De partlb. divin, leg. , libr. duo ; 1. 1 , c. 6 et
8. Die neutestam. Briefe uàersetzl und mil Jnmerkungen begleitet. Dritler Theil. Altona, 1805. Forber. y p. xxix-xxx, §.9.
9. Exeget. Handb. des N. T. Sïebenz. Stock. Leipz., 1800, p. 131-135.
10. Grotius, Dahl et Papebroche, dont nous avons examiné l'opinion,
Les motifs allégués, soit par les anciens, soit par les modernes, sont les suivants :
1. ° L'épitre de Jude est un extrait ou une copie de celle de Pierre; ce qui est indigne d'un homme inspiré quel qu'il soit.
2. ° L'auteur ne peut être l'apôtre Jude, puisqu'il ne se désigne pas comme tel dans son épltre.
3. ° L'épitre ne se trouve pas dans l'ancienne version syriaque, la Peschito.
Nous avons eu déjà l'occasion de répondre aux deux premières objections (p. 48 et p.l 10-124); nous n'y reviendrons pas* Quant à la troisième, nous l'examinerons plus loin, quand nous passerons en revue les témoignages des Pères.
Du reste, ces trois arguments n'auraient pas grande portée, et ceux qui les ont émis ne s'y seraient pas longuement arrêtés s'ils ne les avaient accompagnés d'un quatrième , plus embarrassant que les précédents; nous voulons parler des récits apocryphes que renferme l'épitre; fait indigne, dit-on, soit d'un apôtre, soit d'un frère de Jésus-Christ.
Nous allons immédiatement passer à l'examen de celle dernière objection, et pour mettre de l'ordre dans ce chapitre, nous examinerons d'abord, avec quelques détails, les récils apocryphes de l'épitre; nous verrons ensuite s'ils peuvent, en saine critique, constituer un chef d'accusation contre elle; nous terminerons, enfin, par une revue des témoignages anciens qui plaident en sa faveur.
p. 3-6, ne nient pas précisément l'authenticité , puisqu'ils admettent que l'auteur s'appelle bien Jude, comme le dit l'épitre ; ils nient bien plutôt sa canonicilé, en ce qu'ils refusent à notre auteur un caractère apostolique et par suite inspiré.
CANONICITF Dli I.'fPITRE. 127
Examen des récits apocryphes.
Le premier fait apocryphe se trouve aux versets 6 et 7 : « Il «a réservé (liés) de chaînes éternelles, pour le jugement du «grand jour, les anges qui n'avaient pas conservé leur principauté («*££mv), mais qui avaient abandonné leur demeure
«(o/xwtm^/ov) propre. Pareillement, Sodome et Gomorrhe
«qui s'étaient prostituées de la même manière qu'eux (tmtoiç) «et qui s'en étaient allées après une autre chair, servent « d'exemple en subissant la peine d'un feu étemel. 9 On a contesté que le mot t«to/ç se rapportât aux anges*. Nous verrons à l'exégèse du verset 7, les raisons qui nous font persister dans le sens que nous avons suivi.
S'il en est ainsi , l'auteur de Pépître aurait voulu dire , que Sodome, Gomorrhe et les villes voisines, s'étaient souillées par la fornication comme les anges, qui avaient abandonné leur principauté et qui avaient abandonné la demeure qui leur était propre, c'est-à-dire, que ce récit ferait allusion à la tradition ou plutôt à la fable juive des anges se souillant avec les filles des hommes : fable , qui a probablement sa source dans la fausse interprétation du passage suivant, où les Juifs ont cru que les Jtls de Dieu étaient les anges. «Or, il arriva que, quand «les hommes eurent commencé à se multiplier sur la terre, «et qu'ils eurent engendré des filles, les fils de Dieu voyant «que les filles des hommes étaient belles, prirent pour leurs «femmes, de toutes celles qu'ils choisirent» (Gen. VI, 1. 2.).
1 . N'en serait-il pas ainsi , qu'il n'en resterait pas moins le fait apocryphe de leur désertion (verset fi), dont la Genèse ne dit mot.
Cependant les fils de Dieu doivent évidemment s'entendre ici des descendants de Seth, et les filles des hommes des descendants de Caïn. L'Ecriture donne fréquemment le premier de ces titres aux fidèles adorateurs du vrai Dieu (Deut. XIV, 1 ; XXXII , 19; 2 Cor. VI, 18, etc.)» D'autres interprètes entendent par les fils de Dieu , les grands , les princes et les magistrats d'alors, soit qu'ils fussent de la famille de Seth , soit qu'ils appartinssent à celle de Caïn (Exod. XXI, 6; XXII, 28); mais dans tous les cas ce seraient toujours des hommes et non des anges. Les Septante , Josèphe, Philon , les Rabbins, les Pères (Justin Martyr, Tertullien, Athénagore, etc.), ont cru, à l'instar des Juifs, qu'il s'agissait des anges parce que les anges sont quelquefois appelés fils de Dieu. D'après eux, ces anges auraient quitté le ciel pour venir sur la terre , et auraient eu là un commerce impur avec les filles des hommes, d'où serait résultée la race des géants (Gen. VI, 4).
On ne peut guère décider si Jude a pris ce récit dans la tradition populaire ou dans un livre particulier, comme celui d'Enoch (VII-XXXyi), où la fable des relations impures des anges avec les filles des hommes est rapportée tout au long. H est possible cependant qu'il l'ait puisée à cette dernière source; car, comme nous le verrons bientôt, il s'est servi d'une manière directe de ce (ivre dans un autre verset.
Le second fait apocryphe qui se trouve dans l'épltre de Jude est rapporté au verset 9 : «Michel l'archange, lorsqu'il s'entre- «nait dans sa contestation avec le diable, au sujet du corps «de Moïse, n'osa pas porter un jugement injurieux; mais il «dit: que le Seigneur te reprenne.»
