CHAPITRE IV
■lu chloroforme pendant la grosacNge et pendant l'allaitement.
Il était fort à craindre que le trouble profond déterminé dans l'économie par l'action du chloroforme n'eût un retentissement fâcheux sur l'état du fœtus contenu dans le sein de sa mère pendant la grossesse, ou sur l'état de l'enfant allaité par une nourrice à laquelle on aurait fait respirer le chloroforme. Des faits de cette double espèce, et dont nous avons été témoins, nous permettent, quoique peu nombreux, sinon de résoudre la question, du moins de la poser de manière à provoquer peut-être de la part des accoucheurs quelques renseignements d'une grande importance. Nous dirons d'abord quelques mots de l'anesthésie pendant la grossesse, nous nous occuperons ensuite de l'anesthésie pendant l'allaitement.
La première fois qu'il nous soit arrivé de provoquer l'anesthésie pendant la grossesse, c'était chez une malade de l'hôpital Saint-Antoine, arrivée au cinquième mois de la gestation , et chez laquelle il s'agissait de détruire d'énormes végétations occupant les grandes lèvres. L'observation de cette malade nous paraît offrir assez d'intérêt pour que nous la rapportions ici complètement.
Végélalions énormes de la vulve. — Grossesse de cinq mois. — Nombreuses tenlatives pour détruire les végétations. —Ligatures multiples. — Guérison. — Trois inhalations de chloroforme à quelques jours de distance.
Kirsch (Sophie), âgée de vingt ans, blanchisseuse; bonne constitution. Cette fille fait remonter l'origine de ses végétations au début de sa grossesse. Dans le principe . elle s'a-
perçut de l'existence, à la face interne des grandes lèvres, de deux petits boutons qui prirent du développement. La vaginite dont elle est encore atteinte aujourd'hui remonte évidemment à la même époque.
Lors de l'entrée de cette malade à l'hôpital, voici quel est son état :
Des végétations très-volumineuses couvrent toute la surface de la vulve, s'étendant depuis l'anus jusqu'au pubis. Ces végétations, quoique très-condensées à leur surface libre, forment des groupes distincts et pédicules ; elles sécrètent une sanie dont l'odeur est particulière , et s'accompagnent d'un érythème occupant la face interne des cuisses, de manière à rendre la marche tout à fait impossible. Bains, lotions émollientes.
Quoique l'état de cette femme n'eût rien d'immédiatement urgent, et que sa grossesse parût marcher heureusement, puisqu'elle sentait d'une manière déjà distincte les mouvements du fœtus, nous jugeâmes que la nécessité de garder le lit jusqu'à l'époque de ses couches, le développement monstrueux que ne pouvaient manquer de prendre jusqu'à cette époque des végétations déjà si considérables , l'influence que pouvait exercer sur la santé générale de la femme et sur l'état de l'enfant un foyer continu et abondant de matières sanieuses, les chances d'hémorrhagie auxquelles devait donner lieu, plus tard, un développement vasculaire pareil à celui que nous avions sous les yeux, nous imposaient le devoir de ne point rester spectateur passif des accidents qui pouvaient survenir.
Je résolus donc d'intervenir.
Mais, ici, de grandes difficultés pratiques se présentaient et me faisaient comprendre combien il serait avantageux de trouver, dans quelque travail spécial, des règles de conduite bien tracées sur la manière de détruire sans danger les vé-
gétations très-volumineuses chez les femmes enceintes. Je craignais, d'une part, l'hémorrhagie, à cause de la turgescence vasculaire des organes de la génération pendant la grossesse ; d'autre part, l'avortemeut par suite des douleurs et des accidents de diverse nature auxquels pouvaient donner lieu les opérations qu'il s'agissait d'entreprendre.
Ce sont ces craintes qui expliqueront les tâtonnements par lesquels il nous a fallu passer, et dont il nous reste à rendre compte.
J'avais par devers moi des preuves nombreuses et concluantes de la puissance de l'acide acétique pour la destruction des verrues, et me guidant sur une analogie de texture qui, du reste, est loin d'être démontrée, je pensai qu'on obtiendrait peut-être de l'emploi de cet agent des résultats d'autant plus heureux , que l'acide acétique, du moins dans la destruction des verrues, respecte les tissus qui leur servent de support et attaque la production anormale par une sorte d'affinité élective telle, que cette production est seule frappée, tandis que tout son entourage reste intact.
