B. — IV
Ces versets portent :
Et toi, iiy SlM' forteresse de la fille de Sion, vers toi viendra certainement le premier gouvernement, la royauté de la fille de Jérusalem.
Et maintenant, pourquoi pousses-tu des cris plaintifs? Est-ce que le roi n'est pas au milieu de toi, est-ce que ton conseiller a péri, pourquoi donc es-tu prise de tremblements comme une femme qui accouche?
Tremble et gémis, fille de Sion, comme une femme qui enfante, car maintenant tu sortiras de la ville et tu demeureras dans le champ et tu arriveras à Babel. Là tu seras sauvée, là Yahwé te sauvera de la main de tes ennemis.
Et maintenant beaucoup de peuples se sont assemblés contre toi, qui disent : Elle sera profanée et nos yeux verront sa chute.
Mais ils ne savent pas les pensées de Yahwé et ne comprennent pas son Intention; car il les a amassés comme les gerbes qu'on va transporter dans l'aire.
Lève-toi et foule(-les), fille de Sion, car je te donnerai des cornes de fer et des sabots d'airain et tu écraseras beaucoup de peuples, et tu voueras leurs biens à Yahwé et leurs richesses au seigneur de toute la terre.
La situation est la suivante : Sion tremble et est pleine d'angoisses parce qu'elle se voit entourée de peuples ennemis qui se réjouissent de «a prochaine chute, mais ces peuples ne savent pas que Yahwé les y a réunis ensemble pour qu'ils soient anéantis par la fille de Sion qui sortira de la ville et se tiendra dans la rase campagne pour les combattre. Elle (=» son représentant)
ira même jusqu'à Babel (pour encourager les adversaires de ces ennemis). En pleine campagne, Yahwé la sauvera et lui donnera une victoire décisive qui causera la perle des peuples hostiles.
Comme Michée a vécu au temps d'Ézéchias, l'interprétation de la prophétie n'est pas difficile à deviner. Les ennemis qui se préparent à assiéger Jérusalem sont les Assyriens commandés par Sennachérib. Michée conseille d'abandonner la ville et d'attendre l'armée ennemie de pied ferme en rase campagne, où l'approvisionnement peut être mieux assuré, et d'expédier une ambassade à Babylone, auprès de Mardukbaladan , l'adversaire irréconciliable de Sennachérib, afin de distraire une partie de l'armée assyrienne de ce côté Avec l'aide de Yahwé, il espère que les Judéens remporteront la victoire qui aura pour consé{|uence l'unification d'Israël et de Juda sous le sceptre du davidide Ézéchias. Nous savons que ce conseil assez havsardeux n'a pas été suivi, surtout à cause de l'avis d'Isaïe, qui affirmait au contraire que la ville ne sera pas prise, avis que les événements ont parfaitement justifié.
Au sujet de la liaison de iv, 8-1 3, avec ii, 1 2-1 3 + iv, 6-7, il est peu de remarques à faire. Aux approches du siège de Jérusalem, non seulement les anciens nationaux du royaume d'Israël, mais aussi un grand nombre de Judéens ont été amenés en captivité ou dispersés dans les pays voisins. Après la destruction totale, mais peu longue de la ville sainte et l'écrasement définitif des envahissenrs dans la bataille en rase campagne, les captifs et les dispersés de tout Israël, Judéens aussi bien qu'Éphraïmites, rejoindront l'armée victorieuse et, précédés par le roi davidique conduit par Yahwé, ils feront leur entrée triomphale dans la ville sacrée, qui sera reconstruite et repeuplée dans l'intervalle. On le voit, l'eschatologie de Michée se borne au rôle futur de Jérusalem comme centre de pèlerinage pour beaucoup de peuples ci rcon voisins. L'idée messianique en est absolument absente : le roi davidique, qui n'est autre que le monarque actuel, Ézéchias, quoique destiné à gouverner un royaume aussi vaste que celui de Salomon, c'est-à dire la Syrie entière (v, 2), aura néanmoins à prendre des précautions contre le retour hostile de l'Assyrie
ibidem, 4-5). A tout autre égard, ce roi humain est complètement effacé devant le vrai roi du monde, l'éternel Yahwé.
