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LES TROIS DOCUMENTS SUPPOSÉS DE LA GENÈSE

A entendre les critiques, les trois documents dont la Genèse serait composée d'après eux se distingueraient l'un de l'autre par des traits caractéristiques tranchés. A, le premier élohiste (nous résumons l'exposition de Dillmann, p. x et suivantes), fait en principe une œuvre de lois et ne traite de l'histoire

qu^autant qu'elle est nécessaire k les expliquer. Sa partie historique ne s'étend que sur les événements qui font époque (création, déluge, alliance avec Noé, alliance avec Abraham, descente des ancêtres en Egypte) Ou sur les accidents donnant lieu à des droits (Genèse, xvii, 23 ; xlviii, 3-8). Autrement, il emploie le style bref et sec, ou trop diffus, de l'analistique et de la statistique, et aime à systématiser. Sa manière de parler de Dieu est sévère et digne, sans même employer la croyance aux anges*, et incomparablement moins encore celles du peuple et des poètes qui frisent la mythologie. L'auteur appartenait sans aucun doute au cercle du sacerdoce central de Jérusalem et vivait encore au temps des rois. Les deux autres écrits sont d'une nature toute différente. B, l'œuvre du second élohiste, peut être appelé le livre des légendes israélites (das israelitische Sagengeschichtsbuch). Il puise principalement à la légende orale telle qu'elle vivait chez les tribus d'Israël, en dehors de Juda, et conserve toujours le ton et la couleur de la légende populaire. C'est grâce à lui que nous connaissons les noms propres : Éliézer, Débora et Putiphar, et beaucoup de légendes locales. Il s'occupe de préférence de l'origine des sanctuaires (inclus les ma$$ébot) intérieurs, orientaux et du profond sud-ouest du pays, sans qu'on soit autorisé à le nommer un écrit sacerdotal, ainsi que le veut M. Stade. Comme il s'occupe beaucoup de l'excellence de Joseph, laisse deviner l'ancien prestige de Reûben, représente Béthel comme un sanctuaire où l'on donne la dîme, fait expressément allusion à Sichem comme possession de Joseph, fait donner par Jacob à Joseph une bénédiction spéciale, son origine septentrionale ou Israélite est indubitable. Ce document ne contenait pas l'histoire du déluge, et n'est constatable avec certitude que depuis le chapitre xx, et avec une haute vraisemblance dans le chapitre XV ; d'autres passages peuvent aussi en venir, particulièrement dans les chapitres iv et vi, qui se rattachent aux légendes phéniciennes. Il appartient au ix* siècle avant l'ère vulgaire,

1. Cette assertion disparaît devant les pluriels ntt^W» laoSï!» IJmDTD J, 26, offrant les paroles qu'Élohim adressa aux Élohim inférieurs (anges) dont il est censé entouré, comme le prouve le verset m, 22 ("laDQ *TnN3) qui B*y réfère indubitablement.

la floraison du prop oîsième écrit, C, celui ractère prophétiquâj i parle aussi de sanctu is dans un intérêt an es origines, il montre i concerne la disposit Hat primitif, généalog peuples). Dans l'his 5cits communs avec A dôme et de Gomorrl:

i ; XLVii, 29 et suiv.

B étroitement apparen out dans celles de Jacc i chapitre xxvii, la p complets dans B qui données plus détermi 2 contre 3 ; xxxvii, Hs; XXXVII, 25, Ismae îoup de cas, il est tou gendes écrites ou ora de B, particulièremei ] emploie « naïvemen et les sacrifices, les ai > les oracles de Yahwé brmément au sens pr . l'époque des grandi . Ces trois écrits, aprê ont été combinés eni rancha, modifia et inl î rattacher les solutio ictions trop évidentes ve de ses modèles, il a contradictions sensible

: la substance du systi qui est sans contredil Iques critiques, égaler

Wellhausen et Kuenen,. regardent B comme d'origine judéenne et C comme de provenance septentrionale et israélite, et de plus attribuent à A (appelé par eux P) la date et même la paternité plus ou moins entière d'Esdras (vers 440). Dans plusieurs questions de détail d'une haute importance, les vues des critiques sont loin d'arriver à un accord suffisant, mais comme l'argumentation de Dillmann est la plus réfléchie et la moins troublée par ces coups d'autorité basés sur une suffisance souvent injustifiée qu'on trouve chez certains de ses collaborateurs, je crois devoir persister dans notre habitude de voir en lui le plus sérieux adversaire que la discussion doit viser. Ceci dit, je passe à examiner le bien fondé des diverses énonciations précitées relativement aux trois écrits primitifs et à leur compilation par le rédacteur supposé.

