QUATRIÈME PARTIE
Variole.
CONSIDERATIONS HIS TORIQUE S.
Depuis Avicenne (^)la transmissibilité de la variole d'un individu à un autre est parfaitement reconnue.
D'après cet auteur cette transmission s'opérerait par contagion miasmatique, c'est-à-dire par un agent imperceptible volatil, ou par contagion virulente, c'est-à-dire un agent susceptible de s'attacher, de se fixer à des éléments solides.
Du sujet atteint de l'exanthème s'échappent, diton, des émanations dangereuses, surtout lorsque les pustules sont formées.
Les convalescents communiquent très-bien la maladie.
La mort ne détruit pas immédiatement la propriété contagieuse du miasme (-).
Le miasme peut être transporté par un individu sain sans l'atteindre (^). Plus les objets imprégnés
(1) Roy , Tlièse de Strasbourg, Revue hlsiorique des doctrines sur Vorîgine des maladies infectieuses
(2j Bousquet, Traité de la vaccine, p. 37, (3) Bousquet, p. 36.
du miasme sont privés d'aération , mieux ils le conservent.
L'atmosphère varioleuse ne paraît pas être d'une grande étendue; c'est au foyer lui-même que la maladie se contracte le plus ordinairement. Dans les hôpitaux, la transmission est fréquente.
Le rapport adressé par le Comité consultatif d'hygiène au ministre de l'agriculture et du commerce, au sujet de l'épidémie régnante (mai 1870), dit :
€ Que toutes les administrations hospitalières de «France doivent être informées que la réunion des (c varioleux dans un service spécial et isolé de tous (( les autres services, a procuré dans les hôpitaux de d Paris une notable diminution des cas intérieurs (^).i>
Le virus, disent encore les auteurs (2), est fourni par les pustules varioliques; il imprègne la sérosité, le pus, les croûtes qui se forment à la surface de la peau.
On a cru à Copenhague, en 1825 et 1826, que comme pour le charbon, les mouches avaient en transportant l'élément virulent, favorisé la propagation de la maladie (^).
Le virus varioleux se fixe aux linges, draps, vêtements etc. ; de là la nécessité d'une désinfection bien faite; le lavage seul ne suffit pas: des femmes, au cap de Bonne-Espérance, ayant lavé du linge
{^)Gaz. hebd., 1870, 25, p. 385.
(2) Gentrac, Cours thém^ique et clinique de pathologie interne, t. VI, Variole, p. 44. 1859.
(3) Mœlil, Bulletin des sciences niéd. de Ferussac, t. XX, p. 115.
provenant de l'équipage d'un vaisseau sur lequel avait régné la variole, contractèrent la maladie (^).
Le même fait s'est reproduit à Louisbourg (2).
Grégory(^) a constaté que le virus étendu d'une certaine quantité d'eau perd peu de sa puissance.
Le rapport cité plus haut insiste beaucoup sur les moyens de « désinfection dont Fusage doit être cônes: tinué en cas de mort jusqu'à l'inhumation, sans f( négliger le premier de tous, une ventilation ac- « tive. La désinfection doit s'étendre énergiquement « aux vêtements, aux effets de couchage. ))
M. Gintrac (^) rapporte que l'examen attentif de la matière qui sert de véhicule au virus varioleux, n'a conduit MM. Pelletier, Sédillot et Gaultier de Glaubry à aucun résultat remarquable. Ils ont vu un liquide transparent offrant au microscope une sorte de cristallisation stellée ou ramifiée qu'on a attribuée à un sel ammoniacal, des globules muqueux et des débris d'épithélium (^).
C'est là tout ce que l'on savait sur la pathogénie de cette grave maladie, originaire de l'Orient, introduite en Europe vers le sixième siècle, et qui depuis, à des intervalles variables, y a produit des épidémies meurtrières.
Dès 1865, et dans un Mémoire déjà cité, nous
(1) Mead, De variolis, chap. pi', p. 6.
(2) Bousquet, p. 35.
(3) Gregoiy, Bulletin des sciences méd., p. 84. Londres, épidémie de 1822.
(*) Gintrac , loc. cit.
