‹ Recherches cliniques et anatomiques sur les affections pseudo-membraneusesChapitre 32 sur 115 · MUGUET · texte numérisé non relu

MUGUET

Les apparences diverses du muguet ont été déjà signalées dans ce travail (p. 12, 28). Le muguet ordinaire, bénin et discret, se montre sous l’aspect de petits points blancs , arrondis , plus ou moins espacés. En se multipliant, ils peuvent arriver à se réunir; on a alors une couche étendue d’un beau blanc ou blanchâtre, dont l’aspect change et qui devient bientôt jaunâtre ou brunâtre, soit spontanément, soit par l’action des médicaments employés.

V épaisseur des points blanchâtres est habituellement plus grande au centre , mais ils n’ont pas cependant la forme vésiculeuse. Je n’ai jamais vu nettement cette disposition.

Dans le muguet étendu, lichénoïde et confluent, l’épaisseur est assez inégalement répartie, mais elle n’est jamais très-considérable; les couches les plus épaisses que j’ai vues avaient de 4 à 5 millimètres.

La consistance du muguet est friable comme celle du caséum épaissi. 11 est facile d’écraser les fragments entre les doigts. Cette consistance n’est pas la même au début et à une période de formation déjà avancée. Sur sa face libre, le muguet se désagrégé plus facilement qu’au point où il adhère et où l’épithélium est plus tassé.

La ténacité n’est jamais très-forte; elle est constamment moindre que celle de la diplithérie.

V adhérence est prononcée dans le principe, elle diminue plus tard. On enlève facilement des grains de muguet en les raclant, plutôt qu’avec une pince ; on clive pour ainsi dire le produit épithélial en le séparant dans les couches les plus profondes. La muqueuse reste encore recouverte de cellules épithéliales et rarement on fait suinter du sang parle raclage, tandis qu’en se servant d’une pince on pourrait comprimer et déchirer une partie du chorion. Après la mort, le muguet est généralement très-facile à enlever.

Suivant le siège qu’il occupe, le muguet varie d’aspect. À 1 extrémité de la langue, il ressemble à des points trèslins, à des lignes courtes d’un blanc éclatant; sur le reste de l’étendue delà langue, il est arrondi comme des grains de semoule; sur les gencives et les lèvres, il forme parfois un liséré blanc ; sur la voûte palatine, il s’étale en feuillet mince et uni, en nuage peu épais. A la face interne des joues, on trouve des plaques épaisses, disposées ’en grumeaux blanchâtres. On a vu le muguet envelopper la langue comme dans un fourreau; c’est à la face interne des joues qu’il offre le plus d’épaisseur.

Le muguet du pharynx n’offre rien de particulier. Il est disposé par grains séparés ou confluents et accompagne constamment le muguet buccal. Celui de l’œsophage paraît plus fréquent 1 que le muguet du pharynx ;

1 Y. Seüx, Rech. sur les mal des enfants nouveau-nés, p. 113, 1855.

il est tantôt formé par des grains épars ou réunis en îlots, blanchâtres ou jaunâtres, tantôt par une surface raboteuse disposée en zone circulaire ou en bandes longitudinales, tantôt par une couche épaisse et uniforme1. Les grains séparés sont plus difficiles à enlever que les bandes et les traînées blanchâtres. Yalleix a vu le muguet punctiforme de l’œsophage exister isolé, sans muguet buccal , dans un cas de pneumonie2. Dans l’estomac, divers observateurs ont trouvé le muguet formant deux larges bandes à partir du cardia, composées de grains très-fins et très-rapprochés 3 ; ou constitué par des granulations, des points jaunes et une bande verticale 4. Une large couche de muguet occupant le centre de l’estomac a été comparée à du givre déposé sur une mousse très-fine ; une large plaque occupant la petite courbure était d’un blanc éclatant; une autrefois, les plaques étaient irrégulièrement disséminées 5.

J’ai déjà fait remarquer que MM. Rilliet et Barthez me paraissent avoir décrit le muguet de l’estomac sous un autre nom (voy. p. 104, note 3).

Le muguet n’a été trouvé que rarement dans l’intestin.

1 Billard, Traité des maladies des enfants nüuv eau-nés et à la mamelle, 3e édit., p. 309-311, 1837, et Atlas, pl. I et II.

2 Valleix, Cliniq. des mal. des enfants nouveau-nés, p. 89, 90 et 239, 1838.

3 Valleix, loc. cit ., p. 247 et 253.

i Valleix (Lediberder) , loc. cit., p. 258-259.

