Les géants
Beaucoup de Pères ont aussi ajouté foi à celte fable ; ils l'ont probablement reçue des Juifs, et, la voyant confirmée par S. Jude, ils l'ont admise sans réserve. Voyez Justin martyr (2/ apolog.), Tertullien (apolog. , chap. 22), Athénagore (Leg. pro christ., chap. 25), Origène (Orig. opp., éd. Huet, p. 229).
Mw Tnç»ffttrr*ç mv tAvrav ttç%rtv. Les uns ont traduit par origine ; d'autres par premier état ; d'autres enfin , avec plus de raison, par principauté, charge, pouvoirs. C'est l'opinion de Clément a" Alexandrie : «Angelos qui non servaverunt principatum. 9 C'était d'ailleurs l'opinion des anciens, qui croyaient que Dieu exerçait sa providence par le ministère des anges et leur avait donné à chacun certains départements. Cette idée se trouve aussi dans le livre d'Énoch. Dans le fragment grec de G* Syncelle, qui se trouve contenir la fable des anges , ces derniers sont appelés, tyçnyoçoti c'est-à-dire, veillants, surveillants de charges, fonctionnaires, préposés à des emplois. Dans le même livre, il est, en effet, parlé de charges attribuées aux anges. Voyez le chapitre XX, vers. 1-7 : «Tels sont les noms «des anges qui veillent: Uriel, un des saints anges qui préside « à la frayeur et à la terreur ; Raphaël , un des saints anges « qui préside aux esprits des hommes ; Raguel , un des saints «anges qui inflige les châtiments au monde et aux lumières ; «Michel, un des saints anges qui commande aux nations, en «veillant à la vertu des hommes; Sarakiel , un des saints anges « qui Surveille les esprits des hommes qui pèchent ; Gabriel , «un des saints anges qui préside à Ikisat, aux paradis et aux «^chérubins.*
Après cela, il nous semble qu'on ne peut traduire autrement que par principauté , charge. Ainsi pensent De Welle et Luther; ce dernier traduit par le mot allemand Ftirstenthum, qui signifie principauté. Voyez Rom. VIII , 38 : Otm ctyytXot, ourt *ç%at\ Éphés. VI , 12 : n^oç T«tç ttç%<tç, rrçoç taç e£*<j7<xç.
Jésus-Christ semble même favoriser l'idée que les anges avaient
des fonctions, lorsqu'il dit : a Gardez-vous de mépriser ces petits; «car, je vous dis, que leurs anges contemplent sans cesse dans «le ciel la face de mon Père céleste» (Mattb. XV1I1, 10).
To tiïov oattiTMçtov, la demeure qui était particulière aux anges, le ciel, qui était regardé comme leur lieu d'habitation; de là vient l'expression d'Esprits célestes. Clément d'Alexandrie croit qu'ils habitaient aussi les étoiles : «Cœlum scilicet stellas significans. » Le livre d'Enoch dit qu'ils furent deux cents à déserter le ciel, sous la conduite d'un chef suprême, nommé Samyaxa, et de dix-sept sous-chefs, dont on nous dispense volontiers de donner les noms (voy. chap. VIII, v. 9). Par leur commerce avec les filles des hommes, ils donnèrent naissance à des géants qui exercèrent beaucoup de ravages sur la terre, et finirent par être tous massacrés, sur l'ordre de Dieu. Quant aux anges euxmêmes , ils enseignèrent toute sorte d'arts aux hommes et furent enchaînés dans des prisons ténébreuses , pour y rester jusqu'au jour du jugement.
Eiç Kgttrtv fMtyttXnç n/uLtçaç, c'est le jour solennel où Dieu viendra juger tous les hommes; c'est une expression qu'on rencontre à tout moment dans le livre d'Enoch.
attff/uLotç euSiotç, dans des chaînes éternelles; métaphore pour indiquer que les anges seront enchaînés longtemps, jusqu'au jour du jugement. Galère Maxime (VI, 3): selerna vincula; Sénèque (Herc) : vincula perpétua.
