TROISIÈME PARTIE
Fièvre typhoïde.
HISTOEIQUE.
La fièvre typhoïde, longtemps confondue avec fe typhus, ne prit réellement place dans le cadre nosologique qu'au commencement du siècle, alors que les recherches anatomo-pathologiques de Prost(^) (1804), de Petit et Serres p) (1813) vinrent affirmer la constance de la lésion des glandes de Peyer et des ganglions mésentériques, lésion que d'autres auteurs avaient déjà signalée, mais sans y attacher une grande importance.
La fièvre typhoïde, comme tous les autres typhus, est une maladie primitive du sang: le fait ne peut plus être mis en doute aujourd'hui; l'économie souffre déjà depuis longtemps, quand l'altération des plaques de Peyer apparaît; et comme M. le professeur Schûtzenberger (^) l'écrivait en 1854, l'affection des follicules dans la fièvre typhoïde est
(1) Prost, 3Iédecine éclairée par r observation et par V ouverture des corps. Avertissement, p. IX et p. LVI.
(2) Petit et Serres, Traité de la fièvre entéro-mésentérique, in-S^. Paris 1813.
(3) Schiitzenberger, Gazette médicale de Strasboun/, 1854,
assimilable aux manifestations locales des fièvres éruptives; nous devons lui attribuer, dans l'évolution delà fièvre typhoïde, un rôle analogue à celui de la pustulation de la peau dans la variole.
Étant admis que la fièvre typhoïde est une altération du sang, reste à connaître l'agent qui produit cette altération; en un mot quellç est la nature du principe lyphique ?
Les premières idées qui furent émises sur la nature du principe typhogène, dans filéo-typhus, consistèrent à dire que c'était un gaz provenant des émanations putrides et particulièrement des matières fécales.
Pour les uns, c'est l'hydrogène sulfuré; de là la fréquence de la fièvre typhoïde dans les pays où les eaux croupissent, dans les maisons nouvellement construites, le plâtre exhalant de petites quantités de ce gaz jusqu'à complète dessiccation ; mais jamais, dans les laboratoires, l'hydrogène sulfuré et les émanations les plus méphitiques n'ont amené la fièvre typhoïde.
Richardson (^) croit que les gaz toxiques sont les gaz ammoniacaux.
PourBudd(2), le virus serait fourni par l'éruption intestinale, comme le virus variolique par les pustules de variole.
(1) Bernheim, thèse d'agrégation de médecine, Strasbourg 1863: Des fièvres typhiques en général, p. 43.
(2) Budd (W.), On the pythogenie theory of intestin fever. Brit. med' Journ., 1861.
Les expériences de Murchison (^), parvenant à engraisser un porc avec des excréments provenant d'un individu atteint de fièvre typhoïde, et trouvant à la nfiort l'intestin sain, renversèrent cette théorie. Pour Murchison lui-nnême, le principe toxique serait un gaz né de l'encombrement.
A côté de ceux .qui voient dans l'agent typhique un principe gazeux , se placent ceux qui y voient un ferment; l'idée de fermentation putride, déjà exprimée par Van Helmont(2) au dix-septième siècle, tend aujourd'hui à prévaloir.
En 1863, M.Tigrip),de Sienne, communiquait à l'Académie des sciences un Mémoire où il disait avoir trouvé des Bactéries dans le sang d'un homme mort de fièvre typhoïde.
Deux vétérinaires, MM.Signol(^) et Mégnin(5) firent aussi à l'Académie des sciences, le premier en 1863, le second en 1866, deux communications importantes concernant l'examen du sang dans la maladie du cheval appelée fièvre typhoïde^ diathèse typhoïde; ils y constataient des altérations dans le globule , et la présence de Bactéries et de bactéridies; ce sang, inoculé à des lapins, amenait la mort très-rapidement, et le sang de ces derniers présentait les mêmes altérations.
(1) Murchison, Die Typlioïden-Kranhheiten. Trad. allem, 1867.