3 Billard, Traité des mal. des enfants nouveau-nés et à la mamelle, 3e édit., p. 342-348, 1837.

Dans l’intestin grêle, il existait dans le tiers supérieur sous forme de points jaunes*; une autre fois, il s’est montré dans le duodénum « comme une foule de corps saillants, d’un gris jaune, de la grosseur de gros grains de semoule2. » Dans le gros intestin : le cæcum et tout le côlon ont offert à leur surface un grand nombre de petits flocons blanchâtres, de consistance crémeuse et fort adhérents à la surface des villosités rouges et tuméfiéesJ. Dans un autre fait, à 3 pouces au-dessous de la valvule iléo-cœcale, une plaque jaunâtre, saillante et irrégulièrement arrondie, était composée de grains mous et peu adhérents 4. Enfin on a vu dans le cæcum , contre la valvule iléo-cœcale, une plaque formée par la réunion de petits grains saillants, jaunâtres, assez rapprochés les uns des autres, tout le long du côlon descendant et -du îectum il se trouvait une foule de petits grains semblables, un peu irréguliers 5.

Le muguet , observé cà la marge de l’anus c et sur Jes

organes génitaux 7, a plutôt la forme de plaques irrégu-

lièies que celle de points isolés. Il en est de même pour *

* Valleix ( Lediberder ), loc. c/7., p. 268.

- V. Seux, loc. cit., p. 4 62.

•' Billard, loc. cit., p. 412.

4 Valleix, loc. cit., p. 297-305.

G V. Seux, loc. cit., p. 174.

G Bobin, Hist. nat. des végétaux parasites, etc., p. 496, 1853.

E. Bol chut , fi ai te prat. des mal. des nouveau-nés et des enfants à la mamelle, 3e édit., p. 471, 1855.

' Trousseau et Delpech, Journal de médecine, t. ni, p. 8, 1845.

Dugès, Dict. de méd. et de chir. prat., t. ni, p. 189.

le muguet développé sur le mamelon des nourrices 1 et peut-être sur d’autres parties du corps2.

La muqueuse sur laquelle le muguet s’est produit est ordinairement rouge, assez enflammée, mais non excoriée ni dépourvue de ses couches épithéliales de formation récente. Les ulcérations qu’on a signalées chez les enfants et les adultes atteints du muguet, et que j’ai vues, ne tiennent pas à sa production proprement dite ; elles sont une complication.

Examen microscopique. Un fragment de muguet pris sur la face dorsale de la langue présente (pi. IV, fig. 5 et 6 ) :

1° Des cellules d’épithélium pavimenteux, semblables à celles qu’on trouve normalement sur cette muqueuse. Elles sont serrées et adhérentes du côté de la base du fragment, moins adhérentes au contraire sur la face libre ; là , leur desquamation est plus facile et elles glissent les unes sur les autres. Les cellules épithéliales sont disposées en amas et mélangées aux éléments suivants ;

2° Des granulations moléculaires très -abondantes, agitées d’un vif mouvement brownien;

3° Des matières grasses sous forme de gouttelettes arrondies, réfractant fortement la lumière, ambrées ou blanchâtres. La plupart proviennent du lait pris par les jeunes

1 Ch. Robin, loc. cit p. 1-97.

2 Lélut, Archiv. gén. de méd 1re série, t. xm, p. 352 , 1827. — M. Seux a réuni plusieurs fails de muguet développé hors des voies digestives ( Recherches sur les maladies des enfants nouveau - nés , p. 209-211, 1855.)

lHi RECHERCHES CLINIQUES ET ANATOMIQUES

enfants, mais j’ai aussi trouvé des matières grasses dans le muguet des adultes;

4° Dans quelques pseudo-membranes ayant l’aspect du muguet, renfermant VOidium albicans et recueillies sur des enfants, j’ai trouvé, quoique exceptionnellement et en très-faible quantité, quelques filaments qui ne pouvaient être méconnus pour appartenir à de la fibrine exsudée;

5° Enfin des éléments végétaux dont l’abondance est variable et le degré de développement plus ou moins complet :

VOidium albicans (Charles Robin1) est le plus fréquent. Il offre : a. un mycélium formé de tubes ou de filaments tubuleux, cylindriques et allongés; à bords foncés et parallèles. L’intérieur des tubes est d’un jaune ambré ou bien incolore et transparent.

Les filaments tubuleux sont articulés, c’est-à-dire formés de cellules allongées et placées bout à bout à la suite les unes des autres. Leur longueur est variable 2.

Les filaments sont ramifiés une ou plusieurs fois dans le végétal parvenu à l’état adulte; ces ramifications sont elles-mêmes articulées, parfois elles ne consistent qu’en une ou plusieurs cellules.

Les cloisons des tubes sont formées par l’adossement ■ des cellules placées à la suite les unes des autres. Les cavités de chaque cellule renferment quelques granula-

Ch. Robin, Hist . naturelle des animaux parasites qui croissent sut l’homme et les animaux vivants, p. 488 etsuiv., 1853.

