LES VUES DE M. SCHMIDT
Schmidt emboîte le pas de ses prédécesseurs, et partant de la nature complexe du livre de Jonas, il borne sa tâche h € rechercher de nouveau le procédé littéraire {den literari" schen Prozess) qui aboutit à la forme présente du livre ». Suivons-le attentivement :
Première interpolation :
€ 11 est inutile de partir du chapitre u, cai- ici la critique littéraire est arrivée à un résultat presque généralement reconnu. Depuis de Wette et Knobel, la reconnaissance s'est partout fait valoir que le a psaume de Jonas » est étranger au récit et qu'il en doit être séparé comme un poème primitivement indépendant. Des motifs pour cette séparation, on doit tout particulièrement mentionner ceux-ci :
1. < Le psaume est une action de grâces (ein Dankgebet). Que Ton imagine le prophète dans le ventre du gros poisson très reconnaissant pour avoir été sauvé de la ujortpar immersion, il devait néanmoins songer à la continuité du secours de Dieu, à la fm de la prière. Mais là aussi il ne parle que d'hymnes et de sacrifices de grâces (nur von Tempelliedem und Dankopfem). »
Malheureusement pour la critique démolissante, ce premier coup de hache tombe à faux. On n'a pas réfléchi qu'on étouffe aussi sûrement dans l'intérieur d'un poisson qu'en séjournant dans Teau. On peut même dire que la suffocation est double dans le premier cas, d'abord par l'eau qui entre avec le corps avalé, ensuite par l'étranglement effectué par Tétroitesse ordinairement trop considérable du larynx et des intestins d'un poisson, quelque gros qu'il soit, pour laisser passer amplement un homme, sans exercer une forte pression sur ses organes respiratoires; il ne faut que peu de minutes pour que l'homme passe ainsi de la vie au trépas. Donc, quand Jonas sévit en pleine santé et commodément logé dans les intestins du poisson, il a
dû tout de suite se douter que Dieu^avait fait ce miracle pour lui sauver la vie, après lui avoir fait expier son péché par le dangereux arrêt de trois jours. Étant sûr du salut dans un délai fixé par la bonté divine, il en exprime sa gratitude dans sa prière, comme d'un fait accompli (ii, 7), mentionne seulement I invocation adressée à Yahwé lorsqu'il fut jeté à la mer (3 et 8) et fait des promesses d'accomplir ses vœux par des offrandes au temple (9-10). Les Septante qui, comme tous les anciens, croyaient à la réalité de l'événement, ont cherché à atténuer le miracle en traduisant y^ par « cétacée » (x^tyîç), d'où la fa-
meuse a baleine de Jonas ». L'auteur du récit, fidèle de son côté au fond rationaliste des miracles bibliques, en a déjà donné l'exemple en qualifiant le poisson de c grand > (^njj) ' quelques siècles plus tard, la mode tendait à majorer les prodiges. Naturellement, le conteur lui-même n'a jamais entendu écrire une histoire réelle; il lui est cependant arrivé d'être méconnu aussi bien du côté c des adorateurs de la lettre, > qui y voient un événement historique, que du côté des fins critiques modernes, qui sont fort étonnés de ce que la prière ne contient pas le désir d'être délivré des intestins du poisson. Quoi qu'il en soit, dans la situalion donnée, la prière ne devait pas en parler : la moindre impatience aurait provoqué la colère, encore à peine calmée, de Yahwé, et Jonas a agi prudemment on se confiant gaiement à la miséricorde divine pour la date de sa délivrance.
2. a Après tout ce qui précède et qui suit la prière dans le récit, cette prière, si elle était authentique, devait contenir l'humble décision (den reumûthigen Entschluss) du prophète d'accomplir la mission qu'il a voulu éviter par la fuite. »
Bien faible argumentation de la part de savants qui parlent tant de psychologie. [Précisément à cause de sa fuite, Jonas devait se considérer comme indigne de reprendre .<a mission. La simple décence lui conseillait le silence à ce sujet, et d'autant plus que, dans l'intervalle, Yahwé a pu la rapporter ou la confier à un autre prophète plus obéissant. Il était dans le plan de Yahwé de se servir, pour la deuxième fois, d'un prophète récalcitrant, afin de lui administrer une bonne leçon;
l'objet de la correction n'a qu'à attendre la réception d'un nouvel ordre qu'il exécutera même malgré son déplaisir.
3. € Les expressions qui font allusion au péril passé deM'immersion, sont entendues dans un sens figuré dans les autres psaumes, par conséquent ici de même. >
L'argument ne tient pas debout : le caractère figuré de la description poétique n'exclut nullement le fait réel ou censé comme tel, auquel elle fait allusion. Les descriptions prodigieuses du passage de la mer Rouge et du séjour au désert, et d'autres événements de ce genre chez les conteurs et les poètes, n'empêchent pas que les faits mêmes du passage et du séjour soient des points marquants dans l'histoire d'Israël. Dans les histoires fictives du conte, les mêmes images sont nécessairement employées par cette bonne raison que la poésie humaine n'en a pas d'autres.