Commençons par la détermination géographique. La distinction admise entre B (selon d'autres C) comme de provenance israélite et A et C (selon d'autres A et B) comme produits judéens se fonde sur une prémisse qui, quoique souvent répétée, contient des contradictions manifestes qui la réduisent à néant. On nous dit d'abord que l'auteur de B doit être Éphraïmite, parce qu'il s'occupe avec prédilection des sanctuaires intérieurs et orientaux, mais on ajoute aussitôt c et aussi de ceux du profond sud », qui appartiennent au territoire de Juda. N'estce pas avouer soi-même l'impossibilité de regarder la mention de tel ou tel sanctuaire comme un indice d'origine? Le même fait se présente également à propos de C, car loin de se borner aux sanctuaires de la Judée, il parle aussi de ceux du nord ; la remarque qu'il agit ainsi comme simple antiquaire est trop subtile pour qu'on la prenne au sérieux. Au fait, la différence consiste dans le séjour d'Abraham à Hébron qui se trouve dans C et manque dans B, mais puisque, selon eux, R n'a donné intégralement le texte de B qu'au chapitre xx, comment savent-ils qu'il n'en a pas été question dans les chapitres supprimés? Cette déduction ab ignoto est malheureusement le péché mignon de la critique moderne. En revanche, nous devons considérer comme une lourde erreur l'affirmation que les Éphraïmites faisaient des pèlerinages au sanctuaire de Bersabée, dans la Judée méridionale ; outre que cette ville n'a jamais

été un lieu de pèlerinage pour les Judéens eux-mêmes, qui ne manquaient cependant pas de se rendre en théories dans les sanctuaires éphralmites, surtout à Sichem (Josué, xxiv, 26) et à Bélhel (Juges, xx, 18), il est absolument sûr que la Beêrèeba*" qui est mentionnée dans Amos, y, 5, en compagnie de Béthel et Gilgal, ainsi que dans Amos, viu, 14, est une localité éphraïmite voisine des autres sanctuaires qui y sont cités. Avec la disparition de cette confusion géographique, la distinc* tion documentaire eût été allégée d'un grave inconvénient, si la même objection ne se représentait pas au sujet d'Hébron : Abraham a bien séjourné dans cette ville, mais elle n'a jamais constitué un lieu de pèlerinages, ne fût-ce que pour les Judéens. Quand on voit en outre que les sanctuaires éphraïmites importants, tels que ceux de Dan et de Silo, ne jouent aucun rôle dans l'histoire des patriarches de n'importe laquelle des trois sources supposées, n'est-on pas en droit de conclure que les sanctuaires historiques d'Israël et de Juda n'ont pas servi de modèles à ces auteurs?

La distinction entre ces trois écrits relativement à leur caractère religieux n'est pas moins gratuite. En laissant certains détails discutés dans le commentaire, je me contente de relever que A, qui serait le document sacerdotal par excellence et devrait par conséquent regarder le rite du sacrifice comme une institution primordiale, ne parle ni du sacrifice de Gain ni de celui de Noé, puisque les passages qui s'y rapportent appartiennent à G. D'autre part, G, que l'on qualifie de prophétique^ ne considère jamais Abraham comme prophète, comme le fait son collaborateur B (xx, 7), qui serait un simple folkloriste éphraïmite. On voudrait aussi savoir comment B, le plus éloigné de A, et même G qui s'en rapproche souvent, mais qui ignore la création en six jours, ont pu motiver l'institution du repos du septième jour, ou bien comment A et G, qui se taisent sur la lutte de Jacob avec l'ange, ont pu expliquer l'origine de la coutume de ne pas manger le nerf fémoral (xxxii, 33). Répondra-t-on que sur ces choses tous les narrateurs étaient d'accord et que le compilateur a puisé tantôt dans l'un, tantôt dans l'autre de ces ouvrages, alors la prétendue distinction fondamentale se réduirait à des points absolument secondaires

de style et de prédilection pour tel ou tel personnage de Tépoque patriarcale. Puis, dans les circonstances données, comment peut-on savoir que les dernières divergences, si toutefois elles existent, ne sont pas dues à des lambeaux de phrase que le diascévaste aurait tirés de récits tout différents pour émailler sa compilation principale avec autant de sans-gene et d'inintelligence que ses interpolations antérieures. L'espérance de pouvoir reconnaître ces additions par des indices rédactionnels est une pure fiction qui devait rester étrangère à de vrais savants.

