ENTÉRITE COUENNEUSE
Quand de fausses membranes consistantes et plus ou moins épaisses se trouvent dans les selles rendues par les malades, sont-elles toujours symptomatiques de la diphthérie, de la dysenterie ou du muguet 1 ? Je ne le
1 On trouve, dans beaucoup d’ouvrages et dans les recueils périodiques, l’indication d’un grand nombre de fausses membranes rendues avec les matières alvines. La plupart se rapportent à la dysenterie au muguet, a des hydatides, etc. Mais il en reste un certain nombre qui se sont produites dans le tube digestif à la suite d’alfections diverses, in-
pense pas. L’examen nécroscopique a permis de constater sur la muqueuse, dans d’autres affections du conduit gastro-intestinal, la présence de dépôts pseudo-membraneux.
Chez les malades adultes atteints de diarrhée à la suite d’entérites simples et d’une durée variable, on peut reconnaître, dans les matières excrétées, des pseudo-membranes plus ou moins étendues et résistantes.
La forme de ces pseudo-membranes est celle de lanières, de rubans ou de tubes, représentant parfois le calibre interne de l’intestin. Presque toujours, les matières concrètes pseudo-membraneuses sont enroulées et il faut les placer dans l’eau pour apprécier leur forme véritable. On voit alors leur disposition en lames ou en tubes. Leur couleur est d’un blanc jaunâtre ou grisâtre et souvent elles sont entourées et comme engluées par un mucus épais. Elles peuvent offrir des stries ou des taches sanguinolentes à leur surface, mais ces stries ne proviennent en aucune manière de vaisseaux développés
dans leur intérieur. Des deux faces des fausses mem-
branes étendues du tube digestif, l’une est ordinairement
flammatoires et non diphthériques , qu’il est difficile de préciser. Morgagni, dans sa XXXIe lettre, parle des concrétions plastiques intestinales; Powel les a signalées [On certain painful affections of the intestinal canal, Medical transactions of College of Physiciens in London, t. vi, p. '106 et IIS, 4 820. — M. J.-IL-E. Serres, dans sa Dissertation sur la colite pseudo-membraneuse (Thèses de Paris, 4S36, n°39;, a confondu les fausses membranes dysentériques, celles du muguet, les concrétions sanguines intestinales, etc. ( Voyez comme complément les fausses membranes dysentériques et les concrétions intestinales muqueuses et gélatiniformes. )
villeuse ou tomenleuse, tandis que l’autre est unie. Celle-ci répond à la partie libre et non adhérente du dépôt pseudo-membraneux.
La résistance ou la ténacité de ces fausses membranes est très-variable : on les déchire avec facilité, surtout quand elles ne sont pas très-pénétrées de matière muqueuse ou gélatiniforme. Quelquefois les fausses membranes intestinales ont la forme de petits grumeaux et de lamelles. M. Yillermé 1 a vu rendre une grande quantité de ces matières à la suite de la colique de Madrid. Un de ces fragments, moulé sur l’intestin, formait un tube de 3 pouces de longueur. On a signalé 2 aussi de fausses membranes souvent assez épaisses , recouvrant une grande partie et parfois même la totalité de la surface interne de l’intestin dans certains cas d’entérite subaiguë et plutôt encore dans l’entérite chronique.
M. Andral * a vu deux fois la surface interne du rectum et une fois celle d’une partie du côlon, tapissées par une couche demi-concrète, semblable à une crème épaissie, dans laquelle aucune forme d’organisation ne pouvait être découverte et qui ne pouvait s’enlever en tube. Ces fausses membranes peu consistantes forment la transition des productions couenneuses intestinales aux concrétions gélatiniformes , dont j’aurai à parler plus tard.
\ oici une observation peu connue d’entérite pseudo^
1 Dicl. des Sciences médic.} t. xxxii, p. 261.
2 Copland, Dictionanj of pract. medicine, t. ii, p. 579.
s G. Andral, Précis d'anat. pathol., t. ii, p. 161.
membraneuse observée chez une femme. Elle peut prendre place après les faits que je viens de rappeler.
Christian. — Observation de gastro-entérite couenneuse1.