Schmidt poursuit :
a Devant le lecteur qui a ajouté le psaume, le texte présentait la (orme suivante : c Et Jonas resta dans le corps du poisson trois jours et trois nuits. Alors (finalement) Jonas adressa une prière à YahWé, son Dieu, du corps du poison. Alors Yahwé ordonna au poisson et il rejeta Jouas sur le sec. »
€ Qu'est-ce qui apu déterminer le lecteur à interpoler le psaume dans cette pièce narrative {in die Erz'àhlungstuck)? Outre le manque de la prière, il lui aurait paru trop abrupt le changement rapide dans la façon d'agir de Dieu (de la colère contre Jonas à la grâce). De là s'explique également pourquoi il n'a pas inséré le poème dans la place plus convenable pour lui, après le verset 1 1 , mais avant que Yahwé eût donné ordre au poisson de rejeter Jonas sur le littoral. 2>
Simples affirmations sans un commencement de preuve. Le manque de détails sur la prière du souffrant se trouve aussi II Chroniques, xxxiii, 13, et cependant aucun lecteur n'y a interpolé la prière apocryphe de Manassès. Inutile de s'appuyer sur les prières d'Anne (1 Samuel, ii) et d'Ézéchias (Isaïe, xxxViii), qui ne sont interpolées que pour ceux qui veulent qu'elles le soient. Ces deux personnages ont d'ailleurs souvent prié auparavant, sans que leurs prières aient été consignées. Dans le cas présent, l'information relative à la forme exacte de
la supplique laisse intacte la prétendue précipitation dans l'agissement de Dieu; Yahwé n*a-t-il pas agi de même envers David, Achab et Manassès? N'était-il pas prêt à pardonner aux villes coupables de la Pentapole, sans môme attendre leur conversion, sur la seule intervention d'Abraham, s'il avait seulement trouvé dix justes à Sodome? Enfin, que penser de ces poèmes « venus d'ailleurs > (die dem Er%^hler anderweit vorlagen)y que les critiques mettent si généreusement à la disposition du lecteur choqué? La plaisanterie populaire a découvert qu'il y a un dieu pour les ivrognes, faut-il donc croire que les interpolateurs raffinés avaient ÏQarDeus exmachinay fournisnisseur de poèmes dérobés à un recueil inconnu de tout le monde?
Conclusion : Jusqu'à nouvel ordre, l'authenticité de la prière de Jonas demeure inébranlable.
Deuxième interpolation :
ce Une atteinte {Eingriff) toute pareille relativement à ses motifs, à la marche primitive du récit, je crois devoir la trouver dans la section lu, 6-9. Dans verset 5, les hommes de Ninive proclament un jeûne et mettent des vêtements de deuil. Verset 7, le roi fait proclamer de nouveau un jeûne et ordonne, selon verset 8, de se vêtir de deuil à ses sujets qui l'étaient déjà. Cela est peu intelligible dans une narration d'une seule pièce. Même si on voulait dire avec Kuenen que, c pour écarter la contradiction entre ces versets, il ne faut qu'un peu de bonne volonté, » il y a tout de même à peser pour la séparation que, dans verset 5, la mise des vêtements de deuil est rendue par Q^p^f ty^b' ^'' ^^"^ verset 8, par Q^piy HDD? ^^ ^^® ^ P^^ clamer » se dit, verset 5, j^jip, et, verset 6, pj^j {Bôhmé).
€ La situation me paraît ici analogue à celle déduite au chapitre H. Ici, le texte aurait primitivement sonné, verset 5 : € Les hommes de Ninive crurent en Dieu et mirent des vêtements de deuil, grands et petits. Verset 10 : Lorsque Dieu vit leurs œuvres, qu'ils se retournèrent de leur mauvaise voie, il se repentit du mal dont il les avait menacés et ne le fit pas. » Un lecteur ultérieur sentit aussi le besoin d'amplifier. Il est re-
marquable que le remplissage {die Ausfûllung) s'est effectué ici également 'dans un passage où le conteur original a décrit très brièvement un changement dans l'attitude de Yahwé (de la colère contre Ninive à la grâce). Donc, ici de même, le Dieu de Poriginal parut également au remanieur être trop facilement conciliant {Dem Bearbeiter schien also auch hier der Gott des Onginals %u leicht versôhnlich sein). Et cette interpolation ressemble encore, en cela, à celle du chapitre u, qu'elle amplifie un petit trait de son archétype : dans chapitre n, c'est la brève mention de la prière qui fournit Toccasion au remplissage; ici, c'est la courte notice que, « depuis les grands jusqu'aux petits y> ont jeûné; le jeûner des grands est la situation séduisante qui retient le lecteur et le décide à parler encore, d'abord du plus grand, — du roi, — puis encore une fois de lui et de ses dignitaires (verset 7).
4 II y a donc ici la répétition insistante (die nachdriickliche Wiederholung) d'un seul moment de son modèle, dont notre remanieur se sert pour enrichir et amplifier la narration primitive. Pour cela, nous avons aussi de nombreuses analogies dans la littérature hébraïque. »
Respectant toutes les opinions, j'ai traduit textuellement tout le passage, bien que la réfutation de l'argumentation précédente s'applique en même temps à celle-ci. Le cas du revirement soudain de la disposition miséricordieuse de Yahwé envers le pécheur repenti est si fréquent dans la Bible et est si souvent enseigné, qu'aucun lecteur hébreu, ancien ou moderne, n'y a trouvé et n'y trouvera jamais quelque chose d'anormal, et encore moins sera-t-il porté à l'atténuer par d'audacieuses amplifications et des remplissages insérés dans le texte. Il n'y a qu'un seul lecteur qui puisse être choqué d'une telle magnanimité de Yahwé : c'est le commentateur chrétien. Il a si souvent entendu parler du courroux implacable du dieu du mosaïsme et de la douceur infinie du Dieu-homme évangélique, qu'en lisant le livre de Jonas, il n'en croit pas ses yeux et il en est instinctivement choqué. Sans se rendre bien compte, il attribue à un lecteur ses propres sentiments et raisonne ensuite comme le chirurgien infatué à qui aucune guérison n'est possible sans excision ou ablation. Sans unepar-
celle de ce bonne volonté », on doit savoir que l'emploi d'expressions synonymes, si développé dans la poésie hébraïque dans le même distique, ne peut étonner dans deux versets en prose. Si l'auteur avait employé uniformément ^ff^h ^^ HDD dans les deux, il aurait fait preuve d'un mauvais goût littéraire, et tant pis pour le critique qui ne le sent pas. Quant à X"1D et pj;t> on peut, à bon droit, s'étonner de l'étonnement de M. Schmidt. c Faire proclamer > exige, en hébreu, une forme faclitivc, dite hipil\ or, la forme ^'^r)T\ n'étant pas usitée,
force est faite de dire p^\^\ Quand on s'engage dans la critique littéraire, on doit, tout d''abord, se munir de connaissances grammaticales suffisantes.
