VI. POURRITURE d’hÔIUTAL PSEUDO-MEMBRANEUSE
La pourriture d’hôpital est devenue rare depuis que les conditions hygiéniques sont plus parfaites dans les établissements hospitaliers. Elle a été fort étudiée sous ses diverses formes à la fin du dernier siècle et au commencement du nôtre. Il me paraît résulter de ces travaux que la pouiriture d hôpital n’est point de nature diphthé— rique. On a cherché récemment à substituer d’une manière constante le terme de diphthèrie des plaies à celui de pourriture d’hôpital, mais il n’y aurait point, à mon avis, un progrès réel à le faire. C’est encore cette tendance que nous avons signalée, de regarder comme diphthérique toute production pseudo -membraneuse, qui a conduit d’estimables auteurs à regarder toutes les formes de la pourriture d’hôpital comme étant une véritable diphthérie.
J’ai vu plusieurs cas de pourriture d’hôpital revêtant les formes ulcéreuse et pseudo-membraneuse. La première ne peut donner lieu à des discussions , elle est franchement ulcéreuse, gangréneuse, et détruit au loin les tissus en les sphacélant. Mais la seconde, dans laquelle on observe des productions membraniformes , a pu donner, par ce fait, l’idée d’une assimilation avec la diphthèrie. C’est de cette dernière forme que je vais m’occuper.
Il résulte pour moi, des différents faits que j’ai étudiés, la conviction que la pourriture d’hôpital, qu’elle soit franchement ulcéreuse ou qu’elle affecte la forme pseudo-
membraneuse, est un mode spécial de gangrène. Des portions membraniformes grisâtres, examinées au microscope, m’ont toujours montré, parmi les produits exsudés, des fragments mortifiés du tissu cellulaire, des fibres musculaires, etc. Il semble que le tissu qui a exsudé, par ses interstices et à sa surface, la fausse membrane, s’est ensuite sphacélé. C’est ainsi que la pourriture d’hôpital creuse les tissus; c’est ainsi qu’elle nuit à la cicatrisation des plaies qu’elle attaque ou à la réunion par première intention des sutures pratiquées sur divers organes.
J’ai suivi, en 1852, avec mon ami le docteur Auguste ✓
Tiion, une expérience instructive qui, en même temps qu’elle prouvait que les divers tissus d’un membre peuvent laisser transsuder de leurs capillaires les éléments plastiques du sang , montrait la nature gangréneuse de la pourriture d’hôpital accompagnée de fausses membranes épaisses.
Un homme, qui portait un ulcère à la jambe gauche, est pris de pourriture d’hôpital pseudo-membraneuse dans le service de M. Réné Marjolin. L’ulcère s’agrandit, la mortification détruit les tissus sous la couche plastique, les muscles péroniers sont mis à nu au fond d’une large plaie. On avait employé en vain les acides végétaux, le suc de citron , la teinture d’iode, etc., qui n’arrêtèrent pas la marche du mal. On plaça enfin le membre dans l’appareil à incubation de M. J. Guyot. Sous l’influence d’une température de 35 degrés centigrades, la mortification s’arrête le septième jour de la maladie; il se produit encore de fausses membranes blanchâtres
et épaisses, qui sont enlevées avec soin à chaque pansement. Ces fausses membranes diminuent graduellement d’épaisseur et finissent par ne plus reposer que sur des tissus bien vivants. Après cinq jours de production pseudo-membraneuse simple, les bourgeons charnus se développèrent pour laisser plus tard une cicatrice solide des parties affectées.
J’ai dit que les pseudo-membranes primitivement développées dans ce cas de pourriture d’hôpital avaient pour base un tissu sphacélé, parce qu’en effet, examinées au microscope, à diverses reprises, je les ai trouvées composées dans leur partie profonde surtout :
1° Par une substance amorphe parsemée de granulations moléculaires abondantes;
2° Par des fibres du tissu cellulaire ou lamineux;
3° Par des faisceaux musculaires à fibres striées en travers (voy pl. V, fig. 5).
Il existait encore, dans ces fausses membranes, des matières grasses et des globules rouges du sang déformés, provenant des capillaires rompus; enfin, quelques filaments ou fibrilles fibrineuses.
En dernier lieu, après que la jambe eut été placée dans l’appareil et soumise à l’influence de la chaleur, les fausses membranes m’ont offert uniquement : 1° un stratum amorphe toujours parsemé de granulations moléculaires; 2° des matières grasses sous forme de globules et de gouttelettes; 3° des éléments embryo-plastiques ou fibro-p] astiques (noyaux et fibro-cellules) , apparaissant après l’action de l’acide acétique.
Il n’y avait, évidemment à ce moment-là que les produc-
lions habituelles des surfaces profondément ulcérées et sécrétant les éléments de la cicatrice.