{'>)Mém. de VAcad. de méd., t. VIII, p. 674.
avons communiqué à la réunion de la Sorbonne les faits suivants:
(ç Le sang d'un jeune homme non vacciné et at- (( teint de variole, présente ce que nous avons appelé <ji une zone immobile et des vibrioniens très- petits et « réunis en articles (Bactéries).
(( Le liquide transparent d'une pustule non puru- (( lente contient des vibrioniens semblables.
((Le foie d'un enfant de deux semaines qui a suc- ((combé à la variole, est chargé de vibrioniens de ((même nature; il en est de même des pustules de ((la surface cutanée.
« Ce sang et ce foie servent à préparer des liquides « à injections qui déterminent une infection grave « chez le lapin.
(( Le sang de ces lapins représente des éléments (( figurés semblables. ))
Ainsi nous avons constaté expérimentalement dès 4865, qu'il existe dans le sang des varioleuxdes éléments étrangers, et que ce sang injecté sous la peau d'animaux transmettait une maladie dans laquelle le sang avait reproduit les mêmes éléments.
Nous avons continué ces travaux, et c'est leur ensemble que nous donnons dans ce volume.
Pour le professeur Rallier (i), d'Iéna, ce serait un micrococcus qui serait ce principe contagieux de la variole; ce micrococcus donnerait par la culture Vaspergillus glaucus.
(i)Hallier, Farasitologische Vntersuchungen. Leipzig 1868.
En 1868, M. Ghauveau(^) a communiqué à l'Académie des sciences plusieurs notes intéressantes sur les principaux actes de la sérosité vaccinale du pus varioleux et du pus morveux.
L'auteur, opérant à Taide de la diffusion, a démontré expérimentalement que le principe virulent ou vaccin ne réside point dans les substances dissoutes qui forment la base du plasma de la sérosité vaccinale, mais bien dans les granulations élémentaires en suspension dans la sérosité.
Le virusvarioliquese comporte absolument comme celui de l'humeur vaccinale.
ÉTUDES EXPÉRBIENTALES SUR LE SANG VAPJOLEUX.
Vers la fin de l'hiver 1865 une épidémie de variole nous mit à même de continuer sur le sang varioleux les recherches que nous avions entreprises sur l'infection en général.
Nous allons exposer d'abord nos premières observations ; puis, reprenant cette étude plus méthodiquement, nous dirons avec tous leurs détails les faits expérimentaux plus récents, les recherches chimiques, l'état du sang, les effets déterminés par le sang varioleux inoculé.
Nous verrons que les différences essentielles que
(1) Séances des 10, 17 et 24 février 1868. Gaz. mécl de Paris t. Xm, p. 138, 139 et 140.
nous avons reconnues entre les infections putride, typhoïde et varioleuse, doivent nécessairement conduire à l'idée de la spécificité pathogénique.
Premier groupe d" expériences.
Nous nous bornerons à énumérer rapidement les résultats de nos premières recherches.
Le sang d'un jeune homme, non vacciné, atteint de variole et au début de la période de pustulation, est examiné avec soin; nous trouvons une zone immobile et des Bactéries très-minces souvent réunies deux à deux.
2° Le liquide transparent d'une pustule au début de son développement contient des Bactéries ou bâtonnets semblables.
3^ Le foie d'un enfant de deux semaines, qui a succombé à la variole, contient des bâtonnets trèsminces et articulés; les épilhéliums du foie sont le siège d'une dégénérescence graisseuse.
Les pustules de la peau du même enfant contiennent aussi, dans leur partie liquide, des bâtonnets plus ou moins actifs.
Ces différents éléments varioleux provenant de l'homme ont servi à préparer des liquides destinés à être injectés à des lapins. Les résultats de ces expériences nous montrent:
1° Que la mort n'arrive pas nécessairement; nous
ferons observer que les liquides préparés étaient élendus d'au moins deux fois leur volume d'eau.
Les animaux soumis au liquide provenant du foie sont morts en 12 jours ; ceux auxquels on a injecté le liquide sanguin ont vécu 20 jours; d'autres se sont rétablis.