Mais y a-t-il au moins, dans le verset 7, une répétition inutile du verset 6? On nous l'affirme à satiété, mais il faut faire^des réserves, car il y a d'abord un renforcement important, savoir le jeûne et les couvertures de sacs imposées par surcroît aux animaux domestiques, tandis que, jusque-là, les mortifications n'affectaient que les hommes seuls. Si la précipitation inaugurée par Bôhme n'était pas suivie aveuglément par l'École pour assigner ces versets à deux sources différentes, on se serait facilement aperçu de la surenchère visée par l'ordre du roi, ainsi que de l'impossibilité de l'emploi dejj^^"^, imprudemment deiTïandé par Schmidt, sans réfiéchir que ce verbe est hors d'usage en parlant d'animaux. Les trois difficultés signalées par la dernière critique n'ont donc d'existence que pour ceux qui veulent se laisser tromper par l'apparence.
Troisième interpolation :
a Un troisième remplissage se trahit, à mon avis, par les difficultés suivantes :
1 . € Au verset i, 1 1 , les marins demandent à Jonas : c Que devons-nous faire avec toi? » Il a donc été indubitable pour eux, par la décision du sort, qu'il faut faire quelque chose avec Jonas, s'ils veulent être sauvés. Naturellement quelque chose de mauvais. Nous attendons ainsi quMIs exécutent aussitôt l'injonction du prophète de le jeter à la mer. Au lieu de
cela, en contradiction avec la volonté divine révélée par le sort, ils s'efforcent d'aborder la terre avec le prophète.
2. c( Ils savent que Yahwé veut briser leur vaisseau à cause de Jonas; nous devons donc nous étonner de ce qu'ils de^ mandent justement pardon à Yahwé, lorsqu'ils veulent livrer à sa colère celui qu'il persécute, voire même qu'ils le représentent comme innocent.
3. t< Verset 16 veut distinctement raconter \a, conversion des marins, par suite de tout ce qu'ils ont vu, c'est-à-dire le commencement d'adoration de Yahwé (observation déjà faite par Nachtigall). A cela ne convient pas qu'ils prient Yahwé déjà auparavant.
(( Si nous retirons les versets 13-14, nous obtenons un beau contexte sans lacune, tandis qu'à présent le verset 13 après verset 12 produit un effet aussi subit et aussi surprenant que 15 après 14.
c Ainsi, le texte primitif, en ce lieu, aurait sonné :
oc Que devons-nous faire avec toi pour que la mer nous laisse tranquilles, car la mer fait rage de plus en plus. » Il leur répondit : a Prenez-moi et jetez-moi à la mer ; alors la mer vous laissera en repos, car je sais que cette grosse tempête vous est venue à cause de moi. > Alors ils prirent Jonas et le jetèrent à la mer. Et aussitôt la mer se calma et ne fit plus rage. Les hommes furent saisis de crainte à l'égard de Yahwé, lui offrirent des sacrifices et lui firent des vœux. »
La joie de conserver un beau contexte sans lacune^ après avoir retranché les versets 13 et 14, semblera à plusieurs un peu enfantine. Retranchons, par exemple, après i, 4, les versets 5-6, et le verset 7 s'y rattachera on ne peut mieux; de son côté, si l'on retire les versets 8 à 14, le vers 7 se joindra, sans lacune apparente y au verset 15, car le sort suffit strictement à indiquer la culpabilité de Jonas et le droit des marins de le sacrifier pour sauver leur vie. Mais alors ce ne serait plus qu'un squelette de récit, privé de tous ses atours poétiques et religieux, qui fait du conte une œuvre d'art agréable et intructive à la fois, La description comme quoi le roi descendit de son trône, se couvrit d'un sac et s'assit sur la cendre, n'est pas banale, et le fait de couvrir de sacs les animaux do-
mestiques privés de nourriture et mêlant leurs mugissements aux suppliques des hommes et aux vagissements des enfants, est un spectacle si artistiquement impressionnant, qu'il est absolument sûr que c'est le génie de l'admirable conteur qui a inventé la grandiose scène religieuse des marins et aussi l'autre scène plus tranquille^ mais non moins splendide et profondé* ment morale, du vert et éphémère qiqayon, ayant pour suite rincomparable leçon d'humanité que l'on sait.
