II. MARCHE
La marche des affections pseudo-membraneuses va nous fournir quelques caractères propres à chacune d’elles.
Sdcbui. J’ai déjà dit que je n’ai pas encore voulu établir, dans l’étude de ces maladies, les distinctions, si importantes d’ailleurs, de primitive ou secondaire, légère ou grave; j’ai fait mes réserves à ce sujet. Ces distinc-
1 Gubler , Comptes rendus et Mémoires de la Société de biologie , l,R série, t. iv, p. II, 1852; et Ch. Robin, IJist. nat. des végétaux parasites qui croissent sur l’homme et sur les animaux vivants, p. 364 ,
lions, qui répondent aux formes de ces maladies, influent sur la marche et la durée comme sur les symptômes. La diphthérie grave commence souvent d’une manière insidieuse; le muguet des cachectiques débute parfois sans qu’on y ait pris garde.
Quelques réflexions m’ont paru utiles sur le début de la diphthérie et de la stomatite ulcêro-membraneuse comparé à celui du muguet. Beaucoup de médecins instruits et consciencieux ont admis que la muqueuse sécrétait un produit qui bientôt se concrétait, formait une couche qui blanchissait et devenait adhérente. Je crois qu’il y a là une interprétation erronée. Il est sûr que sur une surface mise à nu vous trouvez d’abord une exsudation; elle est indispensable, elle a lieu fatalement, pour ainsi dire. Enlevez la croûte légère d’une plaie cutanée, et sous la pellicule qui empêchait, comme l’épiderme, le contact de l’air, il existe des vaisseaux prêts à sécréter un nouvel enduit protecteur. Le même fait se produit sur la muqueuse buccale pour l’aphthe, pour l’ulcération de la stomatite ulcéro-membraneuse, et pour les stomatites-et pharyngites ulcéreuses de toute nature. M. le professeur Trousseau1 a prouvé que la diphthérie cutanée ne se montre généralement que sur des surfaces dépouillées de leur épiderme. Je crois, par conséquent, que sur la muqueuse bucco-pharyngienne il y a d’abord séparation de la mince couche épithéliale par un liquide qui la soulève, puis s’étale en se conerétant 2. J’ai
1 Trousseau, Archives générales de médecine, 4 re série, t. xxiii, p. 383.
* Les faits que j’ai observés m’ont permis de constater, comme M. le docteur Empis : « l’exsudation d’un liquide séro-muqueux, tratis-
trouvé les cellules épithéliales au-dessus du pioduit pseudo-membraneux. Il se peut que la production plastique se répande au loin après une rupture de 1 épidémie soulevé; mais je crois être en droit de nier une séciétion sus-épidermique ou sus-épithéliale d’emblée , car j ai sûrement observé le contraire.
Dans la dipbthérie, ce ne sont pas les follicules ou mieux les glandes conglomérées bùcco-pharyngiennes qui sont prises isolément et qui sécrètent le liquide plastique, il y a une plaque de tissu frappée à la fois dans ses diverses parties, et la fausse membrane est exsudée par les capillaires. On voit, à la loupe, sur la muqueuse une foule de petites dépressions qui correspondent aux orifices glanduleux. La production diphthérique peut pénétrer dans l’intérieur du conduit excréteur de ces glandules, mais elle n’est pas sécrétée par ces dernières. Je me suis assuré, en outre, que l’aphthe n’a point sa vésicule primitive sur la terminaison muqueuse des glandules buccales, ainsi que le pensait Billard1. Dans la stomatite ulcéro-membraneuse il y a, comme dans la diphthérie, une plaque de tissu qui est frappée à la fois; une vési-
parent, légèrement visqueux et filant, précédant sur la partie malade l’apparition de la pellicule. Le liquide séreux est quelquefois très- abondant. Dans quelques cas, il y aurait même, au voisinage d’une partie déjà revêtue de concrétions pelliculaires, une sorte d’exsudation sousépidermique assez considérable pour soulever l’épiderme sous forme de phlyctènes, par la rupture desquelles le derme mis à vif ne tarde pas à se recouvrir de la fausse membrane. » ( Archiv . gèn. de médecine, 4e série, t. xxn,p. 132, 1850.)
