autre scribe se vit forcé de faire continuer la narration par celle de la naissance des enfants et de leurs pre* miera actes» formant un passage dont la position convenable est après xxvi, 33, puisque les versets 34-35 en forment la, suite naturellOt Bans toutes ces dislocations il n'y a pas la moindre velléité d'interpolation, mais simplement le résultat d'erreurs de scribes qui ne comprenaient que fort superficiellement le texte.
Une dislocation de moindre importance, mais suffisante pour dérouter l'exégèse moderne, se fait également remarquer au commencement du chapitre XXYI. La seconde partie du verset 1 , qui relate le départ tflsaac pour Gerar, ne peut évidemment pas précéder la défense de descendre en Egypte et surtout l'ordre de s'établir dans un pays indéterminé d'abord, qui forment la substance du verset 2. L'embarras cesse dès que l'on place 1 ô au début du verset 6 dont la brièveté, ainsi que nous l'avons dit plus haut, paraissait déjà singulière par elle« même. Après cette soudure, le verset en question ne hisse plus rien à. désirer au point de vue de la clarté, Isaac, empêché par l'ordre divin d'aller .en Egypte, comme l'avait fait son père Abraham dans une occasion analogue (xii, 10 suiv,), se rend dans le pays des Philistins qui lui est expressément indiqué par la Divinité et s'y établit durant plusieurs années. Cette circonstance enlève toute bizarrerie au titre de < roi des Philistins » qui suit le nom d'Abimélec au verset 1 , ou plutôt au début du verset 6, L'expression v^tj^^ pij^ et ses reprises yi^S "IIJî
DNiH ^^ bî<n niV1î<n"'b3 ^^* versets 3-4 ne pouvant pas être rapportées à une ville et étant donné que le terme -|-|jj y-|j{ était hors d'usage, l'écrivain se vit obligé de mentionner au premier verset le nom de gintt^bô Q^i comportait fort aisément
l'attribution de y^Hy « pays >. Quant au titre de D'>ritt^^3 ibo» il se borne naturellement à la partie de la Philistie dont Gerar était le centre et n'implique nullement la notion qu'Abimélec était le roi de la Philistie tout entière.
Comme résumé des recherches qui précèdent, les divisions de cette narration se rétablissent ainsi qu'il suit : 1) la famine, le séjour d'Isaac à Gerar, l'hostilité des Philistins, le retour à Bersabée, l'alliance avec Abimélec (xxvi, 1 • 33) ; 2) la généalogie d'Isaac, la stérilité temporaire de Rébecca, la naissance de Jacob et d'Ésaû, l'acquisition du droit d'aînesse par Jacob, les mariages d'Ésaû. L'unité de récit est garantie par la suite logique et conséquente de son ordonnance et il sera bien difficile d'y trouver des fissures produites par des documents de génie différent et légèrement juxtaposés comme l'imagine la critique désagrégeante. La seconde partie de la biographie d'Isaac est considérée par les critiques comme composée des documents A et G. Au premier appartiendraient les versets 26, 34 et 35 qui parlent des femmes hétéennnes épousées par Ésaû et qui se seraient rattachés primitivement au passage xxviii, 9. D'après ces mêmes auteurs, tout le long passage xxvii, 1-45, appartiendrait au document G, tandis que le verset 46 serait l'œuvre du rédacteur qui voulait ménager une transition au récit de xxviii, 1 -7 qui contient la recommandation faite par Isaac à Jacob de ne pas épouser une femme chananéenne. Malheureusement, il leur a échappé que, dans ce cas, ia mention réitérée de nn mJ3 ^^ verset 46 irait à rencontre de celte idée, puisque la défense ne se bornait pas aux Hétéennes seules, mais englobait toutes les femmes du pays ; le diascévaste aurait donc employé plutôt l'expression générale wj^ ni3a» propre à son auteur (xxviii, 1), et dans ce cas il n'aurait plus eu besoin de se servir en troisième lieu de yi^H nto ^^^^ '^ ^^^^ ^^^*^ encore mal déterminé. Nous pouvons donc à bon escient considérer îe verset 46 comme appartenant à l'auteur de la narration précédente, qui fait d'abord usage du terme n'i^a D|-| à cause de l'origine hétéenne qu'il a donnée précédemment aux femmes d'Ésaû, puis généralise son idée par l'expression ^® V*'^'^ nija» ^u fo^d équivalente à |j;j3 nto- I' ^'^^^
même pas difficile d'expliquer sa préférence pour le synonyme dont il s'agit : le parallélisme nn nto — ÎJ^i3 m33 aura donné à |j^j2 ^*" sens ethnique et aura pu faire croire que la défense ne s'étendait qu'à ces deux tribus; l'expression n'US yiHil f3.it, au contraire, disparaître toutes ces ambiguïtés et rétablit le sens exact de la défense, tout en conservant le lien qui rattache ce verset à xxvi, 34.