Passons aux trois prétendues difficultés de détail :
La première repose sur une fausse prémisse : la décision du sort indiquait la culpabilité générale de Jonas, nullement le détail affreux de la fuite qu'ils n'ont appris que par son propre aveu. 11 est donc impossible de rayer les mots ^^ijri ^3 an^, comme le veut l'École de l'arbitraire. L'authenticité de cette phrase motivante, non seulement s'étend étroitement aux phrases précédentes du verset 10, mais implique avec certitude l'annonce qu'il était un Hébreu adorateur de Yahwé, contenue dans verset 9 ; et comme cette profession de foi ne peut être que la réponse à une question de la part des marins, elle démontre aussi l'authenticité du verset 8.
La deuxième perd de vue le caractère de Tancienne religiosité. Sachant que Jonas mérite la mort pour avoir offensé son dieu Yahwé, ils implorent ce dieu (ils auraient agi de même s'il s'appelait Moloch, Kemoé ou autrement) de ne les faire périr à leur tour pour le crime qu'ils vont commettre en exécutant cette sentence. C'est bien le cas de Judas Iscariote : celui-ci exécute une sentence fixée par la divine Providence et annoncée depuis longtemps, et cependant le crime de Judas est de ceux qui ne se pardonnent jamais. Assur, Babel et tous les mauvais voisins forment souvent le fléau de Yahwé pour châtier Israël coupable, et cependant cet acte leur est néanmoins compté pour un grave péché. Un adage rabbinique résume bien cette pensée : 2^n t»2 yn id^, « Dieu livre le cou-
pableaux mains d'un coupable ». La mort de Jonas par leurs mains portait en même temps atteinte au droit de l'hospitalité qui le protégeait, malgré sa conduite blâmable envers Yahwé qui ne les regardait pas. Pour eux, Jonas était un « innocent, >
et ils devaient craindre que son < sang » ne leur soit imputé tôt ou tard. Ces appréhensions ont trouvé dans la prière du verset 14 leur expression adéquate.
La troisième, enfin, est purenrïent de façade : Les marins prient Yahwé, dans ce cas exceptionnel , comme ils auraient prié tout autre dieu dans une situation pareille. La conviction de la puissance suprême de Yahwé a été acquise par eux par le calme de la mer qui a suivi l'immersion de Jonas; à ce nfjoraent, c'est par des sacrifices et des vœux qu'ils lui ont témoigné leur reconnaissance. Il n'est dit nulle part qu'ils aient persisté dans le culte de Yahwé ; ii, 9, semble même . supposer le contraire.
Veut-on connaître le motif des interpolations précitées, qu'on lise l'alinéa suivant :
« Ici le lecteur ultérieur a trouvé étrange, au plus haut degré {Hier befremdete es dem sp'àtern Léser aufs Hôchste)^ que des marins païens aient pu jeter impunément à la mer le prophète de Yahwé. La solution de ce problème, il la trouva dans ce point (fand er darin) : 1" que cela a été fait sur l'ordre exprès de Yahwé; 2^ seulement après avoir consulté Jonas lui-même. Ce dernier trait, l'hésitation des marins, il le trouva indiqué trop faiblement {zu leise zum Ausdruck gebracht)ei il écrivit, en conséquence [so schrieb er)y les versets 13 et U, pour relever avec insistance que les marins se seraient donné la plus grande peine d'éviter un meurtre de prophète. En même temps, les laisse-t-il constater eux-mêmes avec insistance qu'ils ne font qu'accomplir l'ordre de Yahwé et ne méritent aucune peine. >
Enfin, le résumé comparatif :
€ Ici de même, Tintercalation {der Einsatz) forme aussi le relèvement renforcé (dienachdriickliche Unterstreichung) d'un trait du récit original. Et, en cela, se révèle peut-être la môme provenance que les passages retranchés plus haut, que l'auteur s'efforce de délivrer Tagissement de Dieu d'un heurt que le texte original présentait au lecteur ultérieur. Pour les deux premières inlcrcalations, le motif était lerapide et tropabrupt changement d'avis de la part de Dieu; ici c'est l'apparence étrange de son affabilité à l'égard des marins païens qui a amené l'em-
plissage d (so ist es hier dos Befremden uber seine Freund^ lichkeit gegen die heidnischen Schiffer j was die Ausfulhmg herbeifuhrt) .
Singulière incohérence psychologique : Le lecteur, étonné de voir que Dieu ait permis que des païens missent la main sur le prophète, fabrique frauduleusement deux versets dans lesquels ils consultent d'abord Tavis de Jonas, comme si un tel avis de la part de la victime diminue Ténormité du crime. Nous avons déjà dit que, pour les païens, la décision du sort n'est pas un ordre de Yahwé. Enfin, le lecteur qui croit les païens indignes de rafTabilité de Dieu n'avait qu'à lire m, 1 1 , pour apprendre avec quelle affabilité Yahwé traite même les païens criminels^ lorsqu'ils font pénitence, tandis que les marins étaient des gens parfaitement honnêtes, qui n'avaient aucun péché à se faire pardonner. Gela suffit.
Maintenant c'est le chapitre premier qui a à bien se fenir. Nous abrégeons les longueurs inutiles.
€ Les versets I, 1-10, ont également, à mon avis, subi une amplification; on y est amené par les observations suivantes :
€ 1 . On doit trouver extrêmement étrange que l'auteur passe' sous silence ce que Jonas fit après avoir été rudement invité par le capitaine à prier son dieu pour le salut du navire, et conmie il est vraisemblable qu'il n'y a pas donné suite, il fallait le dire explicitement. y>
 cela nous répondons : Notre récit n'a pas pour but de célébrer les actes bons ou mauvais de Jonas, mais la tendance des païens à reconnaître la toute-puissance de Yahwé et l'affabilité de Yahwé envers les païens. Le prophète Jonas est un intermédiaire malgré lui et n'intéresse le récit que par ses étourderies qui aboutissent au but proposé. Son abstention de prier lorsqu'il y fut invité ne tire aucunement à conséquence et ne méritait pas d'être mentionnée. Si le sort ne l'avait pas désigné, il serait resté dans son coin broyant du noir et personne n'aurait fait attention à lui.