Il reste à établir le sens exact de -^^t^ blJiD- ^^ comparaison avec l'allocution adressée à la famille davidique nriNT nmSK Dnb n^S (^> ^^ ^^^ hors de doute qu'il faut y voir un autre nom de la ville de Bethléem, berceau de cette famille. Cela cadre parfaiteaient avec la donnée de la Genèse, XXXV, 21 , d'après laquelle -nj; b^JD ^^^*^ ^^'"^ ^^"^ '^ ^^^" sinage immédiat de Bethléem, et, comme cette localité n'est plus mentionnée par aucun autre écrivain biblique, on peut affirmer que le passage en question, assigné par les critiques à P, a été lu et exploité par Michée, car ce prophète n'aurait jamais désigné la race royale par le nom d'une localité inconnue à la tradition judéenne.
Les critiques outranciers cherchent naturellement à repousser l'identification qu'on vient de lire. Leur plus récent représentant, M. Nowack, traduit -nr^ b^JlD comme un nom commun, € tour de troupeaux > (o Uerdenthurm >), et y voit l'attribut de Jérusalem en ruine, et comme Tappositon ^gy,
€ citadelle », ne convient pas, il remplace ce mot par € colline > ((( Hûgel »), signification qui n'existe pas dans Isaïe, XXII, 14, auquel il se réfère et où ce vocable est associé à un autre synonyme, m^. li rapporte de plus niltt^Xin nblt^DDn? « la première royauté >, à la royauté prée\ilienne, bien que, dans ce cas, il eût fallu •nnSl2^DD> • '^ royauté >. Puis,
comme la phraséologie : ce Et toi, Jérusalem... à toi viendra la royauté.,, royauté de la fille de Jérusalem > est absurde, il modifie D'»'^afi-)'> nsb ^^^ bNliy'* n'^nb» * (royauté) de la maison d'Israël. Enfin, sous le prétexte singulier que la forme exclamative nnXI ^^'^st pas usitée dans les chapitres précédents, il assigne le verset 8 à un auteur de l'exil, bien que les formes féminines du verset suivant, ainsi qu'il le reconnaît lui-même, se rapportent évidemment à p-)^ p^, laquelle ne serait cependant pas, M. Nowack nous l'affirme, celle du verset 8, mais d'un passage inconnu de Michée ! Grâce à la perte
de celte attache avec ce qui suit, cet infortuné verset reste n 14
suspendu en l'air, puisqu'il n'a rien de commun avec ce qui précède. Et tous ces efforts et toutes ces violences ne sont rais en œuvre que pour échapper à la conclusion que Michée a emprunté un nom de lieu à l'auteur sacerdotal de la Genèse.