Clément d'Alexandrie* (-|-217), Origène* (f 254) et Di-
1. Quando Michaël archange lus cum diabolo disputons, altercabatur de corpore Moisis : hic confirmât Assumtionem Moïsis. (Clem. alex. Opp. edit. Potier. Oxon., 1715, p. 1008. Adumbralioru in ep. Jud.)
2. Et primo quidem in Gen est serpent Evam seduxisse descriùilur :
CANONICITÉ DE l.'Él'ITftt. 129
dy-me* (-j-394) ont pensé* que Judc avait tiré ces paroles de l' Assomption de Moïse (otvctCxfftç ou ctvctXn-\,iç M«u<r?fr>ç), livre apocryphe juif 3 , et nous n'avons aucun motif de ne pas les croire, attendu qu'ils avaient le livre sous les yeux, que ce livre était fort connu parmi les Pères 4 , et que nous ne le possédons plus. Il fallait, du reste, que la citation fût loin d'être suspecte; car sur une citation peu évidente, ils n'auraient pas avance, ce semble, un fait en apparence si grave.
Il ne faut pas confondre, comme on l'a fait quelquefois, cette avajÇxffiç de Moïse, qui est complètement perdue de nos jours, avec les livres hébreux qui ont été imprimés à Paris en 1628, in-8.°, par Gaulmîn , sous le titre de Pe vita et morte Mo si s Ubri
De quo in Ascensione Moisis, cujus libelli meminit in epistola sua apotlolus Judas (Orig. Opp., édit Delarue. Paris, 1733; l. I.* r , p. 138. ni/< I. III , c. 2).
1 . Licet adversarii kttjus contemptationis prœscribant prœsenti epislolœ , et MoTscos Assumtioni propter eum locnm, uhi signijiealur verbttm archangeli de cor pore Moisis ad diabolum Jactum. Non enim ex hls tanlum , sed in omni divina scriptura monstratur de casu ejus ( Enarration. in ep. Jud. Voy. Magna liibl. f'et. Pair., t. IV. Colon, agripp., 1618, p. 204).
2. Bernard (Not. aux cruvr. compl. de Josèphc, édit. Havorcamp; Amst., 1720; 1. 1, p. 257, not. 9, n.° 2) dit encore : Quandoquidem veto antiqitissimis apographis iV. T. adnotent literis majusculis ad nonttm Judœ MflT2En2
AnOKPT*ON.
3. Michaëlis (t. IV), pense qu'il a été écrit en bébreu : l'emploi de deux mots, *va@*7tt et <tv*K»^tt , pour désigner le même livre, porterait en effet à le croire; mais d'un autre côté il faut observer que ce ne sont guère que les Pères grecs qui le citent, et que de plus les écrits des Juifs ne le connaissent pas. Peut-être est-il sorti de l'école judéo-alrxaudrine.
4. Outre les trois que nous avons nommés, les suivants parlent encore de ee livre, ou du moins font allusion à son contenu : dément d'Alex. (Strom., liv. VI); Athanase [-[ 373] (Synops.); les Jet. du premier conc. de Nicée (liv. 2, c. 18, p. 28; c. 20, p. 33); Evodc (Aug. Opp., cdil. des Béncd. Anv., 1700, p. 420. Lett. d'Évode à Augustin, dans les lettres de ce dern., lett. CLVIII); Œcunwnius, 10. c siècle (Comm. in ep. Jud., vers. 9), et Dficéphore de Constantinopte dans sa sttehométrie jointe à sa chronique, où il dit que r*r«>.»4/c avait 1400 versets.
1res', qui contiennent une Pie et deux Morts de Moïse, livras qui, d'après Michaèlis (t. IV, p. 398-400), sont d'un auteur moderne , car ils renferment de fréquentes citations du Tàlmud et citent même Aben-Esra ; c'est ce qui a porté les savants à les regarder comme totalement différents de l'avet&wiç M«t»<re»ç, citée par Jude.*
Bien que Clément, Origène et Didvme affirment que notre épitrc ait cité Vassomption de Moïse, et que nous n'avons aucun motif valable pour douter de leur témoignage, des critiques 3 , afin d'éviter le reproche qu'on faisait à Jude de citer un livre npocrvphe, ont dit que les Pères s'étaient trompés sur la date de ce livre; qu'il n'avait été écrit qu'après la mort de Jude. Il nous semblerait néanmoins fort étrange, comme l'observe avec raison Michaèlis, qu'Origène, entre autres, qui était d'ailleurs si bon critique et qui ne vivait que deux cents ans après Jude, ait été assez peu habile pour ne pas découvrir la date de VetvaCafftç, et l'ait cru citée par Jude avant qu'elle existât.
D'autres 4 pensent que ce sont les données de S. Jtide sut" Michel et le diable, qui ont suggéré à quelque chrétien l'idée de composer Vassomption de Moïse. Mais notre observation rm~ cédente sert encore ici de réponse. De plus , ces idées sur une dispute entre Michel et le diable, au sujet du corps de Moïse y se trouvaient non-seulement dans Jude et V<x.v*C<t<rtç de Moïse, que l'on dit avoir été composée par un chrétien, mais encore
1. Ce livre a été réimprimé à Hambourg, en 1714, par J. AlKVahtim*, avec une préface de lui, et à Stuttgart, en 1840 . par GfrQwr ^dfwft *js Ptoy\ , phclœ pseudepigraphi ; mais ces deux critiquas n'ont pas reproduit le ^e^, hébreu.
2. Voy. Calmel , Dissertation sur la mort et la sépulture de Moïse, au volume
des epllrcs catholiques.
