S VI
Ne voulant cependant pas m’en tenir à ces seuls résultats, et renoncer ainsi à une idée première; j’étudiai la dissolution alcoolique provenant du traitement de la la que magnésienne par l’alcool bouillant, ainsi que les petits cristaux qui s’y étaient déposés. Évaporée à siccité à l’aide du bain-marie, la liqueur laissa un résidu jaune fauve, se ramollissant dans l’eau chaude, et s’y dissolvant en minime quantité : faisant alors évaporer de nouveau à siccité, je traitai le résidu par l’alcool leplusdéflegmé; ce dernier se colora légèrement en jaune, devint très-amer, et n’eut qu’une réaction alcaline excessivement faible. Il se déposa en outre sur les parois de la capsule une matière blanche qui fut reconnue pour être de la magnésie.
Les résultats obtenus dans les chapitres précédents m’avaient donné de la circonspection ; aussi je voulus m’assurer d’une manière positive si l’alcalinité très-légère, il est vrai, de cette nouvelle dissolution alcoolique, était bien due au principe amer, et non à un peu de magnésie qui aurait encore été dissoute avec ce même principe. J’en fis donc évaporer une partie dans le creuset de platine, puis je calcinai le résidu. Il se boursoufla beaucoup, se réduisit en charbon , et finit par laisser encore de la magnésie après l’incinération complète de ce dernier. Pour cette fois il n’y eut plus de doute, l’alcalinité ne devait être due certainement qu'à l’existence de la magnésie dans ces différentes solutions; il fallait donc, pour obtenir ce principe amer isolé, le débarrasser complètement de,la magnésie. L’alcool absolu, comme on a pu le voir, ne le séparant qu’en partie, il fallait recourir à un autre moyen.
Je fis évaporer presque à siccité la dissolution alcoolique obtenue plus haut, puis je broyai le résidu avec quelques cristaux d’acide oxalique de manière à former de l’oxalate acide de magnésie. J’ajoutai alors un peu d’eau qui enleva et l’oxalate acide formé et l’acide oxalique en excès, et laissa enfin le principe amer isolé. Après l’avoir lavé et fait sécher, on en fit de nouveau une dissolution alcoolique, qui cette fois n’eut aucune action soit alcaline, soit acide, sur le papier de tournesol bleu ou rougi par un acide.
11 fut alors démontré que le principe amer contenu dans l’écorce du
cail-cedra devait être un principe neutre qui jouait probablement le rôle d’acide vis-à-vis de la magnésie, et formait avec elle des combinaisons capables de se dissoudre dans l’alcool le plus déllegmé, et d’y former des cristaux soyeux.
§ Vil.
Fixé par ces premiers résultats d’une manière à peu près certaine sur la nature du principe amer contenu dans l’écorce, je voulus cependant voir si j’arriverais au même but en suivant un procédé différent. En conséquence j’obtins à l’aide de l’appareil de déplacement une nouvelle dissolution alcoolique qui, distillée, me donna un extrait qui fut repris par l’eau ; mais cette fois, au lieu de traiter le liquide aqueux par de la magnésie, j’employai le sous-acétate de plomb. Une faible quantité suffit pour précipiter la matière colorante qui se combina à l’oxyde de plomb ; la liqueur filtrée passa tout à fait incolore et très-amère, ce qui fut une preuve de plus pour moi que le principe amer renfermé dans l’écorce du cailcedra était tout à fait distinct de la matière colorante rouge. Le précipité obtenu et recueilli sur un filtre affectait une couleur lie-de-nn violacée.
La liqueur fut soumise à un courant de gaz hydrogène sulfuré pour en séparer l’excès de plomb ; elle fut filtrée, puis enfin évaporée convenablement. Abandonnée à elle-même, elle laissa déposer des cristaux jaunâtres qui représentaient tout à fait l’amertume de l’écorce.
Étonné de ce nouveau résultat, et curieux de me convaincre si réellement ces cristaux étaient un sel organique ; une partie en fut soumise à la calcination dans un creuset de platine; elle se charbonna, et après la combustion complète du charbon au contact de l’air, il resta une poudre blanche insipide, neutre, insoluble dans l’eau, mais qui se dissolvait parfaitement sans effervescence dans de l’eau aiguisée d’acide nitrique pur. Ce solutum, filtré, ne précipitait ni par le nitrate d’argent, ni par l’ammoniaque liquide; la potasse', au contraire, donnait un précipité blanc ; le chlorure de baryum donnait aussi un précipité abondant, insoluble dans l’acide azotique concentré; l’oxalate d’ammoniaque donnait aussi un précipité blanc insoluble dans l’acide acétique concentré, mais soluble dans les acides minéraux.