Ce passage donne lieu à quelques observations. Sous la désignation de nmSK Dnb"n^3^ '^ prophète ne peut indiquer la ville de Bethléem au sens matériel ; la phrase suivante : € Tu devais être la plus petite parmi les milliers (i£)'^}<) de Juda d
n'y convient guère. M. Nowack, qui soutient le sens géographique de (( Bethléem i probablement à cause de Matthieu, ir, 6, est obligé de ponctuer ^a'^x» Q^'*' ^ï'aduit par < district »
(< Gau ))), mais c\i^}< peut signifier tout au plus € chef de district, de canton^ ». Bethléem symbolise donc la race davidique, originaire de cette ville. L'expression ^xit^O bc^lD montre bien qu'il s'agit de la royauté unie de Juda et d'Israël, la € première royauté » de iv, 8. Au verset 2, le sujet de Djn^ * il l^s livrera >, sous-entendu Dn^;3^l}< T3» * ^^^ mains de leurs ennemis » , est Yahwé, et le suffixe pluriel, q — ,
se rapporte au peuple, dont l'abandon ne durera que le temps qui sépare les premières douleurs de la femme (iv, 10) jusqu'au moment où elle enfante. La phrase finale, qui, à cause d'une difficulté minime, a fait rejeter le verset 2 comme interpolation (Nowack), s'y rattache très étroitement et est des plus claires si on corrige ^^ en Qy : « Et le reste de ses frères
(les frères du roi davidique) retournera avec les enfants d'Israël p, c'est-à-dire avec les exilés des dix tribus. Les choses se passeront donc dans l'ordre suivant : Siège, prise et destruction de Jérusalem, ainsi que la fuite de ses habitants, qui s'assembleront dans la campagne autour de leur roi (== douleurs
1. Le verset de Zacharie, ix, 7, que M. Nowack cite en faveur de son interprétation, prouve le contraire, car t^^K forme parallélisme avec ^D*l^«j, et il faut suppléer yy ou i\)2 aux deux noms en même temps, à moins que le premier ne doive être vocalisé ^Hy lieu voisin de Jérusalem
(Josué, XVIII, 28).
de la fille de Sion), combat victorieux de Tarmée judéenne et anéantissement de l'armée envahissante, retour du roi à la tête d'une multitude composée de Judéens et d'Éphraïmites rapatriés (= enfantement), rétablissement du royaume davidique dans ses anciennes frontières, gouvernement pacifique et mesures prises pour dompter TAssyrie, afin de l'empêcher de faire une nouvelle irruption en Syrie (v, 3-5),
Ainsi, l'étroite connexion entre iv, 8-13 et v, 1-5, et notamment le parallélisme de iv, 8 avec v, 1 , ne feront doute pour personne. Si cependant l'exégèse moderne les a méconnus l'un et l'autre, c'est qu'elle, était désireuse de se débarrasser de la référence à un passage de P dans la Genèse. M. Nowack assigne donc iv, 8, à Michée en l'interprétant à sa façon, et Y, 1-5, un peu dubitativement il est vrai, à un auteur postérieur. Puis, par la raison fallacieuse que les Septante portent, pour rmifiN Urh rV2 nnXV ^^'^ ^ BmOléefi ohoç 'EçpaOa, il rejette tout à fait le mot onb'^n^Zî ^* traduit : t Et toi Retb Éphrath » (c und du Beth Ephrath »). Quant à Genèse, XXXV, 19, et xLViii, 7, il déclare comme chose certaine que le nom ni&N ^^^ ^^ ^^"^ ^^^ ^^^^ passages à des fausses gloses d'un lecteur qui n'a pas réfléchi que, à côté de cette Éphrath, il y en avait une autre située plus au nord, sur le territoire de Benjamin *(€ nur von hieraus erkiàren sich aucb jene falschen Glosen eines Lesers Gen. xxxv, 19. xlviii, 7, der nicht bedachte dass es neben diesem Ephrath noch ein andres nôrdlicber gelegenes in Benjamin gab >). Notre verset subit d'ailleurs une autre mutilation, celle du premier nvn^» Q^î cloche quand on prend nniBï* Urh n^3 ^^"® '® ^^^ étroit et mesquin de nom de lieu, comme si toute la gloire de la race davidique dépendait de cette bourgade d'où le hasard Ta fait sortir,
Éki résumé, pour sauver son système, l'école critique admet dans la Genèse deux interpolations idiotes, rejette sans aucune raison intrinsèque deux mots de Michée, v, 1 , et sépare, malgré quelques scrupules, ce verset du passage équivalent iv, 8; n'est-ce pas abuser de l'hypothèse? Ceux qui respectent les
i. L'iaexaetitiLde de eatto interprétation est prouvée dans mon oo]q»'* xnentaire.
textes et préfèrent le simple bon sens aux spéculations bourrées de psychologie reconnaîtront que l'apposition Qnb n^3 nmôN' ^^^^ régulièrement formée que la désignation fréquente nnifT' Cnb"nO> ^^t empruntée au même passage qui lui a fourni plus haut le nom de -^^ bnjD» savoir Genèse, XXXV, 19-21 , dont l'école critique attribue l'origine à l'auteur sacerdotal.