3. Schmid , Hisl. antiq. et vindicat. can. sacr. t eter. Noviq. Test. Llps. , 1775, Ç. 208, p. 710 — 712, note 34; taurmaim , Collecta neasivcnol. rrit. et comm. in rp. fiid. firnuing. , 18Io , p. 15;.' — 10!.
1. M.-yiT, T/tcnl. Stiid. nnd Krit. ; 184J. Drittes Heft , p. R4t.
CAN0NIC1TK DE l'kpITRK. 131
dans les écrits des Rabbins. Il est probable, dès lors, que leurs auteurs n'auraient pas puisé le thème de leurs rêveries dans un auteur chrétien.
D'autres encore disent que Jude trouva son récit dans quelque livre bébreu authentique, existant de son temps, mais perdu de nos jours, ou dans quelque tradition digne de foi (Hitnlein, Handbuch der Einl., 3. ,er Theil, p. 284-286). Mais à l'époque où vivait Jude, les Juifs n'avaient point de livres canoniques autres que ceux que nous possédons maintenant. Quant à une tradition orale digne de foi sur ce point, il est impossible qu'elle existât alors, attendu qu'elle aurait été relative à un fait trèsparticulier, survenu depuis un grand nombre de siècles, et dont personne ne pouvait avoir été témoin. En effet, cette dispute aurait eu lieu : ou dans le monde des esprits; qui peut alors y avoir assisté? ou sur la terre; d'où vient, en ce cas, que le Deutéronome (XXXIV, 6) dit que personne ne connut le sépulcre de Moïse , ce qui revient à dire que les détails de sa sépulture restèrent ignorés.
Enfin , d'anciens commentateurs 1 ont soutenu que les paroles de Jude, verset 9, étaient une allusion à Zacharie III, t. 2 : «Puis (l'Éternel) me fit voir Jehosçuah, le grand sacrificateur, «qui était debout devant l'ange de l'Éternel, et Satan qui était «debout à la droite pour s'opposer à lui. Et (l'ange) de l'Éternel «dit à Satan : Que le Seigneur te réprime durement, ô Satan ! «Que l'Éternel, dis -je, qui a élu Jérusalem, te réprime dure- «ment; celui-ci n'est-il pas un tison arraché du feu? 0 L'ange de l'Éternel serait Michel l'archange; Satan serait le diable; la nation juive, enfin , mise en cajisc dans la personne de Jehos-
1. Chais, La sainte Bible ou le V. et le N. T., avec un cumin, litt. , etc. La Haye, 1742. Comra. sur le Deut., p. 354; Baulacre> Biblioth. raison, des ouvrag. des sav. de l'Europe, ann. 1743, t. XXXI , 2.* part. , art. 1 , p. 251-256 : Recherches sur la sépult. de Moïse; Saurin, Disc. hisl. eterit., 70 j Leclerc; Herder , p. 93 ; « te.
çuah, son grand-prêtre, serait le corps de Moïse qui la représenterait d'une manière mystique. Mais il est aisé de voir que l'allusion est tout à fait forcée, attendu que, sauf les mots : Que le Seigneur le reprenne, il n'y a rien de commun entre le récit de Jude et celui de Zacharie. En effet , dans le premier : le nom de l'ange est donné, dans le second: il ne l'est pas; dans celui-ci : l'ange est un juge, dans celui-là : la partie adverse. L'idée ensuite qui ressort du récit de Jude, c'est le respect et la modération de l'archange Michel ; dans Zacharie , on ne peut dire qu'il en soit de même , car l'ange de l'Éternel insiste sur son désir de voir Satan châtié par Dieu. Il répète par deux fois ces mots : Que le Seigneur te reprenne durement. Quant au corps de Moïse, pris comme type de la nation juive, nous n'en trouvons aucun exemple dans l'Ancien -Testament. On peut dire, il est vrai, et l'on dit de l'Église chrétienne qu'elle est le corps de Jésus -Christ, parce qu'il en est regardé comme la tête , mais on ne peut dire de la nation judaïque qu'elle soit le corps de Moïse; j'aime à croire, en effet, que l'on fait une différence entre le fils de Dieu et le législateur des Hébreux.
Vilringa* et Bernard (page 129, note 2) voudraient, pour que l'allusion de Jude à Zacharie fût plus frappante, mettre au verset 9 le corps de Jehosçuah, au lieu du corps de Moïse, leçon que le premier attribue à un copiste inhabile. De celte sorte, la nation juive serait appelée le Corps de Jehosçuah , ce qui est encore plus étrange. D'ailleurs, aucun manuscrit connu ne plaide en faveur de cette leçon.
Enfin, on est allé jusqu'à dire, et nous rapportons cette interprétation par pure curiosité, que le corps de Moïse désignait le Pentateuque, et que la contestation dont parle S. Jude était
1. Observ. sacr. Jenœ, 171*3; liv. IV, c. 0, $ 35, p. 1003 et 1004.
CANON ICITÉ DE l'ÉPITRK. 133
la contestation du Christ avec le diable , lors de sa tentation dans le désert.
Nous ne savons si nos lecteurs penseront comme nous, mais aucune de ces explications ne nous a satisfait , et nous en revenons à l'opinion des Pères , qui disent que Jude a puisé ce récit dans un livre apocryphe juif, intitulé : avaCctw ou atvitXti^iç
Le troisième fait apocryphe de l'épltre de Jude est la Prophètie à? Enoch des versets 1 4 et 1 5 : « Aussi est-ce d'eux qu'Enoch , «le septième depuis Adam, a prophétisé en disant : Voici, le a Seigneur est venu avec des milliers de ses saints, pour juger a (tous) les hommes, et convaincre tous les impies d'entre eux, «de toutes les actions d'impiété qu'ils ont commises, et de « toutes les choses outrageantes que les impies ont dites contre « lui. »
Non-seulement cette prophétie ne se trouve nulle part dans r Ancien-Testament, mais encore il n'y est jamais dit qu'Énoch ait été prophète. Il faut donc que Jude ait tiré cette prophétie d'ailleurs.