« Une dame de quarante ans éprouvait, depuis cinq ans, un sentiment de malaise, de l’anorexie, une soif continuelle, des digestions difficiles, des vomissements muqueux de temps à autre; ces symptômes avaient résisté aux purgatifs, aux toniques et aux sangsues. Tout à coup se déclare une gastro-entérite caractérisée par des vomissements violents de matières jaunâtres, une vive douleur à l’épigastre et à l’hypocondre gauche, une soif ardente, une grande fréquence et une extrême petitesse du pouls, la sécheresse et la chaleur âcre de la peau , la tension et la rénitence de l’abdomen. Deux saignées et plusieurs applications de sangsues, des boissons émollientes parvinrent à calmer ces accidents; mais la constipation ne céda qu’avec peine à des lavements répétés; enfin le septième jour, après des coliques excessivement aiguës, la malade rendit, au milieu de matières liquides, jaunâtres, des lambeaux membraneux de forme irrégulière, de plusieurs centimètres de longueur, de 3 millimètres d’épaisseur, d'une couleur blanchâtre, comme gélatineux, très-friables, présentant d’un côté une surface hérissée d’inégalités, et de l’autre une surface jaunâtre et lisse; les évacuations se répétèrent le lendemain et les jours suivants ; elles furent toujours suivies d’un soulagement marqué. Au bout de quinze jours, la guérison était complète. Le poids total des lambeaux pseudo-membraneux a été évalué à près
1 Recueil de mémoires de médecine , de chirurgie et de pharmacie militaires, t. xxxvir, p. 297, 1835.
SUll LES AFFECTIONS PSEUDO-MEMBRANEUSES. 103
de 3 kilogrammes, et l’étendue de leur surface devait égaler celle du tube intestinal.
« L’auteur pense que cette pseudo-membrane était le produit de la gastro-entérite chronique, et que le passage à l’état aigu en a déterminé le décollement; car le ventre diminua beaucoup de volume, et les symptômes de la phlegmasie chronique disparurent après leur expulsion. »
J’ai examiné plusieurs fois de petites concrétions blanchâtres, variables en grandeur, de la dimension d’une lentille à celle de l’ongle, et rendues par des malades atteints de diverses affections intestinales aiguës ou chroniques. Ces pseudo-membranes sont jusqu’à un certain point comparables, au volume près, à celles que rendent certains malades atteints de bronchite pseudo-membraneuse chronique. Dans un cas, chez un ouvrier peintre qui avait eu des coliques saturnines et qu’on avait soumis à des purgations drastiques répétées, j’ai vu rendre une quantité notable de ces pellicules; elles étaient contournées à la manière des copeaux de bois mince qu’enlèvent les tourneurs. Je crois qu’il n’y a pas eu supercherie de la part du malade : il m’a remis, pendant une semaine au moins, de ces concrétions membraniformes.
Leur composition élémentaire montrait de la matière amorphe et surtout de l’épithélium cylindrique, des globules de pus granuleux et une grande quantité de matières granuleuses. Il s’y trouvait peut-être de la fibrine, mais je ne l’ai pas constatée d’une manière évidente.
Chez les enfants on trouve, comme chez les adultes,
1Ul RECHERCHES CLINIQUES ET ANATOMIQUES
de fausses membranes couenneuses simples du tube digestif que MM. Rilliet et Barthez ont bien décrites * et qu’ils ont distinguées des productions plastiques de la diphtheiie 3. Cette distinction n’a pas été faite pour le muguet. La plupart des auteurs ont donné le nom de fausses membranes de l’intestin et d’entérite pseudomembianeuse aux productions du muguet développées dans le conduit gastro-intestinal ».
I II est assez rare de voir dans le tube digestif de fausses membranes, jaunes, lisses et semblables a celles de l’angine et de la laryngite. Lorsqu’on en trouve, elles occupent assez souvent le sommet des plis , rarement leur fond. On peut les détacher en lambeaux plus ou moins étendus. Nous avons toujours mis en doute leur identité avec les fausses membranes de la diphthérite. (Rilliet et Barthez, Traité clinique et pratiq. des maladies des enfants, t. i, p. 677, 1853.)
MM. Rilliet et Barthez mentionnent Heyfelder comme s’étant occupé chez les enfants de Yenteritis exsudatoria ( Studien in Gebiete der Heilwissenschaft, etc., p. 173). — M. Th. Clemens vient de décrire, sous le titre de croup intestinal chez les enfants ( Journal fur Kinder- Jcrankheiten, Heft 1 et 2, 1860, et Gaz. hebdom ., t. vii, p. 247), la véritable entérite pseudo-membraneuse simple n’accompagnant pas une affection, analogue des voies respiratoires, ne présentant aucun caractère véritablement diphthérique. M. Clemens a donné une fausse signification au mot croup, non-seulement en l’appliquant à de fausses membranes intestinales , mais encore à de fausses membranes intestinales non diphthériques.