D. ^ Y, 4-5 et 9-13.
La liaison de ces versets avec le passage précédent est généralement reconnue. Nous venons d'exposer pourquoi la critique dissolvante l'assigne à un auteur différent de Michée, tandis que le contraire est prouvé. Toutefois, M. Nowack incline à y voir une interpolation plus récente; le pourquoi n'est pas bien évident. Quelques remarques sont pourtant nécessaires. La phrase xyh^ H? iTHI ^® saurait signifier : « Et de cette manière sera la paix » (ce und solcher Art wird der Friede sein ))) ; il faudrait pour cela m^;yn iP^ "131) TVTV nîV fï^^iis: « Et il y aura alors la paix de la part d'Assur > ("niy}<D pour •niîf}<)' L^ phrase suivante commence par ^3 : « Lorsqu'il (Assur) viendra dans notre pays et foulera notre sol (linDlXIl pour lîTlJOlX' Septante), alors nous (le peuple et le roi) lui opposerons, etc. > Le verset suivant dit : t Et ils dompteront le pays d'Assur par l'épée et le pays de Nemrod par le javelot
(mmnan p^"^ n^nnaa). ^^ î's sauveront (i^i^m po^^
VvnV savoir le peuple) d'Assur lorsqu'il viendra (= lorsqu'il voudra venir) dans notre pays et lorsqu'il foulera (= voudra fouler) notre territoire. n^iDj yiX» pai^allèle à iny}< VlxS ne peut être que la Babylonie, circonstance qui a obligé les critiques à attribuer au yahwéiste la donnée de la Genèse, x, 8-12, mais cette allusion même met hors de doute que notre passage date de l'époque assyrienne. A l'époque babylonienne, l'Assyrie a été complètement rayée de la liste des royaumes, et le même sort atteignit la Babylonie sous le régime des Achéménides. Le fait que les écrivains postérieurs entendent par-
1. Sur Terreur de la traduction de la phrase y\)S)^ k!!?^ t^^HH VlKH \û (Genèse, x, 11) par : « De ce pays, il (Nemrod) sortit vers l'Assyrie », voyez Recherches bibliques^ I, page 170.
fois, sous la dénomination de -niî^}<, soit la Babylonie (Lamentations, V, 6), soit la Perse (Esdras, vi, 22), n'invalide donc en aucune façon l'antiquité de notre passage (contre Nowack). La mention de la Babylonie dans ce passage s'expMque par celte raison qu'au temps de Sennachérib, la Babylonie était la seule rivale sérieuse de l'Assyrie, et il y avait à craindre que ces deux puissanc s ne fissent cause commune contre le royaume davidique restitué. En ce qui concerne l'attribution de la Genèse, x, 8-12, au yahwéiste plutôt qu'à P, nous y croirons quand on nous prouvera que ce dernier auteur avait une autre légende sur le royaume de Nemrod.
Dans les versets 9-13, il est question entre autres de la destruction des objets du culte idolâtrique, images sculptées (D^VdB^ stèles votives (mDVD)» figures de fortunes (?Dniys)> images (qi^V]^ ; 1^3Vy P^"^ T*"15^) ^^ ^^ général des œuvres de la main de l'homme. Nous sommes heureux de nous rencontrer ici avec M. Nowack, qui fait remonter la haine des niDVD ^ Michée, tandis que Wcllhausen et d'autres critiques affirmaient que les Asêrîm et les Maççêbot n'étaient pas défendus avant le Deutéronome; dans tous les cas, on peut déjà considérer comme certain que le culte des veaux d'or dans le royaume d'Éphraïm était un objet d'abomination pour notre prophète, et qu'à plus forte raison l'idée de représenter Yahwé par un symbole matériel ne lui est jamais venue à l'esprit.