Ainsi plus de doute, le résidu de la calcination était du sulfate de chaux, et ce sel en cristallisant avait probablement entraîné avec lui une certaine quantité de matière amère, qui est d’ailleurs , comme je l’ai dit plus haut, très-peu soluble dans l’eau.
Pour obtenir la séparation de la matière amère d’avec le sulfate de chaux, je fis évaporer à siccité, et je repris le résidu par de l’alcool à 40” ; après avoir filtré, il resta une solution alcoolique très-amère, sans action sensible sur le papier de tournesol, et dont une partie, évaporée à siccité et calcinée dans un creuset de platine, laissa un résidu blanc, qui prouva l’existence d’une quantité minime de chaux caustique et d’un peu de sulfate de chaux. Ce dernier résultat se rapporte parfaitement avec les expériences précédentes, (jui ont fait voir la possibilité au sulfate de chaux de se dissoudre en quantité sensible dans l’alcool, à la faveur du principe amer.
Le principe amer obtenu par ce second mode de traitement, après avoir été isolé complètement, donna aussi une dissolution alcoolique sans action sur le papier de tournesol bleu ou rougi par un acide. On en pouvait donc conclure dès à présent que ce corps , ne jouissant d’aucune propriété acide ou alcaline , était un corps neutre.
g VIII.
Les résultats, comme on le voit, de ces deux manières de procéder, étaient identiques. Mais avant de passer à l’étude de ce corps, je voulus tenter un troisième mode de traitement pour l’isoler; et, cette fois, j eus recours au traitement direct de l’écorce par l’eau distillée bouillante, jusqu à ce que les écorces aient perdu leur amertume. Au bout de cinq ou six décoctions d’une demi-heure chacune, l’écorce était devenue complètement insipide. Les liqueurs rapprochées furent refroidies et traitées par le sous-acétate de plomb en léger excès; la matière colorante fut immédiatement précipitée et recueillie sur un filtre : les liqueurs passèrent incolores et très-amères. Elles furent ensuite soumises à un courant de gaz hydrogène sulfuré, pour séparer l’excès de plomb, filtrées, enfin concentrées à un feu doux , à l’effet de voir si, par le repos dans un lieu frais , elles donneraient quelques cristaux.
Ce liquide, par suite d’expériences qu’il est mutile de rapporter ici, fut
traité par de l’ammoniaque caustique, qui donna lieu à un précipité blanc floconneux, qu’on laissa égoutter sur un filtre. Il fut ensuite lavé à l’eau distillée et séché ; il était pulvérulent, grisâtre, et insoluble dans l’eau et l’alcool ; il avait à peine la saveur amère. On voulut de suite s’assurer si ce précipité était de nature organique ; on le soumit donc à l’action du feu dans un creuset de platine, mais c’est à peine s’il donna trace de décomposition ; il resta fixe dans presque toute sa masse. On constata qu’il n’était autre qu’un peu de phosphate de chaux , qui était tenu en dissolution dans la liqueur à la faveur de l'excès d’acide acétique et de la matière organique.
Quant au liquide qui surnageait le susdit précipité, on lui fit subir les opérations précédemment décrites pour arriver à l’obtention du principe amer, et on arriva une fois de plus à des résultats identiques aux ' précédents, c’est-à-dire que l’on obtint une dissolution alcoolique du prinprincipe amer sans aucune action sur le papier bleu ou rougi de tournesol.
Ces différents modes de traitement conduisant tous à un résultat constant, me portèrent naturellement à admettre qu’il y avait là un principe immédiat particulier que je devais étudier avec le plus grand soin. On verra par ce qui va suivre qu’en effet ce principe organique est bien spécial et distinct de ceux déjà connus; aussi, pour l’intelligence et la facilité delà narration, je crois devoir, dès ce moment, le distinguer par un nom qui lui soit propre.
M’appuyant de la méthode de nomenclature proposée dans le temps par MM. Pelletier et Caventou à l’égard des principes immédiats, de laisser la terminaison féminine à ceux de nature alcaline, et d’adopter la terminaison masculine pour ceux de nature indifférente ou neutre, j’appellerai donc Cail-Cedrin le principe amer de l’écorce du Cail-Cedra, nom qui joint à l’avantage de distinguer son origine celui d’indiquer son état chimique.