(2) De Vaurëal {loc. cit.)
(3) Tigri, Comptes rendus de V Académie des sciences, 12 oct. 1864. (*) Signol, Comptes rendus de V Académie des sciences, 10 août 1863. (5) Mëgnin, Comptes rendus de V Académie des sciences, 23 avril
Notre premier Mémoire, publié en 1866 (^) , contenait les nombreuses expériences que "nous fîmes à ce sujet; les conclusions, que l'on trouvera citées plus loin, établissaient l'allération du sang, consistant en déformation et diffïuence du globule, en présence de Bactéries; le liquide injecté produisait chez les animaux les mêmes accidents avec localisation pathologique sur les glandes de Peyer.
Le professeur d'Iéna, dont nous avons parlé précédemment^ Hallier(2), g donné une théorie spéciale de l'infection typhique; il prétend avoir trouvé le principe typhogène en examinant les selles et le sang des malades typhoïdes; dans la fièvre typhoïde, on trouve deux variétés de cellules végétales : un micrococcus qui, convenablement cultivé, donne le champignon connu sous le nom de Rhizopus ntgricans, et d'autres cellules plus petites, spores du Pénicillium crustaceum.
Dans le typhus exanthématique, le micrococcus du Rhizopus serait absorbé par le poumon et pénétrerait ainsi directement dans le sang.
Dans le typhus abdominal, au contraire, le micrococcus arriverait dans les intestins, avec les eaux provenant d'un sol infiltré de matières organiques, et il produirait dans cette partie du tube digestif des destructions qui facihteraient le passage du Pénicillium crustaceum dans le sang.
(1) Coze et Feltz. Des fermentations internes. Strasbourg 1866.
(2) Hallier, Parasitologische Untersuchungen bei Masern, etc. 1868. Voir thèse de Roy: Origine des maladies infectieuses, Strasbourg 1860.
iSS CHAPITRE PREMIER.
Ces recherches n'ont pas été confirmées et le résultat en a été nié par deux botanistes très-distingués : M. de Bary et son élève, M. Millardet (i). On trouvera plus loin des expériences qui nous sont personnelles et qui ne laissent pas de doutes sur le peu de valeur des conclusions de Hailier.
Resterait encore une grave question à élucider, à savoir comment pénètre dans Téconomie le principe typhogène.
Dans quelques circonstances, la voie pulmonaire paraît être incontestablement la seule voie d'absorption, et l'air serait ainsi le véhicule du miasme délétère. Mais ce n'est pas là assurément toujours le mode de pénétration dans l'organisme, et sans parler de l'usage des viandes corrompues, accusées à propos de l'épidémie d'Andelfingeu , il reste encore Tintroduction possible et même probable par les boissons. Il existe des exemples certains où des individus qui avaient bu de l'eau provenant d'un même puits, communiquant avec des fosses d'aisance, furent tous pris de fièvre typhoïde.
Dans beaucoup d'endroits, le sol est -imbu de matières excrémentitielles en quantité considérable, et les eaux provenant de ce sol peuvent parfaitement servir de véhicule au contage.
L'idée des eaux, comme voie d'introduction dans l'économie des principes typhogènes, paraît s'établir. Gilt(-), de Munich, en 1865, a publié un travail
(^^ Bemheim, Thèse citée, p. 47.
(2) Gilt, cité par Binz daus ses Eecherche-s exiJcrimfntaUî
intéressant à ce sujet, sur les causes du typhus intestinal (fièvre typhoïde). Dans cette ville, l'eau de beaucoup de puits était, d'après les analyses de Yogel, tellement chargée de matières organiques, qu'il a fallu, pour désinfecter un litre d'eau, 10 milligrammes d'acide hypermanganique.