Je commençai donc, le 29 septembre 1849, à pratiquer deux fois par jour l'attouchement des végétations avec un pinceau chargé d'acide acétique concentré. Dans l'intervalle des deux applications, on maintient sur la tumeur des compresses imbibées de vinaigre.
30 septembre. L'action de l'acide acétique est très-douloureuse. La malade a été privée de sommeil toute la nuit. On ne peut obtenir de calme que par les opiacés à haute dose.
1 er octobre. Nouvelles applications d'acide toujours douloureuses. L'acide parait agir d'une manière efficace sur les végétations, les ilétrit, les noircit, et détermine une escarre qui n'est que superficielle. Bain.
8 octobre. Les applications d'acide et de compresses vi-
naigrées sont continuées avec persévérance. Douleurs coutinues, malaise général, coliques utérines. Toutes les dix minutes, la malade sent, dit-elle, son ventre se durcir. Il y a imminence de fausse couche.
Lavement avec vingt gouttes de laudanum. Les tranchées se calment. La malade a reposé.
9 octobre. Nous sommes bien convaincu désormais, nonseulement des dangers que la persistance dans une pareille médication peut entraîner, mais aussi de l'impuissance définitive de l'acide acétique pour la destruction de la tumeur qui, en somme, paraît rester stationnaire.
12 octobre. Après avoir recouvert la tumeur avec le mélange réfrigérant du docteur Arnott, afin de modérer à la fois l'écoulement sanguin et la vivacité des douleurs, je pratique la cautérisation au moyen d'une forte application de pâte de Vienne. L'anesthésie produite par la glace n'est que momentanée et l'application du caustique est très-douloureuse. Il est à remarquer que ce genre d'anesthésie locale n'atteint les tissus que dans leurs couches les plus superficielles.
Le 13, nouvelle application du mélange Arnott, qui détermine des douleurs dans la fosse iliaque gauche. Cautérisation à la pâte de Vienne, insensible d'abord, bientôt douloureuse.
Le 16, obligé par la force des choses de renoncer aux moyens précédemment décrits; considérant, d'autre part, que la configuration de la tumeur en pédicules multiples, mais bien distincts, indiquait, en quelque sorte tout naturellement, l'emploi de la ligature , je me décidai à mettre en usage ce moyen de traitement. Mais une pareille application, sur une o-rande échelle, devant produire une somme de douleur dont je redoutais l'effet sur une malade rendue irritable et nerveuse par les tentatives précédentes, me conduisit à user du chloroforme.
Je fis donc pratiquer l'inhalation, et en une seule séance
j'appliquai douze ligatures, de manière à cerner à peu près tous les pédicules de la tumeur.
Un quart d'heure environ après l'opération, la malade accuse de vives douleurs dont elle ne peut cependant pas rendre exactement compte. Malaise général : agitation, changement incessant de position ; finalement, attaques d'hystérie qui durent deux heures.
Malgré l'administration de cinq centigrammes d'opium et l'application de compresses imbibées de laudanum sur la vulve, le malaise général et les douleurs vulvaires persistent toute la journée. Elles ne se calment que vers le soir, après une nouvelle dose d'opium.
L 17, bain.
Le 21 , les ligatures sont toutes tombées. La tumeur a diminué des trois quarts environ.
Le 22, bain.
Le 25, malgré tout le soin qu'on avait mis à comprendre en une première application le plus grand nombre possible de pédicules, il en est plusieurs qui ont échappé aux douze ligatures. Une nouvelle application est exécutée après assoupissement de la malade par le chloroforma. Au réveil, nouvelles douleurs aussi violentes que lors de la première application. Attaque d'hystérie. Extrait gommeux thébaïque, dix centigrammes.
Le 26, coliques utérines. Le ventre se durcit toutes les sept à huit minutes. Douleurs lombaires, pouls fréquent, face rouge, céphalalgie. Lavement avec vingt gouttes de laudanum.
Le 27, la céphalalgie continue. Les tranchées utérines ont cessé à la suite du lavement. Toutes les végétations qui ont été liées sont tombées. L'état de la malade s'oppose à une nouvelle application de ligatures. Du reste, les mouvements de l'enfant sont nettement perçus.