€ 2. Après que le sort eut déclaré Jonas coupable^ on s'attend à ce que les marins lui demandent aussitôt : Qu'as-tu fait? Par quoi as-tu mérité ce courroux de Dieu? Et au cas où, selon qu'il parait au verset 10, ils étaient déjà renseignés sur le
genre de son méfait, il est encore plus étrange de les voir s'iaformer seulement maintenant sur ses affaires, son peuple et son pays d'origine, toutes choses secondaires et personnelles, et ne parlent point de son crime. »
Difficulté fictive. Il y a coupable et coupable : N'ayant pas vu Jonas prier comme eux, les marins prirent d'abord cette négligence, qu'ils croyaient coutumière, pour la cause de la violence extraordinaire de la tempête. Puis, ils se dirent qu'un homme qui ne prie jamais Dieu doit être un criminel de la pire espèce; ils voulurent donc savoir quelles affaires il faisait pour vivre, s'il était marin, commerçant ou ouvrier d'autre genre; ils ajoutèrent les autres questions pour établir son état civil. Ils attendirent sa réponse avant de parler de son crime.
3. € Il est encore plus surprenant que Jonas, le prophète fugitifs qui a devant les yeux la mort certaine comme punition de sa désobéissance envers Yahwé, se fait connaître précisément ici avec des paroles fières comme serviteur de Yahwé. Comment peut-on s'expliquer, en outre, qu'il nomme Yahwé le Seigneur de la mer et du continent, comme si sa puissance embrassant l'univers était quelque chose qui s'entend de soi, tandis qu'immédiatement avant, il s'est montré par sa fuite plongé dans la croyance du temps ancien, que le pouvoir de Yahwé s'étendait seulement jusqu'aux frontières de la Palestine. »
Deux points de départ, dont l'un est superficiel, l'autre absolument inexact. Jonas se savait passible de mort, mais il savait aussi que Yahwé était miséricordieux envers le pécheur repenti, et ce sont précisément les paroles prononcées d'un ton décidé : c J'adore Yahwé, le dieu du ciel, qui a fait la mer et le continent, > qui marquent son sincère repentir. La fausse prémisse du second point réside dans l'assertion empruntée aux critiques de l'École que l'ancien mosalsme limitait le pouvoir de Yahwé à l'étendue de la Palestine seulement, préjugé qui découle d'une fausse interprétation de quelques passages bibliques méconnus, dont j'ai souvent fait justice. Voir particulièrement Revue sémitique, 1905, p. 238-237. La fuite de Jonas est un acte inconsidéré, causé par Tamour-propre qui craignait de subir des humiliations lorsque sa lugubre prédiction serait contrecarrée par la miséricorde divine; il voulat ae
soustraire à la corvée comme un enfant qui, tout en sachant que son père le grondera, fait Técole buissonniëre, sous pré^ texte que ses camarades se moqueraient de lui parce que ses prévisions du temps qu^il ferait aujourd'hui ne se sont pas réaîisées*
Selon Schmidty il faut retirer 5 ^ et 6 (le dormir du prophète) et 8-10 a a (les interrogation et réponse, ainsi que FimpresMon faite par cette réponse); on a alors (pardieu!) un contexte sans lacune et bien lisible : « Ils jetèrent à la mer les effets qui se trouvaient dans le vaisseau, afin de l'alléger. Fuis ils dirent Tun à l'autre : Jetons le sort pour savoir par la Taute de qui ce malheur nous arrive. Ayant jeté le sort, celui-ci tomba sur Jonas; alors ils lui dirent : c Qu'as-tu fait? -»
l' ne réflexion aurait suffi pour arrêter le branle-bas chirurgical : la scène du sommeil du prophète et son abstention de prier ont seules pu inspirer aux marins l'idée de chercher un coupable par le moyen du sort. Jonas, certes, a paru suspect, mais ne se pouvait-it pas qu'il y eût un ou plusieurs passagers plus coupables encore que lui dans le vaisseau? il fallait la décision du sort pour découvrir la vérité. Si leur pressentiment d'une cause morale n'avait pas été éveillée par l'acte de Jonas, ils n'auraient pas cherché un coupable, car ce n'est certainement pas la première fois qu'ils ont essuyé de fortes tempêtes dans leur longue navigation entre Tarsis et la Palestine et ils auraient eu une belle besogne à jeter chaque fois un homme à la mer. Nous avons déjà relevé plus haut le fait que, sans l'aveu de Jonas, personne ne se serait douté qu'il fuyait devant un dieu quelconque et encore moins devant le dieu juif Yahwé. Une pareille aventure n'arrive pas souvent.