Le docteur Faure (^) s'exprime ainsi qu'il suit dans sa revue thérapeutique de la Gazette hebdomadaire:
(cLes deux grandes questions des eaux potables et des égouts préoccupent vivement les Anglais en ce moment et sont débattues avec ardeur... Le mode de transmission de la fièvre typhoïde est aujourd'hui si bien constaté, dit the Lancet, que celte question dépend moins des hommes scientifiques que des autorités sanitaires qui sont presque coupables de l'explosion de toute épidémie un peu intense. »
Avant d'exposer le résultat de nos recherches expérimentales sur l'état du sang dans la fièvre typhoïde, nous voulons de suite, par l'observation suivante, montrer quelle utilité on peut retirer pour le diagnostic, dans les cas douteux, de l'examen du sang pendant la vie.
{Registre des autopsies , année 1810-187 i .)
Le 20 mai 1870, entrait à la chnique de iM. le professeur Schûtzenberger la nommée Marie Seyle, âgée de 46 ans; il fut impossible d'avoir des détails
{}) Faure, Gazette hebdomadaire, 4 février 1860.
concernant le début de l'affection; tout ce qu'on put savoir, c'est que sa maladie remontait à une huitaine de jours. Les symptômes qu'elle présentait étaient des plus graves: coma, délire, constipation, rétention d'urine; température, 39^6; pouls petit, fréquent, à 1^0; toute la surface du corps était couverte de taches péléchiales et de taches rosées lenticulaires. L'auscultation de la poitrine révélait des signes évidents d'œdème pulmonaire. L'état de la malade ne permettait pas de constater la sensibilité du ventre.
A quoi avait-on affaire? On pencha de suite pour une fièvre typhoïde grave; mais le cathétérisme amena de la vessie un liquide peu abondant, louche, et qui, examiné au microscope, présentait des débris d'épithélium, des cylindres fibrineux et même granuleux. La question se trouvait ainsi obscurcie, et l'idée d'urémie se présentait forcément à la pensée du médecin, tout renseignement sur les antécédents faisant défaut.
L'examen du sang fut aussitôt pratiqué et permit d'y constater une leucocytose très-considérable et des globules sanguins déformés, diffïuents, ne se réunissant pas en pile d'écus, comme à l'ordinaire. Le faible grossissement auquel on examina le sang ne permit pas d'y constater d'autres altérations; néanmoins nous nous crûmes autorisés à laisser de côté le diagnostic d'urémie, de méningite, et à ne plus voir dans l'état de notre malade qu'un état typhoïde des plus graves.
Malgré une médication appropriée, les symptômes ne firent que s'aggraver, et la malade succomba le 23 mai , c est-à-dire 48 heures après son entrée à l'hôpital.
L'autopsie confirma notre diagnostic.
Abdomen. Hypérémie au niveau de la partie inférieure de l'intestin grêle, tuméfaction des ganglions mésenlériques et de la rate. L'ouverture de l'intestin ne laisse pas de doute sur l'existence d'une fièvre typhoïde; elle est au premier degré, les follicules clos et les plaques de Peyer sont simplement tuméfiés par multiplication des éléments lymphoïdes.
Les reins, examinés avec le plus grand soin, ne nous révèlent aucune lésion; les éléments trouvés pendant la vie dans les urines provenaient probablement de la rétention qui avait amené dans les reins une augmentation considérable de pression, d'où une desquamation épithéliale. Quant aux cylindres fibrineux, ils étaient probablement sous la dépendance d'une transsudalion du sérum sanguin modifié par la maladie.
Les poumons présentaient de l'hypostase et de l'œdème.
Du côté du cœur, vieille péricardite avec adhérences fibreuses et dégénérescence très-avancée de la plupart des fibres musculaires, dégénérescence granulo-graisseuse.
Le sang est profondément altéré : leucocytes en nombre considérable, hématies déformées, Bactéries et points mobiles.
Après ce court historique sur la nature de l'oltération du sang dans la fièvre typhoïde, nous allons exposer dans le chapitre suivant nos recherches sur le sang typhoïde.