Le 28, les accidents étant calmés, et quelques pédicules ayant encore échappé, une troisième et dernière application de ligatures, au nombre de cinq, est pratiquée après avoir obtenu l'état anesthésiqiie. Cette fois la malade a beaucoup inoins souffert à la suite de l'opération.
Le 51, la malade est parfaitement bien. Les mouvements de l'enfant sont bien perceptibles et n'offrent rien d'anormal. La vulve est complètement débarrassée des végétations. Il n'y a plus de douleurs. La marche est facile et nullement douloureuse. La vaginite n'est pas guérie, mais elle a considérablement diminué.
Cette malade est restée à peu près un mois à l'hôpital après sa dernière opération. Aucun accident n'est survenu. Elle est sortie pour reprendre ses travaux , et nous nous sommes assuré, avant son départ, que la grossesse continuait son cours normal.
Ainsi chez cette femme, arrivée au cinquième mois de la grossesse, trois opérations accompagnées de l'emploi du chloroforme, et suivies néanmoins de douleurs très-vives, ont été faites k des intervalles assez courts. Nous avons dû nous demander si les attaques d'hystérie et les tranchées utérines qui avaient eu lieu après les deux premières opérations dépendaient du chloroforme ou de l'opération elle-même. Pour les attaques d'hystérie qui ont succédé presque immédiatement k l'emploi du chloroforme, il nous a paru rationnel de les attribuer à l'emploi de ce moyen. Quant aux tranchées utérines, si l'on veut bien prendre note qu'elles n'ont paru que le troisième jour après l'opération du 23, c'est-k-dire le 26 octobre, on comprendra que nous croyions devoir les attribuer plutôt encore aux suites de l'opération et aux douleurs vulvaires, qu'à l'action du chloroforme. D'autant mieux que, dans une autre observation dont il nous reste k parler et qui n'eut aucune suite douloureuse . l'emploi du chloro-
forme n'a déterminé absolument aucune contraction utérine. Voici un résumé très-court de cette observation : Grapinet( Apolline), dix-huit ans. enceinte de cinq mois, entre a l'hôpital Saint-Antoine le H février 1853, pour un abcès situé au sein gauche et qui date d'à peu près trois semaines. Afin de soumettre cette malade à la méthode de traitement que nous avons instituée pour la presque généralité des abcès, méthode qui consiste à les laver avec soin et à les réunir par première intention, on lui fait respirer le chloroforme avant d'opérer.
La réunion primitive a échoué, comme cela s'observe assez souvent dans les abcès du sein. Mais cette malade a été suivie même après qu'elle a eu quitté l'hôpital, et nous savons très-positivement que sa grossesse n'a subi aucune entrave.
De ce que , dans les deux observations qui précèdent, le chloroforme n'a exercé aucune influence fâcheuse sur la grossesse, nous serions loin de conclure que cet agent puisse être employé toujours impunément chez les femmes enceintes. Nous pensons, au contraire, que malgré l'innocuité qu'il a eue entre nos mains dans ce cas, on ne doit pas recourir légèrement et sans motifs sérieux à l'anesthésie pendant la grossesse. Mais enfin, nous avons bien dû , puisque nous étions conduit à traiter des avantages aussi bien que des inconvénients du chloroforme , faire connaître le résultat de notre expérience sur ce sujet. Nous avons cru pouvoir, par là, poser quelques prémisses utiles dans la condition de grossesse, où certaines circonstances peuvent engager le praticien à se demander s'il doit accorder ou refuser d'une manière absolue le secours du chloroforme à ses malades.
Nous n'avons plus qu'à dire quelque chose du chloroforme pendant l'allaitement.
Peut-on faire respirer le chloroforme à une nourrice?