Au temps jadis, dit la légende desorigines, Yahwé retira une côte du corps d'Adam endormi et en confectionna une jolie petite femrne qui charma le protoplaste à son réveil . C était la première — peut-être même la dernière — opération chirurgicale qui ait complètement réussi M.Schraidt, ayant fait Pexcision, veut également construire quelque chose dMmprévu, de pimpant, l^rudent, il eut soin de retirer, au lieu d'une, quatre côtes entières sauf menues brisures •— (v. 5, 6, 7, 9) et deux fragments (4 a et 4 Oa). Il eu aurait volontiers retiré une cinquième, s'il n'avait pas
trouvé la place vide, car elle avait été retirée par le rédacteur du texte actuel. Ne l'ayant pas trouvée, il la refait. Muni de ce matériel, il confectionne un mignon petit récit parallèle B, qui, sauf le nom de Jonas, poursuit une tendance très différente. Pour légitimer cette ablation, il fait remarquer queB emploie n^BD ^^ nn» ^^ '^^^ ^^ n>3J< ^^ IJ^D ^" ^^^^^ ^"o^" nal. Pour les synonymes nj'^BD ^^ »T3X» nous renvoyons le cri* tique à n'importe quelle description de voyage sur mer où il trouvera les mots vaisseau, bateau, navire, s'interchanger à peu de distance. Son étonnement vient de ce que la langue allemande ne dispose que du seul mot schiff. Pour nn et -lyp, il y a malheureusement une lacune d'hébréologie, car la prétendue synonymie n'existe pas. lyo, en parlant de la mer, est Tagi talion furieuse des5 vagues fouettées par un fort vent, ni1 n^TlJ» ^^ yi(iée de distribuer les phrases nil VfâH mm D>3 bnj -lyo \'n DM bx nbnj (v- * «*) ^ deux documenis indépendants ne viendra pas à un hébraïsant sérieux. Un -jj^D ^^^^ rm ^st un non-sens, et cela est si vrai que, dans le récit analogue de la tempête sur le lac de Génésaret (Marc, iv, 37), on lit : Kal ylvixai laïkodf fieyoihi avé(xo\j 3c«i ri xvfiara ew- SoXXev eiç ro i:Xoîov = c et facta est procella magna venti et fluctus mittebat in navim ». C'est l'ouragan qui agite les vagues et les jette dans la barque. Dans notre verset même, les Septante rendent '^i*]j -|j^q par xW^ouv fdyocçj « une grande agitation (dans la mer) ». Avant de combiner des thèses spéculatives, on doit au moins comprendre son texte.
Le document B est reconstruit comme il suit :
(4 a) a Yahwé lança un fort vent sur la mer. (5 aii) Les marins eurent peur et chacun d'eux cria vers son dieu; mais Jonas descendit à la cale du bateau, se coucha et s'endormit profondément. (6) Le capitaine s'approcha de lui et dit : Qu'astu donc à dormir ! Sus, invoque ton dieu, si le dieu nous aide pour que nous ne périssions pas. [(6,u). Jonas invoqua son dieu et la mer se calma]. (8) Puis ils lui dirent : Raconte-nous donc quel est ton métier et d'où tu viens ; comment s'appelle ton pays et de quel peuple tu es. (9). Il leur répondit : Je suis ui^ Hébrea et je vénère Yabwé^ Dieu du ciel, qui a fait la mer
et le continent. (1 6 a). Alors les hommes eurent une grande peur, p
Déjà, au premier aspect, l'édifice élevé à la hâte fait voii des fissures. Un gros vent qui ne soulève pas les vagues est un tara aviSy et, au lieu de faire peur, est utile à la marche du bateau qui file comme une flèche sur la surface lisse de l'eau. La mer calme, malgré la tempête, se calme de nouveau à la prière de Jonas. Il faut donc <c et le vent se calma y> dans la phrase hébraïque ajoutée, n^nn phB^ni ^" Ji^^ de phEf*') n^n- Sauvés par la prière de Jonas, on s'attend à ce que les
marins demandent avant tout à connaître le nom de la divinité à qui ils doivent la vie. Au lieu de cela, ils demandent à connaître le métier, le pays et le peuple de Jonas et ne disent pas un mot de son Dieu. Et quand Jonas leur eut dit que son Dieu, seigneur de la mer et du continent, s'appelle Yahwé, les marins sont saisis d'une nouvelle peur, au lieu de lui prouver leur reconnaissance d'une façon quelconque.
B n'aurait donc parlé ni d'une fuite, ni d'une désobéissance de Jonas; celui-ci s'est embarqué comme un simple voyageur, c Cela serait annoncé dans la dernière phrase du verset 3, qui appartient à la version B et où les mots -^pp ijs^o sont une glose postérieure, par la double raison que riliT ^JSbo K3 "^ se présente nulle part, et que les marins ne fuient pas Yahwé comme la phrase niH^ ^Jsbo TW^^ID anDy Nlib semble l'indiquer.» L'argument est emprunté à Bôhmer. Or, ces fins critiques n'ont pas vu que -n,-]> ^JB^D "^ ®® rapporte ni à jifiaS» ni à nnSV» ^^^ immédiatement à nttf^E^in • Jonas se rend au pays lointain de Tarsis, parce qu'il veut fuir devant (^jQ^o)
Yahwé. Cette partie du verset 3 est donc indissolublement liée aux phrases précédentes, et Ie3 audacieux émietteurs n'ont fait preuve que de leur légèreté interprétative. Quant à la teneur primitive de la version B, Schmidt présente une hypothèse sous toutes réserves {mit allem Vorbehalt). Arguant delà dureté des paroles du capitaine, suivies de la crainte des marins et de leurs interrogations respectueuses (!) après l'éta-
blissement da calme (!), il admet que la narration primitive de B aurait raconté ceci :