Je n'ai pas fini : quand on admet que l'un des trois auteurs est un pieux Éphraïmite postérieur à la scission, qu'il soit B ou C, on s'attend à trouver chez lui une protests^ition contre les sanctuaires inauthentiques d'Hébron et de Jérusalem, surtout contre ce dernier, et à l'inverse chez les deux autres une violente polémique contre les sanctuaires éphraïmites rivaux du temple de Jérusalem, surtout contre celui de Dan qui n'avait reçu aucune consécration patriarcale. Au lieu de cela tous les récits conservent un calme plat par rapport à cette rivalité capitale et inconciliable, et, qui plus esl, c'est que le compilateur luimême, qui, de l'avis de tous, était judéen, selon plusieurs même judéen post-deutéronomique, voire postérieur à l'exil, se contenterait de faire allusion à Jérusalem tout rouge de honte ou en la déguisant sous un autre nom {y^^ b^JD' ^^^ verschàmter Ausdrucky dit un gai critique) ! Avec des saillies spirituelles et des gamineries facétieuses, on amuse la galerie, mais on ne fait guère avancer la science. Quant à la polémique que C dirigerait contre l'essence idolâtrique {das abgôttische Wesen) du peuple d'Israël (Dillmann), nous n'en trouvons pas la moindre trace : le seul passage qui pourrait s'y appliquer, savoir xxxv, 1-4, étant généralement attribué à B.

Peut-on, au moins, mettre au crédit de B la connaissance des trois noms propres Éliézer, Débora et Putiphar, comme il nous est affirmé avec tant d'assurance? Malheureusement non. Éliézer est mentionné dans un verset qui contient le nom de Yahwé, partant d'origine yahwéiste ou C (xv, 2). Les critiques déclarent naturellement que ce nom divin y a éié intercalé par le rédacteur, mais le mobile de cette fraude pieuse n'est

pas donné. Le nom de Débora figure dans un passage qui désigne Dieu par Élohîm, mais comme le fait même que Rébecca était accompagnée de sa nourrice est énoncé dans un récit qui appartient à C, nous arrivons à l'équation C = B que nous avons constatée d'innombrables fois au courant de notre commentaire, car il est hautement improbable que le nom de cette femme, absolument insignifiante dans l'histoire des origines, ait été conservé dans les traditions des deux États hébreux. En ce qui concerne le troisième nom, celui de Putiphar, nous avons parlé plus haut de l'erreur qu*a produite chez les critiques la velléité d'arracher le verset xxxix, 1 , au reste du chapitre qui fait partie de C, et il me paraît superflu d'y revenir.

Enfin nous sommes obligé de rappeler l'erreur historique qui réside dans l'affirmation que le document B, s'approchant des légendes phéniciennes, ignorait le déluge. Cette importante légende religieuse, d'origine babylonienne, n'a pas pu rester inconnue aux Phéniciens, qui furent soumis pendant plus de deux mille ans à l'influence babylonienne, et qui employèrent longtemps le babylonien comme une langue littéraire. Du reste, l'existence de rites perpétuant le mythe du déluge chez les Grecs est certainement due à l'influence phénicienne. On sait aussi que ce mythe était également répandu en Syrie, surtout à Hiérapolis ou Mabog, aujourd'hui Membidj. Donc, si les critiques eux-mêmes ne trouvent pas trace de B dans le récit du déluge, ils doivent nous donner la raison de cette grave omission, et cela d'autant plus qu'elle est précédée par une omission encore plus grave, celle relative à la création, mythe constaté chez les Phéniciens sous une forme peu différente du récit babylonienS L'auteur supposé de B ne pouvait ignorer ni la création ni le déluge, qui forment les parties essentielles de l'épopée des Sémites du nord. Par conséquent, l'absence de la version B de ces deux épisodes dans la Genèse doit être voulue de la part du compilateur, mais l'hnpuissance de la critique à motiver un si étrange phénomène nous fortifie

1. Voir notre mémoire sur la Création phénicienne dans le tome II des Recherches bibliques.

à bon droit dans Tidée que le document B manque de toute réalité.

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