1 Billard, Traité des maladies des enfants nouveau-nés, etc., 2e édition, p. 220, 1833.
2à RECHERCHES CLINIQUES ET ANATOMIQUES
cale ou une bulle se forme, se rompt, et l’ulcération gagne de proche en proche sans tenir aux conduits glanduleux, sans y trouver son point de départ.
Au début du muguet , j’ai observé deux choses principales : la muqueuse m’a présenté, sur la langue, au moins, cette saillie papillaire qu’on trouve notée par de soigneux observateurs et, de plus, une turgescence des intervalles glanduleux, d’où provient l’élargissement de l’orifice des glandules. L’ouverture des glandules palatines et génales m’a aussi paru plus visible sur la muqueuse qu’à l’état normal. Je comparerais cet état à celui que présente l’aréole d’un bouton de vaccine ou une partie phlegmoneuse montrant nettement la terminaison cutanée des conduits sudorifères, terminaison bien moins apparente sur 1a. peau saine. Dans le premier casl’inllammation soulève les intervalles des orifices qui, devenant plus enfoncés, s’évasent en petit entonnoir, tandis que dans l’état ordinaire ils sont presque de niveau avec la surface tégumentaire.
C’est donc à la fois sur les papilles linguales et dans l’enfoncement qui les sépare, au-dessus des orifices glandulaires, que la desquamation épithéliale et les productions parasitiques du muguet m’ont paru se développer. Je ne l’ai pas vu provenir de l’intérieur des glandules L Comme il y a peu de papilles ou d’intervalles papillaires atteints
1 M. le docteur Gubler a signalé la présence des éléments byssoïdes, du muguet dans la cavité des glandules buccales [Gaz. méd. de Paris, '1852., p. 412; et Comptes rendus et Mèm. de la Société de biologie , 1re série, t. iv, p. 69, 1852). Il les a vus remplir des glandules situées à la base de la langue, les distendre et s’épanouir en houppe à la surface
à la fois et sur lesquels l’épithélium se desquame eu plus grande quantité, le muguet a une apparence punctiforme au début que la diphthérie n’a point.
Dans la stomatite mercurielle, il y a une plaque de tissu atteinte comme dans la diphthérie, et le dépôt concret siège sur elle.
Je répète, à dessein, que Yaphthe vrai débute par une vésicule qui se rompt et laisse à nu une surface ulcérée. J’ai acquis la conviction, après y avoir regardé plusieurs fois avec le plus grand soin, que la vésicule, ainsi que l’ulcération qui lui succède, peuvent siéger ailleurs qu’à l’orilice d’une giandule labiale.
Période d’état. J’aurai peu de chose à en dire. Je n’ai pas eu occasion de voir les traînées diphthériques coulant de haut en bas dans le pharynx et notées 1 par M. Bretonneau.
Si on trouve les fausses membranes se renouvelant plusieurs fois dans les stomatites ulcèro -membraneuse et mercurielle, dans le muguet étendu, etc., on peut dire néanmoins que la diphthérie a le triste privilège de l’accroissement pseudo-membraneux rapide et de la production incessante. Aucune autre affection pseudo-membraneuse ne peut lui être comparée sous ce rapport. Dans . plusieurs épidémies les fausses membranes se sont mon-
libre de cet organe ( Mém . de l’Académie de médecine, t. xxi, p. loi.
4 857). M. Ch. Robin a vainement cherché à vérifier ce fait (Hist. nal. des végétaux parasites qui croissent sur l’homme et sur les animaux vivants , p. 513, 1853). Je n’ai pas moi-même pu le constater jusqu'à présent.
1 P. Bretonneau, Traité de la diphl hérite, p. 49, 18?6.
trées simultanément sur plusieurs points du corps éloignés les uns des autres1.
■Décroissance. Les fausses membranes bucco-pharyngiennes n’étant qu’un élément des affections où on les rencontre, elles ont une durée et une période de déclin variable comme celles de ces memes affections. Les fausses membranes peuvent disparaître sans que la maladie ait cessé, et leur décroissance, qui a lieu de bonne heure pour la diphthérie, le muguet et surtout Yaphthe vrai, est subordonnée en définitive à l’état général du malade. La production en est souvent intermittente ( diphthérie , angine scarlatineuse , stomatite ulcèro-membraneuse).