c Les marins ont traité hostilement leur compagnon de voyage, le prophète de Yahwé; peut-être Teramènent-ils avec eux malgré lui ou Font-ils dépouillé de son bien. Pour les punir, Yahwé lance un ouragan sur la mer. En vain les brigands invoquent-ils leurs dieux; dans la plus grande détresse, le capitaine enjoint aussi à son prisonnier qui, sûr de la protection puissante de son Dieu, s'est tranquillement endormi, de prendre part à la prière. Le prisonnier suit l'injonction, et aussitôt la tempête se tait. Par Teffet de ses paroles, les marins reconnaissent avec frayeur à quel homme puissant ils ont témoigné de Tbostilité, et à cause de cela ils eurent peur. »
Voilà un tissu aussi bien tramé qu*une toile d'araignée; il est regrettable qu'il soit emporté par le moindre souffle. Aucun nom propre ne figure dans ce récit, et l'habile auteur néglige de nous renseigner si c'était Jonas ou un autre prophète. Il ne nous dit pas davantage ce que ce prophète anonyme avait à faire à Tarsis. Si c'était dans l'intérêt du prosélytisme, il aurait mieux fait d*aller convertir les peuples voisins de la Palestine et aurait ainsi rendu un grand service à son pays, si souvent dévasté par eux. La présence même d'un prophète est superilue : le premier Hébreu croyant aurait fait l'affaire dans la circonstance (cf. Psaumes, cv, 1), puisque l'invocation de Yahwé est la véritable cause du salut obtenu. Il n'y a pas le moindre indice d'une action de grâces envers Yahwé, qui est placé à l'arrière- plan, et tout le drame tourne exclusivement à la glorification du prophète. Ici, je crois opportun de rapporter un mot profond de mon savant ami, Bernard Stade, qui caractérise admirablement les différentes dispositions de la critique de l'École et la mienne, qui emploient pourtant les mêmes moyens scientifiques : « Nous partons de l'Évangile et vous partez du Talmud. » Inconsciemment fasciné par le récit Marc, IV, 36 et suivants, du voyage accidenté de Jésus sur le lac de Galilée,qui tourne entièrement à la glorification de Jésus, Schmidt a fait des efforts extraordinaires pour faire graviter toute l'importance de son récit B autour de la personne du prophète. Ne soyons donc pas étonné qu'en face du héros humain, Yahwé,
bien qu*il soit l'auteur du salut, ait été complètement aissé de côté, fatalité psychologique dont on ne se débarrasse qu'avec beaucoup de difficulté.
BUT, DATE ET llfFLUENGE DU LIVRE BB JONAS
Le but de ce récit épique a déjà été rapidement indiqué dans l'introduction. Le véritable héros du délicieux petit drame qui- se joue à la fois sur mer et sur terre est Yahwé, le Dieu héréditaire d'Israël, seul maître de l'univers, devant qui les divinités adorées par les païens s'évanouissent comme les ombres devant la lumière, qui dirige invisiblement les affaires humaines, non seulement avec une justice sévère et immuable, mais aussi avec une bonté et une magnanimité extraordinaires. L'observateur superficiel, pour si peu que son intérêt s'en mêle, trouve cette méthode incompatible avec la conception de la responsabilité des actions humaines, parce qu'elle laisse la porte ouverte au désordre moral le plus criant. Depuis longtemps, les répressions annoncées par les prophètes ne s'ac* complissent point, à telle enseigne que ceux-ci baissent dans l'estime publique et que leurs admonestations sont rarement écoutées. Les prophètes en sont scandalisés et se dégoûtent de plus en plus d'un métier qui ne leur rapporte que des humiliations et des déboires. Notre conteur a trouvé opportun d'incarner ce mécontentement prophétique dans le personnage de Jona ben Âmittal, qu'il a doué d'un caractère dévoré par Fégolsme et aussi étourdi que boudeur et misanthrope. Par un coup de tête insensé, Jonas s'imagine esquiver l'ordre de Yahwé en fuyant au delà de la mer, mais Yahwé arrête sa fuite sur l'immensité de l'océan et l'oblige à accomplir sa mission quand même. Les dures épreuves par lesquelles il le fait passer sont combinées de façon que tous ses défauts éclatent à la lumière du jour si manifestement, que lui-même est obligé de les avouer (dialogue avec les marins) ; lui, qui voulait la mort des coupables, eki bien content d'être sauvé de la mort par la miséricorde du Dieu du salut (hymne d'action de grâces durant sa captivité dans le ventre du poisson), puis il se couvre de ridicule par son dépit à la suite de la disparition du qiqayon; enfin.
sa mauvaise opinion du genre humain est durement démentie par la conduite humanitaire à son égard par les marins, et par la promptitude avec laquelle les Ninivites, depuis le roi jusqu'aux plus petits bourgeois, ont accueilli sa prédiction et cherché à enrayer la catastrophe prédite par lui. Le plus haut enseignement, celui qui explique pourquoi la justice de Dieu reçoit si souvent des accrocs par sa miséricorde, est donné à la fm de l'admirable conte didactique : les coupables bénéficient de la vertu des innocents auxquels ils sont mêlés. Pourvu qu'ils fassent pénitence, que ce soit même à la dernière heure, la fatale sentence est rapportée, afin de ne point enve* lopper les innocents dans le même cataclysme. Vis-à-vis de cette immense bonté divine, combien petite est la répression humaine qui, tout en croyant agir conformément au principe de la pure justice, subit, en réalité, les'instigations de son amourpropre et de son aveugle fanatisme.