Zo(pov, ténèbres, obscurité. On ne peut douter que les Juifs ne songeassent à des chaînes véritables et à des cavités souterraines où régnait la plus profonde nuit : « C'est l'idée qu'ils a avaient du sort des méchants , dit de Beausobre ' , ils les «croyaient gardés dans des cachots obscurs et liés de chaînes, «comme on le voit par les paroles du livre de la Sapicnce
1. Remarques historiques, critiques et philologiques sor te Nouveau-Testament. La Haye, 1742.
(XVII, 2) : «Les injustes ayant résolu d'opprimer le peuple «saint , ont été liés de chaînes, de ténèbres et d'une très-longue «nuit, étant renfermés sous des toits, comme des gens bannis «que la Providence éternelle a oubliés.» Ce que Jude dit des anges rebelles , Hésiode le dit des Titans :
T.vBx Stoi Timvtç V7to 2o9a> ttçoevri KtKçuÇaLTait, /3«A»<r* Atoç vtVtXtiyiçsreLo , Xuçu tv tuçtotm. (Hés. Theog., v. 729).
«Les dieux Titans y sont renfermés sous d'épaisses ténèbres «dans un lieu sale et puant, par un décret de Jupiter qui as- « semble les nuées. n
Clément d'Alexandrie prend le mot <Puç/lloiç au figuré, tout en croyant cependant à l'existence matérielle des ténèbres. Il dit, à propos d'y^o faov : «C'est un lieu voisin des terres ; ça «signifie un air ténébreux ; chaînes veut dire la perte de « l'honneur dont ils étaient revêtus cl la passion pour les choses «temporelles. Enchaînés, en effet, par cette passion qui devient «leur existence, ils ne sauraient changer.»
II est un fait qui doit frapper au milieu de toutes ces fables sur les anges, c'est que Moïse, qui raconte la création de toute chose, ne dit absolument rien de l'origine, ni de la nature, ni de l'histoire de ces esprits; on ne doit pas s'en étonner, si l'on considère quel a été son but. Avant tout, il avait à raconter l'origine de toute chose, en vue des besoins de l'homme; dès lors toute idée qui n'allait pas directement à son but, qui n'était pas utile pour conduire l'humanité à la vie spirituelle, devait être bannie , la révélation ne nous ayant pas été donnée pour satisfaire notre curiosité. Au sujet des anges, qu'il nous suffise donc de savoir qu'ils célèbrent la bonté et la grandeur de Dieu, et qu'un jour nous serons admis, comme eux, à jouir de ce privilège, si dès ici -bas nous en remplissons les conditions.
Verset 7. Critique du texte. A la place de t«to/< tçottov-, A, B, C; Lachm. et Tischend. lisent tçottov t«to/ç.
Ce verset se lie au précédent par le mot , qui signifie ici de même, pareillement, semblablement , et a le même sens que ofjuitoç. C'est un troisième exemple des châtiments divins; premier exemple (verset 6) : Dieu fit périr ceux d'entre les Israélites qui ne crurent pas; deuxième exemple (verset 6): lia lié dans les ténèbres les anges qui avaient déserté; troisième exemple ( verset 7 ) : Sodome et Gomorrhe ont été consumées par le feu; conclusion sous-entendue : Donc ces impies subiront leurs châtiments, comme l'ont subi les Israélites incrédules, les anges et les villes de Sodome et de Gomorrhe» Le mot uç peut se rapporter au dernier exemple cité : Les anges sont liés dans les ténèbres; semblablement à eux, Sodome et Gomorrhe ont subi un châtiment, ayant été consumées par le feu. D'autres commentateurs 1 lient, avec moins de raison, aç au verset 8 , et en font un mot parallèle d'o/xoiaç : De même que Sodome et Gomorrhe servent d'exemple en subissant la peine d'un feu éternel, de même ceux-ci souillent leur chair. Mais on voit aussitôt que les deux termes de la comparaison ne se correspondent pas. En effet , l'idée principale du verset 8 , est que les impies , dont parle Jude, se conduisent d'une manière déréglée, et l'idée du verset 7 , est que Sodome et Gomorrhe subissent leur châtiment ; il vaut donc mieux rapporter <v»ç au verset 6 ; le rapport est alors exact : les anges ont été punis par leur captivité dans les ténèbres, de même Sodome et Gomorrhe ont été punies , par l'incendie qui les a dévorées. Quant à ofxotuç du verset S, il est aisé de voir qu'il se lie à l'idée accessoire renfermée dans le verset 7, c'est-à-dire, à l'impureté de Sodome et de Gomorrhe, et qu'il forme avec cette idée une comparaison restreinte ; aussi