2^ Les animaux qui ont vécu un certain temps ont toujours considérablement maigri.
3° Nous avons toujours noté une augmentation de température qui n'a pas dépassé de plus de 3' la normale (40^ G.)
Observons que dans ces premières recherches la vie a duré plus longtemps ou n'a pas été détruite^ ce qui permet de supposer que, l'intoxication ayant été moins rapide, la température a pu être moins forte; si nous insistons sur ce fait, c'est que nous verrons plus tard que dans les expériences rapidement mortelles la température est beaucoup plus élevée. Ce fait nous montre encore combien il était important, au point de vue expérimental, d'atteindre d'emblée le maximum des effets qui constitue un point de repère beaucoup plus sûr pour l'étude comparative des injections.
4° Les altérations du sang étaient : une zone immobile du troisième au cinquième jour, le sang diffluent, les globules rouges altérés dans leur forme, l'augmentation du nombre des globules blancs, la présence dans le sang de Bactéries semblables à celles trouvées dans les liquides humains.
5° Les oreilles piquées afin de récolter du sang
pour l'examen microscopique, étaient tuméfiées à Tendroit des piqûres et présentaient des nodosités purulentes, dans le liquide desqu'illes on retrouva des bâtonnets de même espèce infiniment petits.
6° Les yeux étaient souvent atteints de conjonctivite purulente.
7^ Sous la peau on rencontrait souvent de petits foyers purulents qui dans certains cas avaient déterminé des décollements.
8^ A l'autopsie, les lésions pulmonaires se traduisaient par un semis de points hépatisés et d'un rouge foncé, de la grandeur d'une lentille et tranchant par leur couleur sur la nuance rose pâle normale du poumon chez le lapin; nous avons noté aussi la dégénérescence graisseuse des épithéliums hépatiques et rénaux.
Deuxième groupe d'expérieuces.
Quelques mois plus tard nous avons repris ces expériences sur les effets du sang varioleux, avec la pensée d'agir au moyen de liquides plus concentrés, plus actifs, pour en établir d'une manière plus accentuée les propriétés toxiques. C'est là le caractère spécial de ce second groupe d'expériences qui portent, comme on va le voir, sur les effets suraigus de l'infection.
Un homme de 25 ans, non vacciné, arrivé au 8® jour d'une variole très-grave, nous fournit un
sang qui, étendu d'un peu d'eau distillée et filtrée, est injecté sous la peau d'un lapin. L'animal succombe en 4 jours, après avoir donné les températures 39«, 42°, 41^ et 420.
Six centimètres cubes du sang de cet animal sont portés, à l'aide d'une sonde, dans l'estomac de deux lapins qui, après une légère augmentation de température, se rétablissent.
Du pus varioleux humain est introduit avec une lancette sous la peau d'un lapin; l'animal succombe avec d'énormes suppurations sous-cutanées.
Le pus provenant de ce lapin est inoculé de même à deux nouveaux animaux: l'un meurt en 3 jours avec la température de 42^5, 43^,5, 44°,5; l'autre, après avoir atteint la température 42°,5, revient à l'état normal et se rétablit.
Le sang de l'animal qui a succombé est injecté à la dose de 1 gramme sous la peau de deux lapins, qui meurent en 18 heures.
Nous voyons donc déjà, comme pour le sang typhoïde, le principe infectieux du sang varioleux s'exalter dans son activité par son passage par des organismes nouveaux.
Nous en étions là dans nos expériences quand l'occasion d'injecter du sang humain varioleux se présenta de nouveau.
Un homme non vacciné , au 7^ jour de la maladie, nous fournit un sang qui, étendu d'un peu d[eau distillée surchauffée, est porté à la dose de 1 c. c. sous la peau de deux lapins.
L*un de ces animaux meurt en 24 heures avec une température dont le maximum a été de42°,5; l'autre succombe en 48 heures avec 41°, 4*2" et 43°,5.
Le tableau suivant nous fera mieux saisir les différences obtenues dans les séries d'animaux mis en expérience; chaque série a fourni du sang à injecter pour la série suivante:
Tableau des expériences par séries.