UNITÉ RÉDACTIONNELLE
La distribution de notre récit entre les auteurs présumés de la Genèse donne lieu de la part des critiques documentaires à des affirmations singulièrement sujettes à caution. D'après eux les trois versets 19, 20 et 26 b sont des restes de A, le maître exclusif des nibin ^ J^ narration suivante (v. 21 -3i), par suite de la présence de niJT» échoit naturellement à G. Mais le titre de ^SIX» ^ araméen > appliqué à Bathuel et à Laban et visiblement destiné à montrer qu'lsaac a pris une femme de la famille d'Abraham, n'atteint son but que lorsqu'on a souvenance du récit yahwéiste du voyage de l'esclave à Aram-Naharaïm, d'où il réussit à emmener Rébecca (ch. xxiv), récit où Laban apparaît pour la première fois comme fils de Bathuel et frère de cette dernière. Résultat inévitable : les versets généalogiques 1 9-20 ne contenant que les données antérieures du yahwéiste, peuvent, jusqu'à preuve du contraire, appartenir au même auteur. Ce résultat est corroboré par une autre observation. Le pays de la famille d'Abraham est désigné à partir du verset 20 P^^ mx pS y or, ce terme géographique, qui est simplement l'équivalent de q-|x mttf (Osée, xii, 1 3), c champ d'Aram > est absolument inintelligible pour tous ceux qui ignorent qu'il s'agit de la plaine d' Aram-Naharaïm dans laquelle est située Hârân, la ville des Naborides, c'est-à-dire la description donnée par le yahwéiste dans xxiv, 10. Nous avons donc une nouvelle preuve de la pénétration indissoluble des données généalogiques dans celles du yahwéiste, et par conséquent du caractère tout gratuit de l'hypothèse qui assigne aux généalogies le caractère d'un document séparé. Au point de vue de
la théorie unitaire, l'emploi de q-^j^ na=a"lX mtt^ ^^ ^î®^ de t3''"in3 mX s^explique par la nécessité de former Tethnique •»!3nN' ^^^ '^ terme Q'j-inj mx ^"^^^* donné forcément le lourd composé i-|n3n '•DlXn- L^usagede q-|}^ pgj ici et dans toute rhistoire de Jacob est donc justifié par la commodité de son emploi, et n'atteste nullement une rédaction différente. En dehors de cette histoire, la Bible ne connaît que le terme général nnriî Q"IN» synonyme de pB^jOT n"IN' ^^"^i que je l'ai démontré dans une de mes études précédentes (Recherches bibliques, tome V% p. 31 0-31 2).