1. Version de Genève, 1835; Schott, Nov. Testant, greece, etc. ; 4.' édition ; Leipr., 1839.
croyons-nous la faire sentir suffisamment, en traduisant ainsi les premiers mots du verset 8 : « Cependant (fxtvroi) ceux-ci souillent également (o/jloiuç) leur chair.» Le mot /amto/, qui est au commencement, montre que Jude aborde une nouvelle idée. S'il avait voulu faire une comparaison entre l'idée principale du verset 7 et celle du verset 8 , il n'aurait pas mis /juvrot ; ce mot n'eût pas été nécessaire.
K*/ tt^i ctwTetç ttoXuç , et les villes d'alentour, savoir Adama, Seboïm (Deut.XXIX, 23) , et peut-être aussi Tsohar, qui d'abord avait été conservée, grâce à la présence de Loth (Gen. XIX, 22). Cet exemple éclatant de la justice divine est souvent cité dans l'Ancien et dans le Nouveau-Testament.
T«toiç, à quoi rattacher ce mot? Les uns le rapportent aux mots Zofofxct xAt TofxoççtLi noms propres du genre neutre; d'autres aux habitants de Sodome et Gomorrhe; d'autres, enfin, aux anges du verset 6. Examinons successivement la valeur de ces trois interprétations.
1. ° T«toiç ne peut se rapporter à So/b/z* km Tofxoçça, attendu que, quoique ces mots soient du genre neutre dans Marc VI, 2 et Rom. IX, 29, ils sont cependant joints ici avec cturat, pronom féminin pluriel. On dira peut-être qu'avraç se rapporte à ttoAs/ç, sous-entendu : ai ttoAmç Trtçt avtaç [TroAe/ç], et non à 2o/b/x* xett Tofxoçç&i mais alors t«to/ç serait plutôt au genre des mots At 7ro\tiç 7rtçt avtaç [ttoAi/ç] , qu'à celui de 2o«fb/>ut kai TojULOççA, sujets plus éloignés.
2. ° D'autres évitent la difficulté, en disant que, comme ici, les villes sont mises pour leurs habitants, par métonymie, thto/ç peut fort bien se rapporter à ces derniers. Hanlein , qui soutient cette opinion, assure qu'on trouve des exemples de cette tournure grammaticale dans les auteurs profanes; il cite Josèphe, dans sa vie (J. 69) et Xênoplwn (liv. II, chap. 2 des Mém. de Socr.). Il ne nous semble pas nécessaire de recourir à une explication de ce genre, et nous préférons de beaucoup
182 EXtGÈSfc.
la troisième interprétation , qui rapporte t«to/ç aux anges. Tout l'appuie, en effet.
D'abord l'accord qui existe ainsi entre le récit de Jude et la tradition juive ', sur le commerce des anges avec les filles des hommes, où nous avons vu que notre auteur a puisé le fait qu'il rapporte. En effet , dans les deux histoires ce seraient les anges qui perdraient par leurs fautes des charges qui leur étaient confiées (Enoch. XX, 1-7; Apoc. VUI, 7. 8. 10. 12 etpassim), et qui abandonneraient leur demeure habituelle, pour venir se prostituer (tK7roçvto<nL<rcLt), et aller après une autre chair (awiA- 9«<r«u 07rt7&) <rctçKoç) , comme l'avaient fait les habitants de Sodome et de Gomorrhe.