La pourriture d’hôpital a pour principaux caractères étiologiques de se développer dans les endroits où il existe un encombrement de malades, et d’apparaître, de préférence, au milieu d’un grand nombre de conditions hygiéniques défavorables, dans un air altéré par les vapeurs chargées de matières animales qui se dégagent des plaies, par des matières mineuses, etc. Elle diffère sous ce rapport de la diphthérie qui atteint souvent ses victimes dans de bonnes conditions de santé. La contagion de la pourriture d’hôpital a lieu par les matières des plaies, et cette affection ne produit que des désordres ordinairement locaux sans causer la diphthérie générale, sans occasionner ailleurs que sur les plaies contaminées le développement de fausses membranes nouvelles. Parfois on a vu la pourriture n’attaquer qu’une plaie sur des malades qui en avaient plusieurs.
Je pense donc que la pourriture d’hôpital diffère de la diphthérie ; je crois qu’il faut lui conserver son vrai nom et ne pas adopter le terme de diphthérite des plaies, toutes les fois que celles-ci se recouvrent, dans de mauvaises conditions, résultant de l’encombrement, etc., d’une exsudation simplement pseudo- membraneuse. A mon avis, MM. les docteurs Robert, Jobert de Lamballe, Chavanne et Blin entre autres n’ont pas suffisamment distingué la pourriture d’hôpital et la diphthérie l’une de l’autre, ou ils ont donné indifféremment ces deux noms à la pourriture d’hôpital. Je vais essayer de le prouver.
M. Robert a décrit un étal des plaies réellement lié à la diphthérie 1 puisque, avec M. Bouvier, il a observé à la lois des angines couenneuses et les pseudo-membranes des solutions de continuité ou des plaies. Mais M. Robert a eu le tort de généraliser ce fait et d’ajouter : « La maladie appelée pourriture d’hôpital n’est qu’une variété de la diphthérite. La pourriture d’hôpital et la diphthénte sont identiques dans leur nature et ne différent
que par la gravité (foc. cit., p. 33). » Je ne puis admettre ces conclusions.
M. le professeur Jobert de Lamballe appelle indistinctement pourriture d’hôpital ou diphthérite, les cas d’inflammation pseudo-membraneuse des organes génitaux qu’il a vue se développer à la suite de l’autoplastie vésicovaginale 2. C’est la première de ces dénominations qui doit être conservée. Le savant chirurgien me paraît aussi avoir eu sous les yeux des vaginites et d’autres inflammations pseudo-membraneuses telles que je les ai décrites avec M. de Scanzoni (voy. plus haut, p. 148).
M. Chavanne fait observer que « ces plaques pultacées affectaient une ressemblance frappante avec cette forme de pourriture d’hôpital, que Delpech a appelée pulpeuse et que M. Robert a proposé de nommer diphthérite des
1 A. Robert, Considérations nouvelles sur l’étiol. et le trait, de la diphthérite des plaies (Bull, de thérapeut., t. xxxiii, p. 26 et 27. — Voy. aussi p. 81 de cet ouvrage).
Jobert (de Lamballe), Traité de chirurgie plastique, t. n , p. 554, 1849. — Traité des fistules vésico -utérines, vêsico-utéro-vaginales , etc., p. 181 et 209-21 5, 1852.
plaies1. Plus loin il ajoute : « Les plaques petites rappelaient l’aspect du muguet. » Il a observé presque constamment la gangrène des parties sous-jacentes. C’est la pourriture d’hôpital qu’ont eue les malades de l’Hôtel- Dieu de Lyon. Je vois que l’opinion que je soutiens a été émise par M. Hervieux dans sa thèse de concours sur la diphthérie 2 * *; il a pensé que M. Chavanne avait observé la gangrène pseudo-membraneuse des parties génitales et non la diphthérie véritable.
Quant à M. Louis Blin, élève de M. Jobert de Lamballe et observant sous les yeux du maître, il exprime les mêmes idées et regarde comme identiques les deux expressions de pourriture d’hôpital et de diphthérite des plaies5. On peut s’en convaincre en lisant ses observations. Les plaies avaient une apparence pulpeuse et caséeuse.
Je ferai en terminant une remarque importante : les malades de M. Chavanne ou de M. Blin n’ont offert que de fausses membranes localisées et souvent avec gangrène. Jamais il n’y a eu d’autres manifestations pseudomembraneuses que celles des parties génitales. La diphthérie, par conséquent, telle qu’on doit l’admettre et telle
1 Chavanne, Relation d’une épidémie de diphthérite gangréneuse des organes génito-urinaires de la femme survenue chez de nouvelles accouchées à V Hôtel-Dieu de Lyon (Thèses de Paris, 1851, n° 130, p. 34).
2 Hervieux, De la diphthérie (Thèse de concours pour l’agrégation ,
5 L. Blin, De la diphthérite simple et gangréneuse des organes génitourinaires de la femme, observée comme complication de l’ auto plastie
vésico-vaginale (Thèses de Paris, 1855, n° 53, p. 8 et 9).
que je l’entends, ne s’est pas montrée chez ces malades; elles n’ont eu en réalité que la pourriture d’hôpital.