Quant à Tidée d'attribuer une source élohiste (n* 1 = A) à la remarque qu'lsaac avait quarante ans lors de la naissance de ses fils, (v. 26), son caractère purement arbitraire éclate déjà au premier aspect, des fixations analogues étant fréquentes chez le yahwéiste ; comparez vu, 4 ; Xii, 4 ; XV, 13 ; xvii, 1 ; XXIX, 1 4, 1 8, 27 ; xxxi, 38, sans compter des passages comme XVI, 16, qui malgré l'absence de^lH^ ^^^^ néanmoins partie des passages yahwéistes. Je cite pour mémoire la conjecture que les mots -jj^jjf n*T1X!D *)Vd auraient été empruntés par le rédacteur au document B, afin d'expliquer le nom de ^ijf^ qui répondrait à l'arabe ^^1, v poilu », mais, le j^ hébreu ne devient jamais s±} en arabe, et, de plus, le mot rmXD serait en trop. La comparaison avec un tissu marque que la peau d'Ésaû était excessivement poilue sur toutes les parties du corps. Le narrateur explique ainsi d'avance comment Jacob, en se présentant devant Isaac avec les mains et le cou couverts d'une peau d'agneau, a pu être pris par ce dernier pour son aîné Ésaû (xxviii, 2I3), J'ajoute que l'opposition intentionnelle de Qp ]^^^ et yi)^ "jjliy^f comme celle de ^jjj/'i D^bnX ^^ rniî^ Ï^^N^ atteste l'absence de tout élément étranger dans le verset 27.
Enfin, je ne peux voir qu'une prétention peu justifiée dans l'opinion courante des critiques d'après laquelle les trois auteurs principaux de cette histoire auraient motivé, chacun à sa manière, l'échéance d'Ésaû en ce qui concerne le droit d'aînesse. D'après C {v.22 suiv.), la prééminence de Jacob serait le résultat d'un décret divin ; d'après B (chap. xxvn) elle reposerait sur la
bénédiction de son père acquise par la ruse; A, de son côté, aurait assigné ce fait à la volonté d'Isaac, fâché de ce qu*Ésaû avait épousé des femmes hétéennes (xxvii, 46 — xxvni, 9). Outre les preuves de détail que nous donnions plus haut à Tappui de Tunité rédactionnelle de Tensemble de la narration, celte unité se déduit déjà, du point de départ commun à tous ces passages, savoir qu'Ésaû était l'aîné de Jacob, On nous dît que c'était alors une tradition inébranlable, mais c*est précisément une prémisse dont l'inexactitude éclate dans toutes les histoires des peuples. En voici quelques exemples frappants. Depuis plus de six centa ans pour le moins, le monde juif et chrétien admettait, sur la foi de la Genèse, qu'Isaac allait être sacrifié par son père sur le mont Moriya ; est-ce que cette tradition, enseignée et consacrée à travers de longs siècles, a empêché l'islamisme de faire d'ismaêl la victime précitée et de proclamer l'Arafat comme étant la montagne sacrée où ce sacrifice allait avoir lieu? Est-ce que, dans le christianisme même, malgré les données formelles du même livre sacré, les fidèles du judaïsme traditionnel ne sont pas qualifiés, au moins moralement, de fils de la servante Hagar ? Et les Mandaîtes se sontils privés de travestir les traditions séculaires des juifs et des chrétiens à la fois en appliquant à leur propre héros, Manda d'Haye, les actes les plus glorieux des héros bibliques ? Rien de plus mobile et de plus malléable que la tradition en présence des causes pressantes, et l'on veut qijie les trois auteurs de la Genèse se sioient tellement laissé dominer par la tradition, au fond insignifiante, de l'aînesse d'Ésaû,pour que chacun d'eux se soit vu obligé de chercher une explication de la préférence accordée à Jacob? Selon ma conviction, ces trois auteurs, s'ils existaient réellement, auraient été beaucoup moins naïfs que leurs commentateurs modernes. Pour tous ceux qui ne cherchent pas midi à quatorze heures, le rôle assigné à RébeCca dans cette comédie familiale, aussi bien dans ce qui se rapporte à la bénédiction de Jacob qu'au blâme infligé à Ésaû au sujet de son dédain du droit d'aînesse (xxv, 34), au sujet de ses mariages (xxvi, 35 ; xxvii, 46 — xxviii, 4), n'a que le but unique de justifier les prévisions de l'oracle (xxv, 23) , basé lui-même sur l'étymologie du nom de spj;^.