Voy. pl. IV, fîg. 5 et 6; pl. V, fig. 1, et l’explication des planches.

tiens moléculaires et parfois deux, trois ou quatre cellules ovales, à contours pâles et jaunâtres.

L'extrémité adhérente ou la souche de Y Oïdium est constituée par une spore prolongée en tube, sans cloisonnement intermédiaire. L’extrémité libre, fructifiante, ou sporifère des filaments simples et de leurs ramifications est tantôt arrondie, tantôt formée par une cellule sphérique ou ovoïde, plus grosse que celles qui la précèdent et séparée d’elles par un étranglement. Quelquelois, au delà de cette cellule sporifère, on en remarque une ou deux très-petites. Souvent les cellules qui précèdent le renflement terminal sont courtes et disposées en séries, comme les grains d’un chapelet.

Suivant la remarque de M. Charles Robin, les cellules renflées et terminales sont probablement des spores prêtes à se détacher, et les cellules pâles contenues dans les cavités des cellules (ou chambres), des spores qui commencent à se développer.

b. Les spores consistent en petits corps sphériques ou un peu allongés, à bords nets et foncés, à intérieur ambré; elles réfractent assez fortement la lumière. Vers h ui centie, on tiouve une poussière fine et souvent un ou deux gianules plus gros agités du mouvement brownien. Ces spores se disposent rarement en séries ou en chapelet les unes au-devant des autres; on les trouve le plus souvent flottant librement ou adhérant aux cellules superficielles de l’épithélium.

Les réactifs ordinaires sont sans action sur Y Oïdium, dont les filaments et les spores ne sont attaqués que par les acides sulfurique et nitrique concentrés.

Les spores de YOidium albicans diffèrent des cellules du Cryptococcus ou Tonda cerevisiœ1, qui est une algue et non un champignon, par l’absence de un ou de deux globules brillants qui se trouvent dans les cellules du Cryptococcus. Celui-ci a une disposition constante, moniliforme, ou en chapelets composés de trois à cinq cellules, ne formant jamais des tubes cylindriques. Les cellules du Cryptococcus sont, en outre, plus grandes que celles de YOidium , leur forme est plus ovoïde et le chapelet est souvent terminé par une petite cellule naissant d’une cellule plus grande et y adhérant.

J ai donne cette description comparative parce que, dans les couches d’aspect pseudo-membraneux du muguet, on tiouve le Cryptococcus ou Tonda cerevisiœ. Je-me rappelle parfaitement l’avoir observé. M. Lehert l’a rencontré dans diverses préparations; Hannover l’a vu pareillement dans l’enduit noirâtre de la langue des typhiques.

Enfin, indépendamment des Oidium albicans et Cryptococcds cerevisiœ , j’ai trouvé aussi dans le muguet le Leptothrix buccalis ( voy . pl. III, fig. 5, et pl. V, fig. 2). Je décrirai ce dernier végétal avec les productions pultacées de la scarlatine, dans lesquelles j’ai constaté sa piésence. Je ne parlerai point actuellement des conditions de développement de YOidium albicans. Cette question, tiaitéo avec un grand talent par MM. Ch. Robin et

1 Ch. Robin, toc. cit ., p. 322 et suiv.

A. Gubler, a été de ma part l’objet de recherches suivies, et j’en ferai le sujet d’un chapitre séparé l.

Je note ici une dernière fois que le muguet, bien dilférent des productions exsudées de la diphthérie , est néanmoins, à mon avis, une fausse membrane, mais une fausse membrane spéciale, ayant ses caractères propres, et très-remarquable par la présence habituelle de V Oïdium albicans dans l’épithélium desquamé.

STOMATITE ULCÉRO-MEMBRANEUSE, OU ULCÉREUSE PROPREMENT DITE.

A plusieurs reprises, j’ai parlé2 de la stomatite ulcéromembraneuse, aussi n’aurai-je qu’à préciser soigneusement la description des 'produits morbides membraniformes qui l’accompagnent.

Étudiée à l’œil nu, la plaque morbide qui revêt la joue ou un autre point de la cavité buccale dans la période d’état de la stomatite ulcéro-membraneuse, présente deux faces, l’une libre, l’autre adhérente. La face libre ou superficielle se montre sous l’aspect d’une pellicule d’un jaune pâle ou grisâtre, souvent tachée de sang et violacée ou noire par places. Elle est lisse ou à peine grenue et arrondie ou ovalaire à grand diamètre horizontal. Ses bords sont ordinairement décollés, séparés par une sorte de rigole ou de sillon des tissus environnants. Elle est consistante et tenace. La face profonde adhère par sa partie centrale au tissu muqueux sous-jacent. Cette face,

1 Voy. le Chapitre III.

2 Voy. p. 3, 14, 28.

observée sur la pellicule détachée , est moins lisse que la supérieure, elle est rugueuse avec des prolongements irréguliers.