Or, les Pères connaissaient beaucoup un livre apocryphe grec, appelé le livre d'Énoch, qu'ils disent avoir été cité par l'apôtre S. Jude ; ce livre , dont il ne restait que des fragments grecs assez courts, conservés dans la Chronographie de G. Syncelle (VIII.* siècle), le Testament des douze patriarches, les Ouvrages des Pères et des Rabbins', a été retrouvé, à la fin du siècle passe, en dialecte éthiopien (Afazhaf f Enoh Nabi), au fond de l'Abyssinie, par le célèbre voyageur anglais Bruce*, qui en a rapporté trois exemplaires en Europe. L'un d'eux,
1 . Voy. Fabriciiu Cod. pseud. V. T. Hamb. et Leipz., 1713, vol. I, p. 160 — 199, 208 et 209, et Gfrôrer, p. 2G7 à 275.
2. Voyage en Nub. et en abyss., etc., trad. par Cmtera. Paris, 1790, t. I, p. 571.
se trouve à la bibliothèque nationale de Paris. Ce livre est assez considérable, il contient 105 chapitres. Il a été spécialement étudié par Michaèlu 1 , Silvestre de Sacy* , Lawrence 3 , Hoffmann 4 , Meyer (p. 637-662), Lâche, Krieger* , etc., auteurs 4tont quelques-uns ont donné des traductions, soit en anglais, soit en allemand, accompagnées de dissertations. Ces savants, ainsi que De Wette (Kurz. Erkl. d. Brief. d. Pet. Jud. und Jak., p. 72), etc., s'accordent généralement à dire que ce livre a été originairement écrit en grec ; qu'il est antérieur à l'année 70, époque approximative de la rédaction de l'épître de Jude (du moins pour les parties qui ne sont pas suspectes d'interpolations chrétiennes); qu'il est dû à des auteurs de différentes époques (ce qui est prouvé par l'incohérence des diverses parties) 6 ; que l'auteur n'habitait pas la Palestine 7 (ce qui explique l'autorité immédiate qu'il a pu avoir auprès des Juifs et des Judéo-chrétiens , qui ne connaissaient pas son origine, et auxquels on dut le donner comme un monument vénérable de l'antiquité); que le livre éthiopien, retrouvé de nOs jours, est bien le même que le livre original grec, dont nous possédons plusieurs fragments, et qu'enfin Jude l'a cité textuellement. On peut s'assurer de ce dernier fait en comparant les diverses traductions, qui ont été données du passage en __L
1. Orient, und exeg. Biblioth.; sechst. Theil. Francfort s. M., 17Ô4.
2. Nol. sur le livre d'Hén. ; Magas. encfdop., tome I, p. 382. Par., 1800; trad. en allemand par Rink, Konigsb., 1801. — Journ. des sav. , année 1822, septembre et octobre.
3. The book of Enoch, etc. Oxf. , 2.* édit. ; 1833 ; trad. en lat. par Gfri>nr, p. 276 — 306.
4. Die Apokalypl. , etc. Dos Buch Enoch; enter Band. léna, 1833, et Allgem. Encyclop. de Leips. au mot Henoch. » >'
5. BeUrtige zur Krit. und Exeg. Nuremb. , 1845. C. Voyez plus loin, à l'exégèse des versets 14 et 15.
7. Ou le roit en calculant la latitude et la longitude dit lieu où habitait l'auteur d'après les données astronomiques du livre. Voy. Jour tu des sav., p. 550.
CAN0NIC1TÉ DE L'fePITIlE. 136
question, qui forme à lui seul le second chapitre de oe livre apocryphe 1 ). Ce second chapitre fait partie de l'introduction du livre , qui s'étend jusqu'au chapitre VI.' inclusivement, et ;con«tient la prédiction de la rétribution future qui doit s'effectuer dans la suite des siècles. Cette partie, ainsi que la suivante, qui va du chapitre VU" au XXXVII e , et qui renferme la fable du commerce des anges avec les filles des hommes, est sans doute la plus ancienne du livre, et date d'avant le christianisme.
Cependant, avant qu'on eût retrouvé cette version éthiopienne, et même depuis* , on croyait (quoique les Pères affirmassent le contraire) que Jude n'avait pas cité le livre d'Énoch, d'autant plus que le passage en question ne se trouvait pas dans les fragments grecs qui nous étaient restés; il nous semble pourtant qu'il n'est plus maintenant permis d'en douter, surtout si l'on pèse avec soin les renseignements que nous fournissent les Pères sur ce sujet 3 : Clément d'Alex., f 217 : Prophêlavit autem de his septimus, inquit, ab Adam Enoch. His verbis Proplietiam comprobat (édit. citée, p. 1008, AdumbraL in ep. .Jud*); Tertullien , f 223 : Eo accidil quod Enoch apud Judam apostolum testimonium possidet (De cuitu fœminar. , 1. 1, chap. I V) ; Jérôme : Et quia de liàro Enoch, qui apocryphus est in ea (issumit testimonium, a pierisque rejicitur (De Script, ecc., chap. IV, édit. de Francfort-sur-Mein , 1684 , 1. 1, p. 172); et Comm. in ep. ad Tit. I (édit. citée, t. IX, p. 200) : Qui pu tant lolum
v. 1 4 Sacy ; ; Et vanit cum myriodibus sanclorum , ut facial judicium super eos, et perdat impios , et liligel cum omnibus carnalibus, pro omnibus, </«cp fttecrunt et operati sunl contra eum, peccatores et impii. — Hoffmann : Siehe 1 er kommt mil Myriaden seiner Heiligen , Gericht Uber sie zu hotte n , su vertilgen die Busen und zu strafen ailes Fleisch liber Jegliches, was die SUnder und Gotllosen gethan haben gegen ihn.