On a certainement 1 aspect du muguet quand « la fausse membrane intestinale est déposée sous forme de plaques d’un blanc de lait, lisses, polies, inégales et fragmentées.... surtout dans l’estomac. » (Rilliet et Barthez, loc. cit., 1. 1, p. 676.)
II me semble qu on doit encore rapporter au muguet ce que M. le professeur Cruveilhier a dit de l'entérite pseudo-membraneuse. Dans « 1 entérite pseudo-membraneuse, une portion plus ou moins étendue de la fin de 1 intestin grêle et de la portion voisine du gros intestin est
La fausse membrane gastro-intestinale se montre sous l’aspect d’une lame, mince, molle, grenue et chagrinée, de couleur jaune fauve plus ou moins foncée. Elle adhère assez peu à la muqueuse, et, lorsqu’on la racle avec le scalpel, elle ne fournit quelquefois qu’une bouillie jaune distincte des matières fécales. Aux points où elle commence, disposée par petites plaques inégales , irrégulières, rares, isolées et situées sur le sommet des plis, la fausse membrane devient bientôt plus étendue, et finit par former de larges plaques qui suivent la muqueuse dans tous ses replis et couvrent presque tout le calibre du tube intestinal. Son épaisseur va rarement au delà de 1 à 2 millimètres. La muqueuse est fortement enflammée sur la fausse membrane et au delà des bords dans une grande étendue *.
MM. Rilliet et Barthez ont vu ces fausses membranes dans l’estomac, la fin de l’intestin grêle et le gros intestin des enfants. La fausse membrane de l’estomac n’occupe pas habituellement le grand cul-de-sac de cet organe.
enduite d’une matière caséiforme, très-adhérente, d’un blanc jaunâtre, plus ou moins morcelée, qui forme à chaque papille une gaine incomplète : sous elle, la muqueuse est d’un rouge foncé. » (J. Cruveiliiier, Ann. path., in-folio, liv. VII, p. 5.)
1 Valleix a signalé sur toute l’étendue de l’œsophage, chez deux enfants qui avaient succombé à une pneumonie, une couche pseudo-membraneuse grisâtre, non transparente, d’une faible consistance et se détachant facilement de la muqueuse, qui se montrait au-dessous, avec la coloration ordinaire et un épithélium intact ( Clinique des maladies des enfants nouveau-nés, p. 89, 1838 ). — Il est bien difficile de dire ce qu’étaient ces fausses membranes, mais à coup sûr elles n’étaient pas diphthériques.
L’étendue de la concrétion pseudo-membraneuse est en général peu considérable, cependant elle recouvre parfois une grande surface. Je ne dois pas oublier de rappeler que les estimables auteurs précités n’ont pas distingué les fausses membranes couenneuses simples du muguet stomacal ( loc . cit ., p. 682). Les inflammations pseudo-membraneuses de l’intestin grele siègent presque exclusivement à la partie inférieure, et elles se présentent sous forme grenue et presque jamais en lames étendues et résistantes (loc. cit., p. 683). Le cæcum n’offre que très-rarement de fausses membranes, tandis que le côlon et le rectum en sont bien plus souvent recouverts L
1 L'ingestion de divers poisons et des liquides corrosifs ou irritants peut être suivie de la formation de pseudo-membranes dans le conduit gastro-intestinal. Un des faits les plus curieux en ce genre est celui rapporté par M. Villermé dans le Dictionnaire des Sciences médicales ( t. xxxii, p. 261 ) et qu il a pris dans Tartra (De l’empoisojinement par l’cicide nitrique). Une femme, empoisonnée avec une cuillerée d’acide nitrique, rendit pari anus, vingt jours après, un long paquet membraneux drnne seule pièce, replié et roulé sur lui-même, qui représentait la forme de 1 œsophage et de l’estomac avec toutes leurs dimensions. La fausse membrane avait une ou deux lignes d’épaisseur et une couleur brune très-marquée; les portions correspondantes aux grand et petit culs-de-sac de 1 estomac étaient amincies et percées de plusieurs trous. Dès le moment de l’excrétion de cette fausse membrane, la sensibilité du canal digestif devint excessive et la mort survint au bout de quelques jours.