Au début, il existe parfois et peut-être constamment un soulèvement de l’épithélium avec une légère exsudation sui 1 endroit meme où siège la plaque jaunâtre. Quand cette plaque s’est détachée de la muqueuse, celle-ci se recouvre d’une sorte de détritus grisâtre, ou jaunâtre, ou séro-purulent.

Je vais maintenant indiquer comment se présente, suivant le siège du mal , la muqueuse ulcérée et le liquide bourbeux et épais, qui la tapisse.

L’endroit qu’occupe de préférence la stomatite uleéromembraneuse est le bord gingival inférieur, d’un seul côté de la bouche. Les ulcérations siègent au bord des incisives, des canines ou des molaires, le plus souvent sur leur face antérieure. La muqueuse ulcérée offre un liséré grisâtre pouvant former une bordure étroite et fine au début, mais qui s’étend en hauteur, avec une rapidité extrême, sur une grande partie du bord des gencives. Alors la surface muqueuse mise à nu est baignée par un fluide séro-purulent ou sanguinolent; le fond est couvert de tartre qu’on voit sous l’aspect de plâtre ou de craie délayée sur la muqueuse grisâtre et ecchymosée, dont les bords sont boursouflés, fongueux et rouges ou d’un rouge violacé.

Les bords des ulcérations gingivales sont quelquefois recouverts de productions plus épaisses, blanchâtres, manifestement pseudo-membraneuses.

A la face interne des joues où les ulcérations se mon-

trent ensuite avec le plus de fréquence et surtout au point de rencontre des deux arcades dentaires , la muqueuse offre une ou plusieurs (deux à quatre) surfaces ulcérées transversales, dirigées d’avant en arrière, ovales, d’autant plus étendues et plus profondes qu’elles sont situées plus en arrière. D’abord isolées, plus tard elles sont confondues.

Ces surfaces ulcérées sont arrondies au début et reprennent cette forme vers la fin quand leur cicatrisation va arriver; elles ont des bords taillés à pic, légèrement saillants, rougeâtres ou grisâtres, .et un fond couvert d’une bouillie grisâtre où s’élèvent parfois des granulations rougeâtres. Vers la fin de la maladie, la surface est baignée par un liquide purulent et les granulations ont l’aspect ordinaire des bourgeons charnus.

Sur la voûte palatine et le voile du palais, les ulcérations ont un fond plus aplani, la surface n’est pas profonde, mais superficielle, et plutôt tapissée de liquide purulent que d’un détritus grisâtre.

Sur les amygdales, où elles siègent encore plus rarement qu’au palais, les ulcérations ont des bords épaissis et saillants ; le fond en est anfractueux, inégal, grisâtre, parfois ecchymosé.

Sur le bord labial, on peut facilement examiner la plaque jaune à la chute de laquelle succède l’ulcération. Celle-ci peut avoir assez l’aspect d’une plaque muqueuse. Sur la langue, les ulcérations sont allongées, superficielles; leur fond , linéaire et grisâtre, est couvert d’un produit purulent, crémeux et pultacé.

La description qui précède se rapporte principalement

aux malades adultes1; cette description est applicable en majeure partie aux caractères anatomiques de la stomatite ulcéro-membraneuse des enfants \ Chez ces derniers, la plaque jaune et l’ulcération siègent d’ordinaire sur les gencives, à la face buccale de la lèvre inférieure, et a la face interne des joues, sur le point correspondant aux lésions gingivales. La surface ulcérée m’a paiu, après la chute de la plaque jaune, se revêtir d’un enduit membraniforme proportionnellement plus épais que chez l’adulte. Les bords des surfaces ulcérées sont rouges ou violacés, mollasses, saignant avec facilité. Les tissus de la joue, atteints d’ulcération pseudo-membraneuse, ne sont pas fortement indurés , n’offrent pas d’engorgement résistant et profond ; la peau extérieure a l’aspect normal, elle n’est ni tendue ni luisante.

Examen microscopique. — I. La plaque jaune qui se détache de la muqueuse buccale dans la stomatite ulcéromembraneuse est constituée par :

1° Des fibres lamineuses ou du tissu cellulaire, serrées les unes contre les autres, sous la forme de faisceaux allongés, et d’autres en partie entre-croisées, telles qu’on les rencontre dans la muqueuse buccale. Ces fibres lamineuses deviennent pâles et diffluentes à la suite de l’action de l’acide acétique.

1 E.J. Bergeron, De la stomatite ulcéreuse des soldats et de son identité avec la stomatite des enfants, dite c ouenneuse, diphtliéritique, ulcéro-membraneuse. In-8°, p. 90-407, 4859.

Hilliet et Bartiiez, Traité clin, etprat. des maladies des enfants,

Page 1