2. Laurmann, p. 158 — 159; Meyer, p. 641. 052, et Guericke, Histor. Einl. , p. 507 «t 50», note 0.
3. Pour l'histoire du Livre «l'Enoch chez eux, voyez iMurmamt , p. 152 al suiv. ,
iibrum debere sequi eum qui libri parle usas sil , videnlur mini et topocryplium Enoch, de quo aposlolus Judas in epistola sua teetimonium posait, inter Eeclesiœ scripturas recipere, et multa alia quœ apostolus Paulus de reconduis est locutus; Augustin, f 430 : In Jiis autem apocryphis et si invenilur aliqua veritas, Ionien propter multa falsa nulla est canonica auctoritas. Scripsisse quidem nonnulla dwina Enoch illum septimum ab Adam, negare non possumus, cum Iwc in epistola canonica Judas apostolus dixit (Aug. Opp., édit. de Paris, 1686, t. VII, p. 408, Civit. Dei, liv. XV, chap. XXIII).
De la nature et du contenu de ces témoignages, il ressort évidemment pour nous que Jude a positivement cité le livre d'Enoch; car, d'un côté, la plupart (plerique) , c'est- à -dira beaucoup de Docteurs et de Pères, ne seraient point allés jusqu'à douter de l'authenticité de l'épitre de Jude, sur la citation qu'elle faisait d'un livre apocryphe, s'ils n'avaient été positivement sûrs que ce livre apocryphe avait pu être réellement cité, c'est-à-dire, qu'il était d'une époque antérieure à la rédaction de cette épitre. D'un autre côté, Clément, Terlullicn, Augustin et d'autres n'auraient pas couru le risque de passer pour accorder de l'autorité à un livre, tenu généralement pour apocryphe, s'ils n'avaient été tout à fait certains, que Jude lui avait emprunté une prophétie, l'avait positivement cité. Ajoutez à cela le fait, que Jude, lorsqu'il nomme Énoch ej&JVoç otto AJV/z , se rapproche encore beaucoup de la tradition rabbinique. Le Talmud l'appelle toujours ainsi ; Pbilen le désigne aussi avec cette épilhèle. Voyez IVelslein, pour les passages (N. T. grec; Amst., 1752, Comm. in Jud. 7, t. II, p. 737).
Voilà donc trois faits contenus dans l'épître de Jude, dont deux, bien certainement, sont tirés de livres apocryphes, et
canonicitk de l'entre. 137
qui, tous trois, ne sont pas mentionnés dans l'Ancien-Testament, qui, par conséquent, sont contestables à priori. On, entrevoit maintenant l'objection des adversaires de notre épître. Com* ment , ont-ils dit , admettre comme canonique , comme appartenant à un auteur inspiré, une épltre qui contient tant de récits apocryphes? L'objection parait très-forte, et elle Test en effet, si l'on admet l'inspiration absolue et littérale des écrivains sacrés; car tout ce qu'ils disent, dans quelque ordre de vérité que ce soit, doit être vrai d'une manière absolue. Mais cette objection se réduit, selon nous, à peu de chose, si l'on regarde cette inspiration comme limitée, c'est-à-dire, comme n'excluant point, par exemple, le fait que les apôtres ont pu ajouter foi à des idées humaines régnantes, mais seulement lorsque la croyance à ces idées, peu importantes en elles-mêmes, n'entraînait aucune conséquence dangereuse , ni pour le présent , ni pour l'avenir, dans la sphère dogmatique ou morale; et c'est ici certainement le cas , car , comme nous le verrons plus loin , ni les lecteurs de Jude, ni nous, ne pouvons raisonnablement nous offusquer de l'usage qu'il fait de récils apocryphes*
Cependant, les défenseurs de l'inspiration littérale de Jude ne se sont pas tenus pour battus ; ils ont tâché de se tirer de l'objection, tout en faisant la concession que Jude avait puisé à des sources apocryphes.
Ils ont dit que Jude, en citant un livre apocryphe, ne témoignait pas qu'il regardât tout l'ouvrage comme vrai , mais attestait seulement (a vérité du fait qu'il rapportait (Glaire, Introd. hist. et crit. aux liv. de l'Ane, et du Nouv. Test.; Paris, 1841 , t. VI, p. 412-415'). Mettons cette explication en face de nos trois faits, et voyons si elle est admissible.
1. Origène disait déjà : Potuit fieri, ul Apostoli vel Evangelistœ , sancto spiritu repleti sciverint, quid assumendum ex Mis esset scripturis, quidve refutandum : nobis autem non est absque periculo , aliquid taie prœsumere , qui/tus non est tanta spiritus abundantia (Prolog, des doux homélies sur le Cantique des cantiques).
V histoire des anges déchus, dont parle Jude, ne peul ëlre authentique, quoique ce soit un homme inspiré qui la rapporte. Si les anges étaient venus autrefois sur la terre, les hommes d'alors eussent évidemment pu être témoins de leurs actions et en transmettre le souvenir vivant à leurs descendants; de la sorte la tradition de leur histoire eût pu se perpétuer jusqu'à Jude. Mais d'où vient alors que Moïse, qui a fait l'histoire des temps qui l'avaient précédé, ait omis un fait si frappant dans l'histoire du monde? D'ailleurs l'origine de cette tradition est trop évidente pour qu'on essaie de la méconnaître, il est manifeste qu'elle provient, comme nous l'avons déjà dit, de la fausse interprétation des mots Fils de Dieu : Gen. VI, 1. 2. Les versets suivante rendent encore la chose plus évidente; car il y est dit, que les fils de Dieu, par leur commerce avec les filles des hommes , donnèrent naissance à des géants , et la tradition 1 rapporte précisément que ce furent les anges qui donnèrent le jour à ces géants; donc, à la différence près du mot ange, les deux récits sont parfaitement identiques. Jude, au lieu d'un fait réel, comme on le veut, ne cite donc qu'une fable. Comment admettre cela avec l'inspiration littérale de son épitre?