Quelle influence l'anesthésie peut-elle avoir sur le nourrisson'.' Cette double question, qu'il serait si important de résoudre par une série d'observations bien faites, s'est présentée à nous bien des fois, parce que notre traitement pour les abcès du sein (lavage suivi d'occlusion), ne pouvant être appliqué sans déterminer des douleurs assez vives, nous avons eu recours à l'emploi du chloroforme chez un assez grand nombre de nourrices, soit à l'hôpital Saint-Antoine, soit dans la ville. Chez aucune d'elles nous n'avons observé d'accidents, et les nourrissons ne nous ont pas paru en ressentir une influence fâcheuse ; toutefois, daus un cas, l'enfant allaité par une femme à laquelle nous avions fait respirer le chloroforme, a été pris d'un assoupissement auquel cet agent ne nous a pas paru étranger. Nous avons donc pensé que, tout en avançant d'une manière générale que l'allaitement n'était pas une contreindication à l'emploi du chloroforme, il était de notre devoir de ne pas laisser ignorer que, dans certains cas, le nourrisson pouvait recevoir du fait de l'anesthésie un contre-coup dont il convient de tenir compte.
Voici de quoi il s'agit :
Une femme se présente à la consultation de l'hôpital Saint- Antoine, avec un enfant de quelques mois, dont elle est la mère et qu'elle allaite. Elle souffre d'un abcès volumineux du sein droit. Elle est reçue à la salle des nourrices, dans le service de notre honorable collègue M. Boulay. Comme la méthode du lavage est assez douloureuse dans les abcès du sein, on fait respirer le chloroforme. Revenue à elle depuis quelque temps et toute trace de l'anesthésie étant dissipée , cette femme donne à téter à sou enfant du côté qui n'a pas été opéré. Le nourrisson est pris d'un assoupissement qui est remarqué par les parents de la malade venus pour la voir, le jour même de l'opération. Cet assoupissement est accoinpa gtté de pâleur, il ne se dissipe qu'au bout de quelques heures.
Nous disons que, malgré l'absence complète de suites fâcheuses dans ce cas, il y a lieu du moins à établir ce précepte : que quand une nourrice a été soumise à l'action du chloroforme, elle ne doit pas donner le sein à l'enfant avant qu'il ne se soit écoulé quelques heures, trois heures au moins . quatre ou cinq peut-être.
Voici, du reste, les détails de l'observation : Froment (Jeanne), charbonnière, âgée de vingt-neuf ans, rue Lenoir, n° 9, entre le 8 octobre 1852 à l'hôpital Saint- An loine, n° 5 de la salle Saint-Paul.
Il y a trois semaines, la malade, qui accoucha il y a quatre mois, a commencé à ressentir dans le sein droit des douleurs dépendant d'une inflammation qui a été suivie d'un vaste abcès accompagné de tuméfaction considérable du sein, avec rougeur et amincissement de la peau, au côté interne du mamelon.
10 octobre. Evacuation de l'abcès par une incision de deux centimètres de longueur. Lavage abondant. Occlusion. Il esi à noter que, jusqu'à ce jour, cette femme a donné à téter aussi bien du sein malade que de l'antre. L'abcès siège évidemment dans le parenchyme de la glande, car le pus qui s'écoule est sensiblement mélangé de stries laiteuses.
11 octobre. Nous apprenons que la malade, revenue de son assoupissement, a présenté le sein à l'enfant au bout de deux heures, et que, quelque temps après, celui-ci a été pris d'un assoupissement qui s'est prolongé une grande partie de la journée, s'accompagnanl d'une pâleur qui a paru, ainsi quece sommeil, tout à fait inaccoutumée au père de l'enfant qui est venu voir sa femme dans la journée. Ce matin, nous ne trouvons rien d'anormal chez cet enfant. Il n'y a eu, dans la journée d'hier, aucun phénomène particulier du côté des organes digestifs.
Nous devons faire remarquer que toutes les persounes qui
ont observé l'enfant dans la journée du 10, après qu'il eut pris le sein, se sont accordées à dire qu'il était devenu trèspâle, et que son sommeil avait été beaucoup plus long et plus profond.
Quant à la mère : le matin du H, le sein, qui était la veille, excessivement douloureux , n'est nullement sensible à la pression, même assez forte, que nous exerçons. C'est un résultat constant de la méthode du lavage suivi d'occlusion. Il n'en est pas de même de la réunion primitive : elle échoue souvent dans les abcès laiteux du sein. Aussitôt que la nonréussite est constatée, nous plaçons une canule de caoutchouc en Y. On fait des injections tous les jours. La durée de la maladie et ses complications sont par là singulièrement amoindries.