VIII. FAUSSES MEMBRANES DES ABCÈS ET DES KYSTES
Les abcès chauds, espèces de kystes purulents, et les abcès froids offrent souvent à l’étude des productions i pseudo-membraneuses , et tout le monde connaît la fausse membrane, dite membrane pyogènique de la plupart des ; auteurs.
J’ai examiné une seule fois à la Charité, sur un sujet moi t, le lendemain de son entree, d’une maladie aiguë de la poitrine, un abcès par congestion, formé à la i Partie supérieure de la cuisse gauche et causé par la carie de la troisième vertèbre lombaire. L’abcès n’avait jamais été ouvert; la collection purulente était bien limitée et autour d’elle existait une couche épaisse, fibro-celf lu*cuse et vascularisée par places, qui formait une vérb
table néo-membrane enkystant cet abcès. Elle était peu épaisse et sa surface interne n’était pas très-mamelonnée. Il était évident, dans ce fait, que la fausse membrane ne jouait aucun rôle dans la sécrétion du pus qu’elle renfermait. Il est probable qu’elle s’était produite au contact de ce liquide; elle avait pour effet de l’isoler des parties au milieu desquelles il avait cheminé.
J’ai eu plusieurs fois l’occasion d’étudier divers abcès qui tantôt avaient offert une marche aiguë, tantôt s’étaient montrés à la suite de la variole, tantôt enfin avaient succédé à l’ouverture d’un abcès froid. Dans l’abcès varioleux, il y a véritablement une collection déposée au milieu des tissus; sous la peau ou dans les muscles, le liquide purulent n’est pas enkysté par une pseudo-membrane, les phénomènes d’inflammation n’ont pas été suffisants pour la produire. Dans l’abcès pldegmoneux bien formé , j’ai trouvé une couche mince et parfois une couche plus épaisse que je ne l’aurais supposé, de lymphe plastique, adhérent aux tissus par sa paroi externe et villeuse ou grenue par sa face interne. Elle m’a paru destinée, en s’appliquant de toutes parts sur la paroi opposée, à venir former une adhésion qui oblitérait la cavité lorsqu’elle est vidée du pus qu’elle renfermait. La paroi de l’abcès chaud ou pldegmoneux se trouve, de la solde, dans le cas d’une solution de continuité qui aurait suppuré et qui sécréterait le blastème de la cicatrice.
Dans les abcès froids qui ont été ouverts, la pseudomembrane qui enveloppe le foyer est ordinairement épaisse, et sa partie externe repose sur un tissu d’aspect lardacé, à cause de la sécrétion plastique ou de l’infiltra-
lion qui s’y est produite. A la partie interne, du côté de la cavité purulente, la couche pseudo-membraneuse est grenue, couverte de détritus, et souvent elle ressemble beaucoup aux plaies revêtues de bourgeons charnus l. Cette membrane a été appelée à tort pyogènique , car elle n’est pas nécessaire à la production du pus et c’est en quelque sorte malgré elle que le pus se forme. Elle amènerait bien plutôt, à mon avis, la cicatrisation de la plaie interne. Elle ressemble extrêmement à une surface de plaie qui guérirait par seconde intention , et non point à une membrane destinée à sécréter du pus à la manière d’une muqueuse. A l’appui de cette manière de voir on peut encore faire valoir la persistance d’une néo-membrane cicatricielle à la place qu’ont occupée ces abcès. La néomembrane est quelquefois froncée sur elle-même, d’autres fois elle présente des sortes de nodosités sur quelques points.
Examen microscopique. — I. Dans un abcès aigu, et surtout dans un abcès dont la suppuration a persisté pendant un temps assez long, on trouve que la paroi est composée par un tissu formé :
1° De matière amorphe et granuleuse qui a réuni ou collé ensemble les éléments du tissu dans lequel l’abcès s’est produit ;
1 M. Ch. Robin a fait connaître une disposition particulière de la paroi des kystes autour des collections purulentes, situées dans la profondeur des organes. La face interne de ces kystes est aréolaire et offre des colonnes charnues comme dans les cavités du cœur ou les vessies dites à colonnes. (Voy. Mémoires de la Société de biologie, '2e série, t. iv, p. 211, année 1857.)
2° Il existe toujours à la surface interne, sur la paroi, des globules de pus (leucocytes purulents à noyaux) ou des globules granuleux (leucocytes hypertrophiés), et des granulations graisseuses très-abondantes, d’un volume variable.
IL Dans les abcès chroniques, la paroi offre en outre :
1° Des éléments fibro-plastiques (fibres et noyaux embry o-plastiques) et des éléments lamineux ou fibres du tissu cellulaire ;
2° Des vaisseaux de nouvelle formation ;
d° Une grande quantité de matières granuleuses et presque toujours des matières grasses au milieu desquelles on trouve parfois des lamelles de cholestérine.
On comprend que la surface interne de l’abcès chronique, surface granuleuse ou villeuse, offre une grande ressemblance de forme et de composition avec les bourgeons charnus; elle est tapissée par une couche de granulations élémentaires, tandis que la surface extérieure, contiguë aux tissus normaux, est plus spécialement fibreuse et composée d’éléments du tissu cellulaire ou lamineux et embryo-plastiques. Cette paroi des abcès chroniques peut devenir carlilaginiforme, s’encroûter de matières minérales, etc., comme les fausses membranes persistantes des séreuses.