Ceci est encore plus vrai pour la contestation de Michel avec le diable, qui, comme le dit avec raison Michaëlis, est un fait « hors du cercle de l'expérience humaine , qui ne peut être at- « testé par aucun homme, à moins qu'il ne soit divinement «inspiré, ou qu'il n'ait communiqué avec des êtres d'un ordre «supérieur. 1 * Or, l'auteur de \'stvct@a.ftç Mtovrttoç, où Jude a puisé ce fait, n'était évidemment pas inspiré; s'il se trouve donc que le fait qu'il rapporte est vrai, par cela seul que Jude, lui, homme inspiré, en a fait mention, il faut admettre que cet auteur a
1. Voy. Éttocb, VII — XXXVI; les Septante ; Joscpke> Antiq.; tiv. 1 , û. 3; Clém. d'Alex. , Pasdag. , Hv. III , c. 2 ; Strom. , tiv. Y, etc. Voyez edeorc WeMein, Jud. 7, lome II, p. 734.
CANOMCIli »E l'épitrk. 139
deviné juste sans s'en douter, puisque le fait raconté n'a pu être ni tu ni entendu par aucun homme. Si Ton veut tourner la difficulté, en disant que le récit de Vetrct^ewtç , quoique composé fort longtemps après Moïse, a sa source dans une tradition digne de foi , qui aurait à son tour son origine dans le rapport qu'auraient fait du fait en question ceux qui l'auraient vu de leurs yeux, il faut admettre que Satan a été vu en chair et en os, disputant avec l'archange Michel sur la montagne où s'était retiré Moïse. Or, Josué, qui était probablement le seul à qui il eût été donné d'être témoin du fait, n'en parle pas; il faut donc que ce fait ne soit pas arrivé. Du reste, l'origine de cette fable s'explique très -bien. L'imagination ardente et toute orientale des Juifs ne pouvait se satisfaire du récit abrégé du Deutéronome, sur la mort d'un personnage tel que Moïse ; elle voulait du plus circonstancié, du plus étrange, du plus piquant; c'est ce qui donna naissance à tous ces récits absurdes et merveilleux qui nous sont restés sur la mort et l'ensevelissement de Moïse'. — Jude, au lieu d'un fait réel, comme on le veut, cite donc encore une fable.
Enfin, la prophétie d'Enoch ne saurait être plus authentique que les deux premiers récits; car, tout le monde reconnaît, ce qui, du reste, saute aux yeux, quoique en dise Terlullien (De cultu feemifu 1 , 1, chap. 4), que le livre attribué au patriarche Énoch, où se trouve cette prophétie, n'est pas de lui, et ne date que de temps assez rapprochés de l'ère chrétienne. Dirafc-on aussi, que l'auteur de ce livre n'a fait que recueillir une tradition existante de son temps, tradition dont S. Jude a reconnu la Vérité par le moyen du Saint-Esprit? Mais comment croire à une tradition, digne de foi à cette époque, sur une
1. Voy«a-cn quelques-uns dam Welslein, Jude vers. 0, tome II, p. 735, et dans Schœttgen , Hors hebraics et talmudicsc. Dresde et Leips. , 1733. Jude verset 9, p. 1079.
prophétie datant de temps si reculés ? Sur une prophétie si circonstanciée, en termes si précis? Peut -on admettre que les descendants d'Enoch l'aient conservée intègre jusqu'à l'époque de S. Jude? Puisque ensuite cette prophétie était assez importante pour qu'un apôtre crût devoir la rappeler , pourquoi Moïse , dirons-nous encore ici , ne l'a-t-il pas conservée à propos de l'histoire qu'il nous a laissée d'Enoch? Pourquoi n'a- 1 -il seulement pas dit qu'il était prophète? On ne peut donc se refuser à reconnaître que cette prophétie ne soit réellement apocryphe ; et nous répéterons ici ce que nous avons dit naguère, que, si on la tient pour authentique, par cela seul que Jude, homme inspiré, l'a citée, il faut admettre que celui qui Ta composée , a dit la vérité à son insu , en attribuant à tout hasard une prophétie à Énoch , ce qui serait défendre la Bible avec des arguments bien peu dignes d'elle.