es interpolations des chapitres suivants, înir sur l'ordonnance des versets xxvi, blie plus haut et où nous avons constaté rset 5 on trouve l'énumération '^niDl^D op chargée, noais est-ce une raison suf- ' la rédaction à un compilateur tardif , car toutes ces expressions sont en i' Abraham : le verbe -)ou^ y revient 10; XVIII, 19) ; le sacrifice d'Isaac a imandement exprès (mVD) ^^ '^ ^^^^' larrateur avait employé le verbe ^}yif équivaut absolument à ^niVS fT^tt^J^a-t-on que les rites de la circoncision 3nt de vrais piPR ^* miin ? La chose cits précédents ; pourquoi s'étonner de mé avec les termes techniques courants père qui doivent servir de modèle à ; allusions de G à des passages de A ou me, on s'empresse donc de les baptiser )mme l'appétit vient en mangeant, on ; interpolations dans \ b et les versets à des détails de l'histoire d'Abraham e documentaire de l'auteur, G devait î même pas la peine de chercher ce qui .cteur final à falsifier l'original par des leur, prise en elle-même, manque absoi contraire, on n'y voit ni feu ni fumée, lur primitif de l'histoire patriarcale, les en question mettent en plein jour : celle Isaac en Philistie n'est pas un simple tiam ; les versets 1 5 et 1 8, que la con- ) Abraham et Abimélec a été rompue e temps après la mort du premier, et de ernier de conclure une nouvelle alliance mmentairede ces passages. Lacirconsit de ces puits n'est pas mentionné dans teste clairement la présence d'un auteur au moment où cela lui semble néces-
saîre (cf. xx, 18). La supposition que R, ayant trouvé les puits assignés à Abraham dans B et à Isaac dans G, aurait concilié les deux en attribuant à I un le creusement primitif et à l'autre le recreusement, dépense trop d'ingéniosité pour un sujet insignifiant, puisqu'il s'agit de puits sans nom, c'est-à-dire sans indication de propriétaire. Aussi voyons-nous que les puits creusés par Isaac portent chacun un nom particulier pour attester son droit sur eux. Quant aux puits creusés par Abraham, le narrateur ignorait lui-même leurs noms et ne pouvait leur consacrer qu'une notion très sommaire.
Les difficultés qui ont été signalées dans le reste du récit ont été discutées partie dans le commentaire, partie dans les considérations qui suivent et peuvent être regardées comme complètement résolues sans entamer en aucune manière Tunité de la rédaction de l'ensemble. Un point demande pourtant à être élucidé. Le nom de j^^jgf -|j{3 qui, d'après xxr, 31, est dû à un acte d'Abraham, est attribué dans xxvi, 33 à un procédé d'Isaac ; n'y a-t-il pas là deux traditions différentes et partant l'indice de deux narrateurs qui se contredisent? Les critiques documentaires répondent affirmativement et s'en prévalent comme d'une forte preuve en faveur de leur système. Malheureusement, ce n'est qu'une illusion. Le nom de ^j^;^ VSlî^ï donné par Abraham, non seulement aurait dû disparaître après les démonstrations d'hostilité à l'égard d'Isaac, mais aussi, conformément aux exemples rapportés précédemment (v. 20-21), être transformé en une désignation péjorative telle que a parjure > (xiiy) ou c fausseté » (ip^f). La perpétuation de l'ancien nom amène le narrateur à penser qu'lsaac l'a repris en souvenir de la nouvelle alliance, mais en l'appliquant à un autre puits que ses serviteurs ont creusé dans la même localité (xxvi, 32-33). A ce propos, l'auteur invoque l'opinion publique de son temps : ^1^-7 q^^-7 «^^ (cf. le commentaire de XIX, 37-38, Rech. bibl, 1, page 421).