Un second motif, qui nous fait rapporter rarotç aux anges du verset 6 , c'est l'inspection même de la liaison du verset 7 avec le verset 6. Au verset 5 , Jude avait commencé dans l'énumération de ses exemples par une tournure de phrase, qu'il poursuit au verset 6, mais qu'il abandonne au verset 7 : « Je veux que vous vous «rappeliez, que le Seigneur fit périr ceux qui ne crurent pas « (verset 6), qu'il a réservé les anges dans les ténèbres (verset 6) ; » on s'attendait maintenant à : «que les villes de Sodome et de «Gomorrhe servent d'exemple d'une punition méritée;* mais non , il dit : «semblablement Sodome et Gomorrhe et les villes «d'alentour, qui s'étaient prostituées de la même manière «qu'eux,» etc. Le mot tac, (semblablement) parait donc indiquer la ressemblance particulière qu'il y a , entre la cause de la punition des anges, et celle de Sodome et Gomorrhe. Ces deux villes ressemblent aux anges, non-seulement parce qu'elles ont péché, mais encore parce qu'elles se sont rendues coupables du même péché; a? fait allusion non-seulement à ce que Sodome et Gomorrhe ont de commun avec les Israélites et les anges, c'est-à-
1. Enoch XVII — XXXVI. Voy. aussi IVettlein {Comm. in ep. Jud. 7; t. II, p. 734), qui cite des passages de Rabbins.
dire une sévère punition , mais encore el surtout , à ce qu'elles ont de commun avec ces derniers, savoir l'identité des motifs qui ont entraîné cette punition. Il y a donc une double ressemblance, et c'est ce qui explique pourquoi, au verset 7, Jude abandonne la tournure de phrase qu'il avait adoptée au verset 5 et gardée encore au verset 6, autrement le changement ne s'expliquerait pas.
Enfin, si l'on n'admet pas, qu'au verset 7 , Jude veuille dire que Sodorae et Gomorrhe se sont rendues coupables du même crime que les anges, en faisant rapporter t«to/ç à *yyt\*ç fxtt Ttiç»e*rr*ç . . . . , on ne comprend pas l'incomplet de son récit au verset 6 : on ne voit pas trop pourquoi il n'indique pas le motif qui fit déserter les anges du ciel, surtout après avoir commencé un récit assez détaillé, puisqu'il dit, d'abord que les anges avaient perdu leur principauté, ensuite qu'ils avaient déserté leur demeure.
Ktu cexiXQuc-aii <mwtù ffatpKoç tregaç , s'en étant allés après la chair d'un autre qu'eux. En hébreu : "nnjN "»j^o "|>n. Ces mots sont ici un euphémisme, pour exprimer l'acte de la prostitution, sans en exprimer la nature. Il est à croire cependant, que l'apôtre fait ici allusion au crime horrible que commirent les habitants de Sodome et de Gomorrhe , dont parle Paul , Rom. 1 , 27 , et auquel fait allusion la phrase suivante de Maxime de Tyr (Dissertât., 10.°, à la fin): Ou y*g ctv trXnç Styuv <r<tçx.oç etççtvoç-> oBiktov zçtifMctToç vaçKt etççm, «non enim «auderes, tangere carnem maris, quem nefas est tangi a corpore « maris. * est ici placé pour <rufjuz.
nçcKm-rau fotyfx* , sont proposés pour exemple , servent d'exemple. Josèphe 1 :lx*vov wrofttyfjt.* retyorvrac «utw 7rf>oxu<rQau rov Tau* SttvATov , «la mort de Gaius lui fournit un exemple « suffisant de modération. 0 Dans 3 Macch. II , 5 , il est dit, en par-