Ainsi , l'épi tre de Jude renferme trois faits qui sont complètement apocryphes, dans ce sens qu'ils n'ont jamais eu lieu; mais nous ne pensons pas, comme Michaêlis et d'autres, que ce soit un motif suffisant pour rejeter l'épttre comme inauthentique et indigne de figurer à côté des autres livres de la révélation. C'en doit être un, et c'en a été un, pour ceux qui ont admis l'inspiration littérale de son auteur. En effet , il n'y a pas de transaction possible; en admettant cette théorie et en voulant être conséquent , il faut irrévocablement rayer cette épitre du canon , car elle contient des traditions qui sont absolument fausses. C'est ce qui explique toutes les tentatives que nous avons passées en revue, et qui ont été faites pour défendre l'authenticité des récits apocryphes contenus dans l 'épitre. Mais si l'on admet l'inspiration limitée de Jude , et par suite qu'il ait pu ajouter foi à quelques idées traditionnelles de peu d'importance, qui avaient cours au temps où il vivait, les difficultés que suscitent les récits apocryphes disparaissent complètement; et on parait l'avoir définitivement compris de nos jours. En effet, tous
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les critiques modernes, sauf le petit nombre de ceux qui ont été nommés dans le courant de la discussion (Meyer et Gueric/re, voyez p. 135, note 2), admettent d'un cote l'apocryphité des récits de Jude, et de l'autre l'authenticité de son cpltre. 1
Nous pensons donc que Ton peut dire, sans nuire le moins du monde à l'autorité de notre auteur, qu'il ajoutait foi aux récits apocryphes qu'il a rapportés dans son épitre. Ayant à trouver des arguments forts et puissants, il les emprunta à l'histoire, et les tira des récits qu'il connaissait et qu'il savait être aussi connus de ses lecteurs, n'ayant pas l'idée de se poser la question de leur authenticité, mais seulement celle de leur efficacité pour faire persévérer ses lecteurs dans la foi qui leur avait été donnée (verset 3). Ainsi, lorsqu'il parle des châtiments qui furent infligés aux anges déduis , il veut montrer à ses lecteurs que les impies qui sont au milieu d'eux subiront un jour leur punition; lorsqu'il cite le trait de modération de ^archange Michel , il veut faire ressortir toute l'insolence des hommes corrompus qu'il combat; enfin, quand il rappelle la prophétie d'Enoch, il veut insister sur la certitude des châtiments qui les attendent. On voit donc que ces récits, qui sont loin d'être des hors-d'eruvre dans l'épltre de Jude , sont au contraire très-bien appropriés au but que leur auteur se proposait et que Jude ne les mentionne qu'en passant, à la seule fin d'en tirer des instructions utiles pour ses lecteurs, et de contribuer ainsi à leur plus grande édification. * —
1. Schott, Feilmoser ( Einlcil. , «le Tub., zweite Aufl., 1830), Credner, Jackmttnn, Neudecker, Seharling, Gelpke (Allgem. EncycL, au mot Judas. Uipa., 1847), De mile.
2. Ceux qui pensent # que Jude , à propos de ses trois récils apocryphes , a fait une accommodation , appelée argument ad hominem, c'est-à-dire qu'il
* Lightroot , Opp. omn. , édit. «le Rotterd. , 1686 , 1. 1 . p. 353; Bruce , p. 572 1 1 573 ; Matlhœi , Schol. in ep. Jud. , p. 403, $. 106; Grashof, Die lit: Aer lieii. .îp. Jac, Prtr., Jo/i. und Jud. Ksm-ii , 1830, p. 137, noie X\.
11 faut bien songer aussi, que les apôtres n'étaient pas à l'abri de l'erreur dans toutes les branches des connaissances humaines. Le Saint-Esprit qui les remplissait n'avait certainement pas pour but de les rendre infaillibles sur toutes les sciences , et en particulier, sur la science qui s'occupe des règles dont on se sert pour discerner l'authenticité de tel ou tel fait. «On ne peut «raisonnablement faire porter leur inspiration, dit avec raison m Julius Millier', que sur ce qui est d'un contenu religieux; car «il serait absurde de rapporter à l'influence du Saint-Esprit « toute idée et toute activité des apôtres dans la sphère de la «vie sensible.» D'ailleurs, dans aucun passage de leurs écrits, les apôtres n'ont prétendu à l'infaillibilité dans toutes leurs paroles : dans 1 Cor. X, 15 et IX, 13, Paul admet ses lecteurs comme juges de son enseignement du moment; ce qui exclut, pour ce cas, l'idée d'infaillibilité. Bien plus, dans 1 Cor. VII , 6 et 2ô , il déclare qu'il ne parle pas pour donner un commandement, mais seulement un conseil; dans le vers. 12, que c'est lui qui parle et non le Seigneur, et dans 2 Cor. XI, 17 et 23, quï/ parle en imprudent (eupoav).
s'est servi, pour ce cas, d'écrits qui étaient tout particulièrement connus de ses lecteurs, d'histoires auxquelles ils ajoutaient la foi la plus entière, afin de les battre avec leurs propres armes , de les condamner par leurs propres traditions, sans qu'il soit nécessaire de penser que lui, Jade, croyait à l'authenticité de ces traditions; ceux, dis-je, qui pensent ainsi, émettent une hypothèse qui ne s'appuie sur rien. Ensuite, le système qui porterait des hommes inspirés à paraître ajouter foi à certaines idées, afin de mieux réfuter celles de leurs adversaires, à s'accommoder , sans en prévenir leurs lecteurs, à certaines traditions, pour en tirer des conséquences pratiques, ce système me paraîtrait fort peu digne de la sincérité apostolique. Si Jude n'avait pas ajouté foi aux réciU qu'il rapportait, il se serait servi de l'expression puisque vous admettez ces faits, voyez ce qui en résulte pour vous*', mais tant que ce correctif ne se trouve pas aux versets 6, 9 et 14, nous persistons dans notre opinion que Jude ajoutait foi aux récits qu'il rapportait, et les regardait comme vrais. 1 . Dogmatique autographiée. Prolégom. ; 2.* partie.
' Voy. S. Paul, Rom. VI, 19 et ailleurs.
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Il ne faut donc pas s'offusquer de ce que Jude se sert de quelques récits inexacts, et rejeler son épitre pour ce motif.
D'ailleurs, ce qui atlénue ses citations, c'est que les traditions qu'elles contiennent étaient très en vogue parmi les Juifs. Les livres où il les avait puisées avaient beaucoup de crédit chez eux (voyez Jachmann, p. 94); l'imagination orientale de ces derniers aimait à s'aventurer dans de pareils récits' ; donc, en s'en servant, il était sûr de ne choquer personne; et probablement ce ne dut pas être de judéo-chrétiens que partirent les premiers doutes émis sur notre épitre au sujet de ses citations, mais d'èthnico-chrétiens, qui n'étant pas au courant des traditions des Juifs, durent être étonnés d'y trouver des faits en eux-mêmes assez extraordinaires , non mentionnés dans l'Ancien-Testamcnt , mais rapportés seulement dans des livres apocryphes.