Pour déterminer la date à laquelle notre conte a pu être composé, il me paraît certain qu'elle est antérieure à l'époque grecque. Ben Sira, qui a écrit ses proverbes vers 280 avant l'ère vulgaire, mentionne les livres des d<?tt»^ petits prophètes comme formant partie d'un recueil particulier dans l'ensemble des livres saints. La période grecque a d'ailleurs tellement bouleversé les anciens noms géographiques que les Septante ignoraient quel pays était Tarsis, car ils traduisent ce mot tantôt par « Carthage » (Kapxn^oiv), tantôt par le terme général « mer • (OiXaddo), ou bien ils le transcrivent simplement (Oap^Ecç). Point à noter : les marins invoquent chacun
son dieu personnel (vnVx Vx ttr»x)> ^® fl^^ ^^^ "^ ^^^^^ "^*"^' festement phénicien, antérieur à l'influence hellénique qui possédait un panthéon d'un caractère national. La Phénicie, divisée en petits royaumes indépendants l'un de l'autre, n'a, semble-t-il, jamais réussi à se créer un cercle définitif de grandes déités nationales, comme les Grecs ou les Babyloniens. A l'époque perse, ces inconvénients disparaissent, il est vrai, mais comment placer les sentiments si favorables envers les païens dans une période qui a été dominée par l'orthodoxie sévère et séparatiste de chefs comme Zorobabel, Esdras et Néhémie? La considération suivante me paraît avoir
encore plus de poids : Tessence même du récit porte un caractère qui s'éloigne de tout ce que nous savons suc les tendances de la restauration. Les prophètes dalors s'occupent exclusivement du sort dlsraëU et, s'ils viennent à parler des autres peuples, ce n'est certainement pas pour les exhorter à la pénitence* La tâche de les gagner au yahwéisme par une propa^ gande active ayant son centre à Jérusalem n'était jamais beaucoup en faveur, et, de plus, le repentir des Ninivites est théologiquement neutre et ne rapporte rien au yahwéisme. Je sais que l'histoire de Jonas est rangée par les critiques dans la classe des légendes populaires qui peuvent être fixées dans n'importe quel temps et même recevoir un nombre considérable de modifications, mais cette supposition ne tient pas de« vant l'interprétation dégagée plus haut. Il a été démontré qu'il s'agit, non d'une légende vagabonde et exposée à des variations éventuelles, mais d'un petit drame harmonieusement combiné et ne laissant rien au caprice du génie populaire. Œuvre très méditée d'un seul auteur, le conte réfléchit l'esprit du temps et châtie les défauts du prophétisme contemporain qu'il met en scène dans la personne de Jona ben Âmittaî. On conclura donc, sans trop se hasarder, que les prophètes existaient alors comme une corporation encore très influente, mais divisée intérieurement en deux sections de tempéraments contraires : le parti rigide et le parti libéral, se combattant Tun l'autre en paroles et par écrit, et que le conte de Jonas est la production d'un membre de ce dernier parti ayant voulu démontrer l'inconvénient de la rigidité excessive par la peinture des actes de Jonas. Maintenant, étant donné que les dissensions de cette nature dans la corporation avaient atteint le maximum de violence sous le règne de Sédécias (Jérémie, xxiii, 9-40 ; xxvi, 7-1 6 ; xxvm, 1-1 7 ; xxix, 8-32 ; xxxvii, 1 9), il y a bien des chances que notre petit drame soit l'œuvre de cette époque agitée et d'un auteur à tendances libérales. Le langage du récit n'y contredit point : 2^ pour '^{{ftt vient de la langue populaire et est d'un usage ancien (Juges, v, 7 ; vi, 17); -|iDn se trouve Jérémie, xvi, 13 et xxii, 28, et nap» Job, vu, 3; il est bien
loin du style du MidraS, dont on Ta rapproché à tort dans les derniers temps. L'usage du waw conversif, si constant dans le livre de Jonas, est entièrement absent des récits midraâiques. Je crois utile de faire remarquer à propos que, dans le livre de Qoheleth, la conversion du passé en futur au moyen de la conjonction ne s'est conservée que dans le verbe rHOW
(iv, 1 -7), tandis qu'elle apparaît très fréquemment dans l'Eo clésiastique.
LE LIVRE DE JONAS, l'ODYSSÉB ET l'ÉVANGILE
Un récit pareil à celui relatif aux aventures de Jonas sur mer ne se trouve nulle part dans l'antiquité, mais il importe toutefois de signaler les remarquables analogies qu'il présente avec certains épisodes de l'Odyssée. Quand on ne retient que les traits caractéristiques du récit, voici les coïncidences sur lesquelles j'appelle l'attention des folkloristes :
\ . Jonas voyage sur mer dans un état de contrariété extraordinaire et sous les coups d'une tempête furieuse, qui menace de mettre le navire en pièces. Ulysse, de même, est chassé malgré lui loin de son but, passe par de continuelles angoisses et tait plusieurs fois naufrage.
2. Dans les deux cas, la tempête a pour cause la colère d'un dieu offensé par le héros ; dans l'un, le dieu s'appelle Yahwé; dans l'autre, Neptune.
3. Dans les deux récits, le tirage au sort joue un rôle considérable : le sort désigne Jonas, qui cherche à se cacher au fond du navire pendant que les flots menacent de tout engloutir; le sort désigne de même les personnes cachées avec Ulysse dans la sombre grotte du Cyclope, pour coopérer à combattre le *monstre qui se propose de les dévorer tous.
4. Un monstre marin engloutit Jonas; le monstrueux Cyclope dévore plusieurs compagnons d'Ulysse.
5. Dans les deux, les héros sont obligés de déclarer leur origine, leur pays et la cause de leur infortune : Jonas avoue qu'il est un Hébreu fugitif devant Yahwé ; Ulysse raconte qu'il est roi d'Ithaque et qu'il joue de malheur par sa faute.