Le liquide des abcès est constamment formé par un sérum et des matières solides ; il peut être étudié comme le liquide des séreuses et placé dans des tubes au fond
desquels ces matières plus pesantes viennent s’accumuler L
! On trouve en soumettant ce liquide au microscope :
I. Dans les abcès chauds : des globules du pus à noyaux (type des leucocytes purulents), des globules pyoïdes très-peu abondants (leucocytes sans noyaux), des globules granuleux de l’inflammation (leucocytes hypertrophiés granuleux), de la matière grasse, des granulations élémentaires, parfois du tissu cellulaire ou musculaire mortifié , plus fréquemment de la librine exsudée 1 2, enfin des globules rouges du sang.
IL Dans les abcès chroniques, les globules purulents et pyoïdes se rencontrent toujours, mais la proportion des seconds est ordinairement plus forte , ces globules sont parfois altérés ou en partie détruits. Les granulations élémentaires abondent , ce sont elles qui tapissent d’une couche variable d’épaisseur les parois de l’abcès. Dans ce liquide flottent le plus souvent des matières provenant des tissus voisins , des particules osseuses, musculaires et des matières grasses ou pigmentaires.
Les enveloppes kystiques formées autour d’un corps étranger resté dans le tissu musculaire ou dans tout autre
1 Voy. l’examen du liquide des cavités séreuses, p. 202.
- D’après mes observations, les flocons qu’on trouve dans les abcès sont formés presque toujours par du tissu cellulaire mortifié et par des flocons de fibrine exsudés à la manière des productions pseudo-membraneuses. Le bourbillon du furoncle que j’ai examiné plusieurs fois m’a paru toujours constitué par une matière fibrineuse de nouvelle formation enveloppant les débris du follicule pileux et do ses glandes sébacées. Mes observations confirment entièrement celles de mon ami M. Rouget, sur ce point d’anatomie pathologique.
tissu pourvu de vaisseaux (balle de plomb, etc.), sont constituées par une fausse membrane. Celle-ci, après avoii été sécrétée par le tissu voisin, enveloppe le corps étiangcr, 1 isole, et s’organise elle-même en néo-membrane. Enfin la néo-membrane de ces kystes peut subir les transformations cartilagineuse, crétacée, etc. *.
tous les kystes en général, et parmi eux les kystes produits par les cavités naturelles ou par des canaux excréteurs oblitérés dans une étendue variable, mais laissant d’autres points sans adhérence, peuvent offrir à leur surface interne des fausses membranes non organisables ou organisables. Le liquide de ces kystes s’accumule entre les points non oblitérés, il est produit en même temps que des fausses membranes par la paroi fibroséreuse interne. Cette paroi est, de la sorte, doublée, triplée, augmentée plusieurs fois de volume, et elle devient le siège des modifications les plus diverses à la manière des fausses membranes des séreuses.
Les kystes de l’ovaire ~, qui ont donné lieu récemment a des discussions importantes à l’Académie de médecine, ne font point exception. Quel que soit le volume de ces kystes, qu'ils soient unis ou multi-loculaires, le feuillet interne peut s’enflammer par suite de diverses causes extérieures, de coups, de blessures, etc., ou même spon-
1 L. Bauchet, Histoire anatomo-pathologique des kystes (Mémoires de P Acad, de médecine, t. xxi, p. 93, 1857.)
2 Bulletin de l’Académie de médecine, t. xxii, p. 20, etc., 1856 et 1857.
L. Bauchet, Anat. path. des kystes de l’ovaire, etc. (loc. cit., t. xxm, p. 32, 51 et 109, 1859).
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tanément. L’intérieur de la cavité kystique peut alors se revêtir de fausses membranes organisables ou produire du pus et des flocons pseudo-membraneux. Le liquide transparent et eitrin devient, par suite d’hémorrhagies, rougeâtre ou brun, couleur de chocolat, ou jaunâtre el verdâtre; il renferme des matières grasses ou pulvérulentes et des lamelles de cholestérine, etc., etc.
La transition que j’ai établie des fausses membranes aux néo-membranes se fait par les kystes qui me l’ont fournie très-naturellement. Les bourses séreuses adventices et qui se sont développées sous le tégument dans les endroits du corps soumis à des pressions ou à des frottements répétés, ne sont que des cavités séreuses analogues aux séreuses véritables ; elles sont susceptibles des mêmes maladies, elles se revêtent comme elles de fausses membranes et surtout de néo-membranes superposées. Je citerai comme exemples, l’hygroma de la bourse séreuse préroturienne et les tuniques superposées dans la bourse séreuse située en dedans de la tête du gros orteil. On sait que les produits exsudés dans cette bourse séreuse, atteinte d’inflammation chronique, sont généralement connus du vulgaire sous le nom d 'oignon; leur production a été expliquée , entre autres auteurs , par M. Pétrequin '.
Après avoir dit quelques mots des kystes hydatiques dont la membrane d’enveloppe est toute spéciale, nous passerons à l’étude des fausses membranes des séreuses.
1 Pétrequin, Traité d’anatomie topographique médico-chirurgicale , 2e édition, p. 722, 1857.