Ce qui achève, enfin, de justifier les citations de Jude, c'est qu'il est loin d'être le seul écrivain du Nouveau-Testament qui en fasse de semblables; ce qui a fait dire à Bertholdt (Th. 6, $.696, p. 3186) qu'«il ne resterait aucun livre du Nouveau-Testament «si l'on rejetait tous ceux qui renferment des récits apocryphes*. tt Les épilres de Paul, entre autres, en offrent des exemples assez nombreux.
Dans 2 7Vm. III, 8, Paul donne les noms des magiciens qui résistèrent à Moïse , Jannès et Jambrès , et ces noms ne se trouvent pas dans l'Ancieii-Teslaraent; on les rencontre seulemçqt dans la, paraphrase chaldaïque de Jonathan sur Exod. I, 16$ VU, 11, et Nombr. XXII, 22. Dans ce. dernier passage il est dit que Balaam avait deux serviteurs avec lui, que
1. Voy. Feilmoser , p. 502; Grashof, p. 135 et. 130, noie XX.
2. Origène et Jérôme avaient déjà remarqué que les écrits îles apôtres présentaient plusieurs passages empruntés aux livres apocryphes. Voy. Fahricius , p. 504 -507
-Jonathan dit être J .urnes cl Jainbrès. Des rabbins les disent fils de Balaam cl conseillers de Pharaon , comme leur père. Origène remarque ( Tract» 35 in Maith. ) que ces mots , comme J annès et J ambrés résistèrent à Moïse, se trouvaient dans un livre apocryphe, intitulé Jannès'. Hilaire Diacre dit la même chose, sans indiquer le titre du livre (dmbros. in Tint., III, 8 ).
Dans 1 Cor, X, 4, Paul dit que le rocher d'où Moïse faisait sortir de l'eau pour les Hébreux les suivait dans le désert. Dans l'Ancien-Testament rien ne fait supposer que le rocher suivit les Hébreux; le miracle eût élé inutile, attendu qu'il y a des rochers , ou tout au moins des pierres partout ; Moïse faisait jaillir miraculeusement de l'eau d'un rocher, seulement lorsque les besoins des Hébreux le réclamaient (Exod. XVII, 6; Nombr. XX, 10; XXI, 16). Si l'on va à la source de l'idée de S. Paul, on trouve que c'était une opinion répandue parmi les Juifs que le rocher, d'où Moïse avait fait jaillir de l'eau, suivait les Israélites dans tous leurs campements*. «Nous pouvons encore « remonter à l'origine de celte singulière tradition , dit M. Hickel «(Thèse citée plus loin) : l'Ancien -Testament rapporte que «Moïse fit deux fois jaillir de l'eau d'un rocher; la première «fois c'était près du mont Horeb (Exod. XVII), à Massa et Me- «riba; la seconde fois (Nomb. XX, 2), c'était dans le désert «de Zin. Les rabbins, voulanl que ce fût le même rocher, l'ont « fait voyager avec le peuple. »
Dans Gai. III, 19, Paul dit que les anges ont joué un rôle dans la promulgation de la loi par Moïse, et nous n'en voyons rien dans le récit de l'Exode, chap. XIX; c'était encore une
1. Voy. les traditions qui circulaient sur ces deux magiciens parmi les juifs, les chrétiens et les payens même, dans Wetttein, 2 Tina. III, 8 (t. H, p. 362), et Scfuxttgen, 2 Tim. III, 8 (p. 892 — 897).
2. Voy. tfèlstein, 1 Cor. X, 4 (t. Il, p. 139), et Schœltgen, i Cor. X, 4 (p. 623 et 624). #
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opinion répandue parmi les Juifs que l'Éternel s'était servi du ministère des anges pour promulguer la loi mosaïque. 1
Vovez encore Hébr. Il, 2; XI, 21. 24. 27. 37; XII, 21; Act. VII, Discours d'Etienne.*
Voilà tout autant de faits apocryphes, moins considérables, il est vrai, que ceux que renferme l'épitre de Jude, mais qui n'en sont pas moins empruntés, soit à la tradition orale, soit à des livres apocryphes, et cependant, personne n'a songé à mettre en doute l'authenticité des écrits canoniques qui les contiennent. On est donc très -mal fondé, pour faire un reproche à Jude, d'une chose faite par les auteurs de ces derniers. Si toutefois il restait encore des doutes à l'égard de l'authenticité de notre épttre , les nombreux témoignages que les Pères rendent à cette dernière nous sembleraient plus que suffisants pour les dissiper.
Nous trouvons déjà au second siècle des témoignages trèspositifs en faveur de l'épitre de Jude. Les passages d'Hermas 3 , de Clément Romain (f 100) 4 , de Justin Martyr (f 166), de Polycarpe (f 169) 5 , de Y Histoire du martyre de Polycarpe*, de Théophile d'Jnlioche (f 182), et d'Irénée (f 203 ou 202)', qui sont empruntés ou font allusion à notre épltre, au dire, soit
1 . Voy. JFiner, Comm. in ep. ad Gai. ; 3.* édit. , p. 86; Wetslein , Gai. III , 19 (t. II, p. 224), et Schœttgen, Gai. III, 19 (p. 738 — 739).
2. Voyez à ce sujet la savante thèse mentionnée plus haut : Les histoires de V Ancien-Testament dans le Nouveau, en tant qu'elles ont subi l'influence de la tradition. Strasbourg, 1845, p. 16 — 48.